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Full text of "Histoire pittoresque des voyages dans les cinq parties du monde : Recueil des descriptions pittoresques, des récits curieux, des scènes variées, des découvertes scientifique des moeurs et coutumes qui offrent un intéret universel... . T.4, Voyages autour du monde"

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HISTOIRE PITTORESQUE 

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VOYAGES AUTODR DU MONDE. 



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PITTORESQUE 



DES VOYAGES 

DANS LES CINQ PARTIES DU MONDE , 

RECUEIE DES DESCRIPTIONS PITTORESQUES, DES RECITS CURIEUX, 
»ES SCEMES VARIEES, DES DECOUVERTES SCIENTIEIQUES « 

DES MOEURS ET COUTUMES 

OH OFFRENT M INTÉRÊT UNIVERSEL. 

Extrait des voyages de Christophe Colomb , Pizarre , 

La Condamine , Walter Raleigh, Mistriss Trolopp , Bul'locb , 

Tavernier, Bernier, ÏTachard, Marco Polo, Chappe , Kaempfer , Morier, 

Drouville, Burchkardt , André Brue , Bruce, Levaillant, Volney , Campbell, 

Magellan, Byron , Wallis , Bougainville , Surville, Marion , Cook, 

Lapeyrouse, d'Entrecasteaux , Peter Dillon, 

Dumont d'Urville , etc. , etc. ; 



PAR L.-E. HATIN. 



Tome Quatrième. 



MM , 

CHEZ DUTERTRE, LIBRAIRE - ÉDITEUR , 

PASSAGE BOURG-L'ABBÉ , N° 20 , 

ET A LA LIBRAIRIE RUE HAUTEFEUILLE , 14, 

1844. 



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DES VOYAGES. 



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VOYAGES AUTOUR DU MONDE. 



MAGELLAN. 



Traité de Magellan avee l'Espagne. Départ de Séville. Arrivée à Rio-Janeiro. Détails sur les Brésilien». 
Cannibales. Port de Saint-Julien. Nation de géants. 

Balboa , en 1S13, avait aperçu, du sommet des montagnes de Panama, un 
immense océan, jusque alors ignoré. Cette découverte faisait grand bruit dans 
toute l'Europe, et l'ambition des conquérants était puissamment excitée. Mais 
par quel chemin pénétrer dans ces mers inconnues ? Communiquaient-elles 
avec l'océan Atlantique? Ces questions occupaient tous les savants, et plu- 
sieurs années s'écoulèrent sans que personne se présentât pour tenter de les 
résoudre. Enfin , l'amour des richesses fit ce que n'avait pu faire l'amour de 
la science ; l'envie de participer aux riches productions des Moluques amena 
la découverte du passage qui conduisait par l'ouest à cet archipel, auquel 
jusque alors on n'allait que par l'est. 

Magellan, gentilhomme portugais, d'une force de caractère et d'un courage 
a toute épreuve, avait fait plusieurs voyages dans les Indes, et servi avec 
distinction sous les ordres du célèbre Albuquerque. Dominé par la passion 



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des voyages, la fièvre de cette grande époque, il se livrait avec ardeur à 
l'étude de la géographie , quand la découverte de Balboa vint stimuler encore 
son ambition. Ses longues recherches , la remarque qu'il fit que le continent 
de l'Amérique allait au sud en se rétrécissant comme celui de l'Afrique , lui 
firent penser qu'il devait être possible d'en tourner l'extrémité , comme 
on avait fait le cap de Bonne-Espérance , et il résolut de tout tenter pour 
s'ouvrir un passage dans le nouvel océan. 

Il dressa donc un mémoire dans lequel il traçait le plan de ses découvertes 
et le présenta à la cour de Lisbonne. Mais il était du destin de cette cour de 
fermer l'oreille à toutes les propositions avantageuses , et de méconnaître ses 
meilleurs serviteurs. Les offres de Magellan furent reçues avec une sorte de 
mépris et rejetées comme l'avaient été celles de Colomb. Profondément blessé, 
il s'expatria et alla offrir ses services à Charles-Quint, Rengageant à démon- 
trer que les Moluques et les autres îles d'où les Portugais tiraient tant d'épi- 
ceries appartenaient à l'Espagne, conformément à la ligne de démarcation tra- 
cée par le pape, et se faisant fort d'y arriver par la mer de l'Ouest. 

Charles fit venir Magellan , et lui donna audience en présence de ses minis- 
tres. Magellan, qui avait déjà fourni des informations sur la richesse des pro- 
ductions des Moluques, n'eut pas de peine à prouver au roi que l'Espagne 
avait des droits sur ces îles, et la proposition de les faire valoir fut accueillie 
avec empressement. Les motifs sur lesquels cette prétention était fondée pa- 
raîtront très plausibles, si on se reporte au temps ou la question fut agitée. 
Alexandre VI avait partagé le monde en deux parties égales par une ligne qui , 
relativement à l'Europe, passait à l'ouest des Canaries et des Açores, et, de 
l'autre côté de la terre , marquait une séparation à 180° en longitude. Les 
Espagnols devaient avoir la possession de tous les pays qu'ils pourraient 
découvrir à l'ouest de cette ligne de démarcation , et les Portugais de ceux 
qu'ils découvriraient à l'est. Cette étrange donation, qui prouve combien était 
profonde encore l'ignorance de ce siècle, donna lieu à de nombreuses contes- 
tations, dont celle qui occupait alors la cour d'Espagne est la plus remarqua- 
ble. Tous les cosmagraphes croyaient alors, d'après Ptolémée, que les côtes 
de Siam et de Cochinchine étaient à 180° de longitude, comptés du méri- 
dien des îles Canaries : il pouvait, en conséquence, y avoir des difficultés entre 
le Portugal et l'Espagne sur la possession de quelques points de ces côtes. Ce- 
pendant les Moluques , situées à une grande distance à l'est , semblaient se 
trouver dans la moitié du monde concédée à l'Espagne. Celte dernière puis- 
sance pensa qu'elle donnerait plus de poids à ses prétentions si elle envoyait 
chercher ces îles du côté de l'ouest. Mais il fallait pour cela contourner la bar- 
rière que le continent d'Amérique semblait opposer de ce côté. Magellan s'y 









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était engagé , et , pour prouver la possibilité de ce qu'il avançait, il montra au 
roi, sur une carie ou un globe ingénieusement enluminé, la route qu'il se 
proposait de suivre pour aller aux Moluques par l'ouest. L'on y voyait un dé- 
troit tracé immédiatement à la suite des terres les plus au sud de l'Amérique. 
L'on demanda à Magellan comment, dans la supposition où le détroit n'existe- 
rait pas, il arriverait dans le Grand-Océan. Il répondit qu'il lui était impossi- 
ble de douter de la réalité du détroit; mais qu'en admettant môme qu'il pût se 
tromper, il prendrait la même route que les Portugais, ajoutant qu'ils n'au- 
raient aucun droit de s'en plaindre , puisqu'on pourrait toujours leur prou- 
ver que les Moluques étaient dans les limites assignées à l'Espagne par la déci- 
sion du pape. 

Magellan parvint à persuader le conseil d'Espagne, et Charles-Quint, dont 
le génie était capable d'apprécier un projet hardi, conçut une haute opinion 
de celui qui le lui présentait. Il voyait d'ailleurs ses raisonnements appuyés 
du témoignage d'un Portugais aussi renommé que Serrano, et d'un savant 
aussi célèbre que Falero. 11 ne balança pas à lui accorder sa confiance. Ils les 
créa , l'un et l'autre , chevaliers de Saint-Jacques de Calatrava , et les nomma 
capitaines de vaisseau. 

Le conseil d'Espagne conclut avec Magellan un traité dont les dispositions 
sont curieuses à connaître. 

Magellan s'engage à découvrir les Moluques et les îles occidentales dans les 
limites assignées à l'Espagne par la ligne de démarcation , et de s'y frayer une 
route par la mer de l'Ouest. Le roi lui promet que , pendant dix ans , il ne 
permettra à aucun navigateur, sujet de l'Espagne, d'aller sur les traces dé 
ses découvertes. Il accorde à Magellan le vingtième de toutes les richesses 
qu'on retirera des nouvelles découvertes , déduction faite des frais de l'arme- 
ment. Magellan , et ses descendants nés en Espagne, auront le titre de géné- 
ral de tous les pays qui seront découverts. Ils auront la faculté d'envoyer, tous 
les ans, pour la valeur de 10,000 ducats dans les vaisseaux du roi, qui en 
rapporteront les retours, sans autres frais que les droits ordinaires. Si les îles 
que Magellan découvrira excèdent le nombre de six, la quinzième partie du 
revenu net de deux de ces îles lui sera accordée. Il recevra en outre le cin- 
quième de ce que rapporteront les vaisseaux de la première expédition. Le roi 
s'engage à faire armer cinq vaisseaux. La flotte aura deux cent trente-quatre 
hommes d'équipage, payés et nourris pendant deux ans 

Malgré ce traité, Magellan eut encore à combattre une foule d'oppositionâ 
que lui suscitèrent et la cour de Portugal , qui regrettait alors le refus de ses 
offres, et l'envie de quelques Espagnols puissants, jaloux de la faveur accor- 
dée à un étranger ; et puis , l'entreprise paraissait à tous si hasardeuse qu'il 



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fallut des ordres du roi pour contraindre des pilotes à s'embarquer. Enfin il 
sut, à force de persévérance , surmonter tous les obstacles. Le corrégidor de 
Séville eut ordre en môme temps de remettre à Magellan l'étendard royal , 
dans l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoirc , et de lui faire prêter serment, 
suivant l'usage de l'Espagne, de se conduire en loyal et fidèle serviteur du 
roi. Magellan reçut ce même serment de tous les officiers de la flotte, qui lui 
jurèrent de le suivre partout où il voudrait les conduire, et de lui obéir eu 
tout ce qu'il leur commanderait. S'étant tous recommandés à Dieu, ils s'em- 
barquèrent pour ce voyage qui devait immortaliser le nom de Magellan. 

Le chef de l'expédition commandait la Trinité; Juan de Cartagena le Saint- 
Antoine; Louis de Mendoza la Victoire; Gaspar de Quesada la Conception, 
dont Sébastien del Cano était second -, enfin , Rodriguez Mendoza commandait 
le Saint-Jacques. Sur ces cinq navires, les deux premiers étaient de cent 
trente tonneaux chacun , les deux autres de quatre-vingt-dix, le cinquième de 
soixante. Ils portaient en tout deux cent trente-sept hommes d'équipage. C'é- 
tait de bien faibles moyens pour une navigation dont le terme était inconnu ! 

Le flotte partit de Séville le 10 août 1519, mais ce ne fut que le 20 septembre 
suivant qu'elle appareilla de San-Lucar, à l'embouchure du Guadalquivir 

A peine étaient-ils en mer qu'ils furent assaillis par le mauvais temps , et 
l'esprit d'insubordination se manifesta bientôt parmi les capitaines , qui n'o- 
béissaient qu'à regret à un étranger. Mais Magellan sut leur imposer par sa 
fermeté. Un jour Cartagena demanda au pilote de la capitane pourquoi il ne 
naviguait pas d'après les instructions données à Séville, et signées par Ma- 
gellan. « Laissez là les questions, reprit celui-ci ; votre devoir est de me sui- 
vre. * Le capitaine lui représenta qu'il aurait dû prendre là-dessus le conseil 
de ses officiers , et ne pas agir ainsi d'autorité ; qu'il n'était pas juste de dé- 
cider une chose, puis d'en faire une autre 5 qu'il était alors inutile de leur 
avoir donné la route par écrit. « Vous êtes dans l'erreur , reprit Magellan : la 
route par écrit vous devient utile dans le cas où des coups de vent vous écar- 
teraient de l'escadre ; mais tant que nous marcherons de conserve , mon pa- 
villon , dans le jour, et mon fanal , dans la nuit , doivent vous guider. » 

Le 13 décembre les Castillans arrivèrent à Rio de Janeiro, sur la côte du 
Brésil , et imposèrent à cette baie le nom de Sainte-Luce. Les Indiens vinrent 
dans des pirogues chargées de volailles , de maïs , de fruits , de perroquets et 
d'autres oiseaux. Ils offraient un esclave pour une hache. Le général défendit, 
sous peine de la vie, d'acheter aucun esclave , pour ne pas donner lieu aux 
Portugais de se plaindre qu'il eût trafiqué sur leurs terres, et, d'ailleurs , 
pour épargner les vivres. 
« Ici, dit Pigafetta, auquel on doit la relation de ce voyage, nous finies une 



abondante provision de poules, de patates ; d'une espèce de fruit qui ressem- 
ble au cône du pin, mais qui est extrêmement doux et d'un goût exquis (l'ana- 
nas ) ; de roseaux fort doux ( cannes à sucre ) , de la chair d'anta (tapir ) , la- 
quelle ressemble à celle de la vache, etc. Nous fîmes d'excellents marchés: 
pour un hameçon ou pour un couteau l'on nous donnait cinq ou six poules ; 
pour un petit miroir ou une paire de ciseaux nous obtenions assez de poisson 
pour nourrir dix personnes; pour un grelot ou pour un ruban les indigènes nous 
apportaient unecorbeille de patates : c'est le nom qu'on donne à des racines qui 
ont à peu près la forme de nos navets, et dont le goût approche des châtaignes. 
Nous changions aussi chèrement les ligures des cartes à jouer : pour un roi on 
me donna six poules, et encore s'imagina-t-on avoir fait une très bonne affaire. 

» Nous avions alors le soleil à notre droite, et nous souffrions bien plus de 
la chaleur qu'en passant la ligne. La terre du Brésil , qui abonde en toutes 
sortes de denrées, est aussi étendue que l'Espagne, la France et l'Italie en- 
semble : elle appartient au roi de Portugal. 

«Les Brésiliens ne sont pas chrétiens ; mais ils ne sont pas non plus idolâtres, 
car ils n'adorent rien : l'instinct naturel est leur unique loi. Us vivent très 
long-temps, car les vieillards parviennent ordinairement jusqu'à cent vingt 
ans, et quelquefois jusqu'à cent quarante. Ils vont tout nus, les femmes aussi 
bien que les hommes. Leurs habitations sont de longues cabanes qu'ils nom- 
ment bdi, et ils se couchent sur des filets de colon appelés hamacs , attachés 
par les deux bouts à de grosses poutres; leur foyer est par terre. Un de ces 
boïs contient quelquefois jusqu'à cent hommes avec leurs femmes et leurs 
enfants ; il y a par conséquent toujours beaucoup de bruit. Leurs barques , 
qu'ils appellent pirogues, sont formées d'un tronc d'arbre creusé au moyen 
d'une pierre tranchante, car les pierres leur tiennent lieu de fer, dont ils 
manquent. Ces arbres sont si grands , qu'un seul canot peut contenir jusqu'à 
trente et même quarante hommes , qui voguent avec des avirons semblables 
aux pelles de nos boulangers. A les voir si noirs , tout nus, sales et chauves , 
on les aurait pris pour les matelots du Styx. 

» Les hommes et les femmes sont bien bâtis , et conformés comme nous. Ils 
nangent quelquefois de la chair humaine, mais seulement celle de leurs en- 
nemis. Ce n'est ni par besoin ni par goût qu'ils s'en nourrissent, mais par 
un usage qui, à ce qu'ils nous dirent, s'est introduit chez eux de la manière 
suivante. Une vieille femme n'avait qu'un seul fils, qui fut tué par les enne- 
mis. Quelque temps après , le meurtrier de son fils fut fait prisonnier et con- 
duit devant elle. Pour se venger , cette mère se jeta comme un animal féroce 
sur lui , et lui déchira une épaule avec les dents. Cet homme eut le bonheur 
non seulement de se tirer des mains de celle vieille femme et de s'évader. 



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mois aussi de s'en retourner chez les siens, auxquels il montra l'empreinte 
des dents sur son épaule, et leur fit croire (peut-être le croyait-il lui-même) 
que les ennemis avaient voulu le dévorer tout vif. Pour ne pas céder en féro- 
cité aux autres , ils se déterminèrent à manger réellement les ennemis qu'ils 
prendraient dans les combats, et ceux-ci en firent autant. Cependant ils ne 
les mangent pas sur-le-champ, ni vivants; mais ils les dépècent et les parta- 
gent entre les vainqueurs. Chacun porte chez soi la portion qui lui est échue 
la fait sécher à la fumée, et chaque huitième jour il en fait rôtir un petit mor- 
ceau pour le manger. J'ai appris ce fait de Jean Carvalho, notre pilote qui 
avait passé quatre ans au Brésil. ' 

» Les Brésiliens se peignent le corps, et surtout le visage, d'une étrange 
manière et de différentes façons, les femmes aussi bien que les hommes Us 
ont les cheveux courts et laineux , et n'ont de poil sur aucune partie du corps 
parce qu'ils s'épilent. Ils ont une espèce de veste faite de plumes de perro' 
quels tissues ensemble, et arrangées de façon que les grandes pennes des 
ailes et de la queue leur forment un cercle sur les reins, ce qui leur donne 
une figure bizarre et ridicule. Presque tous les hommes ont la lèvre inférieure 
percée de trois trous, par lesquels ils passent de petits cylindres de pierre 
longs de deux pouces. Les femmes et les enfants n'ont pas cet ornement in 
commode Ajoutez à cela qu'ils sont entièrement nus par devant. Leur cou- 
leur est plutôt olivâtre que noire. Leur roi porte le nom de cacique 

* On trouve dans ce pays un nombre infini de perroquets , de manière qu'on 
nous en donnait huit ou dix pour un petit miroir. Ils ont aussi de très beaux 
chats marnions jaunes, semblables à de petits lions. 

» Ils mangent une espèce de pain rond et blanc, mais que nous ne trouvions 
pas de notre goût , fait avec la moelle ou plutôt l'aubier qu'on trouve entre 
ecorce et le bois d'un certain arbre, et qui a quelque ressemblance avec du 
lait caille. Ils ont aussi des cochons, qui nous parurent avoir le nombril sur le 
dos , et de grands oiseaux dont le bec ressemble à une cuiller , mais qui n'ont 
point de langue. M 

. Quelquefois, pour avoir une hache ou un coutelas, ils nous offraient pour 
esclaves une ou même deux de leurs jeunes filles ; mais ils ne nous présentè- 
rent jamais leurs femmes. D'ailleurs celles-ci n'auraient pas consenti à se li- 
vrer à d autres hommes qu'à leurs maris : car, malgré le libertinage des filles 
leur pudeur est telle, quand elles sont mariées, que jamais elles ne souffrent 
que leurs maris les embrassent pendant le jour. Elles sont chargées des tra 
vaux les plus pénibles , et on les voit souvent descendre de la montagne" avec 
des corbeilles fort pesantes sur la tête. Mais elles ne vont jamais seules- leurs 
maria, qui en sont très jaloux, les accompagnent toujours avec de, flèches 






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dans une main et un arc clans l'autre : cet arc est de bois de Brésil ou de pal- 
mier noir. Si les femmes ont des enfants , elles les placent dans un filet de 
colon suspendu à leur cou. 

» Ces peuples sont extrêmement crédules et bons, et il serait facile de leur 
faire embrasser le christianisme. Le hasard fit qu'on conçut pour nous de la 
vénération et du respect. Il régnait depuis deux mois une grande sécheresse 
dans le pays , et comme ce fat au moment de notre arrivée que le ciel leur 
donna de la pluie, ils ne manquèrent pas de l'attribuer à notre présence. 
Lorsque nous débarquâmes pour dire la messe à terre, ils y assistèrent en si- 
lence et avec un air de recueillement, et, voyant que nous mettions à la mer 
nos chaloupes, qui demeuraient attachées aux côtés du vaisseau , ou qui le 
suivaient , ils s'imaginèrent que c'étaient les enfants du vaisseau , et que ce. 
lui-ci les nourrissait. 

» Le capitaine général et moi fûmes un jour témoins d'une étrange aventure. 
Les jeunes filles venaient souvent à bord s'offrir aux matelots pour obtenir 
quelque présent. Un jour une des plus jolies y monta, sans doute pour le 
même objet; mais ayant vu un clou de la longueur du doigt, et croyant n'ê- 
tre pas aperçue , elle le prit et l'enfonça bien vite entre les deux lèvres de ses 
parties naturelles. Croyait-elle le cacher, croyait-elle s'en orner ? c'est ce que 
nous ne pûmes deviner.» 

La flotte remit en mer le 27 décembre , et , côtoyant la terre , alla jusqu'au 
cap Sainte -Marie, à l'embouchure du Rio de la Plata. « C'est ici, dit Piga- 
fetta, qu'habitent les cannibales ou mangeurs d'hommes. Un d'eux, d'une 
figure gigantesque, et dont la voix ressemblait à celle d'un taureau, s'appro- 
cha de notre navire pour rassurer ses camarades, qui par crainte s'éloignaient 
du rivage et se retiraient avec leurs meubles dans l'intérieur du pays. Dési- 
rant leur parler et les voir de près, nous sautâmes à terre au nombre de cent 
hommes, et les poursuivîmes pour en attraper quelques uns; mais ils fai- 
saient de si grandes enjambées, que même en courant et sautant nous ne pu- 
mes jamais parvenir à les joindre. » 

Après beaucoup de traverses , ils trouvèrent, le 31 mars , par 49« 30' de lati- 
tude sud, un bon port, que Magellan nomma le port Saint-Julien, et où il réso- 
ut de passer l'hiver : car on sait que dans ces contrées australes cette saison a 
lieu depuis mai jusqu'en septembre, précisément dans le temps qui corres- 
pond aux grandes chaleurs de nos climats. 

A peine le capitaine général avait-il annoncé que l'on hivernerait dans la 
baie de Saint- Julien, et réglé la distribution des vivres, que les équipages, 
excites par les mécontents, se plaignirent de la rigueur du froid et des pri- 
vations qu'ils avaient à endurer: enfin tous demandèrent à retourner en 






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Espagne. Magellan fit tête à l'orage; mais il ne parvint à l'apaiser qu'en 
frappant de grands coups. Il fit écarteler deux des chefs de !a sédition el 
l'ordre se rétablit sur la flotte. 

Le calme revenu, Magellan donna ordre à un de ses officiers d'aller re- 
connaître la côte au sud. Une tempête jeta son navire à la côte à vingt-cinq 
lieues du port Saint -Julien. Il fut brisé; heureusement l'équipage se sauva. 
Deux matelots vinrent par terre apprendre ce désastre au capitaine général , 
qui envoya un canot chargé de provisions au secours des naufragés, qu'il 
répartit sur les autres bâtiments de la ilotte. 

Magellan fit construire sur le rivage une maison en pierre où il établit la 
forge, afin de mettre en sûreté les travailleurs et leurs outils, quoique jus- 
que alors il n'eût paru aucun Indien. Le froid était si vif, que trois hommes en 
perdirent l'usage de leurs membres; l'on se trouvait alors dans les jours les 
plus courts de l'année. 

Quatre hommes qui avaient été envoyés pour reconnaître le pays, avec 
ordre de s'avancer jusqu'à trente lieues dans les terres, revinrent au bout de 
quelques jours : ils n'avaient trouvé qu'une contrée déserte en apparence, et 
dépourvue d'eau douce. 

Il y avait deux mois que la flotte était dans le port de Saint-Julien sans que 
l'on aperçût aucun habitant du pays. Un jour, il en parut un sur le rivage; 
il était presque nu , chantait et dansait en même temps en se jetant de la 
poussière sur la tête. Le capitaine général envoya à terre un matelot avec or- 
dre de faire les mêmes gestes comme signes d'amitié et de paix, ce qui fut 
très bien compris, et le sauvage se laissa paisiblement conduire dans une pe- 
tite île où le capitaine était descendu. a Cet homme était si grand , dit Piga- 
fetla, que notre tête touchait à peine à sa ceinture. Son visage était lar^e et 
teint en rouge, à l'exception des yeux, qu'il avait entourés de jaune, et de 
deux taches en forme de cœur sur les joues. Ses cheveux , qui étaient en pe- 
tite quantité , paraissaient blanchis avec quelque poudre. II portait un man- 
teau fait de peaux cousues ensemble, et une chaussure de la même peau, il 
tenait de la main gauche un arc court et massif, dont la corde était faite d'un 
boyau; de l'autre main il portait des flèches de roseau courtes, ayant d'un 
côté des plumes comme les nôtres, et à l'extrémité, au lieu de fer, la pointe 
d'une pierre à fusil blanche et noire. Ces sauvages forment de la même espèce 
de pierre des outils tranchants pour travailler le bois. 

» Le capitaine général lui fit donner à manger et à boire, el, parmi d'autres 
bagatelles, lui présenta un grand miroir d'acier. Le géant, qui probablement 
voyait pour la première fois sa figure, recula si effrayé, qu'il renversa quatre 
de nos gens qui étaient derrière lui, On lui donna des grelots, un petit miroir, 









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un poigne et quelques grains de verroterie. Ensuite on le remit à terre , en le, 
faisant accompagner par quatre hommes bien armés. ' 

» Un de ses camarades, le voyant de retour, courut en avertir d'autres. Ceux- 
ci, s'apercevant que nos gens armés s'approchaient d'eux, se rangèrent en fde, 
étant sans armes et presque nus. Ils commencèrent aussitôt leur danse etleui 
chant, pendant lesquels ils levaient l'index vers le ciel, comme avait fait le pre- 
mier, pour indiquer qu'ils nous regardaient comme des êtres descendus d'en- 
haut; ils nous montrèrent en même temps une poudre blanche dans des mar 
miles d'argile , et nous la présentèrent , n'ayant autre chose à nous donner à 
manger. Les nôtres les invitèrent par des signes à venir sur nos vaisseaux. Les 
sauvages y vinrent en effet; les hommes , qui ne tenaient à la main que leur 
arc et leurs flèches , avaient chargé leurs effets sur leurs femmes , comme si 
elles eussent été des bêtes de somme. 

» Les femmes ne sont pas si grandes que les hommes ; en revanche elles sont 
plus grosses. Leurs mamelles tombantes ont plus d'un pied de long. Elles sont 
peintes et habillées de la même manière que leurs maris ; mais elles couvrent 
leurs parties naturelles avec une peau mince. Elles n'étaient rien moins que 
belles à nos yeux-, cependant leurs maris s'en montraient fort jaloux. Elles 
conduisaient avec des espèces de licous quatre animaux dont la peau leur 
sert à faire leurs manteaux. Cet animal, nommé guanaco , ressemble à un pe- 
tit chameau. 

» Ces hommes arrivés à bord, le capitaine général leur fit servir une chau- 
dronnée de bouillie qui était capable de rassasier vingt hommes , mais les six 
Indiens la mangèrent entièrement. Le lendemain deux autres apportèrent à 
bord un guanaco; le capitaine leur fit donner à chacun une camisole rouge, 
dont ils furent fort satisfaits. 

» Six jours après il en vint un plus grand et mieux fait que les autres; il avait 
aussi les manières plus douces; il sautait si haut et avec tant de force, que 
ses pieds s'enfonçaient profondément dans le sable. 11 passa quelques jours 
avec nous. Nous lui apprîmes à prononcer le nom de Jésus, l'oraison domi- 
nicale, etc.; ce qu'il fit aussi bien que nous, mais d'une voix extrêmement 
forte. Enlin on le baptisa en lui donnant le nom de Jean. Le capitaine géné- 
rale lui fit présent d'une chemise, d'une veste, de caleçons de drap , d'un 
bonnet et de diverses bagatelles. Il retourna vers les siens en paraissant fort 
content de nous. Le lendemain il apporta au capitaine un guanaco , et reçut 
de nouveaux présents pour qu'il nous en amenât encore d'autres; mais de- 
puis ce jour nous ne le revîmes plus, et nous soupçonnâmes même que ses 
camarades l'avaient tué , parce qu'il s'était attaché à nous. Cet homme , 
voyant à bord jeter des rais à la mer , les demanda pour les manger, et pen- 
IV, 






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dant six jours ne fit autre chose que de porter à terre les rats et les souris que 
J'on prenait. 

» Cène fut qu'après plus de vingt jours d'intervalle que les Indiens reparurent. 
Ils étaient au nombre de quatre, sans armes ; mais nous sûmes ensuite qu'ils 
les avaient cachées derrière des buissons. Ils étaient tous peints de différen- 
tes manières. Le capitaine voulut retenir les deux plus jeunes et les mieux 
faits pour les mener avec nous en Espagne, et, voyant qu'il était difficile de 
les arrêter par la force, il eut recours à l'artifice. Il leur donna une grande 
quantité de couteaux, miroirs, grains de verroterie, de sorte qu'ils en avaient 
les mains pleines ; ensuite il leur offrit deux paires d'anneaux qui servent à 
enchaîner, et quand il vit qu'ils témoignaient le désir de les avoir , car ils ai- 
ment passionnément le fer, et que d'ailleurs ils ne pouvaient plus les pren- 
dre avec les mains, il leur proposa de les leur attacher aux jambes, pour les 
porter plus facilement chez eux. Ils y consentirent. Alors nos gens leur ap- 
pliquèrent les cercles de fer et en fermèrent les anneaux , de sorte qu'ils se 
trouvèrent enchaînés. Aussitôt qu'ils s'aperçurent de cette supercherie, ils 
devinrent furieux , soufflant, hurlant, et invoquant Setebos, qui est leur dé- 
mon principal, pour qu'il vînt à leur secours. » 

Le capitaine, qui voulait aussi avoir de leurs femmes pour porter en Euro- 
pe cette race de géants, ordonna d'arrêter les deux autres pour les obliger de 
nous conduire à l'endroit où demeuraient leurs femmes. Neuf hommes des 
plus forts suffirent à peine pour les jeter à terre et les lier, et même l'un d'eux 
parvint encore à se délivrer, tandis que l'autre lit de si grands efforts , qu'on 
Je blessa légèrement à la tête. Enfin les Castillans le contraignirent à les con- 
duire chez les femmes des deux prisonniers. Ces femmes , apprenant le mal- 
heur arrivé à leurs maris, poussèrent des cris affreux. Le chef des Castillans, 
voyant la nuit approcher, résolut d'attendre le lendemain pour amener ces 
femmes, et cependant fit bonne garde. Sur ces entrefaites, deux sauvages 
arrivèrent et passèrent le reste de la nuit avec les Castillans , sans témoigner 
ni mécontentement ni surprise. A la pointe du jour, ils dirent quelques mots 
aux femmes, et aussitôt, hommes , femmes, enfants, tous prirent la fuite, et 
ces derniers couraient encore plus lestement que les autres. Un homme ca- 
ché dans un buisson tua un Castillan d'un coup de flèche. Il fut impossible 
d'atteindre les fuyards. On brûla la hutte des sauvages, et on enterra le mort, 
après avoir cherché en vain à le venger. 

« Tout sauvages qu'ils sont, ditPigafetta, ces Indiens ne manquent pas d'une 
certaine médecine. Quand ils ont mal à l'estomac, par exemple, au lieu de 
se purger comme nous ferions, ils se fourrent une flèche assez avant dans la 
bouche pour exciter le vomissement, et rendre une matière verte mêlée de 



— 11 - ' 

sang. Le vert provient d'une espèce de chardons dont ils se nourrissent. S'ils 
ont mal à la tête, ils se font une entaille au front, et dans toutes les parties 
du corps où ils ressentent de la douleur, afin que le sang sorte en plus grande 
quantité de l'endroit dont ils souffrent. t 

» Us ont les cheveux coupés en forme d'auréole comme les moines, mais 
plus longs , et soutenus autour de la tête par un cordon de coton dans lequel 
ds placent leurs flèches quand ils vont à la chasse. Quand il fait bien froid, 
us se lient étroitement les parties naturelles contre le corps. Il paraît que leur 
religion se borne à adorer le diable. Ils prétendent que dix à douze démons 
apparaissent à l'homme à l'agonie, chantant et dansant autour de lui. Sete- 
bos, leur chef, ou le grand diable, fait plus de bruit que les autres, qui se 
nomment Cheleoule. Ils sont peints comme ces sauvages. Celui qui resta plu- 
sieurs jours avec nous prélendit avoir vu une fois un démon avec des cornes 
et des poils si longs, qu'ils lui couvraient les pieds. H jetait, ajouta-t-il, des 
flammes par la bouche et par le derrière. 

» Ces peuples, auxquels notre capitaine donna le nom de Patagons, couvrent 
leurs huttes de la peau des mêmes animaux dont ils se vêtissent, et les trans- 
portent çà et là , n'ayant pas de demeures fixes. Ils vivent de viande crue , et 
d'une racine douce qu'ils nomment came. Ils sont grands mangeurs : les 
deux que nous avions pris mangeaient chacun une corbeille pleine de biscuit 
par jour, et buvaient un demi-seau d'eau d'un trait. Ils mangeaient les souris 
toutes crues, même sans les écorcher. » 



Découverte de la Terre du Feu et du détroit de Magellan. Navigation dans !e Grand-Océan, 
Curieux détails sur les habitants de différentes lies. 

Après cinq mois de séjour dans le port Saint-Julien, la flotte en sortit le 24 
août , et alla faire du bois et de l'eau à l'embouchure de la rivière de Santa- 
Cruz , découverte par Serrano. On y séjourna près de deux mois , et l'on s'y 
approvisionna aussi d'une sorte de poisson très bon à manger. Avant de quit- 
ter cet endroit, Magellan enjoignit à chacun de se confesser et de communier 
en bon chrétien. 

Enfin, vers la mi-octobre la flotte sortit de la rivière de Santa-Cruz , et, 
sans s'écarter de la côte, elle continua de faire route au sud, quoique avec 
grand'peine, à cause des mauvais temps. Le 21 octobre, jour de sainte Ur- 
sule, on découvrit un cap que Magellan nomma le cap des Onze Mille Vierges, 
à cause de la solennité du jour, et, apercevant en même temps une grande 
ouverture dans les terres, s'avança une lieue dans le détroit, jeta l'ancre, et 
dépêcha un canot avec dix hommes pour aller à terre et examiner le pays. Ils 



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avaient à peine parcouru une lieue sur le continent, qu'ils trouvèrent une niai- 
son où il y avait plus de deux cents sépultures d'Indiens, parce qu'ils ont cou- 
tume d'habiter les bords de la mer en été et d'y enterrer leurs morts , et l'hi- 
ver ils retournent dans l'intérieur. En revenant au vaisseau, les Castillans 
rencontrèrent une baleine morte échouée sur le rivage, et quantité d'os de ces 
monstrueux cétacés ; ce qui leur fit conjecturer aue ces parages étaient fort 
sujets aux tempêtes. 

Plus loin , Magellan prit hauteur, et trouva qu'il était par 52° 56' de latitude 
australe. Ne doutant pas que le détroit qu'il avait découvert ne fût le passage 
qu'il cherchait, il voulut s'en assurer encore mieux, et donna ordre au Saint- 
Antoine d'aller le reconnaître. Ce vaisseau courut cinquante lieues sans dé- 
couvrir d'issue. Jugeant donc que l'on était dans un détroit qui communiquait 
à la mer du Sud , il revint annoncer cette nouvelle, qui fut reçue de toute la 
flotte avec de grands transports de joie. 

Cependant Magellan assembla ses principaux officiers , et leur recommanda 
de dresser un état de leurs provisions , parce qu'il tenait le passage aux Molu- 
ques pour assuré. 11 se trouva sur chaque vaisseau des vivres pour trois mois. 
Alors l'opinion générale fut qu'il convenait de poursuivre l'entreprise, et 
qu'il serait infâme de l'abandonner au moment où l'on était près de recueillir 
le fruit du voyage. Etienne Gomez , pilote du Saint-Antoine, fut d'un avis con- 
traire. 11 prétendit que, puisque l'on avait trouvé le détroit pour passer aux 
Moluques, la prudence ordonnait de retourner en Espagne pour y équiper 
une nouvelle flotte, parce que, ayant à traverser une mer immense , on s'ex- 
poserait à périr si l'on était surpris par des calmes ou des tempêtes. 

Magellan répondit que la certitude même d'être réduit à manger les cuirs 
dont les vergues étaient garnies ne le détournerait pas d'effectuer ce qu'il 
avait promis à l'empereur, et qu'il espérait l'aide de Dieu pour conduire l'en- 
treprise à une heureuse conclusion. Il défendit à tout l'équipage , sous peine 
de mort, de parler de retour, et ordonna que les navires fussent prêts à appa- 
reiller le lendemain matin. 

Comme on aperçut , pendant la nuit , sur la terre , à gauche ou au sud , qui 
d'ailleurs était froide et stérile, un grand nombre de feux, on la nomma 
Terre du Feu. 

On avança dans le détroit; sa largeur variait d'une portée de fusil à une 
portée de canon. Les côtes se montrèrent d'abord verdoyantes; plus loin, 
âpres, hautes, escarpées et couvertes de neige, excepté le long du rivage, où 
l'on voyait des forêts de grands arbres ; elles étaient coupées de baies °larges 
et profondes. Arrivé à cinquante lieues de l'entrée, on découvrit un nouvau 
canal , qui s'enfonçait au sud et entre les montagnes, Magellan chargea le Sahu- 



ii 



— 13 — 
Antoine d'aller le reconnaître, et de revenir dans trois jours. Cependant il 
continua sa marche pendant un jour, et s'arrêta avec les deux autres bâti- 
ments pour attendre le Saint-Antoine. Six jours s'étant écoulés sans qu'il pa- 
rut, il dépêcha la Victoire à sa recherche. Ce fut en vain. L'on présuma qu'il 
était retourné en Espagne. Cette supposition fut confirmée par l'événement. 
Mesqmta, capitaine du Saint-Antoine, retournait au port où il avait laissé 
Magellan ; mais Etienne Gomez et d'autres factieux se saisirent de lui , le 
mirent aux fers, donnèrent le commandement à un autre, et firent voile pour 
J Espagne. 

La désertion du Saint-Antoine causa un vif chagrin à Magellan , parce que 
ce vaisseau emportait une partie considérable de ses vivres ; cependant il 
Poursuivit sa route dans le détroit avec les trois vaisseaux qui lui restaient. 
Le 28 novembre il aperçut au sud le cap qui terminait la côte , et entra dans 
1 océan ouvert devant lui. Là, il rendit à Dieu des grâces infinies de ce 
qu'il lui avait accordé de trouver ce qu'il avait tant souhaité. Il ordonna 
des prières pour le remercier, et, voyant que la côte à droite courait au 
nord , il fit route de ce côté, pour s'éloigner promptement des climats froids 

«Nous pleurâmes tous de joie, dit Pigafetta. Le cap au sud fut appelé 
cap Désire, parce qu'en effet nous désirions depuis long -temps de le 
voir. Nous donnâmes au détroit le nom de détroit des Palagons. » La pos- 
térité, plus juste, lui a imposé le nom du hardi navigateur qui le premier 
osa le franchir. Le nom de détroit de Magellan a été consacré, et devait l'être. 
Plus tard on appela cap Victoire celui qui termine le détroit au nord, d'après 
le vaisseau de l'escadre qui portait ce nom. 

Depuis le moment où Magellan eut doublé ce cap , faisant roule au nord , 

ete ol P ll Ut / reSqUe t0UJ ° UrS 0mgeux ^^'au 18 décembre, qu'il se trouva 
par ^o ô0 de latltude augtraIe ^ ventg ne m ava . ent ^ ^ ^ contraires 

que la mer, qui l'incommodait beaucoup; mais, à mesure qu'il s'approcha 
des climats chauds, ils devinrent plus doux et plus favorables , et enfin ayant 
passe au sud-est , il fit route au nord-ouest. 

« Nous naviguâmes dans cette mer pendant trois mois et vingt jours dit Pi- 
gafetta, sans goûter d'aucune nourriture fraîche. Le biscuit que nous man- 
gions n'était plus du pain, mais une poussière mêlée de vers qui en avaient 
dévore toute la substance, et qui , de plus , était d'une puanteur insupporta- 
ble, étant imprégnée d'urine de souris. L'eau que nous étions obligés de boire 
était également putride et puante. Nous fûmes même contraints, pour ne pas 
mourir de faim , de manger des morceaux de cuirs de bœuf qui couvraient 
la grande vergue. Ces cuirs , toujours exposés à l'eau , au soleil et aux vents, 
étaient si durs , qu'il fallait les faire tremper pendant quatre ou cinq jours 



- 14 - 

dans la mer pour les rendre un peu tendres ; ensuite nous les menions sur 
de la braise pour les manger. Souvent même nous avons été réduits à nous 
nourrir de sciure de bois , et les souris même, si dégoûtantes pour l'homme, 
étaient devenues un mets si recherché, qu'on les payait jusqu'à un demi- 
ducat la pièce. 

» Ce n'était pas là tout encore. Notre plus grand malheur était de nous voir 
attaqués d'une espèce de maladie par laquelle les gencives se gonflaient au 
point de surmonter les dents, et ceux qui en étaient attaqués ne pouvaient 
prendre aucune nourriture. Dix-neuf hommes en moururent, et parmi eux 
le géant patagon , et un Brésilien que nous avions conduit avec nous. Outre 
les morts , nous avions vingt-cinq à trente matelots malades , qui souffraient 
des douleurs dans les bras , dans les jambes et dans quelques autres parties 
du corps; mais ils en guérirent. Quanta moi , je ne puis trop remercier Dieu 
de ce que , pendant tout ce temps , et au milieu de tant de malades , je n'ai 
pas éprouvé la moindre infirmité. 

» Pendant cet espace de trois mois et vingt jours nous parcourûmes à peu 
près quatre mille lieues dans cette mer, que nous appelâmes Pacifique, par- 
ce que , durant tout le temps de notre traversée , nous n'essuyâmes pas la 
moindre tempête. Nous ne découvrîmes non plus pendant ce temps aucune 
terre, excepté deux îles désertes, où nous ne trouvâmes que des oiseaux et 
des arbres, et par cette raison nous les nommâmes les îles Infortunées. 
Nous ne trouvâmes point de fond le long de leurs côtes, et n'y vîmes 
que beaucoup de requins. Elles sont à deux cents lieues l'une de l'autre. 
D'après le sillage de notre vaisseau , que nous prîmes par le moyen de la 
chaîne de la poupe (ligne de loc) , nous parcourions soixante à soixante-dix 
lieues, et si Dieu et sa sainte mère ne nous eussent pas accordé une heureuse 
navigation , nous aurions tous péri de faim dans une si vaste mer. Je ne 
pense pas que personne à l'avenir veuille entreprendre un pareil voyage. 

» Le 6 mars 1521 , étant arrivés à 12° de latitude septentrionale, nous 
découvrîmes une petite île du côté du nord-ouest , et ensuite deux autres 
au sud-ouest. La première était plus élevée et plus grande que les deux au- 
tres. Le capitaine général voulait s'arrêter à la plus grande , pour y prendre 
des rafraîchissements et des provisions ; mais cela ne nous fut pas possible, 
parce que les insulaires venaient sur nos vaisseaux, et volaient tantôt une 
chose et tantôt une autre, sans qu'il nous fût possible de les en empêcher. Ils 
étaient d'ailleurs en si grand nombre , que l'on ne pouvait plus se remuer. 
Le capitaine les fit mettre dehors, et il fallut en venir à la violence, parce 
qu'ils n'en voulaient pas sortir. Les insulaires en colère revinrent dans leurs 
pirogues, et jetèrent tant de pierres et de bâtons brûlés, que le général, qui 



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— 15 — 
d'abord avait défendu de leur faire aucun mal, ne pouvant plus souffrir ces 
insultes , commanda de tirer l'artillerie. Quoique l'on en eût tué plusieurs , 
ils ne laissaient pas de revenir à nos vaisseaux pour troquer leurs denrées 
contre nos marchandises. Un soir, quelques uns eurent l'adresse de détacher 
le canot qui était amarré à l'arrière de la capitane, et l'emmenèrent à leur île. 
Le capitaine, irrité, envoya le lendemain deux chaloupes avec quatre-vingt- 
dix hommes armés , qui débarquèrent à un village situé au pied d'une mon- 
tagne, brûlèrent une cinquantaine de maisons et plusieurs canots , tuèrent 
sept insulaires , et enlevèrent les vivres qu'ils trouvèrent. Les Indiens, qui 
s'étaient retirés sur la montagne , lançaient sur nos gens une si grande quan- 
tité de pierres, que l'on eût crut qu'il grêlait. Mais quand on vint à tirer les 
arquebuses, ils s'enfuirent plus haut. De cette manière , on recouvra le canot. 
Le capitaine général fit charger de l'eau et répartit les vivres entre tous les 
vaisseaux, puis ordonna que chacun rentrât à bord. Comme, après ces actes 
d'hostilités, il jugea qu'il ne pouvait pas s'arrêter plus long-temps dans ces 
îles , il en partit le lendemain en continuant sa route dans la même direction. 
» Lorsque nos gens , continue Pigafetla , blessaient les insulaires avec leurs 
flèches , armes qu'ils ne connaissaient pas , de manière à leur traverser le 
corps d'outre en outre, ces malheureux tâchaient de retirer ces flèches de 
leur corps , tantôt par un bout et tantôt par l'autre ; après quoi , ils les re- 
gardaient avec surprise, et souvent ils mouraient de la blessure ; ce qui ne 
laissait pas de nous faire pitié. Cependant, lorsqu'ils nous virent partir, ils 
nous suivirent avec plus de cent canots, et nous montrèrent du poisson 
comme s'ils voulaient nous le vendre; mais quand ils étaient près de nous, 
ils nous lançaient des pierres et prenaient la fuite. Nous passâmes à pleines 
voiles au milieu d'eux ; mais ils surent éviter avec beaucoup d'adresse nos 
vaisseaux. Nous vîmes aussi dans leur canots des femmes qui pleuraient et 
s'arrachaient les cheveux , probablement parce que nous avions tué leurs 
maris. 

» Ces peuples ne connaissent aucune loi, et ne suivent que leur propre vo- 
lonté ; il n'y a parmi eux ni roi ni chef-, ils n'adorent rien. Ils vont tout mis. 
Quelques uns d'entre eux ont une longue barbe, des cheveux noirs noués sur 
le front, et qui leur descendent jusqu'à la ceinture ; ils portent aussi de petits 
chapeaux de palmier. Ils sont grands et fort bien faits. Leur teint est d'une 
couleur olivâtre; mais on nous dit qu'ils naissaient blancs, et qu'ils deve- 
naient bruns avec l'âge. Us ont l'art de se colorer les dents de rouge et dé 
noir, ce qui passe chez eux pour une beauté* Les femmes sont jolies , d'une 
belle taille , et moins brunes que les hommes. Elles ont les cheveux fort noirs, 
plats et tombant à terre. Elles vont nues comme les hommes, si ce n'est 





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qu'elles couvrent leurs parties sexuelles avec un tablier étroit , fait de toile, 
ou plutôt d'une écorce mince comme du papier qu'on lire de l'aubier du 
palmier. Elles travaillent dans leurs maisons à laire des nattes et des corbeil- 
les avec des feuilles de palmier , et d'autres ouvrages semblables pour l'usage 
domestique. Les uns et les autres s'oignent les cheveux et tout le corps d'huile 
de coco et d'une petite plante. 

» Ce peuple se nourrit d'oiseaux, de patates, d'une espèce de figues longues 
d'un demi-pied (bananes), de cannes à sucre, et d'autres fruits semblables. 
Leurs maisons sont de bois, couvertes de planches, sur lesquelles on étend 
les feuilles de leurs figuiers (bananiers) , longues de quatre pieds. Ils ont des 
chambres assez propres, avec des solives et des fenêtres, et leurs lits, assez 
doux, sont faits de nattes de palmier très fines, étendues sur de la paille assez 
molle. Ils n'ont pour toute arme que des lances garnies par le bout d'un os 
pointu de poisson. 

» Les habitants de ces iles sont pauvres, mais très adroits, et surtout voleurs 
habiles : c'est pourquoi nous les appelâmes îles des Larrons. 

» Leur amusement est de se promener avec leurs femmes dans des canots 
semblables aux gondoles de Fusine, près de Venise ; mais ils sont plus étroits. 
Tous sont peints en noir, en blanc ou en rouge. La voile est faite de feuilles 
de palmier cousues ensemble, et a la forme d'une voile latine. Elle est tou- 
jours placée d'un côté, et, du côté opposé, pour donner un équilibre à la 
voile, et en même temps pour soutenir le canot, ils attachent une grosse 
poutre pointue d'un côté, avec des perches en travers pour lui servir d'ap- 
pui. C'est ainsi qu'ils naviguent sans danger. Leur gouvernail ressemble à une 
pelle de boulanger, c'est-à-dire que c'est une perche au bout de laquelle est 
attachée une planche. Us ne font point de différence entre la proue et la 
poupe, et c'est pourquoi ils ont un gouvernail à chaque bout. Ils sont bons 
nageurs, et ne craignent pas de se hasarder en pleine mer comme des 
dauphins. 

» Ils furent si émerveillés et si surpris de nous voir, que nous eûmes lieu 
de croire qu'ils n'avaient vu jusque alors d'autres hommes que les habitants 
de leurs îles. » 

Le 16 mars, au lever du soleil, on se trouva près d'une terre élevée, à trois 
cents lieues à l'ouest des îles des Larrons. On s'aperçut bientôt que c'était 
une île. Elle se nommait Zamal ( Samar, une des Philippines). Derrière cette 
île on en vit une autre non habitée. Les Castillans apprirent ensuite que son 
nom était Humunu. Magellan résolut d'y prendre terre le lendemain pour 
faire aiguade avec plus de sûreté , et jouir de quelque repos , après un si long 
et si pénible voyage. Il y fit aussitôt dresser deux tentes pour les malades , et 



ordonna do tuer une truie. Sans doute il l'avait prise aux îles des Larrons, où 
les navigateurs postérieurs ont trouvé beaucoup de cochons. 

Le lundi 18, dans l'après-midi, l'on vit venir une pirogue avec neuf hom- 
mes. Magellan ordonna que chacun se tînt tranquille et gardât le silence. Ils 
montèrent à bord, et leur chef, s'adressant au capitaine général, lui témoi- 
gna par des gestes le plaisir qu'il avait de voir les Castillans. Quatre des plus 
apparents de la troupe restèrent sur le vaisseau , tandis que les autres allèrent 
appeler leurs compagnons occupés à pêcher, et revinrent avec eux. 

Magellan , les voyant si paisibles, leur fit donner à manger, et leur offrit en 
même temps des bonnets rouges, de petits miroirs, des peignes, des grelots, 
de la toile, des bijoux d'ivoire, et autres bagatelles semblables. Les insulai- 
res, charmés de la politesse du capitaine , lui donnèrent du poisson , un vase 
plein de vin de palmier, qu'ils appelaient araca , des bananes longues de plus 
d'une palme, d'autres plus petites et de meilleur goût, et deux cocos. Ils 
indiquèrent en môme temps, par gestes, qu'ils n'avaient pour le moment 
rien de plus à offrir; mais que dans quatre jours ils reviendraient et appor- 
teraient du riz , qu'ils appelaient oumdi , des cocos et d'autres provisions. 
^ « Les insulaires, dit Pigafetta, se familiarisèrent beaucoup avec nous, et 
c'est par ce moyen que nous pûmes apprendre les noms de plusieurs choses, 
et surtout des objets qui nous environnaient. C'est aussi d'eux que nous ap- 
prîmes que leur île s'appelait Zuloan ; elle n'est pas fort grande. Ils étaient 
polis et honnêtes. Par amitié pour notre capitaine , ils le conduisirent , dans 
leurs canots, aux magasins de leurs marchandises , tels que clous de girolle , 
cannelle, poivre, noix-muscade, macis, or, etc., et nous firent connaître, par 
leurs gestes, que le pays vers lequel nous dirigions notre course fournissait 
abondamment de toutes ces denrées. Le capitaine général les invita à son tour 
à se rendre sur son vaisseau , où il étala tout ce qui pouvait les flatter par la 
nouveauté. Au moment qu'ils allaient partir , il fit tirer un coup de bom- 
barde qui les épouvanta étrangement, de sorte que plusieurs étaient sur le 
point de se jeter à la mer pour s'enfuir ; mais on n'eut pas beaucoup de peine 
à les persuader qu'ils n'avaient rien à craindre, si bien qu'ils nous quillèrent 
assez tranquillement, et même de bonne grâce, en nous assurant qu'ils re- 
viendraient incessamment comme ils nous l'avaient promis auparavant. L'île 
déserte sur laquelle nous nous étions établis est, comme je l'ai dit plus haut, 
nommée Humunu par les insulaires; mais nous l'appelâmes I'aiguade aux 
Bons Indices, parce que nous y avions trouvé deux fontaines d'une eau ex- 
cellente, et que nous aperçûmes les premiers indices d'or dans ce pays. On 
y trouve aussi du corail blanc, et il y a des arbres dont les fruits , plus petits 
que nos amandes , ressemblent aux pignons de pin. 11 v a aussi plusieurs es- 
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— 18 — 

pèees de palmiers, dont quelques uns donnent des fruits bons à manger, tan- 
dis que d'autres n'en produisent point. 

» Ayant aperçu autour de nous une quantité d'îles, le 17 mars, cinquième 
dimanche de carême ( dimanche de la Passion ), nous leur donnâmes le nom 
d'archipel Saint-Lazare ( îles Philippines ) , parce qu'en Espagne on appelle 
ce jour-là le dimanche de Saint-Lazare. 

» Le vendredi 22 du même mois, les insulaires tinrent parole, et vinrent 
avec deux canots remplis d'oranges, de cocos, une cruche pleine de vin de 
palmier , et un coq pour nous faire voir qu'ils avaient des poules. Nous ache- 
tâmes tout ce qu'ils apportèrent. Leur chef était un vieillard; son visage était 
peint , et il avait des pendants d'oreilles d'or. Ceux de sa suite avaient des 
brasselets d'or aux bras , et des mouchoirs autour de la tête. 

» Nous passâmes huit jours près de cette île, et le capitaine allait journel- 
lement à terre , visitant les malades, auxquels il portait du vin de cocotier, 
qui leur faisait beaucoup de bien. 

» Les habitants des îles près de celles où nous étions avaient de si grands 
trous aux oreilles, et le bout en était si allongé, qu'on pouvait y passer le bras. 
» Ces peuples sont cafres, c'est-à-dire païens. Us vont nus, n'ayant qu'un 
morceau d'écorce d'arbre pour cacher les parties naturelles, que quelques 
uns des chefs couvrent d'une toile de coton brodée en soie aux deux bouts. 
Us sont de couleur olivâtre, et généralement assez replets. Ils se tatouent, et 
s'oignent tout le corps avec l'huile de cocotier et de gengeli, pour se garantir, 
disent-ils, du soleil et du vent. Ils ont les cheveux noirs, et si longs qu'ils leur 
tombent sur la ceinture. Leurs armes sont des coutelas, des bouchers, des 
massues et des lances garnies d'or. Pour ustensiles de pêche ils ont des dards, 
des harpons et des filets faits à peu près comme les nôtres. Leurs embarca- 
tions ressemblent aussi à celles dont nous nous servons. 

s Le lundi saint, 25 mars, je courus le plus grand danger. Nous étions sur 
le point de faire voile, et je voulais pêcher du poisson. Ayant , pour me placer 
commodément , posé le pied sur une vergue mouillée par la pluie , je glissai 
et je tombai dans la mer, sans que personne s'en aperçût. Heureusement 1£ 
corde d'une voile qui pendait dans l'eau se trouvait à ma portée ; je la saisis, 
et je criai avec tant de force que l'on m'entendit et qu'on mit un canot à la 
mer pour me sauver, ce que je dois sans doute attribuer non pas à mes pro- 
pres mérites , mais à la protection miraculeuse de la très sainte Vierge. 

» Le jeudi 28 mars, ayant vu pendant la nuit du feu dans une île, nous 
mîmes le matin le cap de ce côté, et lorsque nous en fûmes à peu de distance, 
nous vîmes une petite barque qu'on appelle boloto, avec huit hommes, s'ap- 
procher de nofce vaisseau. Le capitaine avait un esclave natif de Sumatra -, H 



— 19 — 
essaya de leur parler dans la langue de son pays. Ils le comprirent el vinrent 
se placer à quelque dislance de notre vaisseau ; mais ils ne voulurent pas mon- 
ter a bord , et semblaient même craindre de trop s'approcher de nous. Le ca- 
pitaine, voyant leur méfiance, jeta à la nier un bonnet rouge et quelques au- 
tres bagatelles attachées sur une planche. Ils les prirent , et en témoignèrent 
>eaucoup de joie; mais ils partirent aussitôt , et nous sûmes ensuite qu'ils 
s étaient empressés d'aller avertir le roi de notre arrivée. 

» Deux heures après, nous vîmes venir à nous deux balancjuis (nom qu'ils 
donnent à leurs grands canots) tout remplis d'hommes. Le roi était dans le 
plus grand , sous une espèce de dais formé de nattes. Quand le roi fut près de 
notre vaisseau, l'esclave du capitaine lui parla, ce qu'il comprit très bien, 
car les rois de ces îles parlent plusieurs langues. Il ordonna à quelques uns 
des gens de sa suite do monter sur le vaisseau ; mais il resta dans son balan- 
gai, et aussitôt que ses gens l'eurent rejoint, il partit. 

» Le capitaine accueillit avec beaucoup d'affabilité ceux qui étaient montés 
sur le vaisseau , et leur fit des présents. Le roi, qui en fut instruit, voulut, 
avant de retourner à terre, donner au capitaine un lingot d'or et une cor- 
beille pleine de gingembre; mais le capitaine, tout en le remerciant , refusa 
d'accepter le présent. Vers le soir, l'escadre alla mouiller près de la maison 
du roi. 

» Le lendemain 29, le capitaine envoya à terre l'esclave qui lui servait d'in- 
terprète, pour dire au roi que, s'il avait des vivres à nous envoyer, nous les 
paierions bien, en l'assurant en même temps que nous n'étions pas venus 
vers lui pour commettre des hostilités, mais que nous voulions être ses amis. 
Alors le roi vint lui-même au vaisseau dans notre chaloupe avec six de ses 
principaux officiers ; il embrassa le capitaine, et lui fit présent de vases de 
porcelaine pleins de riz eru et couverts de feuilles, de deux dorades assez 
grosses , et de divers autres objets. Le capitaine lui offrit à son tour une veste 
de drap rouge et jaune, faite à la turque, et un bonnet rouge fin. Il fit aussi 
des présents aux hommes de sa suite , donna aux uns des miroirs, aux autres 
des couteaux. Ensuite il fit servir le déjeuner, et ordonna à l'esclave interprète 

pLr ^ r0i qU ' U V ° Ulait VlVre Cn frère aVe ° kiî Ce qiU Parut lui faire § rand 
» H étala ensuite devant le roi des draps de différentes couleurs, des toiles, 
au corail et d'autres marchandises ; il lui fit voir aussi toutes les armes à feu , 
jusqu a la grosse artillerie, et l'on tira quelques coups de canon, dont ces in- 
sulaires furent fort épouvantés. Il fit armer de toutes pièces un Castillan, et 
dit a trois autres de lui porter des coups d'épée et de stylet, pour montrer au 
W* qu'un homme armé de cette maniera *< 2 ; Un vulnérable, ce qui surprit 



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— 20 — 
beaucoup ce prince ; c'est pourquoi, se tournant vers l'interprète , il le chargea 
de dire au capitaine qu'un tel homme pouvait combattre contre cent. — Oui, 
répondit l'interprète, au nom du capitaine, et chacun des trois vaisseaux a 
deux cents hommes armés de cette façon. On lui fit ensuite examiner séparé- 
ment chaque pièce de l'armure, en lui montrant la manière dont on s'en 
servait. » 

Magellan, comme on le voit, exagéra beaucoup le nombre des hommes 
qu'il avait sous ses ordres, puisqu'en tout il ne lui en restait pas deux cents. 
Si le récit de Pigafetta est sincère, on doit supposer que ce chef enfla ses foi" 
ces, afin d'ôter au roi indien l'envie d'attaquer les vaisseaux, ce qui rend sa 
forfanterie excusable. 

« Après cela, continue Pigafetta, le capitaine général conduisit le roi a 
château-d'arrière, et, s'étant fait apporter la carte et la boussole, il lui expli 
qua, à l'aide de l'interprète , comment il avait trouvé le détroit pour venii 
dans la mer où nous étions, et combien de lunes ils avaient passées en me: 
sans voir la terre. 

» Le roi, étonné de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, prit congé du 
capitaine, en le priant d'envoyer avec lui deux Européens pour leur faire 
voir à son tour quelques curiosités de son pays. Le capitaine me nomma ave 
«ni autre pour accompagner le roi. 

-> En abordant à terre, le roi leva les mains au ciel, et se tourna ensuit' 
vers nous ; nous en fîmes autant, ainsi que tous ceux qui nous suivaient. L 
roi me prit alors par la main , un de ses officiers en lit autant de mon cama 
rade , et nous nous rendîmes ainsi sous une espèce de hangar fait de roseau: 
où l'on gardait le balangai du roi , qui avait environ cinquante pieds de Ion 
et qui ressemblait à une galère. Nous nous assîmes sur la poupe et essay 
mes de nous faire entendre par des gestes , parce que nous n'avions pas d'i 
terprète avec nous. Les personnages de la suite du roi l'entouraient, se tena 
debout , armés de lances et de boucliers. 

v On nous servit alors un plat de chair de porc , avec une grande cruch 
pleine de vin. A chaque bouchée de viande , nous buvions une écuellée d 
vin , et lorsqu'on ne vidait par entièrement l'écuelle, ce qui n'arrivait guère 
on versait le reste dans une autre cruche. L'écuelle du roi était toujours coU' 
verte, et personne n'y touchait que lui et moi. Chaque fois que le roi voulai' 
boire , il levait les mains au ciel , les tournait ensuite vers nous , et au moment 
où il prenait l'écuelle avec la main droite , il étendait vers moi la gauche , 1" 
poing fermé ; de manière que la première fois qu'il fit cette cérémonie , je cru 8 
qu'il allait me donner un coup de poing. Il restait dans celte attitude pendant 
tout le temps qu'il buvait. M'élant aperçu que chacun l'imitait , j'en lis autant' 



— 21 — 

Ce fut ainsi que se passa noire repas , et je ne pus me dispenser de manger 
de la viande , quoique ce fût le vendredi saint. 

» Ln attendant l'heure du souper, je présentai au roi plusieurs choses que 
j avais apportées , et en même temps je lui demandai le nom de plusieurs 
objets dans leur langue. Ils étaient surpris de me les voir écrire. 

* Le souper vint. On apporta deux grands plats de porcelaine : l'un conte- 
nait du riz bouilli , l'autre du porc cuit dans son bouillon. On suivit d'ailleurs 
les mêmes cérémonies qu'au goûter. Nous passâmes de là au palais du roi , qui 
avait la forme d'une meule de foin. Il était couvert de feuilles de bananier, et 
soutenu, à une assez grande distance de terre, sur quatre grosses poutres. On 
se servait d'une échelle pour y monter. 

» Le roi nous fit asseoir sur des nattes de roseaux, les jambes croisées com- 
me les tailleurs. Une demi-heure après, on apporta un plat de poisson rôti, 
coupé par morceaux, du gingembre qu'on venait de cueillir, et du vin. Le 
fils aîné du roi étant survenu , il le fit asseoir à notre côté. On servit alors un 
poisson cuit dans son bouillon , et du riz , pour en manger avec le prince héré- 
ditaire. Un Castillan, mon compagnon , but sans mesure et s'enivra. 

» Leurs chandelles sont faites d'une espèce de résine qu'ils appellent anime, 
qu'on enveloppe dans des feuilles de palmier ou de bananier. 

* Le roi, après avoir fait signe qu'il voulait se coucher, s'en alla, et nous 
laissa avec son fils , avec qui nous dormîmes sur une natte de roseaux , ayant 
la tête appuyée sur des oreillers faits de feuilles d'arbres. 

» Le lendemain matin, le roi vint me voir, me prit par la main , et me con- 
duisit dans l'endroit où nous avions soupe, pour y déjeuner ensemble; mais, 
noire chaloupe étant venue me chercher , je fis des excuses au roi , et je partis 
avec mon compagnon. Le roi était de très bonne humeur ; il nous baisa les 
mains, et nous lui baisâmes les siennes. Son frère, qui était roi d'une autre 
île, vint avec nous, suivi de trois hommes. Le capitaine général le retint à 
dîner , et lui fit présent de plusieurs bagatelles. 

r> Ce roi nous dit qu'on trouvait dans son île des morceaux d'or gros comme 
des noix, et même comme des œufs, mêlés avec de la terre qu'on passait au 
crible pour les trouver, et que tous ses vases , et même tous les ornements de 
sa maison , étaient de ce métal. Il était vêtu fort proprement selon l'usage du 
pays , et c'était le plus bel homme que j'aie vu parmi ces peuples. Ses cheveux 
noirs lui tombaient sur les épaules, un voile de soie lui couvrait la tête, et il 
portait aux oreilles des anneaux d'or. De la ceinture jusqu'aux genoux, il 
était couvert d'un drap de coton brodé en soie ; il portait au côté une espèce 
de dague ou d'épée, qui avait un manche d'or fort long ; le fourreau était de 
bois très bien travaillé. Sur chacune de ses dents on voyait trois taches d'or, 



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22 — 

de (elle sorte qu'on aurait dit qu'il avait toutes ses (Seuls urnes par ce iiiélai. 

» Il fait son séjour dans une île où sont les pays de Buluan et de Calagan ; 
mais quand les deux rois confèrent ensemble, ils se rendent dans l'île de Mas- 
sana, où nous étions alors. Le premier s'appelle raja Colambu, le second 
raja Siagu. 

» Le jour de Pâques, qui était le dernier jour du mois de mars, le capi- 
taine général envoya de bonne heure l'aumônier à terre avec quelques mate- 
lots, pour y faire tous les préparatifs nécessaires pour dire la messe, et en 
même temps il dépêcha l'interprète vers le roi pour lui annoncer que nous 
irions dans son île, non pour dîner avec lui, mais pour remplir une cérémo- 
nie de notre religion. Le roi approuva tout, et nous envoya deux porcs tués. 

» Nous descendîmes à terre au nombre de cinquante , armés seulement à 
la légère , et vêtus le plus proprement possible. Au moment où nos chalou- 
pes touchèrent le rivage, on tira six coups de bombarde en signe de paix. 
Nous sautâmes à terre, où les deux rois, qui étaient venus à notre rencon- 
tre, embrassèrent le capitaine et le placèrent au milieu d'eux. Ensuite nous 
marchâmes en ordre jusqu'à l'endroit où l'on devait dire la messe, qui n'é 
tait pas très éloigné du rivage. 

» Avant que l'on commençât le service divin , le capitaine général jeta de 
l'eau musquée sur les deux rois. Ils allèrent comme nous à l'oblation , et bai- 
sèrent la croix, mais ils ne firent point l'offrande. A l'élévation , ils adorèrent 
l'eucharistie, les mains jointes, imitant toujours ce que nous faisions. Dans 
ce moment, les vaisseaux, au signal donné, firent une décharge générale de 
l'artillerie. Quelques uns de nous communièrent après la messe, et ensuite 
le capitaine fit exécuter une danse avec des épées, ce qui causa beaucoup de 
plaisir aux deux rois. 

» Après cela , il fit apporter une grande croix garnie de clous et de la cou- 
ronne d'épines, devant laquelle nous nous prosternâmes, et les insulaires 
nous imitèrent encore en cela. Alors le capitaine fit dire au roi par l'inter- 
prète que cette croix était l'étendard qui lui avait été confié par son souve- 
rain , pour la planter partout où il aborderait, et que par conséquent il vou- 
lait l'élever dans cette île, à laquelle ce signe serait d'ailleurs favorable, par- 
ce que tous les vaisseaux qui dorénavant viendraient la visiter connaîtraient, 
en le voyant , que nous y avions été reçus comme amis, et ne leur feraient au- 
cun mal, et que, dans le cas même ou quelqu'un d'entre eux serait pris, il 
n'aurait qu'à montrer la croix pour qu'on lui rendît sur-le-champ la liberté. 
Il ajouta que celte croix devait être placée sur la sommité la plus élevée des 
environs, afin que chacun pût la voir, et que chaque malin il fallait l'adorer; 
qu'en se conformant à cette pratique salutaire, ni la foudre ni les orages ne 



— 23 — 
leur causeraient aucun mal. Les rois , pénétrés de la vérité du discours du 
capitaine, le remercièrent, et le firent assurer par l'interprète qu'ils étaient 
satisfaits, et exécuteraient avec plaisir ce qu'il venait de leur proposer. 

" Leur ayant fait demander si leur religion était celle des Maures ou des 
gentils, ils répondirent qu'ils n'adoraient aucun objet terrestre-, mais, levant 
les mains jointes et les yeux au ciel, ils firent entendre qu'ils adoraient un 
être suprême qu'ils nommaient Abba , ce qui fit grand plaisir à notre capitai- 
ne. Alors le raja Colambu, levant les mains vers le ciel, lui dit qu'il aurait 
bien désiré de lui donner quelques preuves de son amitié. On s'enquit de lui 
pourquoi il avait si peu de vivres dans son île. « C'est , répondit-il , parce 
que je ne fais pas ma résidence dans cette île; je n'y viens que pour la chasse 
ou pour y avoir des entretiens avec mon frère; je demeure avec ma famille 
dans une autre île. » 

» Le capitaine assura le roi que, s'il avait des ennemis, il se joindrait vo- 
lontiers à lui avec ses vaisseaux et ses guerriers pour les combattre. Le roi 
repartit qu'il était en guerre avec les habitants de deux îles , mais que ce n'é- 
tait pas le temps convenable pour les attaquer , et remercia le capitaine. L'a- 
près-midi, la croix fut plantée sur le sommet d'une montagne; la fête finit 
par une décharge de notre mousqueterie ; le roi et le capitaine général s'em- 
brassèrent, et nous retournâmes sur nos vaisseaux, en traversant des champs 
cultivés. Le capitaine avait demandé quel était dans les environs le port où il 
pourrait le plus facilement ravitailler ses vaisseaux, et trafiquer avec ses mar- 
chandises. On lui répondit qu'il y en avait trois : Leyte , Zebu et Calagnan 
( ou Caragua dans l'île de Mindanao ) ; mais que celui de Zebu était le meil- 
leur. On lui offrit des pilotes pour l'y conduire , et le capitaine fixa notre dé- 
part au lendemain, proposant au roi des otages pour répondre des pilotes 
jusqu'à ce qu'il les eût renvoyés. Les rois y consentirent. 

» Le 1<* avriI t dans la malinée ^ noug alUons , ever rancre ^ lorgque le ro . 

Colambu nous fit dire qu'il nous servirait lui-même de pilote, si nous vou- 
lions attendre qu'il eût fini sa récolte de riz et d'autres productions de la terre, 
priant en même temps le capitaine de lui envoyer du monde pour accélérer 
ce travail. Le capitaine satisfit au désir du roi ; mais les deux princes avaient 
tant mangé et tant bu la veille , que , soit qu'ils fussent incommodés, ou seule- 
ment fatigués des suites de l'ivresse , ils furent hors d'état de donner aucun 
ordre, et nos gens restèrent à ne rien faire. Les deux jours suivants on tra- 
vailla vivement , et la besogne fut achevée. 

» Nous passâmes sept jours à Massana. Les insulaires ont le corps peint , et 
vont tout nus, se couvrant seulement les parties naturelles d'un morceau de 
toile. Les femmes portent un jupon d'écorce d'arbre qui leur descend delà 



^ 21 *r 

ceinture aux talons. Leurs chevaux noirs leur tombent quelquefois jusque sur 
les pieds. Leurs oreilles sont percées et ornées de bagues et de pendants d'or. 
Ces insulaires sont grands buveurs et mâchent continuellement un fruit appe- 
lé areca, qui ressemble à une poire ; ils le coupent par quartiers et 1 envelop- 
pent dans les feuilles de l'arbre appelé betré , qui ressemblent à celles du mû- 
rier, et ils y mêlent un peu de chaux. Après qu'ils l'ont bien mâché ils le 
crachent , et leur bouche devient toute rouge. Ils prétendent que ce fruit leur 
rafraîchit le cœur; on assure même qu'ils mourraient s'ils voulaient s'en 
abstenir. 



Zebu. Ses habitants. Baptême du roi. Idoles. Singulières cérémonies. Bénédiction du cochon. 



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» Le dimanche 7 avril, nous entrâmes dans le port de Zebu. Nous passâ- 
mes près de plusieurs villages, où nous vîmes des maisons construites sur les 
arbres. Quand nous fûmes près de la ville, le capitaine lit arborer tous les pa- 
villons et amener toutes les voiles, et l'on fit une décharge générale de l'artil- 
lerie, ce qui causa une grande alarme parmi les insulaires. Le capitaine er. 
voya aussitôt l'interprète et un Castillan à terre pour rassurer le roi, en lui 
disant que c'était notre usage de faire ainsi ce grand bruit comme un salut et 
un signe de paix et d'amitié, pour honorer en même temps le roi et l'île. Ces 
explications tranquillisèrent les esprits. 

» Le roi était environné d'un peuple immense; il demanda le motif de notre 
arrivée dans son île. L'interprète répondit que le commandant des vais- 
seaux était au service du plus grand roi de la terre , et allait aux Moluques ; 
mais que , le roi de Massana, où sa flotte avait touché, lui ayant parlé avec de 
grands éloges du roi de Zebu, il était venu lui rendre visite, et en même temps 
prendre des rafraîchissements en échange de marchandises 

s Le roi repartit que le capitaine était le bien-venu, mais que tous les vais- 
seaux qui entraient dans son port pour y trafiquer devaient commencer par 
payer un droit, ajoutant que quatre jours auparavant ce droit avait été ac- 
quitté par une jonque de Siam , qui avait chargé des esclaves et de l'or, et il 
appela un marchand maure arrivé de Siam pour le même objet, afin qu'il con- 
firmât la vérité de ce discours. 

, } L'interprète répliqua que le capitaine, étant le serviteur d'un si grand roi • 
ne paierait de droit à aucun roi de la terre; que, si le roi de Zebu voulait 1:' 
paix, il avait apporté la paix , mais que , s'il voulait la guerre, il lui ferait la 
guerre. Le marchand de Siam, Rapprochant alors du roi, lui dit en son lan- 
gage : « Cata raja chita, c'est-à-dire : Seigneur, prenez garde à vous. Ces gens- 
là (il nous croyait Portugais) sont ceux qui ont conquis Calicut, Malacca, et 




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toutes les Indes. » L'interprète, qui avait compris le discours du marchand , 
ajouta que son roi était encore beaucoup plus puissant, tant par ses armées de 
terre que par ses escadres, que le roi de Portugal dont le Siamois venait de 
parler; que c'était le roi d'Espagne et, l'empereur de tout le monde chrétien , 
et que, s'il eût préféré l'avoir plutôt pour ennemi que pour ami , il aurait en- 
voyé un nombre assez grand de soldats et de vaisseaux pour détruire l'île en- 
tière. Le roi , fort embarrassé, dit qu'il se concerterait avec les siens, et don- 
nerait sa réponse le lendemain. En attendant, il fit apporter aux députés du 
capitaine général un déjeuner de plusieurs mets, tous composés de viande , 
dans des vases de porcelaine. 

» Nos députés ayant raconté ce qui leur était arrivé , le roi de Massana , 
qui après le roi de Zébu était le plus puissant de ces îles, descendit à terre 
pour annoncer les bonnes dispositions de notre capitaine général envers le roi 
de Zebu. 

» Le lendemain , l'écrivain de notre vaisseau et l'interprète allèrent à Zebu. 
Le roi vint au devant d'eux , accompagné de ses officiers , et après avoir fait 
asseoir nos deux députés devant lui, il leur dit que , convaincu par ce qu'il 
venait d'entendre, non seulement il ne prétendait aucun droit, mais que , si 
on l'exigeait, il était prêt à se rendre lui-même tributaire du roi de Castille. 
On lui répondit que l'on ne demandait autre chose que le privilège d'avoir le 
commerce exclusif de son île. Le roi y consentit, et chargea les députés d'as- 
surer le capitaine général que , s'il voulait être véritablement son ami , il de- 
vait se tirer du sang de son bras droit et le lui envoyer, et qu'il en ferait autant 
de son côté; ce qui serait de part et d'autre le signe d'une amitié loyale et iné- 
branlable. L'interprète l'assura que la chose se ferait comme il le désirait. Alors 
le roi lui dit que tous les capitaines ses amis qui entraient dans son port lui 
faisaient des présents, et qu'ils en recevaient d'autres en retour; qu'il lais- 
sait au capitaine le choix de donner le premier ces présents ou de les recevoir. 
L'interprète répondit que , puisqu'il paraissait mettre tant d'importance à cet 
usage, il n'avait qu'à commencer; à quoi le roi consentit. 

« Le mardi matin, le roi de Massana vint à bord de notre vaisseau avec le 
marchand maure, et après avoir salué le capitaine de la part du roi de Zebu, 
il lui annonça que ce prince était occupé à rassembler tous les vivres qu'il 
pouvait trouver pour lui en faire présent, et que dans l'après-midi il lui en- 
verrait son neveu avec quelques uns de ses ministres pour établir la paix. Le 
capitaine les remercia, et il leur fit en même temps voir un homme armé de 
pied en cap, en leur disant que, dans le cas qu'il fallût combattre, nous nous 
armerions tous de la même manière. Le Maure fut saisi de peur en voyant un 
homme armé de cette manière; mais le capitaine le tranquillisa, en l'assurant 
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— 26 — 



que nos armes étaient aussi avantageuses à nos amis que fatales à nos adver- 
saires; que nous étions en état de dissiper tous les ennemis de notre roi et de 
notre foi , avec autant de facilité que nous en avions à nous essuyer la sueur du 
front avec un mouchoir. Le capitaine prit ce ton fier et menaçant pour que le 
Maure allât en rendre compte au roi. 

» Effectivement, après dîner nous vîmes venir à bord le neveu du roi, qui 
était son héritier présomptif, le roi de Massana, le Maure, le gouverneur ou 
ministre, et le prévôt major, avec huit chefs de l'île, chargés de conclure un 
traité de paix et d'alliance avec nous. Le capitaine les reçut avec beaucoup de 
dignité; il s'assit dans un fauteuil de velours rouge, donnant des chaises de la 
même étoffe au roi de Massana et au prince ; les chefs s'assirent sur des chaises 
de cuir, les autres sur des nattes. 

» Le capitaine s'informa si c'était leur coutume de faire les traités en pu- 
blic, et si le prince héréditaire de Zebu et le roi de Massana avaient les pou- 
voirs nécessaires pour conclure un traité d'alliance avec lui. On répondit 
qu'ils y étaient autorisés et qu'on pouvait en parler en public. Le capitaine 
leur fit sentir alors tous les avantages de cette alliance, pria Dieu de la confir- 
mer dans le ciel, et ajouta plusieurs autres choses qui leur inspirèrent de l'a- 
mour et du respect pour notre religion. 

» Il demanda si le roi avait des enfants mâles. On lui répondit qu'il n'avait 
que des filles, dont l'aînée avait épousé son neveu, qui , par cette raison, était 
regardé comme prince héréditaire. En parlant de l'ordre de succession parmi 
eux, nous apprîmes que, lorsque les pères sont parvenus à un certain âge, l'on 
n'a plus de considération pour eux, et que le commandement passe alors aux 
fils. Ce discours scandalisa le capitaine, qui condamna cet usage, attendu 
que Dieu, qui a créé le ciel et la terre, s'écria-t-il , a expressément ordonné 
aux enfants d'honorer leurs père et mère, et menacé de châtier du feu éternel 
ceux qui transgressent ce commandement; et pour leur faire mieux sentir la 
force de ce précepte divin, il leur dit que nous étions également soumis aux 
mêmes lois divines , parce que nous sommes tous également descendus d'Adam 
et d'Eve. 11 ajouta d'autres passages de l'Histoire Sainte, qui firent grand 
plaisir à ces insulaires , et excitèrent en eux le désir d'être instruits des prin- 
cipes de notre religion; de sorte qu'ils prièrent le capitaine de leur laisser, ;'' 
son départ, un ou deux hommes capables de les enseigner, et qui seraient fort 
honorés parmi eux. Mais le capitaine leur fit entendre que la chose la plus es- 
sentielle pour eux était de se faire baptiser, ce qui pouvait s'effectuer avant 
son départ; qu'il ne pouvait maintenant laisser parmi eux aucune personne 
de son équipage ; mais qu'il reviendrait un jour leur conduire plusieurs prê- 
tres et moines pour les instruire sur tout ce qui regarde notre sainte reli- 



— 27 — 
gion. Ils témoignèrent leur joie à ce discours , et ajoutèrent qu'ils seraient 
bien contents de recevoir le baptême; cependant qu'ils voulaient consulter leur 
roi sur ce sujet. Le capitaine leur dit alors qu'ils ne devaient pas se faire bapti- 
ser soit par la crainte que nous pouvions leur inspirer, soit par l'espoir d'en 
tirer des avantages temporels , parce que son intention n'était pas d'inquiéter 
personne parmi eux pour avoir préféré de conserver la foi de ses pères; il ne 
dissimula pas toutefois que ceux qui se feraient chrétiens seraient les mieux 
traités. Tous s'écrièrent que ce n'était ni par crainte , ni par complaisance 
pour nous, qu'ils allaient embrasser notre religion , mais qu'ils s'y détermi- 
naient par un mouvement de leur propre volonté. 

» Le capitaine leur promit de leur laisser des armes et une armure complète, 
d'après l'ordre qu'il en avait reçu de son souverain ; mais il les avertit en même 
temps qu'il fallait baptiser aussi leurs femmes, sans quoi ils devaient se sé- 
parer d'elles et ne pas les connaître, s'ils ne voulaient pas tomber en péché. 
Ayant su qu'ils prétendaient avoir de fréquentes apparitions du diable qui leur 
faisaient grand'peur, il les assura que, s'ils devenaient chrétiens , le diable n'o- 
serait plus se montrer à eux qu'au moment de la mort. Ces insulaires , émus et 
persuadés de tout ce qu'ils venaient d'entendre , répondirent qu'ils avaient 
pleine confiance en lui; sur quoi le capitaine pleura d'attendrissement , et les 
embrassa tous. 

» Il prit alors entre ses mains celle du prince de Zebu et celle du roi de 
Massana, et dit que, par la foi qu'il avait en Dieu, par la fidélité qu'il devait au 
roi d'Espagne son seigneur, et par l'habit même qu'il portait, il établissait et 
promettait une paix perpétuelle entre le roi d'Espagne et le roi de Zebu. Les 
deux ambassadeurs firent la même promesse. 

» Après cette cérémonie on servit à déjeuner; ensuite les Indiens présentè- 
rent au capitaine , de la part du roi de Zebu , de grands paniers pleins de 
riz , des cochons , des chèvres et des poules , en faisant leurs excuses de ce 
que le présent qu'ils offraient n'était pas plus digne d'un si grand personnage. 
» De son côté , le capitaine général donna au prince un drap blanc de toile 
très fine, un bonnet rouge, quelques filières de verroterie et une tasse de 
verre dorée, le verre étant très recherché parmi ces peuples. Il ne fit aucun 
présent au roi de Massana , parce qu'il venait de lui donner une veste de toile 
de Cambaie et quelques autres choses. Les personnes qui accompagnaient 
l'ambassadeur reçurent aussi des dons du capitaine. 

» Après que les insulaires furent partis , je fus envoyé à terre avec une au- 
tre personne par le capitaine, pour porter au roi les présents qui lui étaient 
destinés : ils consistaient en une veste de soie jaune et violette, faite à la tur- 
que, un bonnet rouge et quelques filières de verroterie, le tout dans un plat 



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d'argent, et de plus deux tasses de verre dorées que nous portions â la main. 

» En arrivant dans la ville, nous trouvâmes le roi dans son palais, assis à 
terre sur une natte de palmier, au milieu d'une foule nombreuse. Il était tout 
nu , n'ayant qu'une pièce de toile de coton qui couvrait ses parties naturelles, 
un voile brodé à l'aiguille autour de la tête , un collier de grand prix au cou, 
et aux oreilles deux grands cercles d'or enrichis de pierres précieuses. Il était 
de petite taille, replet, avait le corps peint de différentes manières, par II 
moyen du feu ; il mangeait des œufs de tortue, contenus dans deux vases de 
porcelaine ; devant lui étaient quatre cruches pleines de vin de palmier , et 
couvertes d'herbes odoriférantes. Il buvait au moyen d'un roseau. 

» Après que nous lui eûmes rendu notre salut, l'interprète lui dit que le 
capitaine son maître le remerciait du présent qu'il avait reçu, et lui envoyait 
en retour quelques objets , non comme une récompense , mais comme une 
marque de l'amitié sincère qu'il venait de contracter avec lui. Alors nous le 
vêtimes de la veste, nous lui mîmes le bonnet sur la tête, et nous étalâmes de- 
vant lui les autres présents. Avant de lui offrir les tasses de verre , je les baisai 
et je les élevai au dessus de ma tête. Le roi en fit de même en les recevant. 
Ensuite, il nous fit manger des œufs de tortue, et boire de son vin avec les 
tuyaux dont il se servait. Pendant que nous mangions , ses députés qui étaient, 
venus sur le vaisseau lui rapportèrent tout ce que le capitaine avait dit tou- 
chant la paix, et ses exhortations pour embrasser le christianisme. 

» Le roi voulait aussi nous donner à souper; mais nous nous excusâmes, 
et prîmes congé de lui. Le prince son gendre nous conduisit dans sa propre 
maison, où nous trouvâmes quatre jeunes filles qui faisaient de la musique à 
leur manière. L'une battait un tambour pareil aux nôtres, mais posé à terre; 
l'autre avait auprès d'elle deux timbales , et dans chaque main une espèce de 
petite massue , garnie à l'extrémité de toile de palmier, dont elle frappait tan- 
tôt sur l'une, tantôt sur l'autre; la troisième battait de même une grande tim- 
bale; la quatrième jouait de deux petites cymbales, qui rendaient un son fort 
doux. Elles se tenaient toutes si bien en mesure, qu'on devait leur supposer 
une grande intelligence de la musique. Ces cymbales , qui sont de cuivre , se 
fabriquent dans la pays de Sign Magno (la Chine), et leur tiennent lieu de 
cloches : on les apelle ogon. Ces insulaires ont aussi une espèce de violon 
dont les cordes sont de cuivre , et une musette qu'ils nomment sabin. 

» Ces jeunes filles étaient fort jolies, et presque aussi blanches que nos Eu- 
ropéennes, et, quoiqu'elles fussent déjà formées, elles n'en étaient pas moins 
nues. Quelques unes avaient cependant un morceau de toile d'écorce d'arbre 
qui leur descendait depuis la ceinture jusqu'aux genoux. Le bout de leurs 
oreilles était percé d'un trou fort grand, qu'un cercle de bois maintenait on- 



vert, et élargissait toujours davantage. Elles avaient les cheveux noirs et 
longs, et la tête ceinte d'un petit voile. Elles ne portent jamais ni souliers ni 
aucune autre chaussure. Nous finies la collation chez le prince , puis nous 
retournâmes à nos vaisseaux. 

» Un de nos gens étant mort pendant la nuit, je retournai le 10 au matin 
chez le roi, avec l'interprète , pour lui demander la permission d'enterrer le 
corps , et le prier de nous indiquer un lieu pour la sépulture. Le roi était en- 
touré d'un cortège nombreux ; il nous répondit que le capitaine pouvait dis- 
poser de lui et de tous ses sujets , et , à plus forte raison , de sa terre. J'ajoutai 
que pour enterrer le défunt nous devions consacrer l'endroit de la sépulture , 
et y planter une croix. Le roi y donna son consentement, et dit qu'il adore- 
rait, comme nous , la croix. 

» On consacra le mieux qu'il fut possible un espace même de la ville destiné 
à servir de sépulture aux chrétiens, selon les rites de l'Église, afin d'inspirer 
aux insulaires une bonne opinion de nous. Dès le même jour deux hommes y 
furent enterrés. 

» Ayant débarqué, ce jour-là , beaucoup de marchandises , elles furent dépo- 
séesdans une maison que le roi prit sous sa protection , ainsi que quatre hommes 
que le capitaine y laissa pour traiiquer en gros. Ce peuple a des poids et des 
mesures ; ses balances sont faites d'un bâton soutenu au milieu par une corde. 
A l'extrémité du bâton est suspendu , par trois petites cordes , le bassin de la 
balance 5 à l'autre , se trouve un plomb dont la pesanteur équivaut à celle du 
bassin. On attache au dessous de ce plomb des poids qui représentent des 
livres , des demi-livres , et en quantité suffisante pour peser ce qui est mis dans 
le bassin. Ils ont aussi leurs mesures de longueur et de capacité. 

» Ces insulaires sont adonnés au plaisir et à l'oisiveté. Leurs maisons sont 
construites en poutres, en planches et en roseaux-, elles ont des chambres 
comme les nôtres , et sont élevées sur des pilotis. L'espace vide au dessous sert 
d'étable et de poulailler. C'est là qu'ils tiennent leurs cochons , leurs chèvres 
et leurs poules. 

» Le 12 nous ouvrîmes notre magasin. Les insulaires admirèrent avec éton- 
nement toutes nos marchandises. Ils échangeaient de l'or pour les »ros objets 
en fer et en cuivre -, les bijoux et les autres petits objets se troquaient contre du 
nz, des cochons, des chèvres et autres comestibles. On nous donnait dix 
pièces d'or , chacune de la valeur d'un ducat et demi , pour quatorze livres de 
fer. Le capitaine général défendit de montrer trop d'empressement pour l'or : 
sans cette injonction, chaque matelot aurait vendu tout ce qu'il possé- 
dait pour se procurer ce métal, ce qui aurait ruiné pour toujours notre 
commerce. 






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— 30 — 

» Le roi ayant promis à notre capitaine d'embrasser la religion chrétienne, 
on avait fixé, pour cette cérémonie , le dimanche 14 avril. On dressa pour cet 
effet, dans la place que nous avions déjà consacrée, un échafaud garni de ta- 
pisseries et de branches de palmier. Nous allâmes à terre au nombre de 
quarante, outre deux hommes armés de pied en cap, qui précédaient la 
bannière royale. Au moment que nous descendîmes sur le rivage, les vais- 
seaux firent une décharge de toute l'artillerie, ce qui ne laissa pas d'épou- 
vanter les insulaires. Le capitaine et le roi s'embrassèrent. Nous montâmes 
sur 1 échafaud, où il y avait pour eux deux chaises de velours vert et bleu. 
Les chefs des insulaires s'assirent sur des coussins, et les autres sur des 
nattes. 

» Le capitaine fit dire au roi que, parmi les autres avantages dont il jouirait 
en devenant chrétien , il aurait celui de vaincre plus facilement ses ennemis. 
Le roi répliqua que, même sans cette raison, il était content de se faire 
chrétien ; mais qu'il aurait désiré de pouvoir se faire respecter de certains 
chefs de l'île, qui refusaient de lui être soumis, en disant qu'ils valaient au- 
tant que lui, et ne voulaient pas lui obéir. Le capitaine fit appeler ces chefs, 
et chargea les interprètes de leur dire que, s'ils n'obéissaient pas au roi 
comme à leur souverain, ils les ferait tous exterminer, et donnerait leurs 
biens au roi. A cette menace , tous les chefs promirent de reconnaître l'au- 
torité du roi. 

» Le capitaine assura le roi qu'il reviendrait dans ce pays avec des forces 
beaucoup plus considérables, et qu'il le rendrait le plus puissant monarque 
de toutes ces îles, récompense qu'il croyait lui être due, comme ayant le 
premier embrassé la religion chrétienne. Le roi leva les mains au ciel, remer- 
cia le capitaine, et le pria instamment de laisser chez lui des personnes pour 
l'instruire dans la religion chrétienne; ce que le capitaine promit défaire, 
mais à condition qu'on lui confierait deux fils des principaux de l'île pour les 
conduire en Espagne, où ils apprendraient la langue espagnole, afin de 
pouvoir, à leur retour, donner une idée de ce qu'ils y auraient vu. » 

Le roi , dont le nom était raja Humabon , fut baptisé, avec le prince héré- 
ditaire, le roi de Massana, le marchand maure dont il a déjà été parlé, et 
plus de cinq cents insulaires. Le roi fut nommé Charles; le prince, Ferdi- 
nand; le roi de Massana , Jean , et le marchand maure, Christophe. Les 
autres reçurent différents noms. On célébra ensuite la messe i puis l'on alla 
dîner à bord , à l'exception du roi, qui s'excusa d'y venir. Après dîner, l'on 
baptisa la reine, l'épouse du prince, celle du roi de Massana, et plus de 
quatre cents autres femmes avec des enfants. La reine, jeune et belle per- 
sonne , était vêtue d'une pièce de toile blanche et noire. Elle avait sur la tèle 



- 31 — 
"u grand cnapeau tait de feuilles de palmier, en forme de parasol , surmonté 
d'une triple couronne, formée des mêmes feuilles, qui ressemblait à la tiare 
du pape, et sans laquelle elle ne sort jamais. Sa bouche et ses ongles étaient 
peints d'un rouge très vif. 

Presque tous les habitants de Zebu et des îles voisines étaient convertis à 
la religion chrétienne -, un seul village refusa de l'embrasser. Aussitôt l'esprit 
int °lérance, malheureusement si commun chez les navigateurs et les con- 
quérants du seizième siècle , se déploya dans toute sa fureur. Le village fut 
urute, et l'on éleva sur ses ruines une croix de bois , parce que les habitants 
étaient idolâtres. S'ils eussent été mahométans, ajoute Pigafetta, la croix eût 
ete de pierre , pour marquer l'endurcissement de leur cœur. 

Magellan descendait tous les jours à terre pour y entendre la messe, à la- 
quelle accouraient aussi plusieurs nouveaux chrétiens. Il leur faisait une 
espèce de catéchisme, et leur expliquait les principaux points de la religion. 
H fit prêter serment de fidélité au roi d'Espagne par le roi de Zebu , deux de 
ses frères , et les principaux chefs de l'île. 

Quoique Magellan eût commandé aux nouveaux chrétiens de brûler les 
idoles, non seulement ils en gardaient encore, mais ils leur offraient même 
des sacrifices de viande. Le capitaine général en fut instruit et réprimanda 
les insulaires. Ils crurent s'excuser en disant qu'ils faisaient ces sacrifices 
pour un malade auquel ils espéraient que les idoles rendraient la santé. Ce 
malade était le frère du roi , qu'on regardait comme l'homme le plus sage et 
le plus vaillant de l'île. Il était si malade, que depuis quatre jours il ne par- 
lait plus. Magellan leur répondit que, s'ils brûlaient sur-le-champ leurs idoles, 
et si le prince so faisait baptiser, il guérirait , ajoutant qu'il consentait à per- 
dre la tête si ce qu'il disait ne s'accomplissait pas. Sur cette assurance, le 
prince consentit à recevoir le baptême. Dès lors il éprouva du soulagement, 
et graduellement recouvra la santé. Les temples furent abattus, et les idoles 
brûlées. 

« Les idoles de ce pays , ajoute Pigafetta , sont de bois , creuses par der- 
rière. Elles ont les bras et les jambes écartés, et les pieds tournés en haut. 
Leur face est large ; il leur sort de la bouche quatre grosses dents semblables 
a des défenses de sanglier. Elles sont généralement peintes. Une des plus 
. singulières cérémonies de ces insulaires est la bénédiction du cochon. On 
; commence la cérémonie par battre des quatre grandes timbales; on apporte 
ensuite trois grands plats, deux chargés de poisson rôti, de gâteaux de riz et 
de millet cuit, enveloppés dans des feuilles. Sur le troisième sont des linceuls 
de toile de Cambaie, et deux bandes de toile de palmier. Deux vieilles fem- 
mes, dont chacune tient à la main une grande trompette de roseau, se pla- 



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1^. 



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cent sur un des linceuls que l'on a étendus à terre , saluent le soleil, et s'en- 
veloppent des autres toiles. La première de ces deux vieilles se couvre la tête 
d'un mouchoir , et le lie sur son front de manière à y former deux cornes , et, 
prenant un autre mouchoir à la main , elle danse et sonne en même temps de 
la trompette , en invoquant de temps en temps le soleil. L'autre vieille prend 
une des bandes de toile de palmier, danse et sonne également de la trompet- 
te, et, se tournant vers le soleil, lui adresse quelques mots. La première 
saisit alors l'autre bande de toile de palmier, jette le mouchoir qu'elle tenaa 
à la main , et toutes deux dansent long-temps autour du cochon lié et couche 
parterre. Cependant la première continue à parler d'une voix basse au soleil) 
et l'autre lui répond. On présente ensuite une tasse de vin à la première. 
Elle la prend, sans cesser de danser et de s'adresser au soleil, l'approche qvm 
tre ou cinq fois de sa bouche en feignant de vouloir boire; mais elle verse la 
liqueur sur le cœur du cochon , et rend la tasse. On lui donne une lance, 
qu'elle agite, toujours en dansant et parlant, et la dirige plusieurs fois conlr 
le cœur du cochon , qu'elle perce à la fin d'outre en outre, d'un coup promp 
et bien mesuré. Aussitôt qu'elle a retiré la lance de la blessure , on la ferm 
et on la panse avec des herbes salutaires. Durant toute cette cérémonie, brû 
un flambeau , que la vieille, après avoir tué le cochon , prend et met dans si 
bouche pour l'éteindre. L'autre vieille trempe dans le sang du cochon le bon 1 
de sa trompette, et en touche le front des assistants, en commençant pa 
celui de son mari; mais elle ne vint pas à nous. Les deux vieilles se désha 
billent, mangent ce qui se trouve sur les deux premiers plats, et invitent lei 
femmes à prendre part au festin. On épile ensuite le cochon au feu. Jamais 
on ne mange de cet animal qu'il n'ait été purifié auparavant de cette manière. 
Les vieilles femmes seules peuvent accomplir cette cérémonie. 

» J'ai aussi été témoin de cérémonies singulières qui s'observent à la mort 
de leurs chefs. Les femmes les plus considérables du pays , vêtues de longues 
robes blanches, se rendirent à la maison du mort, au milieu de laquelle le 
cadavre était placé dans une caisse. On tendit des cordes à l'entour pour for 
mer une espèce d'enceinte; on attacha à ces cordes des branches d'arbres, e 
au milieu de ces branches on suspendit des draps de coton en forme de pa 
villons. Les femmes , suivies chacune d'une domestique qui la rafraîchissai 
avec un éventail de feuille de palmier, s'assirent sous ces pavillons. D'autres 
femmes , l'air triste , étaient assises autour de la chambre. L'une d'elles cou' 
pa avec un couteau les cheveux du défunt. Une autre, qui avait été sa femffl c 
principale, s'étendit sur lui, et appliqua toutes les parties de son corps co»' 
tre le sien. Tandis que la première coupait les cheveux , celle-ci pleurait ^ell<' 
chantait quand la première s'arrêtait. Tout autour de la chambre étaient' pi* 





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— a3 — 

ces des vases de porcelaine remplis de feu, où l'on jetait, par intervalle, de la 
myrrhe , du slorax et du benjoin, ce qui répandait une odeur fort agréable. 
Ces cérémonies continuent cinq à six jours , pendant lesquels le mort reste 
dans la maison. Je crois que l'on a soin de l'embaumer avec du camphre pour 
le préserver de la putréfaction. Eniin, on ferme la caisse avec des chevilles 
de bois , et on la porte au cimetière , qui est un endroit clos et couvert de 
planches. 

» On nous assura que toutes les nuits un oiseau noir de la grosseur d'un 
corbeau venait à minuit se percher sur les maisons, et par ses cris faisait 
peur aux chiens, qui se mettaient tous à hurler, et ne cessaient qu'à l'aube du 
jour. Nous fûmes témoins de ce phénomène , dont on ne voulut jamais nous 
dire la cause. » 



Mort de Magellan. Accueil fait au* Espagnols par le roi de Butuau. Bornéo. Audience du roi. 

Détails sur les Molnques. 

La réception amicale que les Espagnols avaient éprouvée dans cet archipel 
promettait une issue heureuse à leur expédition. Il en fut autrement. Le cou- 
rage bouillant de leur chefles précipita dans des difficultés qui lui furent sur- 
tout fatales. Près de l'île de Zebu se trouve l'île de Matan , avec un port du 
même nom. Le 26 avril , un des deux chefs de cette île, où Magellan avait déjà 
brûlé un village , lui envoya un de ses iils avec deux chèvres , en lui faisant 
dire que, s'il ne lui donnait pas tout ce qu'il lui avait promis , c'était la faute 
de l'autre chef, qui ne voulait pas reconnaître l'autorité du roi d'Espagne; en- 
fin, d lui demandait du secours pour attaquer son ennemi. Magellan envoya 
dire à l'autre roi qu'il brûlerait ses villages , s'il ne payait pas le tribut. 
« Qu'il vienne , répondit le chef, je l'attends. » Magellan fait aussitôt armer 
trois canots, y embarque soixante hommes, et se met à leur tête , sans vouloir 
écouter aucune observation. 

« Le 27, au point du jour , dit Pigafetta, nous sautâmes dans l'eau jusqu'aux 
cuisses, les chaloupes ne pouvant approcher de terre à cause des rochers et 
des bancs de sable. Nous étions quarante-neuf en tout , ayant laissé onze per- 
sonnes pour garder nos embarcations. Nous fûmes obligés de marcher quel- 
que temps dans l'eau , avant de pouvoir gagner la terre. 

^ » Nous allâmes droit au village, où nous ne trouvâmes personne; mais à peine 
eûmes-nous mis le feu aux maisons , qu'un bataillon de cinq cents insulaires 
nous prit en flanc d'un côté. Tandis que nous nous défendions contre celui-là, 
il en parut un second d'un autre côté; enfin un troisième nous attaqua de 
front. Ils se précipitaient sur nous en jetant des cris horribles. Notre capitaine 
IV, h 



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fut obligé de diviser sa petite troupe en deux pelotons ; niais nous chargea* 
mes ces barbares avec tant de vigueur que nous pûmes nous réunir. Cepen- 
dant ils combattaient avec un acharnement sans égal; les blessures qu'ils 
recevaient ne faisaient que les rendre plus furieux. D'ailleurs , se fiant à H 
supériorité du nombre, ils nous jetaient des nuées de lances de roseaux, des 
pieux durcis au feu, des pierres, de la terre, de sorte qu'il nous était fort 
difficile de nous défendre. Une flèche empoisonnée vint percer la jambe du 
capitaine. 

» On avait combattu la plus grande partie du jour; la poudre manquait au* 
arquebusiers, et les flèches aux arbalétriers. Les Indiens nous serrèrent de 
plus près. S'étant aperçus que leurs coups ne nous faisaient aucun mal quand 
ils étaient portés à notre tête ou à notre corps , à cause de notre armure , mais 
que nos jambes étaient sans défense, ils ne dirigeaient plus leurs flèches, 
leurs lances et leurs pierres, que contre nos jambes, et en si grande quantité, 
que nous ne pûmes y résister. Les bombardes que nous avions sur nos cha- 
loupes ne nous étaient d'aucune utilité, parce que les bas-fonds les empê- 
chaient d'approcher de terre assez près pour nous secourir. 

» Le capitaine, voyant notre situation critique, ordonna la retraite. Nous 
nous retirâmes donc sans cesser de combattre. Nous étions déjà à la distance 
d'un trait d'arbalète de nos canots , ayant de l'eau jusqu'aux genoux ; les insu- 
laires nous poursuivaient toujours de près ; ils reprenaient leurs lances , et 
nous jetaient la même jusqu'à six fois. Comme ils connaissaient notre capitai- 
ne , c'était principalement vers lui qu'ils dirigeaient leurs coups ; deux fois 
ils firent tomber son casque. Cependant il ne céda pas, et nous combattions 
en petit nombre à ses côtés. Ce combat si inégal dura près d'une heure. Un 
insulaire réussit enfin à pousser le bout de sa lance dans le front du capitaine- 
Ce vaillant homme, irrité, le perça de la sienne, qu'il lui laissa dans le corps. 
Il voulut tirer son épée; il ne put en venir à bout , parce qu'il avait reçu une 
grave blessure au bras droit. Les Indiens , qui s'en aperçurent , se précipitè- 
rent sur lui ; l'un d'eux lui assena un si furieux coup de sabre sur la jambe 
gauche, qu'il le fit tomber sur le visage; alors ils le tuèrent à coups de lances. 
C'est ainsi que périt notre guide, notre lumière, notre soutien. 

» Lorsqu'il tomba , et qu'il se vit accablé par les ennemis, il se tourna plu- 
sieurs fois vers nous , pour voir si nous avions pu nous sauver. Comme il 
n'y avait aucun de nous qui ne fût blessé , et que nous nous trouvions tous 
hors d'état de le secourir ou de le venger, nous gagnâmes nos canots. C'est 
donc à notre capitaine que nous dûmes notre salut, parce qu'au moment ou 
il périt , les insulaires se jetèrent en foule vers l'endroit où il était tombé. 
» Celte malheureuse bataille se donna le 27 avril 1521 , qui était un same- 



— 3S — 
di , jour que le capitaine avait choisi lui-même , parce qu'il l'avait en dévotion 
particulière. Huit de nos gens et quatre Indiens baptisés périrent avec lui , et 
peu a entre nous retournèrent à nos vaisseaux sans être blessés. Ceux qui 
; aient restés dans les chaloupes voulurent nous protéger avec les bombardes , 
iais la grande distance où ils étaient fut cause qu'elles nous firent plus de 
qu'à nos ennemis, qui cependant perdirent quinze hommes. » 

Magellan , quoique d'une taille extrêmement petite, savait prendre un 
grand ascendant sur les autres hommes ; on a vu sa fermeté dans les périls de 
toute espèce qu'il surmonta par son audace. Il se comporta dans certaines cir- 
constances avec une rigueur qui tient presque de la férocité; toutefois il faut 
convenir qu'il sut se concilier les esprits, puisque, dans une occasion criti- 
que, son propre équipage et une partie de ceux des autres vaisseaux se décla- 
rèrent pour lui et soutinrent son autorité. 

Le roi de Zebu , du consentement des Espagnols , envoya dire aux habi- 
tants de Matan que , s'ils voulaient rendre les corps des soldats tués , et parti- 
culièrement celui du capitaine général, on leur donnerait la quantité de 
marchandises qu'ils pourraient demander. Mais ils répondirent que rien ne 
pourrait les engager à se défaire du corps d'un homme tel que Magellan, et 
qu'ils voulaient le garder comme un monument de leur victoire sur les chré- 
tiens. Le corps de ce vaillant homme resta donc au pouvoir de ces barbares 
et fut privé des honneurs que les compagnons de ses travaux voulaient lui 
rendre. 

« Mais, s'écrie Pigafetta, la gloire de Magellan lui survivra. Il était orné de 
toutes les vertus ; il montra toujours une constance inébranlable au milieu 
«te ses grandes adversités. En mer, il se condamnait lui-même à de plus gran- 
Inn P Znce S dr le / eStede ****** ^ pUlS ^'^un autre dans la 

a ion Z TnTvT ^^ " P ° SSédait P arfai « ** de la navi- 
gation a nsi qu il 1 a prouvé en faisant le tour du monde , qu'aucun autre 
n'avait ose tenter avant lui. » ' 4 uire 

Le lendemain de la mort de Magellan, les équipages des navires élurent 

an" l ZT?M M Barb ° Sa ' P ° rtUgaiS " "" ""«. S" 
foltLs h § ' ^ r UV T C ° mmandants «'exercèrent pas leurs 

qu e 1 T" ; g T PS - ^ malhGUr SemWait P° Ursui ^ l'escadre ***** 
ïïn« I T -Tï r ^ 1>aVait ' e Prmier C ° nduite da » s ces régions loin- 
E Z'nn, 7 bU ' S ° US Prét6Xte de reSSerrer raIlia "ee conclue avec les 

SmI mVlta ,e le " mai à Un feStin ' annonçant en même temps qu'il 
voûtait leur remettre le présent dont il avait l'intention de faire hommage au 
oi pastille. Barbosa fit appeler les capitaines pour leur dire qu'il allait se 
lenarea 1 invitation du roi de Zebu. Serrano, qui craignait quelque perfidie, 



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tàciia de le dissuader de ce dessein, ajoutant que clans les conjonctures actuel- 
les c'était une témérité de sortir des vaisseaux, et que le roi de Zebu pouvait 
fort bien envoyer son présent. Barbosa persista dans sa résolution , et piqua 
tellement par sa réponse l'amour-propre de Serrano, que celui-ci sauta te 
premier dans la chaloupe. Les Espagnols étaient au nombre de vingt-quatre, 
les mieux portants de l'équipage , ajoute Herrera. Il y en eut deux qui, soup- 
çonnant les Indiens de mauvaise foi , revinrent à bord des vaisseaux. A peine 
les autres étaient-ils assis pour dîner, qu'ils furent tous égorgés, à l'excep- 
tion de Serrano , qui s'était fait aimer des insulaires. 

On attribua ce désastre aux insinuations de l'interprète, qui, maltraité par 
Barbosa , avait quitté la flotte et fait entrer le roi de Zebu dans ses projets de 
vengeance. Les Espagnols qui étaient sur les vaisseaux entendirent les cris 
plaintifs de leurs compagnons. Aussitôt ils levèrent l'ancre, s'approchèrent 
du rivage, et tirèrent plusieurs coups de bombarde sur les maisons. Ils virent 
alors Serrano que l'on conduisait nu et garrotté vers le bord de la mer. Il les 
pria de ne plus tirer , sans quoi les Indiens allaient le massacrer ; puis il leur 
raconta la catastrophe de ses compagnons , ajoutant que l'interprète s'était 
joint aux insulaires. Il conjura les Espagnols restés à bord de le racheter avec 
des marchandises , parce qu'autrement les Indiens le tueraient. Mais Jean 
Carvallo , qui avait la principale autorité , et quelques autres , refusèrent de 
traiter de la rançon de Serrano , défendirent même aux canots d'approcher de 
terre, firent lever l'ancre et mirent à la voile. On vit ramener Serrano ai 
village, et à peine y fut-il entré que l'on entendit de grands cris. On aperçut 
aussi les insulaires qui travaillaient à abattre les croix élevées sur leur terrain- 

Les Espagnols allèrent mouiller à la pointe de l'île de Botol , éloignée de 
dix-huit lieues de Zebu; et, voyant leur nombre tellement diminué qu'ils ne 
suffisaient plus pour manœuvrer trois navires, ils brûlèrent la Conception) 
qui était le plus vieux. Carvallo commanda la Trinité, et Gonçale Gomez d'Es- 
pinosa, la Victoire. Comme ils avaient acquis à Zebu des lumières sur lé 
Moluques, ils se mirent à la recherche de ces îles. 

Ils abordèrent à Butuan, qui est une ville de Mindanao. Le roi vint au vais- 
seau , et , pour donner une preuve d'amitié et d'alliance, il se tira du sang de 
la main gauche, et s'en frotta la poitrine et le bout de la langue. Tous l4 
Espagnols firent la même cérémonie. Quelques uns allèrent à terre et accorii' 
pagnèrent le roi à sa maison , située sur une rivière qui était à deux lieues de 
distance du mouillage ; ils y allèrent dans des pirogues que les principaux 
personnages de la suite du prince conduisaient à la rame. « En entrant dan* 
la maison, à deux heures du matin , dit Pigafetta, on vint à notre rencontre 
avec des flambeaux faits de cannes et de feuilles de palmier roulées , et rem' 



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plies de la résine appelée anime. Pendant qu'on préparait le souper, le roi , 
avec deux chefs et deux femmes assez jolies , vidèrent un grand vase plein 
de vin de palmier, sans rien manger. Ils m'invitèrent à boire comme eux; 
mais je m'excusai en disant que j'avais déjà soupe, et je ne bus qu'un coup. 
En buvant, ils pratiquaient les mêmes cérémonies que le roi de Massana. On 
servit dans des jattes de porcelaine le souper, qui n'était composé que de riz 
et de poisson fort salé. Ils mangeaient le riz en guise de pain. Voici comment 
us le font cuire : on met dans un grand pot de terre qui ressemble à nos mar- 
mites une grande feuille qui couvre entièrement le dedans du vase; ensuite 
0I » y jette l'eau et le riz, et on couvre le pot; on laisse bouillir le tout jusqu'à 
ce que le riz ait acquis la fermeté de notre pain, et on l'en tire par morceaux. 
C'est de cette manière qu'on cuit le riz dans toutes les îles de ces parages. 

» Le souper fini , le roi fit apporter une natte de roseaux avec une autre 
faite de feuilles de palmier, et un oreiller de feuilles. C'était mon lit, où je 
couchai avec un des chefs. Le roi alla coucher ailleurs avec ses deux femmes. 

» Le lendemain je fis une tournée dans l'île. J'entrai dans plusieurs cases 
habitées comme celles des autres îles ; j'y vis beaucoup d'ustensiles et fort 
peu de vivres. Après le dîner, je réussis à faire comprendre au roi, par mes 
gestes , que je désirais de voir la reine. II en parut ravi , et nous nous mîmes 
en chemin vers la cime d'une montagne où est sa demeure. Je lui fis une ré- 
vérence, qu'elle me rendit. Elle était occupée à tresser des nattes de palmier 
pour un lit. Je m'assis auprès d'elle. Toute sa maison était garnie de vases de 
porcelaine, appendus aux parois, ainsi que quatre timbales de diverses gran- 
deurs. Un grand nombre d'esclaves des deux sexes étaient au service de la 
reine. Je retournai déjeunera la case du roi; ce prince fit apporter des cannes 
à sucre. 

» Nous trouvâmes dans cette île des cochons, des chèvres, du riz, du 
gingembre, et tout ce que nous avions vu dans les autres; mais l'or y est la 
production la plus abondante. On m'indiqua des vallons en me faisant en- 
tendre, par des gestes, qu'il y avait dans ces lieux plus d'or que nous n'avions 
de cheveux sur la tête; mais que, faute de fer, l'exploitation de ce métal exige- 
rait trop de travail. 

» Ayant demandé à retourner au vaisseau, le roi et quelques uns des prin- 
cipaux de l'île voulurent m'y accompagner clans le même balangai. Pendant 
que nous descendions la rivière, je vis sur un monticule, à droite, trois 
hommes pendus à un arbre. Ayant demandé ce que cela signifiait, on me 
répondit que c'étaient des malfaiteurs. » 

Les Espagnols firent route ensuite à l'ouest-sud-ouest , et abordèrent à Ca- 
gayan , île presque déserte. Le petit nombre des habitants étaient des Maures 



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I& 



■V 






_ 38 — 

exilés de Bourné (Bornéo). « Ils vont nus, ajoute Pigafetla , comme ceitf 
des autres îles , et sont armés de sarbacanes et de carquois pleins de flèchej 
qu'ils empoisonnent avec des herbes; ils ont aussi des poignards avec des 
manches garnis d'or et de pierres précieuses , des lances , des massues et 
des petites cuirasses faites de peaux de buffle. Ils nous crurent des dieux o« 
des saints. Il y a dans cette île de grands arbres , mais peu de vivres. 

» En suivant la même direction , nous arrivâmes à une grande île bien 
pourvue de toutes sortes de vivres, ce qui fut un grand bonheur pour nous, 
car nous étions si aifamés et si mal approvisionnés que nous nous vîmes plu- 
sieurs fois sur le point d'abandonner nos vaisseaux et de nous établir sur 
quelque terre pour y terminer nos jours. Cette île se nomme Palaoan ( Pa- 
laouan ou Paragoa). Les insulaires font cuire le riz sous le feu , dans des can- 
nes ou des vases de bois ; de cette manière il se conserve plus long-temps que 
celui qu'on fait cuire dans des marmites. Du même riz on tire, au moyen 
d'une espèce d'alambic , un vin meilleur et plus fort que le vin de palmier. 
En un mot, cette île fut pour nous une terre promise. » 

On fit alliance avec le roi , en observant , de même que dans les autres îles, 
la cérémonie de se tirer du sang et de s'en frotter. « Les habitants de Palaoan» 
selon le récit de Pigafetta , vont nus comme tous ces peuples ; mais ils aimen 
à s'orner de bagues , de chaînettes de laiton et de grelots. Ce qui leur plaît 
néanmoins le plus est le fil d'archal , auquel ils attachent leurs hameçons 
Presque tous cultivent leurs propres champs. Ils ont des sarbacanes, et de gros- 
ses flèches de bois , longues de plus d'une palme, et garnies d'un harpon; 
quelques unes ont la pointe d'une arête de poisson, et d'autres de roseau em- 
poisonné avec une certaine herbe. Ces flèches sont garnies, par le haut, non 
de plumes, mais d'un bois fort mou et fort léger. Au bout des sarbacanes ils 
attachent un fer, et quand ils n'ont plus de flèches, ils se servent de la sarba- 
cane en forme de lance. 

» Ils ont aussi d'assez grands coqs domestiques, qu'ils ne mangent pas, 
par une espèce de superstition ; mais ils les entretiennent pour les faire corn- 
battre entre eux. A cette occasion l'on fait des gageures, et l'on propose des 
prix pour les propriétaires des coqs vainqueurs.» 

On navigua ensuite au sud-ouest; on reconnut une grande île (Bornéo) 
dont on suivit la côte pendant cinquante lieues avant de trouver un mouil- 
lage. Le lendemain, 9 juillet , le roi envoya aux vaisseaux une assez belle piro- 
gue remplie de provisions. Six jours après, trois autres pirogues apportèrent 
encore des provisions et des mets préparés. Ceux qui montaient ces embarca- 
tions témoignèrent aux Espagnols une grande satisfaction de les voir arriver 
dans leur île pour faire du bois et de l'eau, et les assurèrent qu'ils pouvaient 



: 



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— 39 — 
y trafiquer autant qu'il leur plairait. Un accueil si obligeant engagea les Espa- 
gnols à se rendre auprès du roi , au nombre de sept, et à lui porter des pré- 
sents. Gomez d'Espinosa , capitaine de la Victoire, était à leur tête. Ils s'em- 
barquèrent dans une des trois pirogues. 

« Étant arrivés à la ville (Bornéo), nous fûmes obligés , dit Pigafetta, de 
rester dans la pirogue pour attendre l'arrivée de deux éléphants couverts de 
soie. Nous montâmes sur les éléphants, et nous nous mîmes en marche , pré- 
cédés de douze hommes portant chacun une partie de nos présents dans un 
vase de porcelaine couvert de soie. Arrivés à la maison du gouverneur, nous y 
passâmes la nuit sur des matelas de coton doublés de soie, dans des draps de 
toiles de coton de Cambaie. 

» A midi nous allâmes au palais du roi , dans le même équipage que la 
veille. Toutes les rues par où nous passions étaient bordées d'une haie de sol- 
dats armés de lances, d'épées et de massues. Nous mîmes pied à terre dans la 
cour du palais -, nous montâmes par un escalier, accompagnés du gouverneur 
et de plusieurs officiers, puis nous entrâmes dans un grand salon rempli de 
courtisans. Nous nous assîmes sur des tapis, et les présents furent placés de- 
vant nous. A l'extrémité de ce salon , il y avait une salle un peu moins grande, 
tapissée en soie. L'on haussa deux rideaux de brocart qui laissèrent voir deux 
fenêtres par lesquelles l'appartement se trouva éclairé. Il s'y trouvait trois 
cents hommes de la garde du roi, armés de poignards, dont la pointe était 
appuyée sur leur cuisse. Une porte au fond de cette salle était fermée aussi 
d'un rideau de brocart : il fut haussé , et nous aperçûmes le roi assis devant 
une table avec un petit enfant, et mâchant du bétel. Derrière lui il n'y avait 
que des femmes. 

» Un des courtisans nous dit alors : « Vous ne pouvez parler au roi , mais 
si vous désirez lui faire savoir quelque chose , vous pouvez vous adresser à 
moi ; je le dirai à un courtisan supérieur, celui-ci le dira au frère du gouver- 
neur, qui est dans cette salle, et qui, au moyen d'une sarbacane placée dans un 
trou de la muraille , exposera vos demandes à un des principaux officiers qui 
sont auprès du roi , et ce dernier les transmettra au monarque. » Il nous aver- 
tit de faire trois révérences au roi , en élevant nos mains jointes au dessus de 
nos têtes et en levant alternativement les pieds. Nous étant conformés à ce 
cérémonial, nous Times savoir au roi que nous appartenions au roi d'Espagne, 
qui désirait vivre en paix avec lui , et ne demandait, pour ses sujets , que la 
permission de trafiquer dans son île. 

» Le roi nous fit répondre qu'il était charmé que le roi d'Espagne fût son 
ami, et que nous pouvions nous pourvoir, dans ses états , d'eau et de bois , enfin 
y trafiquer à notre volonté. Nous lui offrîmes alors les présents que nous 



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l' 

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- 40 — 

avions apportés : c'étaient un habit à h turque de velours vert , une chaise dj 
velours violet, cinq brasses de drap rouge, un bonnet, une tasse de verre 
avec son couvercle, une écritoire dorée , et trois cahiers de papier. A chaque 
chose qu i! receva.t, il faisait un petit mouvement de tête. On donna à cha- 
cun de nous de la brocatelle et des draps d'or et de soie, qu'on nous mettait 
sur 1 épaule, ensuite on l'ôtait pour nous le remettre plus tard. On nous ser- 
vit un déjeuner de clous de girofle et de cannelle, après quoi on laissa tomber 
tous les rideaux et l'on ferma les fenêtres. 

» Tous ceux qui étaient dans le palais du roi avaient autour de la ceinture 
du drap d or pour couvrir les parties naturelles , des poignards avec des man- 
eties d or garnis de pierreries, et plusieurs bagues aux doigts 

verne,rr m f T tâmeS "" "^ ^^ P ° W m ° Urner » h ™*™ «« gou- 
verneur. Sept hommes nous précédaient portant les présents du roi qu'on 

posa sur notre épaule gauche, quand nous fûmes arrivés. Nous donnTm- 
deux couteaux pour récompense à chacun des sept hommes » 

On apporta aux Espagnols , de la part du roi , un souper copieux ; ils dor- 
mirent veilles par deux insulaires ; le lendemain ils retournèrent à bord 

« La ville est bâtie dans la mer même , excepté la maison du roi et de quel- 
ques uns des principaux chefs. Elle contient vingt-cinq mille feux. Les maisons 
son construites en bois, et portées sur de grosses poutres pour les gar nti 
de 1 inondation; lorsque la marée monte, lesfemmesqui vendent les d en r"e 
comestibles traversent la ville dans des barques. Devant la maison , ro 
s élevé une grande muraille bâtie de grosses briques, avec des barbai es 
comme une forteresse, et munie de cinquante-six bombardes de bronze et 
six de fer. On en tira plusieurs coups , dit Pigafetta , pendant les deux jours 
que nous passâmes dans la ville. J 

-Le roi, qui est maure, se nomme raja Siripada. Il est fort replet et neut 
avoir environ quarante ans. I. n'est servi que par des femmes , qu ^ sont 
fdles des principaux habitants de l'I.e. Personne ne peut lui pair qu par 
moyen d'une sarbacane, comme nous avons été obligés de le faire, la d L 
secrétaires occupés à écrire ce qui le concerne sur des écorces d'arbre très 
minces, qu on nommp rhir,<mi«o ri „„ . • • j 
aller à la chasse. . '"' ° "* **' Ja,m,S de SOn pa,ais <*« ^ur 

Gomez d'Espinosa, après avoir raconté à Carva.lo tout ce qu'il avait vu , 
lu, conseilla de s éloigner jusqu'à ce qu'ils eussent une connaissance plus par- 
ticulière de ce peuple. Le commandant suivit cet avis. Cependant l'on eut be- 
som de goudron , et l'on envoya cinq hommes dans un canot pour acheter de 
a cre, afin d'en faire une préparation qui pût suppléer au goudron Trois 
jours se passèrent sans que les Espagnols vissent revenir ces hommes [es 






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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 



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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 






— »il — 

soupçons qu'ils concevaient s'augmentèrent quand, le 29 juillet , ils aperçu- 
rent près d'eux plusieurs grandes jonques, et cent cinquante tungoulis ou pe- 
tites barques qui s'avançaient vers eux en trois divisions. Aussitôt ils mirent 
à la voile avec tant de précipitation qu'ils abandonnèrent une ancre. Us com- 
mencèrent par attaquer les jonques, et en prirent une dans laquelle était le 
li's du roi de l'île de Luçon , qui venait d'une expédition contre une petite 
»'e au sud de Bornéo. 

Carvallo rendit la liberté à ce chef moyennant une forte somme d'or; par- 
ticularité dont il n'instruisit pas ses compagnons -, il se contenta de leur dire 
que le prisonnier avait promis de renvoyer les Castillans. Mais il n'en revint 
que deux-, les trois autres , parmi lesquels était le fils de Carvallo , furen re- 
tenus à terre. Les Espagnols , de leur côté, gardèrent à bord seize insulaires 
et trois femmes , pour les conduire en Europe. 

« On dit, continue Pigafetta, que le roi de Burné a deux perles grosses 
comme des œufs de poule , et si parfaitement rondes , qu'étant posées sur 
une table bien unie , elles ne peuvent jamais rester en repos. Quand nous lui 
apportâmes nos présents , je lui fis connaître par mes gestes que je désirais 
beaucoup de les voir. Il promit de nous les montrer ; mais nous ne les avons 
jamais vues. Quelques uns des chefs me dirent qu'ils les connaissaient. » 

Comme les Espagnols avaient reconnu que Jean Carvallo n'avait pas la ca- 
pacité nécessaire pour commander l'expédition , on le remit dans son emploi 
de pilote-major. Gomez d'Espinosa fut nommé capitaine de ta Trinité , et Sé- 
bastien del Cano, capitaine de la Victoire; puis l'on continua de chercher 
les Moluques. 

Us passèrent devant un grand nombre d'îles en continuant à suivre la di- 
rection du sud-ouest, et, le 6 novembre, ils en reconnurent quatre assez 
hautes à quatorze lieues dans l'est. Le pilote qu'ils avaient pris à Siragan 
leur dit que c'étaient les Moluques. « Nous rendîmes alors grâce à Dieu, 
ajoute Pigafetta, et en réjouissance nous fîmes une décharge de toute notre 
artillerie. On ne sera pas étonné de la grande joie que nous éprouvâmes à la 
vue de ces îles, quand on considérera qu'il y avait vingt-sept mois moins 
eux jours que nous courions les mers , et que nous avions visité une infinité 
e J ' tou Jours en cherchant les Moluques. 

" es Portugais ont débité que les îles Moluques sont placées au milieu 
l J ne m ? r irn P ralica »le- à cause des bas-fonds qu'on rencontre partout, et de 
amosphere nébuleuse et couverte de brouillards; cependant nous avons 
trouve le contraire, et jamais nous n'eûmes moins de cent brasses d'eau jus- 
qu aux Moluques mêmes. 
» Le vendredi , 8 du mois de novembre, trois heures avant le coucher du Ç ' 31 
IV. 6 









— 42 — 

soleil, nous entrâmes dans le port de l'île de Tadore (Tidor). Nous allâmes 
mouiller près de la terre par vingt brasses d'eau, et tirâmes toute notre ar- 
tillerie. 

» Le lendemain le roi vint dans une pirogue , et fit le tour de nos vaisseaux. 
Nous allâmes à sa rencontre avec nos canots, pour lui témoigner notre recon- 
naissance. II nous fit entrer dans sa pirogue, où nous nous plaçâmes auprès 
de lui. Il était assis sous un parasol de soie qui le couvrait entièrement. De- 
vant lui se tenaient un de ses fils, qui portait le sceptre royal; deux hommes 
avec des yascs d'or pleins d'eau pour lui laver les mains, et deux autres avec 
des coffrets dorés remplis de bétel. H nous complimenta sur notre arrivée , 
en nous disant que depuis long-temps il avait rêvé que des navires devaient 
venir des pays lointains aux Moluques, et que, pour s'assurer si ce songe 
était véritable , il avait examiné la lune, dans laquelle il avait remarqué que 
ces vaisseaux arrivaient effectivement , et que c'était nous qu'il attendait. 

» II monta ensuite sur la capitane, et nous lui baisâmes tous la main. On 
le conduisit au gaillard d'arrière et dans la chambre, où, pour ne pas être 
obligé de se baisser, il voulut entrer par le capot. Nous le fîmes asseoir sur 
une chaise de velours rouge, et lui endossâmes une veste à la turque , de ve- 
lours jaune, et, pour lui témoigner mieux notre respect, nous nous assîmes 
sur le plancher vis-à-vis de lui. 

» Lorsqu'il eut appris qui nous étions , et le but de notre voyage , il nous 
dit que lui et tous ses peuples seraient très contents d'être les amis et les 
vassaux du roi d'Espagne; qu'il nous recevait dans son île comme ses propres 
enfants ; que nous pouvions descendre à terre et y demeurer comme dans nos 
maisons , et que, pour l'amour du roi notre souverain, il voulait que doréna- 
vant son île portât le nom de Caslille. 

« Nous lui fîmes alors présent de la chaise sur laquelle il était assis , et de 
l'habit que nous lui avions endossé. Nous lui donnâmes aussi une pièce de 
drap fin, quatre brasses d'écarlate, une veste de brocart, des coupons de 
damas jaune, et d'autres étoffes de l'Inde tissuesen or et en soie, une pièce 
de toile de Cambaie très blanche, deux bonnets, six filières de verroterie, douze 
couteaux , trois grands miroirs , six ciseaux , six peignes , quelques lasses 
do verre dorées , et d'autres objets. Nous offrîmes à son fils un coupon de 
brocart d'or et de soie, un grand miroir, un bonnet et deux couteaux. Cha- 
cun des neuf principaux personnages qui l'accompagnaient reçut un coupon 
de soie, un bonnet et deux couteaux. Nous fîmes aussi des dons à tous ceux 
qui se trouvaient à sa suite, tel qu'un bonnet, un couteau, etc., jusqu'à ce 
que le roi nous eut avertis de ne plus rien donner. 11 dit qu'il était fâché de 
n'avoir rien à présenter au roi d'Espagne qui fût digne de lui ; mais qu'il ne 






— 43 — 

pouvait offrir que sa personne. Il nous invita d'approcher, avec nos vaisseaux, 
des habitations, ajoutant que, si quelqu'un des siens osait pendant la nuit es- 
sayer de nous voler, nous n'avions qu'à le tuer à coups de fusil. Après cela, il 
partit fort satisfait de nous ; mais il ne voulut jamais incliner la tête, maigre 
toutes les révérences que nous fîmes. A son départ , nous le saluâmes d'une 
salve de toute notre artillerie. 

» Ce roi est maure , âgé à peu près de quarante-cinq ans , assez bien fait 
et d'une belle physionomie. Il était vêtu d'une chemise très fine avec les man- 
ches brodées en or -, une draperie lui descendait de la ceinture jusqu'aux pieds, 
qui étaient nus. Un très beau voile de soie couvrait sa tête en forme de mitre 
Son nom est raja Mansour -, il est grand astrologue. » 

Dans un nouvel entretien , le roi de Tidor protesta encore de son attache- 
ment pour les Espagnols , et , voyant leur empressement à charger leurs vais- 
seaux de clous de girofle , il leur dit que, n'ayant pas dans son île la quantité de 
clous secs dont ils avaient besoin , il irait en chercher à l'Ile de Bachian. 

Le 12 novembre , les Espagnols portèrent à terre, dans un hangar, les 
marchandises qu'ils destinaient aux échanges. Le trafic eut lieu sans la moin- 
dre difficulté, et le mercredi 10 décembre, les vaisseaux étant chargés de 
clous de girofle , et bien approvisionnés de vivres , on fit toutes les disposi- 
tions pour le départ. La Victoire appareilla la première, et gagna le large, où 
elle attendit ta Trinité. Celle-ci avait beaucoup de peine à lever l'ancre. On 
s'aperçut d'une voie d'eau. Ce navire fut obligé de rester à Tidor pour la ré- 
parer. Comme on craignait que la Victoire ne fût trop chargée , on la fit ren- 
trer dans le port -, on porta une partie de la cargaison à terre, et, tout étant 
prêt pour le départ , que l'on ne pouvait retarder pour ne pas laisser passer 
la saison favorable , ce bâtiment quitta Tidor le 11 décembre, à midi. 

Les Espagnols , durant leur séjour à Tidor, vécurent constamment en bonne 
intelligence avec les habitants. Le roi envoya son fils à Motir pour y chercher 
des clous de girofle, afin que les cargaisons fussent plus promptement com- 
plétées. Il cherchait à prévenir les désirs de ses hôtes ; ceux-ci, de leur côté , 
faisaient tout ce qu'ils croyaient lui être agréable. Les Indiens qu'ils avaient 
pris dans les jonques dont ils s'étaient emparés trouvèrent moyen de parler 
aU , r0i \ u s'intéressa en leur faveur , et pria Espinosa de les lui donner pour 
qu 11 pût les renvoyer chez eux , ce qui rendrait le nom espagnol cher et res- 
pectable à tous ces peuples. On lui remit les trois femmes et tous les hommes, 
à l'exception de ceux de Bornéo. Quelques jours après , les Espagnols ayant 
refusé d'aller à terre prendre part à un grand festin qu'il voulait leur donner, 
parce que le souvenir de la catastrophe de Zebu leur faisait soupçonner une 
trahison , il vint à bord sur leur demande , sans marquer la moindre défiance, 



H. 



-, 44 — 

Ils avaient prétexté que , voulant partir au plus tôt, ils le priaient de les ex- 
cuser, et cependant l'attendaient pour lui remettre les esclaves qu'ils lui 
avaient promis. Il leur dit que lorsqu'il était chez eux il se regardait comme 
dans sa propre maison , qu'il les priait de ne pas hâter leur départ , attendu 
que la saison n'était pas encore bien favorable , et qu'ils pourraient rencon- 
trer des bâtiments de leurs ennemis les Portugais. « Si vous partez , ajoula- 
t-il , sans me laisser le temps de préparer pour votre roi des présents dignes 
de lui , tous les rois mes voisins diront que je suis un ingrat d'avoir reçu 
des présents de la part d'un si grand prince que le roi de Castille sans lui 
rien envoyer en retour ; ils diront aussi que vous ne partez ainsi à la hâte 
que par la crainte d'une trahison de ma part, et toute ma vie j'aurai le nom 
d'un traître. » Alors il fit apporter le Coran , le baisa dévotement et le porta 
plusieurs fois sur sa tête en prononçant des prières ; puis il jura par Dieu et 
par ce livre sacré qu'il serait toujours ami fidèle du roi d'Espagne. Le com- 
mer e s'établit librement entre les insulaires et les Espagnols, et ceux-ci ache- 
tèrent autant de clous de girofle qu'ils voulurent. On leur en apportait de 
toutes parts , car le roi envoyait des présents à ses voisins pour qu'ils en four- 
nissent aux Espagnols , et allait lui-même les y engager. 

Pigafetta donne sur les Moluques différents détails que nous allons offrir à 
nos lecteurs, parce qu'il est curieux de les comparer avec ceux qui nous ont 
été transmis par d'autres voyageurs arrivés plus tard dans cet archipel lointain. 

« Les îles où croissent les girofliers sont au nombre de cinq : Ternate Ti- 
dor, Motir, Machian et Bachian ; Ternate est la principale. Le roi de la dernière 
dominait presque entièrement sur les quatre autres. Tidor, où nous étions 
a son roi particulier ; Motir et Machian n'en ont point. Leur gouvernement 
est populaire, et lorsque les rois de Ternate et de Tidor sont en guerre entre 
eux , ces deux républiques démocratiques fournissent des combattants aux 
deux partis. Bachian a son roi. 

» Il n'y avait pas plus de cinquante ans que le mahométisme s'était établi 
dans ces îles. Lorsque le roi vint à bord de la capitane, il se boucha le nez, 
à cause de l'odeur de lard qu'il sentait partout. II nous pria , peu de jours 
après notre arrivée, de tuer tous les cochons que nous avions à bord, 
pour lesquels il nous offrit une ample compensation en chèvres et en volaille. 
Nous eûmes cette complaisance pour lui, et nous les tuâmes dans l'entre- 
pont, afin que les maures ne s'en aperçussent pas, car ils avaient une telle 
répugnance pour ces animaux, que, lorsqu'ils en rencontraient par hasard, 
ils fermaient les yeux et se bouchaient le nez , pour ne pas les voir et ne pas 
sentir leur odeur. 

» Vis-à-vis de Tidor est Giaïlolo (Giiolo ), très grande île, habitée par les 



— 45 — 
maures et les gentils. Les maures y ont deux rois, dont l'un, à ce que nous 
dit le roi de Tidor,aeu six cents enfants, et l'autre cinq cent vingt-cinq. 
Les gentils n'ont pas autant de femmes que les maures, et sont moins super- 
stitieux. La première chose qu'ils rencontent le matin est l'objet de leur ado- 
ration pendant toute la journée. Le roi des gentils , nommé raja Papoua , est 
es r 'che en or, et habile l'intérieur de l'île. On y voit croître parmi les ro- 
chers des roseaux, aussi gros que la jambe d'un homme, qui sont remplis 
°une eau fort agréable à boire; nous en achetâmes plusieurs. L'île de Giaï- 
°'o est si grande qu'un canot a de la peine à en faire le tour en quatre 
mois. 

* Un des rois maures de Giaïlolo vint à notre bord. Nous lui fîmes des pré- 
sents qui lui plurent beaucoup. Il nous dit fort gracieusement que , puisque 
n ous étions les amis du roi deTidor, nous devions être aussi les siens, parce qu'il 
aimait ce roi comme son propre fils 5 il nous invita à l'aller voir dans son 
pays, en nous assurant qu'il nous y ferait rendre de grands honneurs. 11 est 
très puissant et fort respecté dans toutes les îles des environs. 

» En m'informant des usages de Tidor, j'appris que le roi peut avoir pour 
son plaisir autant de femmes qu'il le trouve bon-, mais une seule est ré- 
putée son épouse , et toutes les autres ne sont que ses esciaves. Il avait hors 
de la ville une grande maison où logeaient deux cents de ses femmes les plus 
jolies , avec un pareil nombre d'esclaves, destinées à les servir. Le roi mange 
toujours seul, ou avec son épouse, sur une espèce d'estrade élevée, d'où il 
■voit toutes ses femmes assises autour de lui , et , après avoir dîné , il choisit 
compagne de sa couche pour la nuit suivante. Lorsque le roi a fini son 
repasses femmes mangent toutes ensemble, s'il y consent-, sinon chacune 
en particulier dans sa chambre. Personne ne peut voir les femmes 
me P erm '»ssion expresse de sa part, et si quelque imprudent 
osait approcher de leur habitation , soit de jour, soit de nuit , il serait tué sur- 
le-champ. Pour garnir de femmes le sérail du roi , chaque famille est obligée 
eu, f 0urmr une ou deux fiUes Raja suUan Mangour ^^ v . ngtsix enfanigj 

huit garçons et dix-huit filles. Il y avait dans l'île de Tidor une espèce 
d'enfam (m ° uftl) ' qui avait Crante femmes, et un grand nombre 

nous L avi maiSOnS ^ insulaires sont instruites comme celles des îles que 
de cann° nS ^ VUeS ' "^ m ° inS élevées au dcssus <1( ' terre ' Ct entourëes 
nue ^ Cn f ° rme de hSie ' LeS femmes d e ce pays sont laides ; elles vont 
es comme celles des autres îles, n'ayant que les parties sexuelles couvertes 
une pagne faite d'écorce d'arbre. Les hommes vont également nus, et, 
maigre la laideur de leurs femmes, ils cn sont très jaloux. Ils étaient surtout 



— 46 — 

fâchés de nous voir quelquefois arriver à terre avec nos brayettes ouvertes 
parce uu'ils s'imaginaient que cela pourrait donner des tentations à leurs fem- 
mes. Tout le monde va pieds nus. 

» Pour faire leurs étoffes d'écorce d'arbre , ils prennent un morceau 
d'écorce, et le laissent dans l'eau jusqu'à ce qu'il s'amollisse. Us le battent 
ensuite avec des gourdins pour l'étendre en long et en large autant qu'ils le 
jugent convenable, de façon qu'il devient semblable à une étoffe de soin 
écrue , avec des fils entrelacés intérieurement comme s'il était tissu. 

« Ils font leur pain avec le bois d'un arbre qui ressemble au palmier, ils 
prennent un morceau de ce bois, et en ôtent certaines épines noires et lon- 
gues; ensuite ils le pilent et en font du pain qu'ils appellent sagou. Ils font 
provision de ce pain pour leurs voyages de mer. » 

La Trinité, après s'être radoubée à Tidor, en partit le 16 avril 1522, lais- 
sant dans cette île une partie de sa cargaison, et cinq Castillans, tant pour 
garder les marchandises, que pour former une espèce de comptoir qui pût 
aider les premiers navires que l'on s'attendait à voir arriver d'Espagne au* 
Moluques. Parvenu dans la haute mer, Espinosa voulut faire route à l'est 
pour gagner l'Amérique ; mais , après avoir lutté quatre mois contre les mau 
vais temps , il fut forcé de reprendre la route des Moluques, et à son arrivée 
il y fut capturé par les Portugais. 

La Victoire fut le seul vaisseau de l'escadre qui revit l'Europe. Elle avait 
quitté Tidor le 21 décembre 1521. Elle passa au milieu de plusieurs îles et lit 
route au sud -sud- ouest. Échappée à une tempête, elle atterrit à Malloua, 
près de Solor. « Les habitants , dit Pigafetta , sont sauvages , et ressemblent 
plutôt à des bêtes brutes qu'à des hommes. Ils sont anthropophages et von' 
tout nus , sauf un petit morceau d'écorce d'arbre à la ceinture. Mais quand ils 
vont combattre, ils se couvrent la poitrine, le dos et les lianes, de morceau* 
de peaux de buffle ornés de coquillages et de dents de cochon -, ils s'atta- 
chent par devant et par derrière des queues faites de peaux de chèvres. Leurs 
cheveux sont retroussés sur leur tête au moyen d'une espèce de peigne de 
cannes à longues dents, qui passent de part en part. Ils enveloppent leur bar- 
be dans des feuilles, et l'enferment dans des étuis de roseau. Celle mode 
nous fit beaucoup rire. En un mot, ce sont les hommes les plus laids que nou s 
ayons rencontrés pendant tout notre voyage. 

» Ils ont des sacs faits de feuilles d'arbre dans lesquels ils enferment leur 
manger et leur boisson. Leurs arcs, ainsi que leurs flèches, sont faits de ro- 
seaux. Aussitôt que leurs femmes nous aperçurent , elles s'avancèrent vers 
nous l'arc à la main , dans une altitude menaçante ; mais nous ne leur eûmes 
pas plus lot fait quelques petits présents, que nous devînmes leurs bons amis* 






— 47 



» Nous passâmes quinze jours dans cette île pour radouber les flancs de 
notre vaisseau, qui avait beaucoup souffert. Nous y trouvâmes des chèvres, 
s P 0u les , du poisson , des cocos , de la cire et du poivre. Pour une livre de 
ieux fer on nous donnait quinze livres de cire. » 

n des pilotes moluquois raconta aux Espagnols que dans ces parages il y 

1 ai ' 1 île d'Aroucheto, dont les habitants n'ont pas au delà d'une coudée do 

ut > et dont les oreilles sont aussi longues que tout leur corps , de sorte que, 

orsqu'ils se couchent, l'une leur sert de matelas, et l'autre de couverture. Ils 

le s cheveux coupés, et vont tout nus. Leur voix est aigre; ils courent 

ec beaucoup d'agilité-, ils habitent sous terre, vivant de poisson, et d'une 

Pece de fruit qu'ils trouvent entre l'écorce et la partie ligneuse d'un arbre. 

'ruit, qui est blanc et rond comme les dragées de coriandre, se nomme 

a >nbulon. Nous aurions volontiers visité cette île , ditPigafetta , si les bancs de 

s able et les courants ne nous en avaient pas empêchés. 

La Victoire entra dans le port de San-Lucar le 6 septembre 1S22 , après un 
voyage de trois ans et quatorze jours. Il n'y avait plus à bord que dix-huit 
hommes d'équipage, épuisés de fatigues, et la plupart malades. 

Sébastien del Cano eut ainsi la gloire d'avoir ramené en Europe le premier 
vaisseau qui eût achevé le tour du globe; voyage qui démontra d'une manière 
incontestable que la forme de la terre était sphérique. Charles-Quint était alors 
a Vaua( iolid ; on lui présenta Sébastien del Cano et ses compagnons. Ce rao- 
arque , qui savait apprécier le courage et la persévérance nécessaires pour 
eussir dans les grandes entreprises, récompensa magnifiquement le capitaine 
dist" t" C ° tre> Gl ° eUX CI "' laccom Pagnaient. Ils reçurent des pensions et des 
d'un slob ri ° noraDles * Cano obtint entre autres des armoiries surmontées 
la Victoire f ■ ° ' aVGC Cette ^ ev ' se : P rimu s circumdedisti me. Le navire 
vétusté. U S ° lgneuseraent conservé à Séville, où il finit par périr de 






48 



s=x=^^ 






* 



I5YR0N. 






Patagons. Colosse effrayant. Iles du Désappointement, du Roi-George, Byron. 
Détails sur les habitants. 



La découverte du détroit de Magellan fut regardée par l'Europe connu 
un avantage commun auquel tous les navigateurs avaient le même droi 
L'Espagne fit de vains efforts pour en interdire le passage aux étranger! 
bientôt des vaisseaux de toutes les nations s'élancèrent dans le Grand-Océa! 
par la nouvelle route. Mais, de toutes ces premières expéditions, celle de U 
Maire et Schoulen, qui, en 1616, doublèrent le cap Horn , et découvrirent^ 
détroit qui immortalisa le nom du premier de ces navigateurs , est à peu pr# 
la seule qui ait été entreprise expressément pour faire des découvertes. L# 
autres n'avaient pour but que de faire des courses sur les Espagnols, eti 
si quelques découvertes ont eu lieu dans le cours de ces expéditions, elle 5 
ont été dues uniquement au basard. L'avidité seule avait conduit dans c$ 
parages éloignés la plupart des navigateurs européens, et, si l'on admire 1" 
hardiesse qui les portait à affronter les périls inséparables de voyages auss' 
longs au milieu de mers jusque alors peu fréquentées, l'humanité gémit de voif 
employer à la destruction le courage et les talents dont ces marins donnaient 
fréquemment des preuves signalées. 

Le peu de succès qui avait accompagné quelques unes de ces expédition 8 
hasardeuses avait graduellement ralenti l'ardeur à les entreprendre. On le s 
voit d'abord très nombreuses à la fin du seizième siècle et au commencement 
du dix-septième. Elles sont équipées aux frais des gouvernements. A la fin d* 
ce siècle, au contraire, et au commencement du dix-huitième, ce ne son 1 
plus que des particuliers qui s'y livrent. Les flibustiers y ont la principale» 
et même l'unique part. L'expédition de l'amiral Anson est la dernière qu'i" 1 
gouvernement ait formée. Elle eut un plein succès; mais il ne put faire of 
blicr les désastres dont elle avait été accompagnée. 

Enfin , en 17Gi , une carrière plus noble s'ouvrit à l'ardeur des homntf 8 
qu'une navigation longue, difficile, dangereuse, n'était pas capable de reb u " 



{■■MM 



— 49 — 
ter. Le goûl des voyages de découvertes se ranima. Les gouvernements con- 
çurent qu'ils pouvaient acquérir plus de solide gloire en employant quelques 
"vaisseaux à étendre la connaissance du globe, qu'en envoyant des flottes 
nombreuses porter au loin la dévastation chez leurs ennemis. L'Angleterre 
donna l'exemple. Sa situation , sa marine plus considérable que celle des 
autres pays, l'étendue de son commerce, le génie de ses habitants, lui 
devaient naturellement inspirer l'idée d'entreprendre des voyages dont il était 
possible qu'un jour elle retirât des avantages réels. Le prince qui la gouvernait 
al ors s'empressa d'adopter les plans qu'on lui soumit pour faire examiner 
P ar ses flottes les portions du globe qui n'avaient pas encore été suffisamment 
explorées , et ce monarque éclairé sut ainsi mettre à profit ses moyens et ses 
forces pour ordonner et diriger des entreprises dont le succès a parfaitemenf- 
r epondu à ses vues. 

George III, ayant formé le projet d'envoyer ses vaisseaux à la découverte 
des terres inconnues, confia le commandement de l'expédition au commodore 
Byron, qui avait déjà parcouru l'océan Atlantique avec l'escadre d'Anson. 

Le préambule des instructions remises à Byron était ainsi conçu: « Com- 
me il y a lieu de croire qu'on peut trouver dans la mer Atlantique, entre le 
cap de Bonne -Espérance et le détroit de Magellan, des terres et des îles fort 
considérables, inconnues jusqu'ici et situées dans des latitudes commodes 
pour la navigation, et dans des climats propres à la production de différentes 
denrées utiles au commerce-, enfin, comme différentes îles situées dans l'es- 
pace qu'on vient de désigner n'ont pas encore été examinées avec assez de 
soin pour qu'on puisse avoir une idée exacte de leurs côtes et de leurs pro- 
jetions, quoiqu'elles aient été découvertes et visitées par des navigateurs 
fa !s , e roi , ayant égard à ces considérations , et n'imaginant aucune 
conjoncture aussi favorable à une entreprise de ce genre que l'état de pais 
ne ont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de la 
mettre a exécution, etc. » 

L'expédition, composée de deux bâtiments, le Dauphin et la Tamar, partit 
des Dunes le 21 juin 1764, et reconnut, le 20 décembre, le cap des Vierges, 
qui forme au nord l'entrée du détroit de Magellan. Byron jeta l'ancre à deux 
milles du rivage, pour observer la côte des Patagons. 
tro* AU ? 0ment ou nous Jetions l'ancre, dit-il , j'observai avec ma lunette une 
roupe d'hommes à cheval qui arboraient une espèce de pavillon ou mouchoir 

anc, et qui du rivage î ous faisaient signe d'aller à terre. Curieux de con- 
naître ce peuple, je fis mettre en mer mon grand canot-, je m'y embarquai 
avec M. Marshall, mon second lieutenant, et un détachement de soldats bien 
armes. Nous nous avançâmes vers le rivage, suivis d'un autre canot sous les 
IV. 7 






mm 



30 — 






ordres de M. Cumming, mon premier lieutenant. Lorsque nous n'étions plus 
qu'à une petite distance de la grève, nous vîmes que cette troupe se montait à 
environ cinq cents hommes , dont quelques uns étaient à pied , et le plus grand 
nombre à cheval. Ils étaient rangés sur une pointe de roche qui s'avance dans 
la mer à une distance assez considérable, et continuaient de faire flotter leur 
pavillon , et de nous inviter par des gestes et par des cris à nous rendre auprès 
d'eux. Mais la descente n'était pas aisée, parce qu'il y avait peu d'eau et de 
très gros rochers le long du rivage. Je n'aperçus entre leurs mains aucune es- 
pèce d'armes; cependant je leur fis signe de se retirer en arrière, ce qu'ils 
firent sur-le-champ. Ils ne cessaient pas de nous appeler à grands cris , et bien- 
tôt nous prîmes terre, mais non sans difficulté ; la plupart de nos gens eurent 
de l'eau jusqu'à la ceinture. Descendu à terre, je fis ranger ma troupe sur le 
bord du rivage, et j'ordonnai aux officiers de garder leur poste jusqu'à ce que 
je les appelasse ou que je leur fisse signe de marcher. 

» Après avoir fait cette disposition , j'allai seul auprès des Indiens ; niais 
les voyant se retirer à mesure que j'approchais, je leur fis signe que l'un d'eux 
devait s'avancer. Ce signe fut entendu , et aussitôt un Palagon , que nous 
prîmes pour un des chefs, se détacha pour venir à ma rencontre. II était 
d'une taille gigantesque, et semblait réaliser les contes des monstres à forme 
humaine. La peau d'un animal sauvage, d'une forme approchant des man- 
teaux des montagnards écossais , lui couvrait les épaules. II avait le corps peint 
de la manière du monde la plus hideuse; l'un de ses yeux était entouré d'un 
cercle noir, l'autre d'un cercle blanc; le reste du visage était bizarrement sil- 
lonné par des lignes de diverses couleurs. Je ne le mesurai point; mais si je 
puis juger de sa hauteur par comparaison de sa taille à la mienne, il n'était 
guère au dessous de sept pieds. 

» A l'instant où ce colosse effrayant me joignit, nous prononçâmes l'un et 
l'autre quelques paroles en forme de salut, et j'allai avec lui trouver ses com- 
pagnons, à qui je fis signe de s'asseoir au moment de les aborder, et tous 
eurent cette complaisance. II y avait parmi eux plusieurs femmes d'une taille 
proportionnée à celle des hommes, qui étaient presque tous d'une stature 
égale à celle du chef qui était venu au devant de moi. Le son de plusieurs 
voix réunies avait frappé mes oreilles dans l'éloignement , et lorsque j'appro- 
chai, je vis un certain nombre de vieillards qui , d'un air grave , chantaient 
d'un ton si plaintif, que j'imaginai qu'ils célébraient quelque acte de religion. 
Ils étaient tous peints et vêtus à peu près de la même manière. Les cercles 
peints autour des yeux variaient pour la couleur : les uns les avaient blancs 
et rouges , les autres rouges et noirs. Leurs dents, qui ont la blancheur de 
l'ivoire , sont unies et bien rangées. La plupart étaient nus , à l'exception d'une 






^M 



— SI — 
Peau idée sur les épaules, le poil en dedans; quelques uns portaient aussi 

e s bottines ayant à chaque talon une petite cheville de bois qui leur sert 
( éperon. Je considérais avec étonneraient cette troupe d'hommes extraordi- 

aires , dont le nombre s'accrut encore de plusieurs autres qui arrivèrent au 
& a op, et que je ne réussis qu'avec peine à faire asseoir à côté de leurs compa- 
gnons. Je leur distribuai des grains de verroterie jaunes et blancs , qu'ils pa- 

urent re cevoir avec un extrême plaisir. Je leur montrai ensuite une pièce de 
1 n vert 5 j'en fis prendre le bout à l'un d'entre eux , et je la développai dans 

oute sa longueur, en la faisant tenir par chacun de ceux qui se trouvaient 
P aces de suite. Tous restèrent tranquillement assis. Aucun de ceux qui ten- 

aient ce ruban ne tenta de l'arracher des mains des autres, quoiqu'il parût 

eu r Taire plus de plaisir encore que les grains de verroterie. Tandis qu'ils te- 
naient ce ruban tendu , je le coupai par portions à peu près égales ; de sorte 
?U il en resta à chacun la longueur d'environ trois pieds ; je la leur nouai en- 
suite autour de la tête , et ils la gardèrent sans y toucher aussi long-temps que 
je fus avec eux. 

» Une conduite si paisible et si docile leur fait, en cette occasion , d'autant 
plus d'honneur, que mes présents ne pouvaient s'étendre à tous. Cependant , 
m l'impatience de partager ces brillantes bagatelles, ni la curiosité de me corn 
sidérer de plus près , ne purent les porter à quitter la place que ie leur avais 
assignée. 

idée d' SeiaU natUrd Ù CeUX qui ° nt lu IeS fables de Gay ' sils se forment une 
ver les" IlKl ' en presqu0 nu »q«i > Paré des colifichets d'Europe , revient trotl- 

monde. cm" " 8 ^ ^ b ° iS ' de SG ra PP eler lc sin S e °I m ' avait vu le 
verre, des coUie^V™ 8111 de m(5priser leur P ench ant pour des morceaux de 
ne faisons aucun cas* 3 Verr0terie ' des rubans et d'autres bagatelles dont nous 
vages sont au fond' les" " 8 devrions considérer que les ornements des sau- 
de ceux qui vivent pre^nuT d**" 6 T"* dGS nalions civi,isees > et qu'aux yeux 
diamant est pour ainsi dire nuUe *Ï2 ^ nalUfC ** différence du verre au 

<*ons au diamant est plus arbitràC" * ^ qUC h ValeUF q " e n ° US a " a ' 
verre. * m celle que les sauvages mettent au 



Les Indiens que je venais de décorer n'éi 



à ces bagatelles h'rnLl ^"^ "" uecorer n'étaient pas entièrement étrangers 
Parmi eux une fenT ' ^ ^ COnsidérant avec plus d'attention , j'aperçus 

dues eramo ,,_ e qui avait des bracelets de cuivre ou d'or pâle, et quel 



ques grains de ve- n "'^eiets de cuivre ou d'or pâle, etquel- 

luî pendaient sur il* attacnés * deux longues tresses de cheveux qui 

Peint d'une manière ei J ailIos ' e,le avait unc taille énorme , et son visage était 
' *eux d'apprendre d' dï ' rovable encor c que le reste du corps. J'étais cu- 
ou elle avait eu ces bracelets et ces grains de verroterie ; 









— 52 — 

je lis, pour m'en instruire, tous les signes dont je pus m'aviser; niais je 
ne réussis pas à me faire entendre. Un de ces Palagons me montra le four- 
neau d'une pipe qui était de terre rouge. Je compris bientôt que la troupe 
manquait de tabac, et qu'il souhaitait que je pusse leur en procurer ; je fis un 
signe à mes gens qui étaient sur le bord de la mer, rangés dans le même or- 
dre où je les avais laissés, et aussitôt trois ou quatre d'entre eux accoururen I, 
dans la persuasion que j'avais besoin de leur secours. 

Les Indiens, qui , comme je l'avais observé, avaient presque toujours eu les 
yeux fixés sur eux, n'en virent pas plus tôt quelques uns s'avancer, qu'ils se 
levèrent tous en poussant un grand cri, et furent sur le point de quitter la 
place, pour aller sans doute prendre leurs armes, que vraisemblablement ils 
avaient laissées à très peu de distance. Pour prévenir tout accident et dissiper 
leurs craintes, je courus au devant de mes gens , et, du plus loin que je pus 
me faire entendre, je leur criai de retourner , et d'envoyer un d'entre eux 
avec tout le tabac qu'on pourrait lui donner. Les Patagons revinrent alors de 
leur frayeur, et reprirent leur place, à l'exception d'un vieillard, qui s'appro- 
cha de moi pour me chanter une longue chanson. Je regrettai beaucoup d/3 
ne pas l'entendre. Il n'avait pas encore fini de chanter, que M. Cumming 
arriva avec le tabac. Je ne pus m'empêcher de sourire de sa surprise. Cet of- 
ficier, qui avait six pieds , se voyait pour ainsi dire transformé en pygmée à 
côté de ces géants , car on doit dire des Patagons qu'ils sont plutôt des "éanls 
que des hommes d'une haute taille. Dans le petit nombre des Européens qui 
ont six pieds de haut , il en est peu qui aient une carrure et une épaisseur 
de membres proportionnées à leur taille : ils ressemblent à des hommes d'une 
stature ordinaire dont le corps se trouverait tout à coup élevé par hasard à 
cette hauteur extraordinaire ; un homme de six pieds deux pouces seulement 
qui surpasserait autant en carrure qu'en grandeur un homme d'une taille 
commune, robuste et bien proportionné, nous paraîtrait bien plutôt être 
né de races de géants, qu'un individu anormal par accident. On peut donc ai- 
sément s'imaginer l'impression que dut faire sur nous la vue de cinq cents 
hommes dont les plus petits étaient au moins de six pieds six pouces , et don! 
la carrure et la grosseur des membres répondaient parfaitement à cette hau- 
teur gigantesque. 

» Après leur avoir distribué du tabac, les principaux d'entre eux s'appro- 
chèrent de moi , et, autant que je pus interpréter leurs signes , ils me pres- 
saient de monter à cheval , et de les suivre à leurs habitations. Mais il eût été 
imprudent de me rendre à leurs instances : je leur fis signe qu'il était néces- 
saire que je retournasse au vaisseau. Ces chefs en parurent fâchés, et ils re- 
vinrent prendre leur place. 



— 53 - 

» Durant cette conférence muette, un vieillard posait souvent sa tête sur 
des pierres, fermait les yeux pendant près d'une demi-minute, portait en- 
suite la main à sa bouche , et montrait le rivage. Je soupçonnai qu'il voulait 
me faire entendre que, si je passais la nuit avec eux, ils me fourniraient quel- 
ques provisions; mais je crus devoir me refuser à ces offres obligeantes. 

» Lorsque je les quittai , aucun d'eux ne se présenta pour nous suivre , 
tous restèrent tranquillement assis. J'observai qu'ils avaient avec eux un grand 
nombre de chiens, dont ils se servent, je pense, pour la chasse aux bêtes fau- 
ves , qui font une grande partie de leur subsistance. Ils ont de très petits che- 
vaux , et en fort mauvais état, mais très vites à la course ; les brides sont des 
courroies de cuir avec un petit bâton pour servir de mors; leurs selles ressem- 
blent beaucoup aux coussinets dont nos paysans se servent en Angleterre. 
Les femmes montent à cheval comme les hommes, et sans étriers , et tous 
allaient au galop sur la pointe de terre où nous descendîmes , quoiqu'elle fût 
couverte d'une infinité de grosses pierres glissantes.» 

Byron entra ensuite dans le détroit de Magellan pour faire de l'eau et du 
bois, et alla mouiller dans le port Famine, où il était à l'abri de tous les 
vents, excepté du côté du sud-est. Sa provision achevée , le 5 janvier 1765, 
il rentra dans l'océan Atlantique pour reconnaître les îles Falkland. Il en prit 
possession au nom du roi de la Grande-Bretagne, et, après s'être radoubé 
dans le port Saint-Julien, il pénétra une seconde fois dans le détroit de Ma- 
gellan , le 18 février. 

Deux jours auparavant il avait aperçu, le long de la côte des Patagons , un 
vaisseau inconnu faisant la même route que lui. Comme ce vaisseau semblait 
régler ses manœuvres sur celles de Byron , il devint suspect au commodore, 
qui fit monter huit canons sur le pont de sa frégate , et ordonna de se mettre 
en état de défense. A la fin , ce vaisseau arbora pavillon français. Byron sut 
depuis que c'était l'Aigle, de Saint-Malo, commandé par Bougainville, venu 
dans le détroit pour couper du bois , qu'il devait porter à la nouvelle colonie 
dont l'établisssement dans les îles Malouines ou Falkland lui était confié. 
Ainsi ce petit archipel avait déjà deux maîtres. 

Durant son second séjour dans le détroit de Magellan, Byron eut des rap- 
ports avec les Indiens qui habitent ses deux rives, près de son embouchure 
dans le Grand-Océan. Ceux-là n'étaient pas des géants. Un officier qu'il avait 
envoyé reconnaître la côte du nord lui rapporta qu'il avait rencontré des 
Indiens dont les pirogues étaient bien différentes de celles qu'il avait déjà 
vues dans le détroit. Elles étaient faites de planches cousues ensemble , au 
lieu que les autres ne consistaient qu'en écorces d'arbres nouées aux deux 
bouts , et maintenues à distance , clans le milieu , par un morceau de bois. Ces 



MS j 












Indiens |,„ paient les p i us stupîdes (]e ^ , 

aigre , a ngueur du froid, ils „< avaient pour vôtement m "£ 1 
phoque qu, e«r couvrait les épaules. Leur nourriture faisait soulever 11, 

et d une puanteur insupportable. L'un d'eux découpait avec les dents cette 
charogne, et en présentait les morceaux à ses compagnons , qui ë ^ 
gea,ent avec la voracité des bêtes féroces. Cependant ils ne monTr In ra" 

s étant endormi, les Indiens lui coupèrent le derrière de son habit avec une 
pierre tranchante qui leur sert de couteau 

Terrée"!: Feu ÎSïnîf TT ^ dU "* ^^ S " r la CÙte de * 
Terre du Feu, huit Indiens débarquèrent vis-à-vis des Anglais , et allumèrent 

du feu ; on leur fit vainement des signes pour les engager à monte "Zb 
Alors Byron s'embarqua dans sa yole, et alla les trouver. Ayant gagné eu 
bienveillance par de petits présents, il leur donna du biscuit. «Je rem! - 
quai avec autant de plaisir que de surprise, dit-il, que, si un morceau ton,- 
taU terre, aucun d'eux nele ramassait sans m'en avoir demandé la p ri 
sion. Nos gens se m.rent à couper des herbes; aussitôt les Indiens courue 
en arracher, et la portèrent au canot , qui en fut bientôt rempli. Cette Z 
tion delà part de ces bonnes gens, me toucha; je leur exprimai le P S r 
que , en éprouvais. Ils parurent sensibles à ce témoignage de ma satisfit n 
Lorsque je retournai à bord, ils m'accompagnèrent dans leur pii gue w 
ves près du vaisseau, ils s'arrêtèrent pour le considérer avec une urn is0 
mêlée de terreur, et cinq seulement se décidèrent, avec beaucoup de ne ne I 
monter a bord. De petits présents les eurent bientôt rassurés. Un de n » offi 
ciers joua du violon, des matelots dansèrent. Ce petit spectacle enchautTles 1 
diens.Impat.ents d'en marquer leur reconnaissance, l'un d'eu œu V h 
pirogue , et en rapporta un petit sac de peau de nbooue 1 ■ , 
rouge dont i, frotta le visage du joueur Se ^S^J^JSZ 
honneur : je refusai ; mais j'eus beaucoup de peine à me défendre de ce 

cettemarqued'e S tnne.CesIndiensavaientconçutantd'atlachementpouMou 
que ce ne fin .pas c ose aisée de les déterminer à rentrer dans leui -pirog e J 
Sort, du détroit de Magellan le 9 avril 1765, le commodoro eut ,„ £ , 
vue de 1 de Masafuero , et chercha ensuite inutilement la terre de Davis N nu 
porté de là aux îles qu'il nomma du Désappointement parce qu'il „e du 
mais y aborder. ' "opuija 

« Le 7 juin, je gouvernai, dil-il, sur , a petite ÎIe dont ,, 
-, e a r 0chi ffrait ^^^ ^ ^^^ 

P'age d un beau sable blanc ; Intérieur est planté de grands arbres <pu , en 






— S5 .-. 
étendant leurs branches touffues , portent au loin leur ombre , et forment 
*es bosquets les plus délicieux qu'on puisse imaginer. Cette île paraissait avoir 
f es de cinq lieues de circonférence; d'une pointe à l'autre s'étendait un 
; e cif sur lequel la mer se brisait avec fureur , et de grosses lames qui bât- 
aient toute la côte en défendaient l'accès de toutes parts. Nous nous aper- 
' Unies bientôt que l'île était habitée-, plusieurs Indiens parurent sur la grève, 
irmés de piques de seize pieds au moins de longueur; ils allumèrent plu- 
sieurs feux, que nous supposâmes être des signaux, car l'instant d'après 
tous vîmes briller des feux sur l'autre île qui était au vent à nous ; ce qui 
n °us conlirma qu'elle avait aussi des habitants. 

* J'envoyai un canot armé, sous les ordres d'un officier, pour chercher un 
mouillage ; mais il revint avec la désagréable nouvelle qu'il avait fait le tour 
de l'île sans avoir trouvé de fond à une encablure du rivage, qui était bordé 
d'un rocher de corail très escarpé. Le scorbut faisait alors parmi nos équi- 
pages le plus cruel ravage; nous avions plusieurs matelots sur les cadres. 
Ces pauvres malheureux, qui s'étaient traînés sur les gaillards , regardaient 
cette terre fertile, dont la nature leur défendait l'entrée, avec des yeux où 
se peignait la douleur; ils voyaient des cocotiers en abondance, chargés de 
fruits dont le lait est peut-être le plus puissant anti-scorbutique qu'il y ait au 
monde; ils supposaient avec raison qu'il devait y avoir des limons , des ba- 
nanes et d'autres fruits qu'on trouve généralement entre les tropiques , et, 
pour comble de désagrément , ils apercevaient des écailles de tortues épa'rses 
e rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient rendus à la vie, 

de la'chc Pa r PlUS ^ **"* P ° rtée qUG Si ' S e " eussent eté sé P are s par la moitié 

le malhenr mT^ du §1 ° ble ' mais en les v °y ant ' ils sentaient plus vivement 
u en être p ivés 

>> Informé de la profond* i 
de l'île, quoique je susse cm", ? *"* ' ]& "* ^ m ' em P êcher de faire Ie tour 
qu'elle produisait Tandis c im P osslble de se procurer aucun des fruits 

accoururent sur la plage en ùonlT*? P roIon § ions Ies côtes ' les naturels 
Pochaient du rivage akaien T t" ** et '" ^^ S ° UVent "' S ' aP ' 

i^m ensuite à la renverse et demi ° n . 8uos piqUCS d ' un air ™ m, * nt > se 
mouvement ' uc meuraient quelques instants étendus sans 

qu'ils nousCraJen™ 6 ^ eUSSent été m ° rtS; ce q»> si S nifiait sans doute 
côtoyant le riv ' ^ n ° US tcntions la descente. Nous remarquâmes , en 

au haut desquels T* ^ ^'^ aVaient planle dans le sablc deuX piques ' 
du vent, et devant i ™?T ^^ Un morceau d ' Mo > ( I UÎ flottait au ^ ré 
siant, comme s'ils P lusieurs d'entre eux se prosternaient à chaque iu- 

les défendre coml^™ 1 inVOqné ,0 seco, " >s < ] e quelque être invisible pour 









— 56 — 
» Durant cette navigation autour de l'île, j'avais renvoyé nos canots pour 
sonder une seconde fois le long du rivage; mais, lorsqu'ils voulurent s'en ap- 
procher, les sauvages jetèrent des cris effroyables , agitant leurs lances avec 
fureur, et montrant, avec des gestes menaçants, de grosses pierres qu'ils 
ramassaient sur la rive. Nos gens ne leur répondirent que par des signes 
d'amitié et de bienveillance, leur jetèrent du pain et plusieurs bagatelles pro- 
pres à leur plaire. Mais aucun d'eux ne daigna y toucher. Ils retirèrent à la 
hâte quelques pirogues qui étaient sur le bord de la mer, et les portèrent dans 
le bois ; ils s'avancèrent ensuite dans l'eau , et paraissaient épier l'occasion de 
pouvoir saisir le canot pour le tirer sur le rivage. Les nôtres , qui se doutaient 
de leur dessein, et qui craignaient d'en être massacrés s'ils tombaient dans 
leurs mains, brûlaient d'impatience de les prévenir en faisant feu sur eux- 
mais l'officier qui les commandait les en empêcha. Ce n'est pas que je ne me 
fusse cru en droit d'obtenir par la force des rafraîchissements , qui nous de- 
venaient d'une nécessité indispensable pour nous conserver la vie, si nous 
eussions pu mettre à l'ancre, et que les sauvages se fussent obstinés à nous en 
refuser; mais rien n'aurait pu justifier l'inhumanité de leur ôter la vie pour 
venger des insultes imaginaires ou même d'intention, sans qu'il nous en re- 
vînt le plus léger avantage. » 

Dans l'impossibilité de pouvoir tirer de ces lies aucune espèce de rafraîchis- 
sements pour des malades dont la situation devenait chaque jour plus dé- 
plorable, Byron fit voile à l'ouest. 

« Le 9 juin, dit-il, nous eûmes connaissance d'une autre terre. C'était une 
île longue, basse , entourée d'un rivage de sable blanc, que bordait une cein- 
ture de rochers de corail. L'intérieur du pays , couvert de beaux arbres , 
notamment de cocotiers, présentait un coup d'œil agréable. Nous en prolon- 
geâmes la côte du nord-est à un demi-mille de dislance. Dès que les insulaires 
nous aperçurent, ils allumèrent de grands feux, sans doute pour répandre 
l'alarme parmi les habitants les plus éloignés , et coururent au rivage, armés 
de la même manière que les sauvages des îles du Désappointement. On aper- 
cevait dans l'intérieur de l'île une grande lagune qui, du côté opposé ou du 
sud-ouest, n'était séparée de la mer que par une langue de terre étroite. Un 
village indien était situé au milieu d'un bois de cocotiers. 

Deux canots armés, que j'envoyai sonder le long de la côte, me rapportè- 
rent que partout elle était bordée d'un rocher aussi escarpé qu'un mur, à l'ex- 
ception d'une ouverture qui communiquait avec la lagune, et dont la largeur 
égalait à peine la longueur d'un vaisseau. Pendant que nous étions en travers 
devanteelte entrée, quelques centaines d'Indiens, rangés en bon ordre, s'avan- 
cèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, armés comme les naturels des autres 






53 — 
1 os ; ils poussaient dos hurlements affreux. Bientôt dos pirogues descendirent 
a lagune pour se joindre à eux. Nos canots s'efforçaient de leur foire des si- 
gnes d'amitié. Quelques pirogues se détachèrent de l'île et s'avancèrent vers 
n °s gens. Je crus d'abord que c'était dans de bonnes intentions, et qu'il allait 
S et ablir entre nous un commerce d'amitié ; mais nous reconnûmes bientôt 
l u e 1 unique dessein des Indiens était d'échouer nos canots sur le rivage. Un 
8 r and nombre s'élancèrent dans la mer et nagèrent vers nos embarcations; 

un d'eux, sautant dans le canot de la Tamar , saisit avec prestesse la 
Vesle d ' u n matelot, se jeta à l'eau et plongea ainsi jusqu'au rivage, où il repa- 

u avec sa capture à la main. Un autre avait empoigné la corne du chapeau 
Un quartier-maître ; mais il le tirait à lui au lieu de le lever, ce qui donna le 

em Psau quartier-maître de se défendre. Nos gens supportèrent patiemment 
Ces petites insultes. Les Indiens avaient l'air de triompher. 

» N'ayant pu réussir à trouver un mouillage en cet endroit, je naviguai vers 
'a pointe occidentale de l'île. Quand nous y fûmes arrivés , j'aperçus une autre 
île au sud-ouest, à la distance de quatre lieues. Nous étions en ce moment à 
une lieue de celle dont nous prolongions la côte. Deux doubles pirogues, mon- 
tées chacune par trente Indiens armés, s'avancèrent à la voile vers nous. Nos 
canots se trouvaient assez loin sous le vent à nous, et les pirogues, passant 
entre le vaisseau et la côte, semblaient se hâter d'aller les attaquer. Je lis si- 
gnal à nos canots de leur donner la chasse. Les Indiens, les voyant venir à 

ux ' Purent l'épouvante; ils amenèrent à l'instant leurs voiles, et nagèrent 

a terre avec une vitesse surprenante. Arrivés près du rivage, ils passè- 

i™, • ravers lcs brisants, et aussitôt échouèrent leurs pirogues. Nos canots 

•es suivirent t 

pierres indiens, craignant une invasion, se présentèrent armés de 

gens à f ,a8âue8 Pour empêcher la descente. Cette résistance força nos 
avait re • i SUr GUX ' ' ls en Gèrent tro ' s ' ^'un de ces malheureux, qui 

gr . es a tr avers le corps, eut encore le courage de lever une 

nos ca ^"t ' Ct mmm en la lancan t sur ses ennemis ; il vint tomber près de 
avec e n ° ] Sauvages "'^rent pas la hardiesse de l'enlever , et , emportant 
"iine^N ^ aiUreS m ° rtS ' iIs se "étirèrent sur un îlot situé au milieu de la la- 
r une ° S ° an0tS revinrem avec tes deux pirogues qu'ils avaient poursuivies ; 
étaient? U lrente ' deux P iec 's de long, l'autre un peu moins; toutes deux 
en différ "^ C ° nstructi(m très curieuse. Les planches , ornées de sculptures 
,,, . ... e ! lls ei) droils, étaient proprement cousues ensemble , et une bande 
u écaille de tortn» *r^r , « ■ • 

l'ea 1 ' ^ P phc l ueo très artislemcnt sur chaque coulure empêchait 

acèo \ PeneLr<3r daus la P'rogiie. Le fond est très étroit , ce qui oblige de les 

PB UP ^ ^ leS ass,,jellissant Vum à côté de l'autre par des traverses séparées 

nn espace de sept pieds; un mât étroit est placé dans le milieu de chaque 



— 58 — 
pirogue, et la voile, faite de nattes, est tendue entre les deux mâts. Les corda- 
ges, qui paraissent être d'écorce de cocotier, ont la force des nôtres. Quand 
ces pirogues sont à la voile, plusieurs personnes se tiennent assises sur les 
pièces de bois qui les unissent. 

» L'après-midi je renvoyai les canots prendre encore une fois les sondes 
autour de l'île. Ils trouvèrent de nouvau le mouillage impraticable. Cepen- 
dant j'observai un grand nombre d'Indiens sur la pointe voisine de l'endroit 
où nous les avions laissés le matin; ils paraissaient empressés à enlever plu- 
sieurs pirogues qui étaient sur le bord de la mer. Craignant qu'ils ne fussent 
tentés de renouveler un combat qui ne pouvait que leur être funeste , je leur 
fis tirer un coup de canon dont les balles passant par dessus leurs tôtes produi- 
sirent l'effet que j'en attendais : en un clin d'œil ils disparurent tous. 

» Nos canots ramassèrent sur l'île quelques cocos, mais n'aperçurent pas 
un seid habitant. Le lendemain j'allai à terre avec les hommes les plus mala- 
des. Les maisons des Indiens étaient absolument vides ; je n'y trouvai que des 
chiens, qui ne cessèrent d'aboyer tant que nous fûmes à terre. Ces maisons, 
ou plutôt ces cabanes , de très chétive apparence, et couvertes en branches de 
cocotiers , étaient délicieusement situées , à l'ombre de grands arbres d'espèces 
différentes. La grève, le long de la mer, était couverte de corail et de coquil- 
les de grosses huîtres perlières. Je ne doute pas qu'on ne pût établir ici une 
pêcherie de perles peut-être plus avantageuse qu'en aucun autre endroit du 
monde. Nous ne vîmes les naturels que de loin : les hommes étaient nus- les 
femmes portaient une espèce de tablier qui les couvrait de la ceinture au 
genou. 

» Nos gens, en visitant les cabanes des Indiens, y trouvèrent la narre d'un 
gouvernail qui était rongée de vers, et qui avait évidemment appartenu à une 
chaloupe hollandaise ; un morceau de fer battu , un morceau de cuivre , et de 
petits outils en fer qui provenaient sans doute des Hollandais auxquels avait 
appartenu la chaloupe. II serait difficile de savoir si les Hollandais périrent 
avec leur vaisseau sur cette côte, ou s'ils furent massacrés par les naturels; 
niais il paraît probable que leur vaisseau ne retourna jamais en Europe, puis- 
qu'il n'existe aucune relation de son voyage, ni des découvertes qu'il a pu 
faire. Si ce vaisseau quitta celle île, on ne devine pas pourquoi il y laissa le 
gouvernail de sa chaloupe; si, au contraire, il fut mis en pièces par les In- 
diens, il doit y avoir dans cette île des restes plus considérables de ferre- 
ments. Mais nous n'eûmes pas le temps de faire des recherches relatives à 
cet objet. 

» A une très petite distance des maisons des insulaires, nous vîmes d'autres 
bâtiments carrés, assez ressemblants à des tombeaux; ils étaient ombragés 






— 59 — ' 

Par de grands arbres: les murs et le comble en étaient de pierre. Nous trou- 
vâmes aussi près de ces bâtiments plusieurs caisses pleines d'os de morts , et 
sur les arbres qui les ombrageaient on voyait suspendus des os et des têtes de 
tortue, et des poissons de diverses espèces, renfermés dans une corbeille de 
rosea. 

" Nos canots firent plusieurs voyages à terre , d'où ils rapportèrent des co- 
cos et une grande quantité de plantes anti-scorbutiques. Ces provisions nous 
urent d'un si grand secours , que bientôt il n'y eut plus personne attaqué du 
scorbut. L'eau de source de cette île est très bonne, mais peu abondante ; les 
Puits qui i a fournissent sont si petits , qu'on les assècbe en y puisant trois fois 
Plein une écale de coco. Comme ils ne tardent pas à se remplir do nouveau, 
" n y a point de navire qui ne pût aisément y foire sa provision d'eau. 

» Nous ne vîmes dans cette île aucun animal venimeux ; mais les mouches 
y sont insupportables ; elles nous couvraient de la tète aux pieds, et nous 
incommodaient même dans nos bâtiments. Je remarquai un grand nombre 
de perroquets et d'autres oiseaux qui nous étaient entièrement inconnus, 
une espèce de pigeons d'une beauté rare , et si doux et si familiers qu'ils 
nous approchaient sans crainte ; ils nous suivaient souvent dans les cabanes 
des Indiens. 

» De toute la journée nous n'aperçûmes ni habitants ni fumée dans aucun 
endroit de l'île. Ils craignaient sans doute qu'elle ne nous découvrît le lieu de 
leur retraite. 

» e lendemain 12 , je m'approchai de l'île que j'avais vue à l'ouest de la 
près 6nte ' °" ne lrouva P as de foncl le lon S de ,a côte - Elle se Présente à peu 
l^une d '* ° elle qUe nous vemons de quitter; elle renferme de même une 
accoururent mt f eneur " Des que les Indiens aperçurent notre vaisseau, ils 
que nous proîonsion T *" riVage ' "* suivirent nos mouvements pendant 

probablement à cause 8 d $**', ^ "' l0n8Ue C ° UrSe SCmbIait ^ fatigUer ' 
geaientd ' 'excès de la chaleur : car quelquefois ils se plon- 

les lames ■ / ' 0u D,e n s'étendaient sur la plage pour être couverts par 

» Nos qm V6nfUent s ' y briser 5 Puis ils recommençaient à courir, 
signes au i° r & ^^ a PP r ochés du rivage , tâchèrent de faire entendre par 
tôt, et le r im& ? Ul ' s ava ient besoin d'eau. Ceux-ci les comprirent aussi- 
vis-à-vis d' ' rent S '^ ne dc savancer le long de la côte. Les canots arrivèrent 
île. Le nomb ^\ ^ construit comme celui que nous avions vu dans l'autre 
tenions prêts^ Indiens augmenta dans cet endroit. Cependant nous nous 
lao-P fi'onc- a SOulenir de notre artillerie nos canots , qui rangeaient le vil 

8 e u «USSl prés fin' il i > 

d 'un jeune 1 etait P ossible - En ce moment un vieillard, suivi 

ommo, descendit du village vers le bord do la mer; il était de 






— <;o — 

haute taille et avait l'air vigoureux; une barbe blanche lui descendait jusqu'à la 
ceinture, et ajoutait à son aspect vénérable. Les Indiens , à un signe qu'il fit, se 
retirèrent à une certaine distance. Il s'avança sur le boid de la mer. D'une 
main il tenait un rameau vert , et de l'autre il pressait sa barbe contre son 
sein. Il prononça dans cette attitude un long discours; sa prononciation ca- 
dencée pouvait faire croire qu'il chantait ; cette espèce de chant n'avait rien 
de désagréable. Nous ne regrettions pas moins de ne pas le comprendre que 
de n'en pouvoir pas être compris nous-mêmes. Cependant , pour lui donner 
des marques d'amitié, nous lui jetâmes quelques bagatelles pendant qu'il 
parlait encore; mais il n'y toucha point, et ne voulut pas permettre auX 
siens de les ramasser avant qu'il achevât sa harangue. Alors il s'avança dans 
la mer , jeta son rameau vert à nos gens, et prit ensuite nos présents. Toutes 
les apparences nous donnant une bonne idée de ces Indiens , nous leur fîmes 
signe de poser bas les armes ; la plupart les quittèrent sur-le-champ. 

« Un officier, encouragé par ce témoignage d'amitié, se mit à la nage, et, 
traversant les lames, arriva dans l'île. Les Indiens l'entourèrent aussitôt, et 
se mirent à examiner ses habits avec beaucoup de curiosité; sa veste attira 
surtout leur admiration. Alors il s'en dépouilla pour la donner à un de se» 
nouveaux amis, complaisance qui produisit un mauvais effet , car un insulai- 
re lui dénoua sa cravate, la lui arracha et prit la fuite. L'officier, comprenant 
qu'on finirait par ne rien lui laisser sur le corps, se hâta de regagner le canot 
à la nage. Plusieurs Indiens nagèrent jusqu'à nos canots, les uns avec des 
fruits d'autres avec des écales de coco remplies d'eau douce. Nos matelots , 
qui désiraient beaucoup d'obtenir des perles, montraient aux Indiens des 
écailles d'huîtres perlières , qu'ils avaient ramassées sur la plage de l'île où 
nous étions descendus; jamais ils ne parvinrent à se faire entendre. La côic 
n'offrait aucun mouillage : nous ne pûmes nous descendre sur celte île. 
Nous lui donnâmes , ainsi qu'à celle qui en est voisine, le nom d'îles du Roi- 
George. » 

Les jours suivants Byron aperçut et nomma les îles du prince de Galles, du 
Danger, et du duc d'York. 

« Le 2 juillet, des volées d'oiseaux nous annoncèrent une île que nous vî- 
mes bien le lendemain. Elle était basse, unie, couverte de beaux arbres, 
entre lesquels se distingue le cocotier. Je m'approchai de terre le plus qu'il 
me fut possible, malgré les brisants, et je découvris un grand nombre d'in- 
sulaires assemblés sur la plage. Bientôt plus de soixante pirogues ramèrei 
vers nos vaisseaux , et en un moment se rangèrent autour de nous ; elles 
étaient fort bien construites, et extrêmement propres. Chacune contenait trois 
Indiens au moins , et six au plus. 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 




7/,\* 



'/y//// 



Vm lutour du Monde /'. /' ■ '" 






cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 



— 61 — 
» Nous ayant considérés quelque temps, l'un d'eux se jeta à la mer, nagea 
vers le vaisseau, et y grimpa comme un chat. Dès qu'il fut monté sur le pont, 
" s y assit en fa.sant de grands éclats de rire; il parcourut ensuite tout le 
vaisseau, s efforçant de dérober tout ce qui lui tombait sous la main, mais 
sans succès : car son état de nudité complète ne lui permettait de rien cacher. 
Les matelots le vêtirent d'un pantalon et d'une veste, ce qui nous divertit 
beaucoup, car il avait les gestes et les manières d'un singe nouvellement 
resse. On lui donna du pain, qu'il mangea avec une sorte de voracité, et . 
• Pies avo.r fait nombre de tours grotesques , il s'élança par dessus bord dans 
u mer, avec sa veste et son pantalon, et regagna sa pirogue. 11 n'y fut pas 
Plus tôt rentre, que plusieurs autres, à son imitation , nagèrent vers le vais- 
seau , grimpèrent jusqu'aux sabords , s'insinuèrent par là dans l'intérieur se 
saisirent de tout ce qu'ils rencontrèrent, et, se replongeant incontinent dans 
la mer, nagèrent à une très grande dislance, quoiqu'il y en eût parmi eux 
qui, ayant les mains pleines, les tenaient hors de l'eau pour ne pas mouiller 
ce qu'ils emportaient. 

» Ces insulaires étaient grands et bien faits; ils avaient le teint bronzé- 
clair, les traits du visage assez agréables , et remarquables par un mélange 
a intrépidité et d'enjoûment, qui est frappant. Leurs cheveux , qu'ils portent 
«ans toute leur longueur , sont noirs. Les uns les ont noués derrière la tête 
« une grosse touffe; les autres en font trois nœuds. On en voit avec de 
w>gues barbes, d'autres n'ont que des moustaches; quelques uns portent 
inem T" 1 U " PetU b0uquet de poiIs à la P° inte du menton. Ils sont entière- 
qui sont ' f . nayant Sur le corps que des colliers > des bracelets et des ceintures, 
oreilles per't ^ coquilla § es assez artistement arrangés. Tous avaient les 
v ent en port^' ma ' S Sa " S aUCUn ornement 5 quelques uns cependant doi- 
descendaienr Parf ° 1S de tres P esants > car Ies Iobes de le urs oreilles leur 
ees Indiens JUSqUe Sur les épaules , ou bien étaient fendus en totalité. Un de 
ture un co'd ' * >ara ' ssa * t J oulr de quelque considération, avait pour cein- 
tronhiipc ,i ° n ^ lrni de dents humaines : c'étaient vraisemblablement les 
ce qu'on n ■ guerriers , car il ne voulait l'échanger contre rien de 

lr ès dana er offrir. Les uns étaient sans armes, d'autres en avaient de 

nie des de ^ ''■ C '^ tait une espèce de lame très large par un bout, et gar- 
re quin,auss - . COles ' sur une longueur d'environ trois pieds, de dents de 
en leur ftio rancllanl es que des lancettes. Nous leur montrâmes des cocos, 
quelque esno' & qUe nous en avions besoin ; mais, loin de nous donner 
avions. G n ° US cn f °urnir, ils s'efforçaient d'enlever ceux que nous 



N ' ayant PU l ^ver de mouillage i 



à celte île, je la quittai avec le regret 



■SES 



— 62 — 

de n'avoir procuré aucun soulagement à mes malades. Elle fut nommée 
par mes officiers île Byron. » 

Après avoir laissé reposer quelque temps son équipage dans une des îles 
des Larrons , Byron entra dans la mer de Chine par le nord des Philippines, 
et le 5 novembre il mouilla devant Poulo-Timon , île située à la côte orientale 
de la presqu'île de Malacca. 

« Dès que les habitants, qui sont Malais, virent approcher nos canots, 
dit Byron , ils accoururent en grand nombre sur le bord de la mer, tenant 
d'une main un coutelas, et de l'autre une pique armée d'une pointe en fer. Leur 
cric était passé dans leur ceinture. Malgré ces apparences menaçantes, nous 
débarquâmes , et commençâmes à traiter avec ces insulaires. Nous ne pûmes 
nous procurer qu'une douzaine de poules , une chèvre et un chevreau. Nous 
offrîmes en échange des couteaux , des haches et d'autres outils. Us les re- 
fusèrent d'un air de dédain , et nous demandèrent des roupies. Comme nous 
n'en avions pas, je me trouvais fort embarrassé, lorsque je songeai à leur of- 
frir des mouchoirs. Ils consentirent à accepter les meilleurs. 

» Ces peuples sont d'une stature au dessous de la médiocre , mais très bien 
proportionnés. Leur couleur est bronzée et presque noire. Nous vîmes parmi 
eux un vieillard qui, à quelque différence près, était vêtu comme un Persan. 
Les autres étaient nus , à la réserve d'un mouchoir roulé autour de leur tête 
en guise de turban, et de quelques morceaux d'étoffes dont ils se ceignent 
les reins , et qu'ils attachent avec une agrafe d'argent. Aucune femme ne 
parut; apparemment qu'ils les cachent pour ne pas les laisser voir aux étran- 
gers. Leurs maisons, construitesen bambous, sont propres, et s'élèvent, sur 
des poteaux , à huit pieds au dessus du sol. Leurs canots sont très bien faits. 
Nous en vîmes quelques uns assez grands , dont ils se servent probablement 
pour aller commercer à Malacca. » 

Byron remit à la voile le 7 novembre. Le 28, il mouilla sur la rade de Ba- 
tavia, et la quitta le 10 décembre. Le 9 mai 1766, il atterrit aux Dunes, après 
un voyage de vingt-deux mois et quelques jours. Quoiqu'il n'ait pas fait des 
découvertes bien importantes, son voyage mérite néanmoins de tenir un rang 
honorable dans l'histoire des navigations autour du globe. En effet Byron a 
tracé le chemin à ces navigateurs qui , cessant de faire des découvertes par 
amour du gain , ont eu pour but principal le progrès des sciences. 




— 63 — 



WALLIS. 



DÉCOUVERTE DE XAÏTI. 



Entrevue avec les Patagons. Relations avec les habitants de Taïti. Hospïlalité de la reine. 

Le capitaine Samuel Wallis fut envoyé en 1766 par l'Angleterre pour tenter 
^ nouvelles découvertes dans l'hémisphère austral. Il partit de Plymouth le 
«- août 1766 avec trois bâtiments, le Dolphin , le Swalloiv et le Prince Fré~ 
tenc. Le 16 décembre , il mouilla dans une baie en dedans du cap des Vierges 
Centrée orientale du détroit de Magellan. Avant de laisser tomber l'ancre , 
' avait vu sur le cap des hommes à cheval qui lui faisaient signe de descendre 
< icrre. Ecoutons le récit de son entrevue avec les Patagons. 
feu", P »V latUreIS reStèrent tou tela nuit vis-à-vis du vaisseau, allumant des 

nous e nv° USSantSOUVent dG grandS CHS - Le 17 ' au matin ' dès « u ' a fut J 0U1 '> 
à terre y" 68 "" ^^ n ° mbre en mouvemen t> qui nous faisaient signe d'aller 

canots diTs ^ ^ heureS ' J e donnai le si § nal P our faire venir a bord les 
"^«àlamert' "' ^ ^ ^"^ Frêdéric > Cn même lem P s J e hs rnettre le 
de soldats de iur ^^ étant t0 " S équipés et armés » J e P ris un détachement 
a " maître de prés" 6 ' ^ marchai vers Ie riva S e > a P rè s avoir donné ordre 
quement , et de eS . enter le travers du navire à la côte pour protéger le débar- 
les six heures t° ^"^ ^ canons a mitraiu e. Nous arrivâmes au rivage vers 
étirer à queln G \. aVant de sortir des can ols , je fis signe aux habitants de se 
le capitaine d S ance - IIs obéirent sur-le-champ. Je descendis alors avec 
ran gés en bataUl WaBow - ^ pIusic,,rs officiers '■> le s soldats de marine furent 

" Je fi s signe ° ' Gt l0S Can ° lS fl ' rent tGnUS Ù fl0t prùs de lacôte - 
ce qu'ils f lrent G aUX habUa nts de s'approcher et de s'asseoir cn demi-cercle , 

couteaux , des *** b ° aucou P d'ordre et de gaîté. Alors je leur distribuai des 
et d'autres basTn^' dCS boulons ' dcs colIiers de verroterie, des peignes 
reçurent avec u GS ' ie donnai surtout des rubans aux femmes, qui les 

finition de m" ** mÔlé de plaisil et de res P ecL A P rcs avoir achev é la dis- 
Presents , je leur fis entendre que j'avais d'autres choses à 



'■■ 












— G4 — 

leur donner, mais que je voulais avoir quelques provisions en échange 
Je leur fis voir des haches et des serpes , et je leur montrai en même temps 
des guanaques qui se trouvaient là , et des autruches mortes que je voyais près 
d'eux , en leur indiquant par signes que je voulais manger. Mais ils ne purent 
ou ne voulurent pas me comprendre , car, quoiqu'ils parussent avoir grande 
envie des haches et des serpes, ils ne donnèrent pas à entendre qu'ils fus- 
sent disposés à nous céder leurs provisions. Nous ne fîmes donc aucun trafic 
avec eux. 

» Ces Indiens, les femmes comme les hommes, avaient chacun un cheval, 
avec une selle assez propre, une bride et des étriers. Les hommes portaient 
des éperons de bois, à l'exception d'un seul qui avait une paire de grands 
éperons à l'espagnole , des étriers de bronze , et un sabre espagnol sans four- 
reau ; mais, malgré ces distinctions, il ne paraissait avoir aucune espèce 
d'autorité sur les autres. Les femmes ne portaient point d'éperons. Les che- 
vaux paraissaient bien faits, légers, et hauts d'environ quatorze palmes. Ces 
Indiens avaient aussi des chiens qui paraissaient être , ainsi que les chevaux, 
de race espagnole. 

» Nous prîmes la mesure de ceux qui étaient les plus grands : l'un d'eux 
avait six pieds sept pouces ; plusieurs autres avaient six pieds cinq pouces ; 
mais la taille du plus grand nombre était de cinq pieds dix pouces à six pieds. 

» Leur teint est d'une couleur de cuivre foncé, comme celui des naturels de 
l'Amérique septentrionale; ils ont les cheveux droits, presque aussi durs que 
des soies de porc, et qu'ils nouent avec une ficelle de colon. Tous , les hommes 
comme les femmes, vont la tête nue. Ils sont bien faits et robustes; ils ont de 
gros os ; mais leurs pieds et leurs mains sont d'une petitesse remarquable. 
Ils sont vêtus de peaux de guanaque cousues ensemble par morceaux d'en- 
viron six pieds de longueur sur cinq de largeur, dont ils s'enveloppent le 
corps, et qu'ils attachent avec une ceinture, en mettant le poil en dedans. 
Quelques uns d'entre eux avaient aussi ce que les Espagnols appellent un 
puncko, ou sorte de manteau d'une étoffe faite de poil de guanaque ; une ou- 
verture sert à passer la tête, et il descend jusqu'aux genoux 

» Ces Indiens portent aussi une espèce de caleçon qu'ils tiennent ton serré, 
et des brodequins qui descendent du milieu de la jambe jusqu'au coude-pied 
par devant, et par derrière passent sous le talon ; le reste du pied est dé- 
couvert. 

» Nous remarquâmes que plusieurs des hommes avaient un cercle rouge 
peint autour de l'œil gauche, et que d'autres s'étaient peint les bras et diffé- 
rentes parties du visage: toutes les jeunes femmes avaient leurs paupières 
peintes en noir. 






— 65 — 
* |ls pariaient beaucoup 5 quelques uns d'entre eux prononcèrent le mot 
'pi-la-ne ; mais quand on leur parla en espagnol, en portugais , en français 
cn hollandais, ils ne firent aucune réponse. Nous ne pûmes distinguer 
u »s leur langage que le seul mot cliaoua. Nous supposâmes que c'était une 
utation , parce qu'ils le prononçaient toujours quand ils nous frappaient 
l1s la main , et quand ils nous faisaient signe de leur donner quelque chose. 
r sque nous leur parlions en anglais, ils répétaient après nous les mêmes 
ots > comme nous aurions pu le faire ; et ils eurent bientôt appris par cœur 
uiols : Engliskmen , corne on sliore , Anglais , venez à terre. 



deux 



" Chacun avait à sa ceinture une arme d'une espèce singulière: c'étaient 
| pierres rondes, couvertes de cuir, et pesant chacune environ une livre, 



** Ul étaient attachées aux deux bouts d'une corde d'environ huit pieds île long. 
n a vu plus haut qu'ils s'en servent comme d'une fronde, pour arrêter les 
"U'maux qu'ils poursuivent. Ils sont si adroits à manier celte arme, qu'à la 
distance de cinquante pieds ils peuvent frapper, par deux pierres à la fois, 
Un but qui n'est pas plus grand qu'un shilling. Ce n'est cependant pas leur 
usage d'en frapper le guanaque ni l'autruche, quand ils font la chasse de ces 
animaux; mais ils lancent leur fronde de manière que la corde, rencontrant 
les deux jambes de l'autruche ou deux de celles du guanaque , les enve- 
loppe aussitôt par la force et le mouvement de rotation des pierres, et arrête 
"animal , qui devient alors aisément la proie du chasseur. 

» Tandis que nous étions à terre, nous les vîmes manger de la chair crue, 
entre autres le ventre d'une autruche, sans autre préparation que de le re- 
tourner en mettant le dedans en dehors , et de le secouer. 

» Nous remarquâmes aussi qu'ils avaient plusieurs grains de verroterie 
comme ceux que je leur avais donnés, et deux morceaux d'étoffe rouge : nous 
s,I Pposâmes que le commodore Byron les avait laissés en cet endroit ou dans 
quelque canton voisin. 

» Après avoir passé environ quatre heures avec ces Américains , je leur fis 

étendre par signes que j'allais retourner à bord , et que j'en emmènerais 

niques uns d'entre eux avec moi, s'ils le désiraient. Dès qu'ils m'eurent 

v °ttipris, Plus de cent se présentèrent avec empressement pour aller sur le 

s eau; mais je ne voulus pas en recevoir plus de huit. Ils sautèrent dans 

eanols avec la joie qu'auraient des enfants qui vont à la foire ; comme ils 

v aient aucune mauvaise intention, il ne nous en soupçonnaient aucune. 

endant qu'ils étaient dans les canots , ils chantèrent plusieurs chansons de 
eu rpays; lorsqu'ils furent sur le vaisseau, ils n'exprimèrent pas les senti- 

ents d'etonnement et de curiosité que paraissaient devoir exciter en eux tant 

jets extraordinaires et nouveaux qui venaient frappera la fois leurs yeux. 

IV. 9 







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— 66 — 

je les fis descendre dans ma chambre; ils regardaient autour d'eux avec une 
indifférence inconcevable , jusqu'à ce qu'un d'entre eux eut jeté les yeux sur 
un miroir. Mais cet objet ne leur causa pas plus d'étonnement que les prodi- 
ges qui s'offrent à notre imagination dans un songe, lorsque nous croyons 
converser avec les morts , voler dans l'air, marcher sur la mer, sans réfléchir 
que les lois de la nature sont violées ; cependant ils s'amusèrent beaucoup 
de ce miroir; ils avançaient, reculaient, et faisaient mille tours devant la 
glace, riant aux éclats, et se parlant avec beaucoup de chaleur les uns aux 
autres. 

» Je leur donnai du bœuf, du petit-salé , du biscuit et d'autres provisions 
du vaisseau. Ils mangèrent indistinctement de tout ce qu'on leur offrit: mais 
ils ne voulurent boire que de l'eau. 

» De ma chambre je les menai dans toutes les parties du vaisseau. Ils ne 
regardèrent avec attention que les animaux vivants que nous avions à bord. 
Ils examinèrent avec assez de curiosité les cochons et les moulons, et s'amu- 
sèrent infiniment à voir les pintades et les dindons. 

» Ils ne parurent désirer de tout ce qu'ils voyaient que nos vêtements, et 
un vieillard fut le seul d'entre eux qui nous en demanda. Nous lui fîmes pré- 
sent d'une paire de souliers avec des boucles , et je donnai à chacun des autres 
un sac de toile dans lequel je mis quelques aiguilles tout enfilées , des mor- 
ceaux de drap, un couteau, une paire de ciseaux , du fil, de la verroterie, un 
peigne, un miroir, et quelques pièces de notre monnaie, qu'on avait percées 
par le milieu , afin de pouvoir les suspendre au cou avec un ruban. 

» Nous leur offrîmes des feuilles de tabac roulées. Ils en fumèrent un peu, 
mais ne parurent pas y prendre plaisir. 

» Je leur montrai les canons. Ils ne témoignèrent avoir aucune connais* 
sance de leur usage. Lorsqu'ils eurent parcouru tout le vaisseau , je fis mettre 
sous les armes les soldats de marine et leur fis exécuter une partie de l'exer- 
cice. A la première décharge de mousqueterie , nos Indiens furent frappés 
d'étonnement et de terreur ; le vieillard en particulier se jeta à la renverse 
sur le tillac, et, montrant les fusils, se frappa le sein avec sa main, et resta 
ensuite quelque temps sans mouvement, les yeux fermés; nous jugeâmes 
qu'il voulait nous faire entendre qu'il connaissait les armes à feu et leurs ter- 
ribles effets. Les autres, voyant que nos gens étaient de bonne humeur, et 
n'ayant reçu aucun mal, reprirent bientôt leur gaîté, et entendirent sans 
beaucoup d'émotion la seconde et la troisième décharge; mais le vieillard resta 
prosterné sur le tillac pendant quelque temps , et ne reprit ses esprits qu'après 
que la mousqueterie eut cessé. 

» Vers le midi , la marée reversant, je leur fis connaître par signes que le 



— 67 — 
vaisseau allait s'éloigner, et qu'ils devaient aller à terre. Je m'aperçus bien- 
tôt qu'ils n'avaient pas envie de s'en aller; cependant on les fit entrer, sans 
beaucoup de peine, dans la chaloupe, à l'exception du vieillard et d'un autre, 
lui voulurent rester. Ces deux-ci s'arrêtèrent à l'endroit où l'on descend du 
v aisseau ; le plus vieux se retourna et alla à l'escalier qui conduit à la chambre 
"» capitaine. Il resta là quelque temps sans dire un mot ; puis il prononça un 
discours que nous prîmes pour une prière , car plusieurs fois il éleva les 
U'ains et les yeux au ciel , et parla avec des accents , un air et des gestes fort 
différents de ce que nous avions observé dans leur conversation. Il paraissait 
Plutôt chanter que prononcer ce qu'il disait; de sorte qu'il nous fut impossi- 
ble de distinguer un mot d'un autre. Je lui fis entendre qu'il était à propos 
qu'il descendît dans la chaloupe. Alors il me montra le soleil; puis, faisant 
y oir sa main en la tournant vers l'ouest, il s'arrêta, me regarda en face, se 
ftfit à rire, et me montra ensuite le rivage. II nous fut aisé de comprendre par 
Ces signes qu'il désirait de rester à bord jusqu'au coucher du soleil , et je 
n'eus pas peu de peine à lui persuader que nous ne pouvions pas rester si 
long-temps sur cette partie de la côte. Enfin il se détermina à sauter dans la 
chaloupe avec son compagnon. Lorsque la chaloupe s'éloigna, ils se mirent 
tous à chanter, et continuèrent à donner des signes de joie jusqu'à ce qu'ils 
furent arrivés à terre. Lorsqu'ils débarquèrent, plusieurs de leurs compa- 
gnons, qui étaient sur le rivage, voulurent se jeter avec empressement dans 
la chaloupe. L'officier qui était à bord, ayant des ordres positifs de n'en rece- 
voir aucun , eut beaucoup de peine à les empêcher d'entrer dans le bâtiment, 
c e qui parut les mortifier extrêmement. » 

Wallis, étant entré dans le détroit, vit plusieurs fois des Patagons. Lorsque 
les canots approchaient de terre, ces hommes voulaient toujours y débarquer 
Pour venir au vaisseau, et comme on refusait de les recevoir, ils en marquaient 
du chagrin. Souvent on essaya de leur faire entendre par signes qu'on dé- 
fait obtenir des guanaques en échange de différents objets qu'on leur 
Montrait; mais on ne put venir à bout de s'en faire comprendre. Quelquefois 
les Anglais, en descendant à terre, trouvaient des huttes et différents endroits 
°ù tout annonçait que l'on avait récemment fait du feu. 

Les Anglais eurent aussi des rapports avec les habitants delà côte méridio- 
nale du détroit, qui leur parurent aussi sales , aussi puants, aussi misérables , 
Qu'aux autres navigateurs qui avaient parcouru ces parages. Ils mangeaient de 
to ut ce qu'on leur présentait. Ils essayèrent une fois d'emporter d'un canot 
^Uglais les différents objets qui s'y trouvaient ; mais l'équipage s'en aperçut 
a temps, et les empêcha d'eil'ectuer leur dessein. Les Indiens, se voyant contra- 
ts dans leur entreprise, se retirèrent dans leurs pirogues, cl s'armèrent de 







— 68 — 

longues perches el de lames dont la pointe était faite d'os de poisson. Comme, 
malgré ces démonstrations hostiles, ils n'attaquèrent pas les Anglais, ceux-ci 
se hornèrent à se tenir sur la défensive ; ensuite, au moyen de quelques baga 
telles qu'ils donnèrent aux Indiens, ils les calmèrent, et la bonne intelligence 
lut rétablie. 

Une autre fois ces sauvages donnèrent lieu à une observation qui fait hon- 
neur à leur caractère. Wallis était alors mouillé prés du cap Upright, à peu 
de distance de l'embouchure occidentale du détroit. « Le 1 er avril, dit-il, nous 
vîmes venir à bord du vaisseau deux pirogues avec quatre hommes et trois 
petits enfants dans chacune. Les hommes étaient plus vêtus que ceux que 
nous avions vus auparavant; mais les enfants étaient entièrement nus; ils 
étaient un peu plus blonds que les hommes , qui marquaient beaucoup d'at- 
tention et de tendresse pour eux, et les levaient fréquemment en l'air pour 
qu'ils vissent mieux le vaisseau. Je donnai à ces enfants des colliers et des 
bracelets de verroterie qui leur firent beaucoup de plaisir. Pendant que ces 
Indiens restaient avec nous, les uns sur le vaisseau, les autres dans leurs 
pirogues , la chaloupe partit pour aller faire du bois et de l'eau. les Indiens 
qui étaient dans les pirogues tinrent les yeux fixés sur la chaloupe pendant 
qu'on l'équipait. Dès qu'elle s'éloigna, ils appelèrent, par de grands cris, 
ceux qui étaient à bord. Ceux-ci eurent aussitôt l'air très alarmé , sautèrent 
à la hâte dans leurs pirogues, après y avoir fait descendre les enfants, et 
s'éloignèrent sans proférer une parole. Nous ne pouvions deviner la cause 
de l'émotion soudaine de ces Indiens, qui suivirent la chaloupe en poussant 
de grands cris, et en donnant des marques extraordinaires de trouble et 
d'effroi. 

» La chaloupe, qui marchait plus vile qu'eux, les devança à la côte, où mes 
matelots aperçurent des femmes qui ramassaient des moules au milieu des 
rochers. Leur vue expliqua aussitôt le mystère. Les pauvres Indiens crai- 
gnaient que les étrangers ne voulussent attenter , soit par force , soit par sé- 
duction, aux droits des maris de ces femmes , droits dont ils paraissaient plus 
jaloux que les habitants d'autres contrées, en apparence moins sauvages el 
moins grossiers que ceux-ci. Mes matelots, pour les tranquilliser, restèrent 
dans la chaloupe, sans ramer, et se laissèrent devancer parles canots. Les 
Indiens , de leur côté , ne cessèrent de crier, pour se faire entendre des fem- 
mes, que lorsqu'elles eurent pris l'alarme, et se furent enfuies hors de la 
portée de la vue. Dès qu'ils furent à terre, ils tirèrent leurs pirogues sur la 
plage, et se hâtèrent d'aller rejoindre leurs femmes. » 

Au mois de février, qui est l'été de ces contrées, le maître du Dolphin, 
étant allé à la côte du sud pour chercher un mouillage , débarqua mourant 






-69- 
de froid dans une grande île. Après s'être réchauffé à un feu allumé avec de 
petite arbres qu'il trouva dans ce lieu, il grimpa sur une montagne pour 
observer la triste région qui l'entourait. La Terre du Feu présentait l'aspect 
le plus horrible et le plus sauvage que l'on pût imaginer. Ce n'étaient que 
d es montagnes raboteuses qui s'élevaient jusqu'aux nues ; leurs lianes et leurs 
sommets, entièrement nus, ne laissaient pas apercevoir le moindre signe 
de végétation. Les vallées ne présentaient pas une perspective moins triste- 
des couches profondes de neige les remplissaient, excepté dans quelques 
endroits où elle avait été emportée par les torrents qui se précipitent du 
sommet des monts; et, môme dans les endroits où la neige ne les couvrait 
pas, elles étaient aussi dépouillées de verdure que les rochers qui les en- 
touraient. * 

Wallis s'élança le 10 avril dans le Grand-Océan, et pendant une course 
de plus de deux mois découvrit les lies de la Pentecôte, de la Rcine- 
Charlolte, d'Egmont, d'Osnabruck, etc. Le 18 Juin, dans l'après-midi 
on aperçut une terre à l'ouest-sud-ouest. On s'en approchait le 19 lors' 
qu'une brume épaisse obligea le Dolphin de mettre en travers « Enfin le 
temps s'étant éclairci, dit Wallis, nous fûmes très surpris de nous voir 'en- 
vironnés par quelques centaines de pirogues de grandeurs différentes mais 
dans lesquelles il n'y avait pas moins de huit cents Indiens. Arrivés à portée 
de pistolet de notre vaisseau, ils s'arrêtèrent, nous regardèrent d'un air très 
étonne, puis se parlèrent entre eux. On leur montra toutes sortes de basa- 
telles, en les invitant par signes à monter à bord. Ils se retirèrent etVe 
réunirent comme pour tenir conseil, revinrent, tirent le tour du vaisseau 
et nous firent des signes d'amitié. L'un d'eux, qui tenait un rameau de bana- 
nier a la main , nous adressa un discours qui dura près d'un quart d'heure 
et jeta ensuite son rameau dans l'eau. 

Un moment après comme on continuait à leur faire des signes pour men- 
er a bord, un jeune homme alerte, vigoureux et bien fait, se hasarda •', ré 
Pondre à notre invitation ; il grimpa par les porte-haubans d'artimon Quand 
I fut sur le pont, on lui présenta divers objets de quincaillerie. 11 avait l'air 
de les regarder avec plaisir; mais il ne voulut rien accepter que d'autres In- 
diens ne se fussent approchés, et, après un long discours, n'eussent jeté un 
rameau de bananier dans le vaisseau ; alors il prit nos présents. D'autres mon- 
tèrent a bord de différents côtés. Une de nos chèvres en vint heurter un avec 
ses cornes par derrière. Surpris du coup, l'Indien se retourne , et voit la chè- 
vre qui, dressée sur ses pieds, se préparait à l'assaillir de nouveau. L'aspect 
de cet animal le frappa d'une terreur si grande qu'il se dépêcha de sortir du 
*»sseau, et tous les autres se hâtèrent de suivre son exemple. Cependant ils 



'— 70 — 

se remirent bienLôt de leur frayeur, et revinrent à bord. Quand ils se furent 
familiarisés avec la vue de nos chèvres et de nos moutons, je leur montrai 
nos cochons et nos poules. Ils me firent entendre par signes qu'ils avaient 
chez eux ces deux espèces d'animaux. Je leur distribuai de la quincaillerie et 
des clous, en leur faisant signe d'aller à terre et d'en rapporter des cochons, 
des poules et des fruits; mais ils eurent l'air de ne pas me comprendre. Cepen- 
dant ils cherchaient à dérober tout ce qui se trouvait à leur portée. Quelque- 
fois notre vigilance fut en défaut. Tandis qu'un de mes officiers parlait à l'un 
d'eux par signes, il en survint un par derrière qui lui ôta de dessus la tète 
son chapeau bordé, et, sautant dans la mer, l'emporta à la nage. 

» Comme cet endroit ne nous offrait pas de mouillage , je prolongeai la côte 
en suivant les canots qui sondaient. Les pirogues des Indiens, n'ayant pas de 
voiles , et ne pouvant se tenir près de nous , regagnèrent la terre. Elle nous 
offrait la perspective la plus agréable et la plus pittoresque qu'on puisse ima- 
giner. Près de la mer le pays est uni et couvert de différents arbres fruitiers , 
notamment de cocotiers. On apercevait entre ces arbres les maisons des In- 
diens, qui, dans l'éloignement , ressemblent à de longues granges. A trois 
milles du rivage, le pays s'élève en collines couronnées de bois; plus loin, 
elles atteignent une hauteur plus considérable, et donnent naissance à des ri- 
vières qui coulent jusqu'à la mer. Nous ne vîmes pas de bancs de sable, mais 
nous reconnûmes que l'île est bordée d'un récif interrompu par quelques ou- 
vertures qui laissaient un passage. 

» Sur les trois heures après midi, j'avançai vers une large baie qui semblait 
offrir un mouillage. Tandis que les canots y sondaient, j'observai qu'un grand 
nombre de pirogues les environnaient. Soupçonnant que les Indiens avaient le 
dessein de les attaquer, et voulant prévenir tout sujet de querelle, je fis si- 
gnal à mon monde de revenir; en môme temps , pour intimider les Indiens, je 
fis tirer neuf coups de pierriers par dessus leurs têtes. Malgré l'effroi que no- 
tre feu leur avait causé, plusieurs pirogues s'efforcèrent de couper le chemin 
à un canot; mais comme il allait à la voile et que les pirogues n'étaient manœu- 
vres que par des pagaies , il se débarrassa de celles qui l'entouraient; cepen- 
dant il reçut une volée depierresqui lui blessèrent quelques hommes. L'officier 
qui commandait la chaloupe vengea cette attaque en tirant un coup de fusil 
chargé à plomb à l'insulaire qui avait jeté la première pierre, et le blessa à 
l'épaule. Les compagnons de l'Indien, le voyant blessé , se jetèrent à la mer, et 
tous les autres se mirent à fuir à force de rames, dans le plus grand désordre. 
Pendant qu'on hissait les embarcations à bord, une grande pirogue à voile 
s'avança vers nous. Je l'attendis : elle marchait très bien , et fut bientôt près 
de noire bord. Alors un insulaire se leva , prononça un discours qui dura cinq 







— 71 — 
minutes, et jeta sur le vaisseau un rameau de bananier. Nous en fîmes au- 
tant. Je leur donnai quelques bagatelles. Ils eurent l'air content, et se reti- 
rèrent. 

» Je continuai à côtoyer l'île. Le 21, les canots revinrent m'annoncer qu'ils 
avaient trouvé un bon mouillage. Dès que le vaisseau fut en sûreté , les ca- 
nots retournèrent pour sonder le long de la côte, et examiner un endroit où 
coulait un ruisseau. Dans ce moment une foule de pirogues se mirent en 
marche vers le Dolphin, portant des cochons , des poules et des fruits, qui 
furent échangés contre de la quincaillerie et des clous. Cependant , lorsque 
nos canots s'approchèrent du rivage , les pirogues , dont plusieurs étaient 
doubles, firent voile vers nous. Elles se tinrent d'abord à quelque distance • 
mais lorsque les canots furent près de la plage, les Indiens devinrent plus 
hardis, et trois des plus grandes pirogues coururent sur le plus petit canot ; 
les Indiens qui les montaient tenaient leurs massues et leurs pagaies levées 
pour attaquer nos matelots. Ceux-ci, se voyant ainsi pressés , furent obligés 
de faire feu ; ils tuèrent un Indien et en blessèrent grièvement un autre. Ces 
malheureux , en recevant le coup , tombèrent dans la mer ; les autres Indiens 
s'y jetèrent après eux. Les deux autres pirogues prirent la fuite, et les canots 
revinrent sans éprouver d'autre obstacle. 

>> Dès que les Indiens qui s'étaient jetés à l'eau virent nos canots demeurer 
en place sans chercher à leur faire aucun mal, ils rentrèrent dans leurs pi- 
rogues, et y reprirent leurs compagnons blessés; ils les dressèrent l'un et 
l'autre sur leurs pieds pour voir s'ils pourraient se tenir debout , et , recon- 
naissant que c'était impossible, ils essayèrent de les faire tenir assis. Ils y 
réussirent pour celui qui n'était que blessé , et le soutinrent dans cette pos- 
ture ; mais voyant que l'autre était tout à fait mort, ils étendirent son corps 
au fond de la pirogue. Quelques pirogues retournèrent ensuite à terre et 
d'autres revinrent au vaisseau pour trafiquer; ce qui nous prouva qu'ils étaient 
convaincus par notre conduite que, lorsqu'ils agissaient pacifiquement envers 
nous, ils n'avaient rien à craindre, et que, s'il leur était arrivé des malheurs 
ils se les étaient attirés. 

v Les officiers qui commandaient les canots m'annoncèrent que le fond 
•Hait bon à un quart de mille de la côte, mais que l'on éprouvait une forte 
hjmle près de l'endroit où coulait le ruisseau. Les Indiens étaient venus en 
(<>..!<• sur le rivage ; plusieurs s'étaient approchés de 1a chaloupe avec des fruits 
et des bambous pleins d'eau ; ils les avaient pressés jusqu'à l'importunilé de 
descendre a terre, notamment les femmes, qui, se mettant absolument nues, 
s efforçaient de les attirer par des gestes très significatifs. Jusque là nos mate- 
lots avaient résisté à la tentation. Sur ces entrefaites, des pirogues conti- 






nuaient à se tenir près du vaisseau ; mais les Indiens avaient commis tant de 
vols , que je défendis d'en recevoir aucun à bord. 

» Les canots que j'avais envoyés à terre avec plusieurs pièces à l'eau n'en 
rapportèrent que deux que les Indiens avaient remplies; mais , pour se payer 
de leur peine, ils avaient retenu les autres. Nos gens, qui ne voulaient pas 
quitter leurs embarcations, usèrent de tous les moyens possibles pour enga- 
ger les Indiens à les leur rendre ; ce fut inutilement. Les Indiens , de leur côté, 
les pressaient fortement de venir à terre. Plusieurs milliers de naturels , 
hommes, femmes et enfants, étaient sur le rivage, quand les canots s'en 

éloignèrent. 

» Le 22 je renvoyai les canots faire de l'eau; ils portaient des clous, des 
haches, et d'autres objets que je crus les plus propres à nous gagner l'amitié 
des Indiens. En môme temps, un grand nombre de pirogues vinrent au vaisseau 
avec du fruit à pain, des bananes, un fruit ressemblant à la pomme, mais 
meilleur, des poules et des cochons. Toutes ces provisions furent échangées 
pour les marchandises qui plaisaient aux Indiens. 

» Les canots ne rapportèrent que quelques callebasses pleines d'eau. Le nom- 
bre des naturels qui garnissaient le rivage était si grand, que nos gens n'a- 
vaient pas osé descendre, quoique les jeunes femmes répétassent leurs invita- 
tions pressantes par des gestes encore plus libres , et, s'il est possible, plus clairs 
que la veille. Les fruits et les autres provisions furent étalés sur le rivage ; on 
lit signe à nos gens de venir les prendre. Us résistèrent encore à cette nou- 
velle tentation , et se bornèrent à réclamer par signes les pièces à eau qu'on 
leur avait retenues la veille. Les Indiens, de leur côté, furent sourds à cette 
demande. Nos canots s'éloignèrent; les femmes les poursuivirent en leur 
jetant des fruits, les huant, et leur donnant toutes les marques de mépris et 
de dérision qu'elles purent imaginer. » 

Comme on avait aperçu , du haut des mâts , une baie de l'autre côté d'une 
pointe de terre, Wallis se mit en route pour y aller ; mais en doublant le récif 
qui borde la côte , son vaisseau toucha. On prit toutes les mesures requises 
pour le dégager; mais il continuait de battre contre les rochers avec violence. 
Il était environné de plusieurs centaines de pirogues remplies d'Indiens qui 
paraissaient attendre son naufrage prochain. Heureusement une brise de terre 
s'éleva , et aida à le détacher. Un instant après qu'il fut en sûreté , le vent fraî- 
chit; mais quoiqu'il tomba ensuite assez promptement, la lame était si haute, 
et brisait avec tant de violence contre les roches, que, si le vaisseau fût de- 
meuré engagé une demi-heure de plus, il eût infailliblement été mis en pièces. 
On trouva bon mouillage partout dans la nouvelle baie. « Le 21 , à six 
heures du matin, dit Wallis, on commença à louer le vaisseau dans la baie. 



— 73 — 
Bientôt un grand nombre de pirogues vinrent le long du gaillard d'arrière. 
Je chargeai le canonnier et deux officiers d'acheter les provisions qu'elles 
portaient, en défendant à toute autre personne du bord de commercer avec 
les Indiens. A huit heures, le nombre des pirogues était considérablement 
augmenté ; les dernières qui vinrent étaient doubles, très grandes , et portant 
chacune une quinzaine d'hommes forts et vigoureux. J'observai avec quel- 
que inquiétude qu'elles étaient plutôt préparées pour le combat que pour le 
commerce, car on ne voyait au fond que des pierres. Comme j'étais encore 
très incommodé et faible, je recommandai à M. Furneaux, mon premier 
lieutenant, de tenir une partie de notre monde toujours sous les armes, 
tandis que le reste de l'équipage était occupé à remorquer le vaisseau. 

» Cependant il arrivait continuellement un plus grand nombre de pirogues 
chargées d'une marchandise que les autres ne nous avaient point encore 
apportée : c'étaient des femmes, qui offraient à nos yeux toutes les postures 
lascives qu'on peut imaginer. Pendant que ces dames mettaient tous leurs 
charmes en œuvre pour nous séduire , les grandes pirogues chargées de 
pierres s'avancèrent autour du vaisseau, une partie des Indiens chantant 
d'une voix nuque, d'autres soufflant dans des conques marines, d'autres 
jouant de la flûte. Un instant après, un homme qui était couché sur une es- 
pèce de sopha dans une des doubles pirogues fit signe qu'il désirait s'ap- 
procher de mon bord. J'y consentis. Dès qu'il fut le long du vaisseau, il 
remit à une personne de l'équipage une aigrette de plumes rouges et jaunes, 
en lui faisant signe de me la transmettre. Je la reçus avec des expressions 
d'amitié , et je pris sur-le-champ quelques bagatelles pour les lui offrir en 
retour ; mais, à mon grand étonnement, il s'était déjà un peu éloigné , et à un 
signal qu'il donna en jetant une branche de cocotier qu'il tenait à la main, un 
cri général s'éleva de toutes les pirogues; elles fondirent sur nous toutes'à la 
lois , et nous lancèrent une grêle de pierres. 

» La supériorité de nos armes pouvait seule nous assurer l'avantage sur la 
multitude qui nous assaillait ainsi sans motif, car une grande partie de mon 
équipage était malade et faible. J'ordonnai de faire feu sur les Indiens. La 
décharge jeta d'abord du désordre parmi eux; mais bientôt ils revinrent à 
la charge. II fallut faire jouer de nouveau notre mousqueterie et nos pièces 
'l'artillerie; deux de celles-ci furent surtout dirigées contre un endroit du 
rivage où je voyais un grand nombre de pirogues occupées à embarquer des 
hommes, et venant vers le vaisseau en toute hâte. Quand l'artillerie com- 
mença à résonner, il n'y avait pas moins de trois cents pirogues autour du 
vaisseau , montées par plus de deux mille hommes, et de nouveaux renforts 
arrivaient continuellement de tous les côtés. 

1V - 10 










'■... 74 — 

» Notre feu écarta bientôt les Indiens qui étaient près du vaisseau , et arrêta 
ceux qui se disposaient à venir sur nous. Aussitôt que je vis une partie de nos 
ennemis faire retraite , et les autres se tenir paisibles , je fis cesser le feu, es- 
pérant qu'ils seraient assez convaincus de la supériorité de nos armes pour 
ne pas renouveler leur attaque. J'étais malheureusement dans l'erreur. Un 
gros de pirogues dispersées se réunit de nouveau , resta quelque temps à con- 
sidérer le vaisseau à un quart de mille de distance, puis, élevant tout à coup 
des pavillons blancs, s'avança vers l'arriére du bâtiment. Les pierres lancées 
par des frondes, avec beaucoup de force et d'adresse, recommencèrent en 
même temps à pleuvoir sur nous. Chacune de ces pierres pesait environ deux 
livres. Plusieurs blessèrent mes matelots, qui en auraient souffert bien da- 
vantage sans une toile étendue au dessus du pont pour nous défendre des 
ardeurs du soleil, et sans notre bastingage. D'autres pirogues se portèrent 
cependant vers l'avant du vaisseau, ayant probablement remarqué qu'on 
n'avait pas fait feu de cette partie. J'y fis porter sur-le-champ des pièces. 
Parmi les pirogues qui nous attaquaient de ce côté , j'en remarquai une où se 
trouvait probablement un chef, car le signal qui avait rassemblé les Indiens 
en était parti. Un boulet sépara celte pirogue en deux. A l'instant , les autres 
se dispersèrent avec tant de promptitude , qu'en une demi-heure il n'en resta 
pas une seule en vue, et que la foule innombrable qui couvrait le rivage 
s'enfuit avec la plus grande précipitation vers les collines. 

» Alors , ne craignant plus d'être inquiétés de nouveau , on toua le vaisseau 
dans la baie. Le 24, vers midi, il y mouilla, et fut placé de manière qu'il 
protégeait l'endroit où l'on devait faire de l'eau. » 

L'on prit possession de l'île, qui fut nommée île du Roi-George III. Ce nom 
n'a pas prévalu; la géographie a conservé celui de Taïli , que lui donnent les 
naturels, ou O-tcïiii, avec l'article. 

« Tandis, continue Wallis, que mon monde était occupé à l'aiguade, on 
vit de l'autre côté du ruisseau, qui était large de trente-six pieds et guéable, 
deux hommes âgés. Dès qu'ils s'aperçurent qu'ils étaient découverts, ils eu- 
rent l'air effrayé et confus, et prirent une posture de suppliants. M. Fur- 
neaux leur fit signe de traverser le ruisseau. L'un d'eux s'y détermina, puis 
s'avança en rampant sur les mains et les genoux. M. Furneaux le releva , et, 
tandis que l'Indien était encore tremblant, lui montra quelques unes des 
pierres qui avaient été jetées dans le vaisseau, et s'efforça de lui faire enten- 
dre que, si ses compatriotes n'entreprenaient rien contre nous, nous ne leur 
ferions aucun mal. Il ordonna de remplir deux barriques d'eau, pour donner 
à comprendre aux Indiens que nous en avions besoin, et en même temps lui 
montra des liaclies et d'autres objets, pour tâcher de lui indiquer que nous 



— 78 — 
désirions avoir des provisions. Le vieillard recouvra un peu ses esprits durant 
cette conversation muette, et M. Furneaux, pour confirmer les témoignages 
d'amitié qu'il lui avait donnés , lui fit présent d'une hache , de clous, de col 
liera , de verroterie, et d'autres bagatelles ; après quoi il se rembarqua , lais- 
sant flotter le pavillon qu'il avait arboré à terre. 

«Aussitôt que les canots se furent éloignés, l'Indien s'approcha du pavillon, 
dansaàl'entour,puisse retira; il revint ensuite avec des branches d'arbres 
qu'il jeta à terre, et s'en alla encore. Nous le vîmes reparaître quelque temps 
après, suivi d'une douzaine d'insulaires. Tous se mirent dans une posture 
suppliante, et s'approchèrent du pavillon à pas lents. Mais lèvent étant venu 
a l'agiter, lorsqu'ils en étaient tout proches, ils se retirèrent avec la plus 
grande précipitation. Ils en restèrent éloignés un peu de temps , occupés à le 
regarder; ds s'en allèrent ensuite, et rapportèrent bientôt deux grands co- 
chons, qu'ils déposèrent au pied du mât du pavillon, et enfin, prenant cou» 
rage, ils se mirent à danser. Cette cérémonie terminée, ils portèrent les 
cochons au rivage, lancèrent une pirogue à l'eau, et les mirent dedans. Le 
vieillard, que distinguait une grande barbe blanche , s'embarqua seul avec 
ces deux animaux, et les amena au vaisseau. Il nous adressa un discours 
prit dans ses mains plusieurs feuilles de bananier, une à une, et nous les 
présenta, en proférant pour chacune, à mesure qu'il nous les donnait, quel- 
ques mots d'un ton de voix imposant et grave; il nous remit ensuite les deux 
cochons, en nous montrant la terre. Je me disposais à lui faire quelques 
présents; mais il ne voulut rien accepter, et bientôt après retourna vers l'île. 
» Pendant la nuit, qui fut très sombre, nous entendîmes le bruit des tam- 
bours, des conques et d'autres instruments , et nous vîmes beaucoup de lu- 
mières le long de la côte. Le 20 , au point du jour, je ne découvris aucun 
habitant sur le rivage; mais j'observai que le pavillon avait été enlevé • sans 
doute ils avaient fini par le mépriser, comme les grenouilles de la fable leur 
roi-soliveau. M. Furneaux alla à terre, et commença à faire emplir les pièces 
a eau. Pendant que notre monde était occupé de ce travail, plusieurs Indiens 
se montrèrent de l'autre côté du ruisseau, avec le vieillard que l'on avait vu 
la veille, et qui passa vers les nôtres, apportant avec lui des fruits et des 
poules, que l'on envoya tout de suite au vaisseau. J'étais si faible en ce mo- 
ment, que j'avais à peine la force de me traîner ; j'observais avec ma lunette 
d'approche ce qui se passait à terre. Sur les huit heures et demie j'aperçus 
Une multitude d'insulaires descendant une colline, à un mille environ de 
notre détachement, et en môme temps un grand nombre de pirogues qui 
doublaient la pointe occidentale de la baie, en serrant la côte de près, fo ,.,._ 
Bardai à l'endroit où l'on faisait de l'eau, et je distinguai au travers des buis- 





— 76 — 
sons un grand nombre d'Indiens qui se glissaient par derrière; j'en vis aussi 
plusieurs milliers dans les bois, se pressant vers le lieu de l'aiguade, et des 
pirogues qui se bâtaient de doubler la pointe orientale île la baie 

» Alarmé de tous ces mouvements , je dépêchai un canot pour en instruire 
M. Furneaux, et lui donner l'ordre de revenir à bord avec tout son monde, 
en laissant à terre, s'il le fallait , ses pièces à eau. M. Furneaux , qui s'était 
aperçu du danger, avait déjà rembarqué son détachement-, voyant que les 
Indiens se glissaient vers lui par derrière les bois , il leur envoya le vieil In- 
dien , s'efforçant de leur faire entendre qu'ils se tinssent à l'écart et qu'il ne 
voulait que prendre de l'eau. Les Indiens, se voyant découverts, poussèrent 
de grands cris et s'avancèrent à la hâte. M. Furneaux entra clans le canot ; les 
Indiens passèrent le ruisseau , et s'emparèrent des pièces à eau avec de gran- 
des démonstrations de joie. Cependant les pirogues longeaient le rivage avec 
beaucoup de célérité; les insulaires les suivaient à terre, excepté une multi- 
tude de femmes et d'enfants, qui se placèrent sur un monticule d'où l'on 
découvrait la baie. Dès que les pirogues, qui arrivaient de chaque extrémité 
de la baie , eurent dépassé le vaisseau , elles s'approchèrent du rivage pour 
prendre à bord d'autres Indiens portant de grands sacs qui , ainsi que nous 
le reconnûmes ensuite, étaient remplis de pierre. Alors ces pirogues, réunies 
à d'autres parties du fond de la baie , s'avancèrent vers nous. 

«Persuadé par ces préparatifs qu'elles avaient formé le projet d'une seconde 
attaque, je pensai que moins le combat durerait, moins il serait meur- 
trier et je me décidai à rendre cette action décisive , afin de mettre un 
terme à toutes les hostilités. On fit donc feu d'abord sur les pirogues réunies 
en groupe, ce qui produisit un si bon effet, que celles qui étaient à l'ouest 
regagnèrent le rivage avec précipitation, tandis que celles qui venaient du côté 
de l'est, côtoyant le récif, furent bientôt hors de la portée de notre canon. 
Je fis alors diriger le feu sur dilférentes parties du bois : aussitôt beaucoup 
d'Indiens en sortirent , et coururent au monticule où les femmes et les en- 
fants s'étaient placés pour voir le combat ; ce tertre se trouvait en ce moment 
couvert de plusieurs milliers de naturels, qui se regardaient comme parfai- 
tement en sûreté. Pour les convaincre de leur erreur, et leur prouver que nos 
armes portaient beaucoup plus loin qu'ils ne l'auraient cru possible, ce qui 
me donnait lieu d'espérer que dorénavant ils ne nous attaqueraient plus, on 
tira vers eux quatre coups rasants : deux portèrent près d'un arbre au pied 
duquel un groupe d'Indiens étaient rassemblés. Frappés d'épouvante , > ls 
disparurent en un clin d'oeil. 

Après avoir ainsi nettoyé la côte, j'armai les canots, et j'envoyai les charpen- 
tiers , escortés d'une forle garde , pour détruire toutes les pirogues qui avaient 



— 77 — 

M (irccs i toc. ce„ e opéraUoa toi ™flè re n»w a < ! i 1OTéeaïaillaidi „ „,„, 

~r «a r rr aïaien r an,e *- < ;: *~ 

^ d ^zi^^^tK"-:Js 1 !r ,,i,, ' 

«»i d. repamre», „„e .roisicmo fois, a pp „ m , )t ££ *££?? 

ffo; ma.s en voyant les chiens, avec leurs pattes liées sur le cou se ee à 
pinceurs repnses et marcher quelque temps debout et droit, nou , s Drî 
«es pour une espèce d'animal étrange et. inconnu, et nous étionsTè.lIt 

ïnt:;3 d ^^ 

posa sur le rivage des haches, des clous et d'autres obiets S' 
Plusieurs indiens de les emporter avec leurs étoff s. L ?<£ 5?S ï 
bord que les Indiens apportèrent encore deux cochons et nousté éren Le 
anot retourna a la côte, prit les cochons, mais laissa encore «ST^S 
po les ndtens hssent signe que Pon devait aussi Pemporter. On ne diUm 

xn ulatres n ava.ent touché à rien de ce qui avait été laissé sur le va" 
ors un de nous pensa que, s'ils n'acceptaient pas ce que nous leur S 
offert, e'etatt parce que nous ne voulions pas p^reVJZml^Z 
ment prouva la justesse de cette supposition , car, dés que ,'étoffe eût été Z 
bord du canot, les Indiens s'avancèrent, et emportèrent dans les b Z 
1 grandes démonstrations de joie, tout ce que je leur avais envo£ Z 
canots allèrent alors au ruisseau, et remplirent toutes nos futailles EU 

ava.entpas souffert pendant que les Indiens en avaient été maT " SÏÏ 
& avtons perdu qu'un seau de cuir et un entonnoir. ' 

Le 27, dès que notre détachement fut à terre pour remplir les torriaues 
*m rue vieillard qui avait déjà passé le ruisseau parujum !L îmg * .' 
rs, et traversa 1 eau. L'officier lui montra les pierres rangées en piles sur 
!• mage, oujc les ava,s fait porter, et des sacs remplis de p^es, pris da 















— 78 — 
les pirogues que l'on avait brisées ; puis il s'efforça de lui faire entendre que les 
Indiens avaient été les agresseurs, et que le mal que nous leur avions causé 
n'avait eu d'autre motif que la nécessité de nous défendre. Le vieillard eut 
l'air de comprendre ce qu'on voulait lui dire, mais sans en convenir. Il adressa 
un discours à ses compatriotes, en leur montrant du doigt les pierres, les 
frondes et les sacs; son émotion était visible; de temps en temps ses regards , 
ses gestes, sa voix, étaient capables d'effrayer. Cependant son agitation se cal- 
ma par degrés, et l'officier, qui, à son grand regret, n'avait pas compris un 
seul mot de son discours, tâcha de le convaincre, par tous les signes qu'il put 
imaginer, que nous désirions vivre en paix avec les Indiens, et que nous 
étions disposés à leur donner toutes les marques d'amitié qui seraient en notre 
pouvoir. Il lui serra la main, l'embrassa, et lui offrit différents petits présents 
qu'il jugea lui être les plus agréables. Il essaya aussi de lui faire comprendre 
que nous désirions d'obtenir d'eux des provisions; que nous nous tiendrions 
d'un côté du ruisseau; que les Indiens devaient rester sur l'autre, et ne pas 
venir en trop grand nombre à la fois. Le vieillard se relira, l'air très satisfait. 
Avant midi, il s'était établi, entre les insulaires et nous, un commerce régu- 
lier , qui nous fournit en abondance des cochons , de la volaille et des fruits, 
de sorte que tous les hommes de l'équipage, sains ou malades , eurent de ces 
provisions fraîches à discrétion. 

» L'harmonie ainsi établie, et toutes choses réglées à la satisfaction mu- 
tuelle des deux partis, j'envoyai à terre le chirurgien et le second lieutenant, 
pour examiner le local, et choisir un endroit où les malades pussent être débar- 
qués. A leur retour, ils me dirent que toutes les parties du rivage qu'ils avaient 
parcourues leur avaient semblé également saines et convenables, mais que, 
pour la sûreté, ils n'en trouvaient point de meilleure que l'endroit où l'on fai- 
sait de l'eau , parce que les malades pourraient y être sous la protection du 
vaisseau et défendus par une garde, et qu'on pourrait aisément les empêcher 
de s'écarter dans le pays, et de rompre le régime qu'ils devaient observer. Les 
malades furent donc placés dans cet endroit, et je chargeai le canonnier de 
commander la garde que je leur donnais. On dressa une tente pour les défendre 
du soleil et de la pluie, et le chirurgien fut chargé de veiller à leur conduite- 
Après avoir établi ses malades dans leur tente, comme il se promenait avec 
son fusil , un canard sauvage passa au dessus de sa tête ; il le tira , et l'oiseau 
tomba mort auprès de quelques Indiens qui étaient de l'autre côté de la ri- 
vière. Ils furent saisis d'une terreur panique , et s'enfuirent tous. Quand i' s 
furent à quelque distance , ils s'arrêtèrent; il leur fit signe de lui rapporter le 
canard. Un d'eux s'y hasarda , non sans la plus grande crainte , et le vi» 1 
meure à ses pieds. Une volée d'autres canards passa; le chirurgien tira M 



— 79 — 

un°r t e e!îpt Cn f U,a , heUreUSement tr ° iS - ****"***«** aux insulaires 

touJf i 6 , Un<îarmeà fGU ' qUG mUle SGSeraient enfuis «» » 

QueTLnvT r n VUe d ' Un fUSH t0Urné C ° ntre eux - » est P~bable 

rtu tt f , qUd,e n ° US lGS lînmeS depuis en res P ect ' et Ieur «■*»»« 
régulière dans le commerce , furent en grande partie dues à ce qu'ils avaient 

vu dans cette occasion des effets de cet instrument meurtrier 

«Comme je prévoyais qu'un commerce particulier s'établirait bientôt entre 
ceux de nos gens qui seraient à terre et les naturels du pays et au'en les 

querelles et dedesordres, j'ordonnai que tout le commerce seferait parl'in- 
term ! e dll ie Je Je chargea . de ^ , ^ £ 

penni aucune violence m aucune fraude envers les Indiens, et d'attacher à 

"si' Par t0US ^ m ° yenS P ° SSibleS ' 1C * d «"» — avaitjus- 
que alors bien servis. Le canonnier remplit mes intentions avec beaucoup 

1 exactitude et de fidélité. Il porta ses plaintes contre ceux qui transgressai 

nés ordres , conduite qui fut avantageuse aux Indiens ainsi qu'à nous Comme 

je punis les prem.eres fautes avec la sévérité nécessaire, je prévins par là 

celles qui pouvaient produire des conséquences désagréables Nous dûmes 

or; : z::r vieillard '. qui ramenait ceux des -*• *■» *^™« 

gardes. "" """"* * ** n ° S genS P er P é ^Hement sur leurs 

Les Indiens cherchaient de temps en temps à nous voler quelque chose , 
mais no re ami trouvait toujours le moyen de faire rapporter ce S 

tr v °e :;/" h . SGUle CraintG d " fusi1 ' U » «« « « Jo«r Cadres 
le traverser la rivière sans être vu, et de dérober une hache. Dès que 

e prépara a trope comme s'il eût voulu aller dans les bois à la poursuite 
du voleur Le vieillard lui lit signe qu'il lui épargnerait cette peine ,'et p ! 

" n ", I T P ' r6Vmt blGntÔt aVGC ' a hachc - Le —muer demanda 
qu on mît le voleur entre ses mains; le vieillard y consentit, non sans beau" 

up de répugnance. Quand l'Indien fut amené, le canonnier le r coi i, ut 

comme ayant déjà fait plusieurs vols , et l'envoya prisonnier à bord du vais 

eau. Je ne voulais le punir que par la crainte d'une punition : je me lais " 

onc fléchir par les sollicitations et les prières ; > lui rendis la 1 bertS, " 

2;:; c t Q r d lcs Indiens le virem ■«■* ««■ « ~f. ■« 

a. act on fut égale a leur étonnement; ils le reçurent avec des acclamations 
niverselles et le conduisirent tout de suite dans le bois. Mais le jour suivant 
«revint, et apporta au canonnier, comme pour expier sa iàute , une grande 
gUbté de fru.ts à pain et un gros cochon tout rôti 




— 80 — 

» Le 5 mai, le vieillard, qu'on n'avait point va depuis plusieurs jours, répa- 
rât à la tente qui servait de lieu de marché, et fit entendre qu'il était allé dans 
l'intérieur du pays pour déterminer les habitants à apporter des provisions , 
dont les endroits voisins de l'aiguade étaient presque épuisés. Le bon effet de sa 
démarche fut bientôt sensible, car beaucoup d'Indiens que nos gens n'avaient 
pas encore vus arrivèrent avec des cochons beaucoup plus gros qu'aucun de 
ceux que nous avions reçus auparavant. Le bon homme se hasarda lui-même 
à venir au vaisseau dans sa pirogue , et m'apporta en présent un cochon tout 
rôli. Je fus très content de son attention et de sa générosité, et je lui donnai , 
pour son cochon , un pot de fer, un miroir, un verre à boire et d'autres choses 
que lui seul dans l'île possédait. 

» Tandis que nos gens étaient à terre, on permit à plusieurs jeunes fem- 
mes de traverser la rivière. Quoiqu'elles fussent très disposées à accorder 
leurs faveurs, elles en connaissaient trop bien la valeur pour les donner gra- 
tuitement. Le prix en était modique, mais cependant tel encore, que les ma- 
telots n'étaient pas toujours en état de le payer. Ils se trouvèrent par là expo- 
sés à la tentation de dérober les clous et tout le fer qu'ils pouvaient détacher 
du navire. Les clous que nous avions apportés pour le commerce n'étant pas 
toujours sous leur main , ils en arracbèrent de différentes parties du vaisseau ; 
il résulta de là un double inconvénient, le dommage qu'en souffrit le na- 
et un haussement considérable des prix du marché. Quand le canonnier 
offrit, comme à l'ordinaire, de petits clous pour des cochons d'une médio- 
cre grosseur, les habitants refusèrent de les prendre et en montrèrent de plus 
grands , en faisant signe qu'ils en voulaient de semblables. Quoique j'eusse 
promis une forte récompense au dénonciateur, on fit des recherches inutiles 
pour découvrir les coupables. Je fus très chagrin de ce contre-temps, mais je 
le fus encore davantage en m'apercevant d'une supercherie que quelques ma- 
telots avaient employée avec les insulaires. Ne pouvant pas avoir de clous, ils 
dérobaient le plomb et le coupaient en forme de clous. Plusieurs Indiens, qui 
avaient été payés avec cette mauvaise monnaie, portaient, dans leur simpli- 
cité, ces clous de plomb au canonnier, en lui demandant qu'il leur donnât 
des clous de fer à la place. Il ne pouvait leur accorder leur demande, quel- 
que juste qu'elle fût, parce qu'en rendant le plomb monnaie , j'aurais encou- 
ragé les matelots à le dérober, et fourni un nouveau moyen de hausser pouf 
nous le prix et de rendre les provisions plus rares. Il était donc nécessaire, à 
tous égards, de décrier absolument la monnaie des clous de plomb, quoique, 
pour notre honneur, j'eusse été bien aise de ne pas la refuser des Indiens 
qu'on avait trompés. 

•) Le 8, j'envoyai un détachement à terre pour couper du bois. 11 rencon* 



— 81 — 
tra quelques naturels qui lui firent un accueil amical. Plusieurs de ces bons 
Indiens vinrent à bord de notre canot, et paraissaient d'un rang au dessus du 
commun, tant par leurs manières que par leur habillement. Je les traitai avec 
des attentions particulières, et, pour découvrir ce qui pourrait leur faire plus 
de plaisir, je mis devant eux une monnaie portugaise, une guinée, une cou- 
ronne ou pièce de cinq shillings, une piastre espagnole, des shillings, des 
demi-pence neufs et deux grands clous, en leur faisant entendre par signes 
qu'ils étaient les maîtres de prendre ce qu'ils aimeraient le mieux. On prit 
d'abord les clous avec un grand empressement, ensuite la dcmi-pcncc; mais 
l'or et l'argent furent négligés. Je leur présentai donc encore des clous et des 
demi-pence, et je les renvoyai à terre infiniment heureux. 

»Lc 11, dans l'après-midi, le canonnier vint à bord avec une grande 
femme qui paraissait âgée d'environ quarante-cinq ans, d'un maintien 
agréable et d'un port majestueux. Il me dit qu'elle ne faisait que d'arriver 
dans cette partie de l'île, et que, voyant le grand respect que lui montraient 
les habitants, il lui avait fait quelques présents; qu'elle l'avait invité à venir 
dans sa maison, située à environ deux milles clans la vallée, et qu'elle lui 
avait donné des cochons, après quoi elle était retournée avec lui au lieu de 
l'aiguade, et lui avait témoigné le désir d'aller au vaisseau ; ce qu'il avait 
jugé convenable à tous égards de lui accorder. Elle montrait de l'assurance 
dans toutes ses actions, et paraissait sans déliance et sans crainte, même 
dans les premiers moments qu'elle entra dans le bâtiment. Elle se conduisit, 
pendant tout le temps qu'elle fut à bord, avec cette aisance qui distingue 
toujours les personnes accoutumées à commander. Je lui donnai un «ranci 
manteau bleu que je jetai sur ses épaules , où je l'attachai avec des rubans ; 
il lui descendait jusqu'aux pieds. J'y ajoutai un miroir, de la verroterie de 
différentes sortes, et plusieurs autres choses qu'elle reçut de fort bonne 
grâce et avec beaucoup de plaisir. Elle remarqua que j'avais été malade , et 
nie montra le rivage du doigt. Je compris qu'elle voulait dire que je devais 
aller à terre pour me rétablir parfaitement, et je lâchai de lui faire entendre 
que j'irais le lendemain malin. lorsqu'elle voulut retourner dans l'île j'or- 
donnai au canonnier de l'accompagner. Après l'avoir mise à terre il la con- 
'hiisil jusqu'à son habitation , qu'il me décrivit comme très grande et fort 
bien bâtie. Il me dit qu'elle avait beaucoup de gardes et de domestiques , 
e t qu'à une petite dislance de celle maison, elle en avait une autre fermée 
d'une palissade. 

» Le 12 au matin j'allai à terre pour la première fois, cl la princesse, ou 
Plutôt la reine (car elle paraissait en avoir l'autorité), vint bientôt à moi, 
suivie d'un nombreux collège. Comme elle aperçut que ma maladie m'avait 
IV. 11 








laissé beaucoup do faiblesse , elle ordonna à ses gens de me prendre sur 
leurs bras, et de me porter non seulement au delà de la rivière, mais jusqu'à 
sa maison. On rendit par ses ordres le même service à mon premier lieute- 
nant, au munitionnaire et à quelques autres de nos gens affaiblis par la 
maladie. J'avais ordonné un détachement qui nous suivît. La multitude 
s'assemblait en foule à notre passage ; mais au premier mouvement de la 
main de la reine, sans qu'elle dît un seul mot, le peuple s'écartait et nous 
laissait passer librement. 

» Quand nous approchâmes de sa maison, un grand nombre de personnes 
de l'un et de l'autre sexe vinrent au devant d'elle -, elle me les présenta , en 
me faisant comprendre par ses gestes qu'ils étaient ses parents, et, me pre- 
nant la main , elle la leur donna à baiser. Nous entrâmes dans la maison, qui 
embrassait un espace de terrain long de trois cent vingt-sept pieds et large 
de quarante-deux ; elle était formée d'un toit couvert de feuilles de palmier , 
soutenu par trente-neuf piliers de chaque côté , et quatorze dans le milieu. 
La partie la plus élevée du toit en dedans avait trente pieds de hauteur , et les 
côtés de la maison au dessous des bords du toit en avaient douze, et étaient 
ouverts. Aussitôt que nous fûmes assis , elle appela quatre jeunes filles auprès 
de nous, les aida elle-même à ôter mes souliers, mes bas et mon habit, et 
les chargea de me frotter doucement la peau avec leurs mains. On lit la 
même opération à mon premier lieutenant et au munitionnaire , niais non à 
aucun de ceux qui paraissaient se bien porter. 

» Pendant que cela se passait, notre chirurgien, qui s'était fort éebauffé 
en marchant, ôta sa perruque. Une exclamation subite d'un des Indiens à 
cette vue attira l'attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les 
yeux, et qui suspendit jusqu'aux soins des jeunes filles pour nous. Toute 
l'assemblée demeura quelque temps sans mouvement et dans le silence de 
l'étonnement, qui n'eût pas été plus grand s'ils eussent vu un des membres 
de notre compagnon séparé de son corps. Cependant les jeunes femmes qui 
nous frottaient reprirent bientôt leurs fonctions, qu'elles continuèrent environ 
une demi-heure; après quoi elles nous rhabillèrent, et, comme on peut le 
croire, avec un peu de gaucherie. Nous nous trouvâmes fort bien de leurs 
soins , le lieutenant, le munitionnaire et moi. Ensuite notre généreuse bien- 
faitrice lit apporter quelques ballots d'étoffes , avec lesquelles elle m'habilla à 
la mode du pays, ainsi que tous ceux qui étaient avec moi. Je résistai d'abord 
à cette faveur; mais ne voulant pas paraître indifférent à une chose qu'elle 
imaginait devoir nie faire plaisir, je cédai. Quand nous partîmes, elle nous 
lit donner une truie pleine, et nous accompagna jusqu'à notre canot. Elle 
voulait qu'on me portât encore ; mais comme j'aimais mieux marcher, elle 



— 83 — 
me prit par le bras, et toutes les fois que nous trouvions dans notre chemin 
de l'eau ou de la boue à traverser, elle me soulevait avec autant de facilité 
que j'en aurais eu à rendre le môme service à un enfant , dans mon état de 
santé. 

» Le lendemain matin, 13 , je lui envoyai par le canonnier six haches , six 
faucilles et plusieurs autres présents. A son retour, mon messager me dit 
qu'il avait trouvé la reine donnant nn festin à un millier de personnes. Ses 
domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande dans desécales de 
cocos, et les coquillages dans des espèces d'augels de bois semblables à ceux 
dont les bouchers se servent. Elle les distribuait ensuite de ses propres mains 
à tous ses hôtes, qui étaient assis et rangés autour de la grande maison. En- 
suite elle s'assit sur une espèce d'estrade , et deux femmes placées à ses côtés 
lui donnèrent à manger ; les femmes lui présentaient les mets avec leurs 
doigts , elle n'avait que la peine d'ouvrir la bouche. Lorsqu'elle aperçut le 
canonnier , elle lui lit servir une portion. Il ne put pas nous dire ce que c'était ■ 
mais il crut que c'était une poule coupée en petits morceaux avec des coros- 
sols, et assaisonnée avec de l'eau salée. Il trouva au reste le mets fort bon. 
La reine accepta les choses que je lui envoyais, et en parut très satisfaite. 
Après que celte liaison avec la reine fut établie, les provisions de toute espèce 
devinrent plus communes au marché; mais, malgré leur abondance, nous 
lûmes encore obligés de les payer plus chèrement qu'à notre arrivée, notre 
commerce se trouvant gâté par les clous que nos gens avaient dérobés poul- 
ies donner aux femmes. Je donnai ordre de fouiller tous ceux qui iraient à 
terre, et je défendis qu'aucune femme passât la rivière. 

» Le 15 , au malin , j'envoyai M. Furneaux avec tous les canols et soixante 
hommes à l'ouest, pour examiner le pays , et voir ce que l'on pouvait en 
tirer. Il revint à midi , après avoir fait environ six milles le long de la côte 
I trouva le pays très agréable et très peuplé , abondant en cochons, en vo- 
lailles, en fruits et en végétaux de différentes sortes. Les naturels ne lui 
opposèrent aucun obstacle, mais ne parurent point disposés à lui vendre au- 
cune des denrées que nos gens auraient bien voulu acheter. Ils lui donnèrent 
cependant des cocos et des bananes, et ils lui vendirent enfin neuf cochons 
et quelques poules. Le lieutenant pensa qu'on pourrait facilement les amener 
Par degrés à un commerce suivi ; mais la distance du vaisseau était trop gran- 
de, et il fallait envoyer trop de monde à terre pour y être en sûreté. Il vit 
beaucoup de grandes pirogues sur le rivage, et quelques unes en construc- 
<on. Il observa que tous leurs outils étaient de pierre, de coquilles et d'os, et 
en conclut qu'ils n'avaient aucune espèce de métal. Il ne trouva d'autres 
quadrupèdes chez eux que des cochons cl des chiens, ni aucun vaisseau de 











-. 



— 84 — 
terre, de sorte que ions leurs mois étaient cuits au four ou rùtis. Dépourvus 
de vases où l'eau pût être contenue et soumise à l'action du feu, ils n'avaient 
pas plus l'idée qu'elle pût être échauffée que rendue solide. Aussi , comme In 
reine était un jour à déjeuner à bord du vaisseau, un des Indiens les plus 
considérables de sa suite , que nous crûmes être un prêtre, voyant le chirur- 
gien remplir la théière en tournant le robinet de la bouilloire qui était sur la 
table , après avoir remarqué ce qu'on venait de faire avec une grande curio- 
sité et beaucoup d'attention , tourna le robinet, et reçut l'eau sur sa main. 
Aussitôt qu'il se sentit brûlé, il poussa des cris, et commença à danser tout 
autour de la chambre, avec les marques les plus extravagantes de la douleur 
et de l'étonnement. Les autres Indiens, ne pouvant concevoir ce qui lui était 
arrivé, demeurèrent les yeux fixés sur lui, avec une surprise mêlée de quel- 
que terreur. Le chirurgien , cause innocente du mal, y appliqua un remède ; 
mais il se passa quelque temps avant que le pauvre homme fût soulagé. 

» Le 21 , la reine vint de nouveau à bord du vaisseau , et fit apporter avec 
elle plusieurs gros cochons en présent, pour lesquels, comme à l'ordinaire, elle 
ne voulut rien recevoir en retour. Lorsqu'elle fut près de quitter le navire, 
elle fit entendre qu'elle désirait que j'allasse à terre avec elle, à quoi je con- 
sentis, en prenant plusieurs officiers avec moi. Quand nous fûmes arrivés à 
sa maison , elle me fit asseoir , et , prenant mon chapeau , elle y attacha une 
aigrette de plumes de différentes couleurs. Cette parure , que je n'avais vue 
à personne qu'à elle, était assez agréable. Elle attacha aussi à mon chapeau, 
et aux chapeaux de ceux qui étaient avec moi , une espèce de guirlande faite 
de tresses de cheveux , et nous fit entendre que c'étaient ses propres cheveux , 
et qu'elle-même les avait tressés ; elle nous donna quelques nattes très adroi- 
tement travaillées. Le soir, elle nous accompagna jusqu'au rivage, et, lors- 
que nous entrâmes dans notre canot , elle nous donna une truie et une 
grande quantité de fruits. En parlant, je lui fis comprendre que je (init- 
ierais l'île dans sept jours ; elle me demanda par signes d'en demeurer 
encore vingt , en me faisant entendre que j'irais dans l'intérieur du pays , à 
deux journées de la côte; que j'y passerais quelques jours, et que j'en rap- 
porterais une grande provision de cochons et de volailles. Je lui répliquai , 
toujours par signes , que j'étais forcé départir dans sept jours, sans autre 
délai. Sur quoi elle se mit à pleurer , et ce ne fut pas sans beaucoup de peine 
que je parvins à la tranquilliser un peu. 

» Le 24, j'envoyai au vieillard qui avait été si utile au canonnicr dans nos 
marchés un autre pot de fer , des haches , des serpes , des faucilles , et une 
pièce de drap. J'envoyai aussi à la reine deux dindons , deux oies , trois pin- 
tades , une chatte pleine , de la porcelaine, des miroirs , des bouteilles, des 



a 



— 8S — 

chemises, des aiguilles, du fil, du drap, des rubans, des pois, des haricots 
bancs, et environ seize sortes de semences de nos plantes potagères, une 
bêche ; enfin une grande quantité de pièce de coutellerie , comme couteaux 
o. seaux et autres objets. Nous avions déjà semé plusieurs sortes de plantes 
potagères, et des pois en différents endroits, et nous avions eu le plaisir de les 
voir lever très heureusement; cependant il n'en restait rien quand le capi 
la. ne Cook visita l'île. J'envoyai aussi à la reine deux pots de fer et quelques 
cuillers. * 

» Le 26, sur les six heures du matin , la reine vint à bord , comme elle nous 

I avait promis ; elle nous apportait un présent de cochons et de volailles- mais 

elle retourna à terre bientôt après. Le canonnier nous envoya trente cochons 

avec beaucoup de volailles et de fruits. Nous complétâmes nos provisions 

d eau et de bois , et tînmes tout prêt pour remettre en mer. Plusieurs naturels 

que nous avions déjà vus vinrent de l'intérieur du pays sur le rivage ; par les 

égards qu'on avait pour quelques uns d'eux nous jugeâmes qu'ils' étaient 

d'un rang supérieur aux autres. Sur les trois heures de l'après-midi la reine 

revint sur le rivage , très bien habillée, et suivie d'un grand nombre d'insu 

la.res; elle traversa la rivière avec sa suite et notre vieillard, et vint encore 

«ne fois à bord du vaisseau. Elle nous donna de très beaux fruits- elle 

renouvela avec beaucoup d'empressement ses sollicitations pour m'enker 

a séjourner dix jours de plus dans l'île ; elle me fit entendre qu'elle irait dans 

'«teneur du pays, et qu'elle m'apporterait une grande quantité de cochons' 
de volailles et de fruits. 

Je tâchai de lui témoigner ma reconnaissance des bontés et del'amilié qu'elle 
avait pour moi, mais je l'assurai que je mettrais sans faute à la voile dès le 
ondemain matin Elle fondit en larmes comme à son ordinaire, et quand son 
gi ta ,on se fut calmée , e„e me demanda par signes quand je reviendra s Je 
ihs comprendre que ce serait dans cinquante jours. Elle me répondit par 
signes de ne pas attendre si long-temps et de revenir dans trente. Comme ie 
Persistais à exprimer toujours le nombre que j'avais fixé, elle me parut con 
on te ; elle resta à bord j usqu'à la nuit , et ce fut avec beaucoup de peine qu'on 
Urv.ni a la déterminer à retourner à terre. Lorsqu'on lui dit que le canot 
' i prêt , elle se jeta sur un fauteuil , et pleura long-temps avec tant de dé- 
lation , que rien ne pouvait la calmer ; à la (in cependant elle entra dans le 
S a : eC r ,J I CaUC °"P de répugnance , accompagnée des gens de sa suite et du 
e Uard. Celui-ci nous avait dit souvent que son fils, qui avait environ qua- 
ze ans s embarquerait avec nous ; le jeune homme paraissait y consentir 
ommed avait disparu pendant deux jours, je m'informai de lui dès que iè 
le vis plus. Sou père me fil entendre qu'il était allé dans l'intérieur de l'î e 










— 86 — 

voir ses amis, et qu'il reviendrait assez à temps pour notre départ. Nous no 
l'avons jamais revu, et j'ai des raisons de croire que, lorsque le moment de 
mettre à la voile approcha , la tendresse du vieillard avait succombé , et qu'afin 
de conserver son enfant près de lui , il l'avait caché jusqu'à ce que le vaisseau 
fût parti. 

»Le lundi 27, à la pointe du jour, nous démarrâmes, et j'envoyai en même 
temps à terre la chaloupe et le canot , afin de remplir quelques unes de nos 
pièces d'eau qui étaient vides. Dès qu'ils furent près de la côte , ils virent avec 
surprise tout le rivage couvert d'habitants, et, doutant s'il était prudent do 
débarquer au milieu d'un si grand nombre d'insulaires, ils étaient près de s'en 
revenir au vaisseau. Dès que les Indiens s'en aperçurent, la reine s'avança et 
les invita à descendre. Comme elle devinait les raisons qui pouvaient les arrê- 
ter, elle fit retirer ses sujets de l'autre côté de la rivière. Pendant que nos gens 
allèrent remplir les pièces, elle mit dans le canot quelques cochons et des 
fruits, et, lorsqu'ils y rentrèrent, elle voulait à toute force revenir avec eux 
au vaisseau. L'officier cependant , qui avait reçu ordre de n'amener personne, 
ne voulut pas le lui permettre. Voyant que ses prières étaient inutiles , elle 
fit lancer en mer une double pirogue, conduite par ses Indiens. Quinze ou 
seize autres pirogues la suivirent, et elles vinrent toutes au vaisseau. 

» La reine monta à bord. L'agitation où elle était l'empêchait de parler , et sa 
douleur s'exprima par des larmes. Après qu'elle y eut passé environ une 
heure, le vent s'éleva; nous levâmes l'ancre, et nous mîmes à la voile. Dès 
qu'elle s'aperçut qu'elle devait absolument retourner dans sa pirogue, elle 
nous embrassa de la manière la plus tendre, en versant beaucoup de pleurs. 
Toute sa suite témoigna également un grand chagrin de nous voir partir. 
Bientôt après nous eûmes calme tout plat, et j'envoyai les canots en avant 
pour nous remorquer. Toutes les pirogues des insulaires revinrent alors près 
de notre bâtiment, et celle qui portait la reine s'approcha des sabords de la 
sainte-barbe, où ses gens l'amarrèrent. Un instant après, la reine descendit 
sur l'avant de sa pirogue , et s'y assit en pleurant, sans qu'on pût la consoler. 
Je lui donnai plusieurs choses que je crus pouvoir lui être utiles , et quelques 
autres pour sa parure. Elle les reçut en silence, et sans y faire beaucoup 
d'attention. A dix heures, nous avions dépassé le récif. Il s'éleva un vent 
frais. Nos amis les insulaires, et surtout la reine, nous dirent adieu pour la 
dernière fois, avec tant de regrets, et d'qne façon si touchante, que j'eus le 
cœur serré, et que mes yeux se remplirent de pleurs. » 






cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 




\.>\ Wtonr du Monde. '!'• IV. ^ 



I Portrait des Taïtien,. Habilleme,,,. Nourriture, Habitations. V i mm , Amlt , 

séjotu^ teZTl* °n *?* <îe g; ' rder ,0 IU Pe » da,lt ™ Partie de notre 
*>ejom sur la rade de cette île, que ses habitants nomment Taiti 1„« n ,« 

val-ons que je vais présenter sur les naturels et ÏÏTÏÏSî seront hf 
moins détaillées que si j'avais joui d'une meilleure santé " 

sané, et ceux qui tnt S ur feu . n F™*' ** "*" ** homm « CSt ba ~ 
vivent toujours à terre Leur ^ aUC ° UP Pl ° S br0nzé *» ceux <N 

nque, sont noirs sans exception. lis les nouent en une se ,1 touffe 1 
delà tête, ou en deux touffes, une de chaaue c.Jn m,hei1 

sent flottants, et alors ils bouclen ZÎZ C oT<£ T T™ ** "* 
deux sexes les ont ordinairement Z* ÏT* L ^ Lese,lfa " ts ** 
Proprement, quoiqu'ils ne n „ s « t* .W "T" ^ ^* ^ 
nous en avions donné savaient ^ZTntvT cT*™'' °" B * ** 
Parmi eux de s'oindre la tête avec In V , "" " SaSe universeI 

eux-mêmes. Ils connaissent p„„r la , 1^ „ i , , T' S r "T*" 01 S ° UÏC "' 
CL,, qu'on nens demandeur ta l^t^l^StZ '" 

Proportionnée à ses charmes. Les ins ires oui venaien 7 Z m ' K 

Iles au bord de ta rivière nous montraient %Z££iïZ?*' m 

' « » ««—T du clou pour lequel ils nous les 3£ ^" h ■» 

onsentaien. au marché , on leur envoyait les femmes cl, , "° S SC " S 
««an, hommes de traverser ta r.viéîe. L'équipé ZZZZ 
»»g.t np, lorsque lesofflciers ,'en aperçurent. Q„a„d q „e, q „e S s ', 

5 ,„ ,t: "",""" '"""' a " ,T rcoov " ir <iL ' s """">«> * «- « '« p 

' , d » mettre ,1'untres eu sentinelle pour ,,'èlre pas découverts. Dès Vue 

il: """ 1 ™"-:., l ;:." c "''*>"»<" P'us qu'on amehâ., es lors e, le, do, , 1 
'««,„, et qa',1 lé. en da„ S er de tomber en pièces. Ton, „«„ „ , 



V 









— 88 — 
avait par jour des provisions fraîches et des fruits mitant qu'ils pouvaient en 
mander et j'avais été embarrassé jusque alors d'expliquer d'où provenait celle 

détérioration. 

» L'habillement des hommes et des femmes est de bonne grâce , et leur 
sied bien ; il est fait d'une espèce d'étoffe blanche que leur fournit l'écorce 
d'un arbuste, et qui ressemble beaucoup au gros papier do la Chine. Deux 
pièces de cette étoffe forment leur vêtement: l'une, qui a un trou au milieu 
pour y passer la tête , prend depuis les épaules jusqu'à mi-jarnhe devant et 
derrière ; l'autre a douze ou quinze pieds de longueur , et à peu près trois de 
largeur ; ils l'enveloppent autour de leurs corps sans la serrer. Cette étoffe 
n'est point l'issue; elle est fabriquée comme le papier avec les libres ligneuses 
d'une écorce intérieure qu'on a mises en macération et qu'on a ensuite éten- 
dues et battues les unes sur les autres. Les plumes, les fleurs , les coquillages 
cl les perles font partie de leurs ornements et de leur parure ; ce sont les fem- 
mes surtout qui portent les perles. J'en ai acheté environ deux douzaines de 
petites : elles sont d'une couleur assez brillante; mais elles sont toutes écail- 
lées par les trous qu'on y a faits. M. Furncaux en vit plusieurs dans son ex- 
cursion dans l'ouest de l'île; mais il ne put en acheter aucune, quelque prix 

qu'il en offrît. 

v Je remarquai que c'est ici un usage universel parmi les hommes et les 
femmes de se peindre les fesses et le derrière des cuisses avec des lignes noi- 
res très serrées , et qui représentent différentes ligures; ils se piquent la peau 
avec la dent d'un instrument assez ressemblant à un peigne, et ils mettent 
dans les trous une espèce de pâte composée d'huile et de suie qui laisse une 
lâche ineffaçable. Les petits garçons et les pelilcs filles au dessous de douze 
ans ne portent pointées marques. Nous vîmes quelques hommes dont les 
jambes étaient peintes en échiquier de la môme manière, et il nous parut 
qu'ils avaient un rang distingué et une autorité sur les autres insulaires. Un 
des principaux suivants delà reine nous sembla beaucoup plus disposé que 1*' 
reste des Taïtiens à imiter nos manières, et nos gens, dont il devint bientôt 
l'ami, lui donnèrent le nom de Jonathan. M. Furncaux le revêtit d'un habit 
compléta l'anglaise, qui lui allait très bien. Nos officiers étaient toujours por- 
tés à terre , parce qu'il y avait un banc do sable à l'endroit où nous débar- 
quions. Jonathan , fier de sa nouvelle parure, se faisait aussi porter par quel- 
ques uns de ses gens. 11 entreprit bientôt de se servir du couteau et de la 
fourchette dans ses repas; mais lorsqu'il avait pris un morceau avec sa four- 
chette il ne pouvait pas venir à bout de conduire cet instrument : il portait 
sa main à sa bouche, entraîné par la force de l'habitude, et le morceau q>" 
était au boni de la fourchette allai! passer à côté de son oreille. 



— 89 — 

» Les Taïliens se nourrissent de cochons, de volailles , de chiens et de pois- 
sons, de fruit à pain , de bananes, d'ignames, de corossols,et d'un autre 
fruit aigre qui n'est pas bon en lui-même , mais qui donne un goût fort agréa- 
ble au fruit à pain grillé , avec lequel ils le mangent souvent. 11 y a dans l'île 
beaucoup de rats; mais je n'ai pas vu qu'ils les mangeassent. La rivière four- 
nit de bons mulets ; mais ils ne sont ni gros , ni en grande quantité. Ils trou- 
vent, sur le récif, des conques, des moules et d'autres coquillages qu'ils pren- 
nent à la marée basse , et qu'ils mangent crus avec du fruit à pain , avant de 
retourner à terre. La rivière produit aussi de belles écrevisses, et, à peu de di- 
stance de la côte, ils pèchent avec des lignes et des hameçons de nacre de 
perle des perroquets de mer et d'autres espèces de poissons qu'ils aiment si 
passionnément qu'ils ne voulurent jamais nous en vendre, malgré le haut 
prix que nous leur en offrions. Ils ont encore de très grands filets à petites 
mailles avec lesquels ils pèchent certains poissons de la grosseur des sardines. 
Tandis qu'ils se servaient de leurs lignes et de leurs filets avec beaucoup de 
succès, nous ne prenions pas un seul poisson avec nos instruments de pèche; 
nous nous procurâmes donc quelques uns de leurs hameçons et de leurs li- 
gnes; mais, n'ayant pas leur adresse, nous ne réussîmes pas mieux. 

» Voici la manière dont ils apprêtent leurs aliments. Ils allument du feu 
en frottant le bout d'un morceau de bois sec sur le côté d'un autre, à peu 
près comme nos charpentiers aiguisent leurs ciseaux; ils font ensuite un trou 
d'un demi-pied de profondeur et de six à dix pieds de circonférence; ils en 
pavent le fond avec de gros cailloux unis, et ils font du feu avec du bois sec, 
des feuilles et des coques de cocos. Lorsque les pierres sont assez chaudes , 
ils enlèvent les charbons el poussent les cendres sur les côtés ; ils couvrent le 
foyer d'une couche de feuilles vertes de cocotiers , cl ils y placent l'animal 
qu'ils veulent cuire, après l'avoir enveloppé de feuilles de bananier; si c'est 
un petit cochon, ils l'apprêtent ainsi sans le dépecer, et ils le coupent en 
morceaux s'il est gros; lorsqu'il est dans le foyer, ils le recouvrent de char- 
bon , et ils mettent par dessus une autre couche de fruits à pain et d'ignames 
également enveloppés dans des feuilles de bananier; ils y répandent ensuite 
le reste des cendres , des pierres chaudes el beaucoup de feuilles de cocotier ; 
ils révèlent le tout de terre , afin d'y concentrer la chaleur. Ils ouvrent le tro u 
après un certain temps, proportionné au volume de ce qu'on y fait cuire; ils 
en tirent les aliments, qui sont tendres, pleins de suc, et, suivant moi, beau- 
Coup meilleurs que si on les avait apprêtés de toute autre manière. Le jus des 
fruits el l'eau salée forment toutes leurs sauces. Ils n'ont pas d'autres cou- 
teaux que tles coquilles, avec lesquelles ils découpent très adroitement, et 
''Outils se servent toujours. 

1Y. 12 







— 90 — 

» Notre canonnier , pendant la tenue du marché , avait coutume de dîner 
à terre : il n'est pas possible de décrire l'étonnement et la surprise qu'ils 
témoignèrent en voyant qu'il faisait cuire son cochon et sa volaille dans 
une marmite. J'ai observé plus haut qu'ils n'ont point de vase ou poterie qui 
aille au feu , et qu'ils n'ont aucune idée de l'eau chaude et de ses effets. Dès 
que le vieillard fut en possession du pot de fer que nous lui avions donné, lui 
et ses amis y (iront bouillir leurs aliments ; la reine et plusieurs des chefs qui 
avaient reçu de nous des marmites s'en servaient constamment , et les Taï- 
tiens allaient en foule voir cet ustensile, comme la populace va contempler 
un spectacle de monstres et de marionnettes dans nos foires d'Europe. Il nous 
parut qu'ils n'ont d'autre boisson que de l'eau , et qu'ils ignorent heureuse- 
ment l'art de faire fermenter le suc des végétaux pour en tirer une liqueur 
enivrante. Nous avons déjà dit qu'il y a dans l'île des cannes à sucre; mais, 
à ce qu'il nous sembla, ils n'en font, d'autre usage que de les mâcher , et môme 
cela ne leur arrive pas habituellement; ils en rompent seulement un morceau 
lorsqu'ils passent par hasard dans les lieux; où croît cette plante. 

» Nous n'avons pas eu beaucoup d'occasions de connaître en détail leur vie 
domestique et leurs amusements. Nous jugeâmes par leurs armes et les cica- 
trices que portaient plusieurs d'entre eux qu'ils sont quelquefois en guerre. 
Nous vîmes, par la grandeur de ces cicatrices, qu'elles étaient les suites des 
blessures considérables que leur avaient, faites des pierres , des massues et 
d'autres armes obtuses; nous reconnûmes aussi par là qu'ils avaient fait des 
progrès dans la chirurgie, et nous en eûmes bientôt des preuves certaines. 
Un de nos matelots, étant à terre, se mit une écharde dans le pied. Comme 
notre chirurgien était à bord , un de ses camarades s'efforça de la tirer avec 
un canif; mais, après avoir fait beaucoup souffrir le patient, il fut obligé 
d'abandonner l'entreprise. Notre vieux Taïtien , présent à cette scène, appela 
alors un de ses compatriotes qui était de l'autre côté de la rivière. Celui-ci 
examina le pied du matelot, et courut sur-le-champ au rivage. Il prit une co- 
quille qu'il rompit avec ses dents, et , au moyen de cet instrument, il ouvrit 
la plaie et en arracha l'écharde dans l'espace d'une minute. Sur ces entre- 
faites, le vieillard, qui était allé à quelques pas dans le bois, rapporta une 
espèce de gomme qu'il appliqua sur la blessure; il l'enveloppa d'un morceau 
d'élofle , et clans deux jours le matelot fut parfaitement guéri. Nous apprîmes 
ensuite que cette gomme distille de leur corossolicr. Notre chirurgien s'en 
procura , et l'employa avec beaucoup de succès comme un baume vulnéraire. 
i » J'ai déjà décrit les habitations de ces heureux insulaires. Outre leurs 
maisons, nous vîmes des hangars fermés , et sur les poteaux qui soutiennent 
ces édifices plusieurs figures grossièrement sculptées d'hommes, de (cm- 



- 91 = 
mes, de chiens et de cochons. Nous nous aperçûmes que les naturels du 
pays entraient de temps en temps dans ces édifices d'un pas lent et avec l'air 
de la douleur, et nous conjecturâmes que c'étaient les cimetières où ils dépo- 
saient leurs morts. Le milieu des hangars était hien pavé avec de grandes 
Pierres rondes; mais il nous parut qu'on n'y marchait pas souvent, car 
herbe y croissait partout. Je me suis appliqué avec une attention particu- 
lière a découvrir si les Taïliens avaient un culte religieux; mais je n'en ai 
pu reconnaître la moindre trace. 

>> Les pirogues de ces peuples sont de trois espèces différentes. Quelques 
unes sont faites d'un seul arbre, et portent de deux à six hommes • ils s'en 
servent surtout pour la poche, et nous en avons toujours vu un grand nom- 
bre occupées sur le récif. D'autres sont construites de planches jointes en- 
semble très adroitement : elles sont plus ou moins grandes, et portent de dix 
a quarante hommes ; ordinairement ils en attachent deux ensemble, et entre 
l'une et l'autre ils dressent deux mâts. Les pirogues simples n'ont qu'un mât 
au milieu du bâtiment et un balancier sur un des côtés; avec ces navires ils 
vont bien avant en mer, et probablement jusque dans d'autres îles d'où ils 
rapportent des bananes et des ignames, qui y sont plus abondantes qu'à Taïti 
» Ils ont une troisième espèce de pirogues , qui paraissent destinées princi- 
palement aux parties de plaisir et aux fêtes d'apparat : ce sont de grands bâ- 
timents sans voiles, dont la forme ressemble aux gondoles de Venise Ils 
élèvent au milieu une espèce de toit, et ils s'asseyent les uns dessus, les autres 
dessous. Aucun de ces derniers bâtiments n'approcha du vaisseau , excepté 
le premier et le second jour de notre arrivée ; mais nous en voyions trois ou 
quatre fois par semaine une procession de huit ou dix qui passaient à quel- 
que distance de nous , avec leurs enseignes déployées, et beaucoup de petites 
pirogues à leur suite, tandis qu'un grand nombre d'habitants les suivaient en 
courant le long du rivage. Ordinairement ils dirigeaient leur marche vers la 
pointe extérieure d'un récif situé à environ quatre milles à l'ouest de notre 
Mouillage. Après s'y être arrêtés l'espace d'une heure, ils s'en retournaient 
Ces processions cependant ne se font jamais que dans un beau temps et tous 
les Taïliens qui sont à bord sont parés avec plus de soin, quoique dans les 
autres pirogues ils ne portent qu'une pièce d'étoffe autour de leurs reins Les 
rameurs et ceux qui gouvernaient le bâtiment étaient habillés de blanc- les 
aitiens assis sur le toit et dessous étaient vêtus de blanc et de rouge; les 
«eux hommes montés sur la proue de chaque pirogue étaient habillés tout en 
rouge. Nous allions quelquefois dans nos canots pour les examiner. Quoique 
«ous n'en approchassions jamais de plus d'un mille, nous les voyions pourtant 
a vec nos lunettes aussi distinctement que si nous avions été au milieu d'eux 



— 92 — 

» Ils fendent un arbre dans la direction de ses libres , en planches aussi 
minces qu'il leur est possible, et c'est de ces morceaux de bois qu'ils construi- 
sent leurs pirogues. Ils abattent d'abord l'arbre avec une hache faite d'une 
espèce de pierre dure et verdàtre, à laquelle ils adaptent un manche fort 
adroitement. Ils coupent ensuite le tronc suivant la longueur dont ils veulent 
en tirer des planches. Voici comment ils s'y prennent pour celte opération : 
ils brûlent un des bouts , jusqu'à ce qu'il commence à éclater, jet ils le fendent 
avec des coins d'un bois dur. Quelques unes de ces planches ont deux pieds 
de largeur et quinze à vingt de long. Ils en aplanissent les côtés avec de pe- 
tites haches qui sont également de pierre. Six ou huit hommes travaillent quel- 
quefois sur la même planche. Comme leurs instruments sont bientôt émous- 
sés, chaque ouvrier a près de lui une écale de coco remplie d'eau, et une 
pierre polie sur laquelle il aiguise sa hache presque à toutes les minutes. Ces 
planches ont ordinairement l'épaisseur d'un pouce ; ils en construisent un ba- 
teau avec toute l'exactitude que pourrait y mettre un habile charpentier. Afin 
de joindre ces planches , ils font des trous avec un os attaché à un bâton qui 
leur sert de villebrcquin ; dans la suite ils se servirent pour cela de nos clous 
avec beaucoup d'avantage. Us pasêeîîî dar.s ces trous une corde tressée qui lie 
fortement les planches l'une à l'autre. Les coutures sont calfatées avec des 
joncs secs, et tout l'extérieur du bâtiment est enduit d'une résine que produi- 
sent quelques uns de leurs arbres, et qui remplace très bien l'usage du brai. 

» Le bois dont ils se servent pour leurs grandes pirogues est une espèce 
de corossolier très droit , et qui s'élève à une hauteur considérable. Nous en 
mesurâmes plusieurs qui avaient près de huit pieds de circonférence au tronc, 
et vingt à quarante de contour à la hauteur des branches, qui étaient par- 
tout à peu près de la même grosseur. Notre charpentier dit qu'à d'autres 
égards ce n'était pas un bon bois de construction, parce qu'il est très léger. 
Les petites pirogues ne sont que le tronc creusé d'un arbre à pain, qui est 
encore plus léger et plus spongieux. Le tronc a environ six pieds de circonfé- 
rence, et l'arbre en a vingt à la hauteur des branches. 

» Les principales armes des Taïliens sont les massues, les bâtons nouent 
par le bout, et les pierres, qu'ils lancent avec la main ou avec une fronde. Ils 
ont des arcs et des flèches. La flèche n'est pas pointue, mais seulement ter- 
minée par une pierre ronde, et ils ne s'en servent que pour tuer des oiseaux. 

» Le climat de Taïti parait excellent, et l'île est un des pays les plus sains 
et les plus agréables de la terre. Nous n'avons remarqué aucune maladie parmi 
les habitants. Les montagnes sont couvertes de bois, les vallées d'herbage, et 
l'air en général y est si pur, que , malgré la chaleur, notre viande s'y conser- 
vait deux jours, el le poisson un. 



- 93 - 

ul ou nous débarquâmes; chaque jour il eu arrivait des pirogues charge 
t l^nt S ' e V eS h Pr ° ViSi0nS ^ a, ° rS *» ^ -"ârchô en ^ 

r:r d ro^^: pm que ,orsqu,il n,y avait que ies ^ da - 

que tiÛ^Sndion " ^ SalUlalre * l0Ul '***»»' Cl - « * - 
? ir.ir ' ^ Cn qmllant rîlc nous B ' a ™«* P^ un seul ma. 

m es n ;Tu P o meS *"ï IiCUlCnanlS Ct n ' 0i ' Ct même ~ -^ 
onva escence, quoique nous fussions encore bien faibles. ,, 

el rln ., septembre devant Tinian, où il radoubason vaisseau 

c enouvela ses provisions. Il quitta Tinian le 16 octobre, passa au no d d 
Plnhppmes atterrit à Batavia le 30 novembre, le 4 févrie 1768 ^cm de 

îïïïïsss ct ,c 19 ; nai aux m,ne9 ' ■*■ - ^* *i5 

ueme-sept jours depuis son départ de la rade de Plymoulb. 



i . 



(' :;.'. 



■ I 



— 94 — 



BOUGAINVILLE. 



DÉTAILS SUR LES PATAGONS ET LES HABITANTS DE LA TERRE DU FEU. 



Dans le mois de février 1764 , la France avait commencé un établissement 
aux îles Malouines. L'Espagne le revendiqua comme une dépendance du 
continent de l'Amérique méridionale, et, son droit ayant été reconnu par le 
roi de France, Bougainville, alors capitaine de vaisseau , reçut ordre d'aller 
remettre cet établissement aux Espagnols, et de se rendre ensuite aux Indes 
orientales , en traversant le Grand-Océan entre les tropiques. On lui donna 
pour cette expédition le commandement de la frégate la Boudeuse , de vingt- 
six canons de douze, et il devait être joint aux Malouines par la flûte l'Étoile, 
destinée à lui apporter les vivres nécessaires pour une longue navigation, et 
à le suivre le reste de la campagne. Il partit de Nantes le 15 novembre 1766, 
et alla mouiller le 31 janvier 1767 dans la rivière de la Plata, où il joignit des 
frégates espagnoles avec lesquelles il se rendit aux îles Malouines, et s'ac- 
quitta de sa commission. Des Malouines, Bougainville retourna au Brésil, et 
joignit à Bio-Janeiro la flûte l'Étoile. Les deux navires remirent à la voile 
pour passer ensemble dans le Grand-Océan par le détroit de Magellan. 

Le 2 décembre il reconnut le cap des Vierges, et le 8 il laissa tomber 
l'ancre dans la baie Boucault. 

« Dès que nous y fûmes mouillés , dit-il , je lis mettre à la mer un de mes 
canots et un de l'Étoile. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix ofli" 
ciers armés ebacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de ^ 
baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les équipages de' 
dans. A peine avions-nous mis pied à terre , que nous vîmes venir à nous si* 
américains à cheval et au grand galop. Us descendirent de cheval à cinquante 
pas, et sur-le-champ accoururent au devant de nous en criant : Chaoua! En noi' s 
joignant, ils tendaient les mains et les appuyaient contre les nôtres. Ils no» 
serraient ensuite entre leurs bras , répétant à tue-tête : Chaoua! Chaoua! q° 
nous répétions comme eux. Ces bonnes sens partiront très joyeux de notr° 



— 95 — 
arrivée. Deux des leurs qui tremblaient en venant à nous ne furent pas long- 
temps sans se rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques , nous finies 
apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur dis- 
tribuâmes, et qu'ils mangèrent avec avidité. A chaque instant leur nombre 
augmentait; bientôt il s'en ramassa une trentaine, parmi lesquels il y avait 
quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous vinrent à nous avec 
confiance, et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils ne parais- 
saient point étonnés de nous voir ; et , en imitant avec la voix le bruit de nos 
fusils, ils nous faisaient entendre que ces armes leur étaient connues. Ils pa- 
raissaient attentifs à faire ce qui pouvait nous plaire. M. de Commerson et 
quelques uns de nos messieurs s'occupaient à ramasser des plantes : plusieurs 
Patagons se mirent aussi à en chercher, et ils apportaient les espèces qu'ils 
nous voyaient prendre. L'un d'eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans 
celle occupation , lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort appa- 
rent , et lui demander par signes do lui indiquer une plante qui le pût guérir. 
Us ont donc une idée cl un usage de cette médecine qui connaît les simples , 
et les applique à la guérison des hommes. C'était celle de Machaon , le mé- 
decin des dieux, et on trouverait plusieurs Machaons chez les sauvages du 
Canada. 

» Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre 
«es peaux de guanaques cl de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du 
tabac à fumer. Le rouge semblait les charmer ; aussitôt qu'ils apercevaient 
sur nous quelque chose de celte couleur, ils venaient passer la main dessus 
^ témoignaient en avoir grande envie. Au reste , à chaque chose qu'on leur 
Wnnait, à chaque caresse qu'on leur faisait, le chaoua recommençait: 
Celaient des cris à étourdir. On s'avisa de leur faire boire de l'eau-de-vie , en 
J>e leur en laissant prendre qu'une gorgée à chacun. Dès qu'ils l'avaient ava- 
'ee, ils se frappaient avec la main sur la gorge, et poussaient en soufflant 
j»n son tremblant et inarticulé, qu'ils terminaient par un roulement avec les 
«vres. Tous firent la même cérémonie , qui nous donna un spectacle assez 
bizarre. 

«Cependant le soleil s'approchait de son couchant, et il était temps de 
s <>ngcr à retourner à bord. Dès qu'ils virent que nous nous y disposions , ils 
e 1 parurent fâchés; ils nous faisaient signe d'attendre, et qu'il allait encore 
J'enir des leurs. Nous leur finies entendre que nous reviendrions le lende- 
main , et que nous leur apporterions ce qu'ils désiraient. 11 nous sembla qu'ils 
jasent mieux aimé que nous couchassions à terre. Lorsqu'ils virent que 
'°>is partions, ils nous accompagnèrent au bord delà mer; un Panlagon 
entait pendant cette marche. Quelques uns se mirent dans l'eau jusqu'aux 







m 





i 



— 9G — 
genoux pour nous suivre plus long-temps. Arrivés à nos canots , il fallut avoir 
l'œil à tout : ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d'eux 
s'était emparé d'une faucille : on s'en aperçut , et il la rendit sans résistance. 
Avant de nous éloigner , nous vîmes encore grossir leur troupe par d'autres 
qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne manquâmes pas , en no us 
séparant, d'entonner un cliaoua dont toute la côte retentit 

» Ces Américains sont d'une belle taille. Parmi ceux que nous avons vus -, 
aucun n'était au dessous de cinq pieds cinq à six pouces, ni au dessus de 
cinq pieds neuf à dix; les gens de l'Étoile en avaient vu dans le précédent 
voyage plusieurs de six pieds. Ce qui m'a paru ôLro gigantesque en eux, c'est 
leur énorme carrure, la grosseur de leur tète et l'épaisseur de leurs membres. 
Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont tendus, leur chair est 
ferme et soutenue : c'est l'homme qui, livré à la nature et à un aliment plein 
de sucs, a pris tout l'accroissement dont il est susceptible. Leur figure n'est 
ni dure, ni désagréable; plusieurs l'ont jolie; leur visage est rond et un peu 
plat; leurs yeux sont vifs; leurs dents, extrêmement blanches, n'auraient 
pour Paris que le défaut d'être larges ; ils portent de longs cheveux noirs atta- 
chés sur le sommet de la tête. J'en ai vu qui avaient sous le nez des mousta- 
ches plus longues que fournies. Leur couleur est bronzée comme l'est , sans 
exception , celle de tous les Américains , tant de ceux qui habitent la zone 
torride, que de ceux qui naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quel- 
ques uns avaient les joues peintes en rouge. 11 nous a paru que leur langue 
était douce, et rien n'annonce en eux un caractère féroce. Nous n'avons point 
vu leurs femmes; peut-être allaient-elles venir , car ils voulaient toujours que 
nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d'un grand 
feu auprès duquel paraissait être leur camp, à une lieue de l'endroit où nous 
étions, nous montrant qu'il en allait arriver quelqu'un. 

» L'habillement de ces Palagons est le même à peu près que celui des In- 
diens de la rivière de la Plata : c'est un simple bragué de cuir qui leur couvre 
les parties naturelles , et un grand manteau de peaux de guanaques ou de 
sourillos attaché autour du corps avec une ceinture, et qui descend jusqu'au* 
talons; ils laissent communément retomber en arrière la partie faite pou? 
couvrir les épaules , de sorte que, malgré Iarigucur du climat, ils sont pres- 
que toujours nus de la ceinture en haut. L'habitude les a sans doute rendus 
insensibles au froid , car, quoique nous fussions ici en été, le thcrmonièii' c 
de Réaumur n'y avait encore monté qu'un seul jour à 10 degrés au dessus de 
la congélation. Us ont des espèces de bottines de cuir de cheval, ouvertes 
par derrière, et deux ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre 
d'environ deux pouces de largeur. Quelques uns de nos messieurs ont aussi 



; : 



— 97 — 

remarqué que doux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont oh 
lait des colliers. 

» Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds atta- 
chés aux deux bouts d'un boyau cordonné , semblables à ceux dont on se sert 
dans toute cette partie de l'Amérique. Ils avaient aussi de petits couteaux de 
fer, dont la lame était longue d'un pouce et demi à deux pouces. Ces cou- 
teaux, de fabrique anglaise, leur avaient vraisemblablement été donnés par 
M. Byron. Leurs chevaux , petits et fort maigres , étaient scellés et bridés à 
la manière des habitants de la rivière de la Plata. Un Palagon avait à sa selle 
des clous dorés , des étriers de bois recouverts d'une lame de cuivre, une 
bride en cuir tressé; enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture princi- 
pale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de vigognes ; plusieurs 
en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux, et nous leur en avons 
vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi avec eux des chiens petits et 
vilains, lesquels, ainsi que leurs chevaux, boivent de l'eau de mer , l'eau 
douce étant fort rare sur cette côte et même sur le terrain. 

» Aucun d'eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres- ils ne 
témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois vieillards 
qui étaient dans cette bande. Je crois que cette nation mène la même vie que 
les Tarlares. Errants dans les plaines immenses de l'Amérique méridionale , 
sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, suivant le gibier ou les 
bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se vêtissant et se cabanant: avec des 
peaux, ils ont encore vraisemblablement avec les Tartares cette ressemblance, 
qu'ils vont piller les caravanes des voyageurs. Je terminerai cet article en di- 
sant que nous avons depuis trouvé dans la mer Pacifique une nation d'une 
taille plus élevée que ne l'est celle des Patagons. » 

Bougainville , en avançant dans le détroit, vit des habitants de la Terre du 
Feu; les premiers étaient sur la côte opposée au cap Froward.... « Nous tra- 
versâmes, dit-il, un grand enfoncement dont nous n'apercevions pas la fin. 
Son ouverture, d'environ deux lieues, est coupée dans son milieu par une île 
fort élevée. La grande quantité de baleines que nous vîmes dans celte partie 
°t les grosses houles , nous firent penser que ce pourrait bien être un détroit 
'equel doit conduire assez proche du cap de Ilorn. Étant presque passés de 

autre bord , nous vîmes plusieurs feux paraître et s'éteindre • ensuite ils res- 
teront allumés, et nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d'une baie 
0, ï j'étais déterminé de m'arrêler. Nous allâmes aussitôt à leurs feux, et je 
r °connus la même horde de sauvages que javais déjà vue à mon premier 
^°jage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce que ce 

u l le premier mot qu'ils prononcèrent en nous abordant , et que sans cesse ils 






— 98 — 
nous le répétaient, comme les Palagons répètent le mot cltaoua. La même 
cause nous a fait leur laisser celte fois le même nom. Le jour, prêt à finir, ne 
nous permit pas celte fois de rester long-temps avec eux. Ils étaient au nombre 
d'environ quarante, hommes, femmes et enfants, et ils avaienl dix ou 
douze canots dans une anse voisine. 

« Le 6 janvier 1768 , nous eûmes à bord la visite de quelques sauvages. 
Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant, et, après s'y 
être tenues quelque temps arrêtées , trois s'avancèrent dans le fond de la 
baie , tandis qu'une voguait vers la frégate. Après avoir hésité pendant une 
demi-heure, enfin elle aborda avee des cris redoublés de Pécherais /Il y avait 
dedans un homme , une femme et deux enfants. La femme demeura dans la 
pirogue pour la garder ; l'homme monta seul à bord , avec assez de confiance 
et l'air fort gai. Deux autres pirogues suivirent l'exemple de la première , et 
les hommes entrèrent dans la frégate avec les enfants. Bientôt ils y furent 
fort à leur aise. On les fit chanter, danser, entendre des instruments , et sur- 
tout manger; ce dont ils s'acquittèrent avec grand appétit : tout leur était 
bon, pain , viande salée, suif; ils dévoraient tout ce qu'on leur présentait. 
Nous eûmes même assez de peine à nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants 
et incommodes, et nous ne pûmes les déterminer à rentrer dans leurs pirogues 
qu'en y faisant porter à leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne té- 
moignèrent aucune surprise a la vue des navires , ni à celle des objets divers 
qu'on y offrit à leurs regards. C'est sans doute que pour être surpris de l'ou- 
vrage des arts il en faut avoir quelques idées élémentaires : ces hommes brutes 
traitaient les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine comme ils traitent les lois 
de la nature et ses phénomènes. Pendant plusieurs jours que cette bande passa 
dans le port Galant , nous la revîmes souvent à bord et à terre. 

» Ces sauvages sont petits , vilains , maigres, et d'une puanteur insuppor- 
table. Ils sont presque nus, n'ayant pour vêtement que de mauvaises peau* 
de phoques trop petites pour les envelopper , peaux qui servent également et 
de toits à leurs cabanes , et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques 
peaux de guanaque , mais en fort petite quantité. Les femmes sont hideuses , 
et les hommes semblent avoir pour elles peu d'égards. Ce sont elles qui vo- 
guent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir , au point d'al- 
ler à la nage, malgré le froid, vider l'eau qui peut y entrer dans les goémons 
qui servent de ports à ces pirogues, assez loin du rivage. A terre, elles ramas- 
sent les bois et les coquillages, sans que les hommes prennent aucune \^ ft 
au travail. Les femmes même qui ont des enfants à la mamelle ne sont pa s 
exemptes de ces corvées. Elles portent leurs enfants sur le dos, plies dans la 
peau qui leur sert de vêtement. 



— 99 — 
» Leurs pirogues sont d'écorce, mal liées avec des joues et de la mousse 
dans les coutures. II y a au milieu un petit foyer de sable où ils entretiennent 
toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs, faits, ainsi que les flèches, 
avec le bois d'une épine-vinette à feuilles de houx , qui est commune dans le 
détroit; la corde est de boyau, et les flèches sont armées de pierres taillées 
avec assez d'art. Mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des 
ennemis ; elles sont aussi faibles que les bras destinés à s'en servir. Nous leur 
avons vu de plus des os de poisson longs d'un pied , aiguisés par le bout et 
dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que c'est un 
instrument de pêche. Ils l'adaptent à une longue perche , et s'en servent en 
manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et 
enfants, dans les cabanes, au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nour- 
rissent principalement de coquillages; cependant ils ont des chiens et des 
lacs faits de barbes de baleines. J'ai observé qu'ils avaient les dents gâtées, et 
je crois qu'on doit en attribuer la cause à ce qu'ils mangent des coquillages 
brûlants, quoiqu'à moitié crus. 

« Au reste , ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles qu'on 
est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer qu'ils sont 
superstitieux et croient à des génies malfaisants; aussi chez eux les mêmes 
hommes qui en conjurent l'influence sont en même temps médecins et prê- 
tres. De tous les sauvages que j'ai vus dans ma vie, les Pécherais sont les plus 
dénués de tout; ils sont exactement dans ce qu'on peut appeler l'état de na- 
ture; et en vérité, si l'on devait plaindre le sort d'un homme libre et maître 
de lui-même, sans devoir et sans affaires , content de ce qu'il a , parce qu'il 
le connaît pas mieux , je plaindrais ces hommes, qui, avec la privation de at 
qui rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux cli- 
mat de l'univers. Les Pécherais forment aussi la société d'hommes la moins 
Nombreuse que j'aie rencontrée dans toutes les parties du monde ; cependant, 
Comme on en va voir la preuve, on trouve parmi eux des charlatans. 

"Le 9 , après midi, les Pécherais s'étaient mis en chemin pour venir à bord- 
'•s avaient même fait une grande toilette, c'est-à-dire qu'ils s'étaient peint 
°ut le corps de taches rouges et blanches ; mais, voyant nos canots partir du 
°rd et voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent ; une seule pirogue fut à 
m de l'Étoile. Elle y resta peu de temps, et vint rejoindre aussitôt les au- 
e s> avec lesquelles nos messieurs étaient en grande amitié. Les femmes ce- 
pendant étaient toutes retirées dans une même cabane , cl les sauvages parais- 
sent mécontents lorsqu'on y voulait entrer. Ils invitaient au contraire à 
_ ""' dans les autres , où ils offrirent à ces messieurs des moules, qu'ils su- 

le nt avant de les présenter. On leur fit de pelils présents, qui furent acceptés 








— 100 — 
de bon cœur. Ils chantèrent, dansèrent , et témoignèrent plus de galle que 
l'on n'aurait cru en trouver chez des hommes sauvages dont l'extérieur est or- 
dinairement sérieux. 

» Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d'environ 
douze ans, le seul de toute la bande dont la ligure fût intéressante à nos 
yeux , fut saisi tout à coup d'un crachement de sang, accompagné de violentes 
convulsions. Le malheureux avait été à bord de l'Étoile , où on lui avait don- 
né des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas le funeste effet qui 
devait suivre ce présent. Ces sauvages ont l'habitude de s'enfoncer dans la 
gorge et dans les narines de petits morceaux de talc : peut-être la superstition 
attache-t-elle chez eux quelque vertu à cette espèce de talisman; peut-être 
le regardent-ils comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils 
sont sujets. L'enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. H 
avait les lèvres , les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits , et ren- 
dait le sang presque continuellement. 

» Cet accident répandit la consternation et la méliance. Ils nous soupçon- 
nèrent sans doute de quelque maléfice , car la première action du jongleur , 
qui s'empara aussitôt de l'enfant, fut de le dépouiller précipitamment d'une 
casaque de toile qu'on lui avait donnée. 11 voulut la rendre aux Français, et, 
sur le refus qu'on fit de la reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu'un 
autre sauvage , qui sans doute aimait plus les vêtements qu'il ne craignait les 
enchantements, la ramassa aussitôt. 

» Le jongleur étendit d'abord l'enfant sur le dos , dans une des cabanes , et, 
s'élant mis à genoux entre ses jambes , il se courbait sur lui , et avec la tête et 
les deux mains il lui pressait le ventre de toute sa force , criant continuelle- 
ment, sans qu'on pût distinguer rien d'articulé dans ses cris. De temps en 
temps il se levait, et paraissait tenir le mal dans ses mains jointes. Il 1^ 
ouvrait tout d'un coup en l'air, en soufflant comme s'il eût voulu chasser 
quelque mauvais esprit. Pendant cette cérémonie, une vieille femme en 
pleurs hurlait dans l'oreille du malade à le rendre sourd. Ce malheureux 
cependant paraissait souffrir autant du remède que de son mal. Le jongle» 1 ' 
)ui donna quelque trêve pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuit > 
les cheveux poudrés et la tête ornée de deux ailes blanches, assez semblable 
au bonnet de Mercure , il recommença ses fonctions avec plus de conliance e 
aussi peu de succès. L'enfant alors paraissant plusrtial, notre aumônier I" 
administra furtivement le baptême. 

» Les officiers étaient revenus à bord , et m'avaient raconté ce qui se P aS ' 
sait à terre. Je m'y transportai aussitôt avec notre chirurgien major, qui ,l 
apporter un peu do lait et de la tisane émollienle. Lorsque nous arrivâmes; 



— 101 — 
malade était hors de la cabane. Le jongleur, auquel il s'en était joint un autre , 
paré des mêmes ornements, avait recommencé son opération sur le ventre, 
les cuisses et le dos de l'enfant. C'était pitié do les voir martyriser celte infor- 
tunée créature , qui souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà tout meur- 
tri, et les médecins continuaient encore ce barbare remède, avec force con- 
jurations. La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l'intérêt vif de 
toute la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience 
de l'enfant, nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les sauvages 
s'aperçurent sans doute que nous partagions leur peine; du moins leur nié- 
iiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent approcher du malade, et le 
major examina sa bouche ensanglantée, que son père et un autre Pécherais 
suçaient alternativement. On eut beaucoup de peine à leur persuader de faire 
usage du lait : il fallut en goûter plusieurs fois, et, malgré l'invincible oppo- 
sition des jongleurs , le père enfin se détermina à en faire boire à son fils-, il 
accepta même le don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs 
témoignaient de la jalousie contre le chirurgien, qu'ils parurent cependant à 
la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent même pour lui un 
sac de cuir, qu'ils portent toujours pendu à leur côté, et qui contenait leur 
bonnet de plumes, de la poudre blanche, du talc, elles autres instruments 
de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'ils le refermèrent aussilùt. 
Nous remarquâmes aussi que, tandis qu'un des jongleurs travaillait à conju- 
rer le mal du patient, l'autre ne semblait occupé qu'à prévenir par ses en- 
chantements l'effet du mauvais sort qu'ils nous soupçonnaient d'avoir jeté 
sur eux. 

» Nous retournâmes à bord à l'entrée de la nuit. L'enfant souffrait moins. 
Toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit appré- 
hender qu'il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes lieu de croire 
que nos conjectures n'avaient été que trop justes. Vers les deux heures après 
minuit, on entendit du bord des hurlements répétés , et dès le poinl du jour 
quoiqu'il fit un temps affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans 
doute un lieu souillé par la mort, et des étrangers funestes qu'ils croyaient 
n'être venus que pour les détruire. Mais jamais ils ne purent doubler la 
l'ointe occidentale de la baie. Dans un instant plus calme ils remirent à la 
v oile; bientôt un grain violent les jeta au large, et dispersa leurs faibles 
e mbarcations. 

» Lorsque nous fûmes dans la mer Pacifique, je convins avec le comman- 
dant de l'Étoile qu'aiin de découvrir un plus grand espace de mer, il s'éloi- 
gnerait de moi dans le sud tous les matins, à la dislance que le temps per- 
toettoait, sans nous perdre de vue ; que le soir nous rallierions, et qu'alors il 






- 102 - 

se tiendrait dans nos eaux environ à une demi-lieue. Parce moyen, si la Bou- 
deuse eût rencontré, la nuit, quelque danger subit, l'Étoile était dans le cas 
de manœuvrer pour nous donner les secours que les circonstances auraient 
comportés. Col ordre de marchea été suivi pendant tout le voyage. » 



Sk.jocp a Taïti, 



Après avoir navigué au milieu d'un groupe d'îles qu'il nomma l'archipel 
Dangereux, Bougainvillc se détermina à faire route un peu au sud, afin de 
sortir de ces mauvais parages. Le 2 avril , on aperçut une montagne haute et 
fort escarpée , qui parut isolée , et que Bougainville nomma le Boudoir ou le 
pic de la Boudeuse. Il courait dessus pour la reconnaître lorsqu'il eut la 
vue d'une autre terre , dans l'ouest-quart-nord-ouest, dont la côte non moins 
élevée offrit aux yeux une élendue indéterminée. « Nous avions, continuâ- 
t-il, le plus urgent besoin d'une relâche qui nous procurât du bois et des 
rafraîchissements, et on se flattait d'en trouver sur cette terre. Il fit presque 
calme tout le jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jus- 
qu'à deux heures du matin , que nous remîmes pendant trois heures le bord au 
large. Le soleil se leva enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut qu'à 
neuf heures du malin que nous revîmes la terre. On n'apercevait plus le pie 
de la Boudeuse que du haut des mâts. Les vents soufflaient du nord au nord- 
nord-est , et nous tînmes le plus près pour atterrir au vent de l'île. Nous aper- 
çûmes , au delà de sa pointe du nord, une autre terre éloignée plus septen- 
trionale encore, sans que nous pussions alors distinguer si elle tenait à la 
première île, ou si elle en formait une seconde. 

» Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le 
nord. Des feux que nous vîmes avec joie briller de toutes parts sur la GÔtfl 
nous apprirent qu'elle était habitée. Le 4, au lever de l'aurore, nous recon- 
nûmes que les deux terres qui la veille nous avaient paru séparées étaient 
unies ensemble par une lerre plus basse qui se courbait en arc, et formait 
une baie ouverte au nord-est. Nous courions à pleines voiles vers la lerre, 
présentant au vent de cette baie, lorsque nous aperçûmes une pirogue qui 
venait du large et voguait vers la côte, se servant de sa voile et de ses pa- 
gaies. Elle nous passa de l'avant, et se joignit à une infinité d'autres qui de 
toutes les parties de l'île accouraient au devant de nous. L'une d'elles précé- 
dait les autres; elle était conduite par douze hommes nus, qui nous présen- 



; - 10:1 — 

lèrent des branches de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que 
c'était là le rameau d'olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d'amitié 
dont nous pûmes nous aviser. Alors ils accostèrent le navire, et l'un d'eux, 
remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit, avec 
son rameau de paix, un petit cochon et un régime de bananes. Nous acceptât 
mes son présent, qu'il attacha à une corde qu'on lui jeta; nous lui donnâmes 
des bonnets et des mouchoirs , et ces premiers présents furent le gage de notre 
alliance avec ce peuple. 

v Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à balan- 
cier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de cocos, de 
bananes et d'autres fruits du pays. L'échange de ces fruits, délicieux pour 
nous, contre toutes sortes de bagatelles, se fit avec bonne foi, mais sans 
qu'aucun des insulaires voulut monter à bord. Il fallait entrer dans leurs pi- 
rogues ou montrer de loin les objets d'échange. Lorsqu'on était d'accord , on 
leur envoyait au bout d'une corde un panier ou un filet; ils y mettaient leurs 
effets, et nous les nôtres, donnant ou recevant indifféremment avant d'avoir 
donné ou reçu, avec une bonne foi qui nous lit bien augurer de leur caractère. 
D'ailleurs nous ne vîmes aucune espèce d'armes dans leurs pirogues, où il 
n'y avait point de femmes à cette première entrevue. Les pirogues restèrent 
le long des navires jusqu'à ce que les approches de la nuit nous firent revirer 
au large; toutes alors se retirèrent. 

» Nous lâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n'écartant jamais la 
terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu'à près de minuit, ainsi 
qu'il l'avait été la nuit précédente , garni de petits feux à peu de distance les 
Uns des autres : on eût dit que c'était une illumination faite à dessein , et 
nous raccompagnâmes de plusieurs fusées tirées des deux vaisseaux. 

» La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l'île, et 
«le faire sonder par les bateaux pour nous trouver un mouillage. L'aspect de 
celle côte élevée en amphithéâtre nous offrait le plus riant speclacle. Quoi- 
que les montagnes y soient d'une grande hauteur , le rocher n'y montre nulle 
Part son aride nudité ; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes-nous nos 
yoiiv lorsque nous découvrîmes un pic chargé d'arbres jusqu'à sa cime 
'solée, qui s'élevait au niveau des montagnes dans l'intérieur de la partie mé- 
r 'dionalc de l'île. Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre , 
,!l il diminuait de grosseur en montant; on l'eût pris de loin pour une pyra- 
"jule d'une hauteur immense, que la main d'un décorateur habile aurait pa- 
h ' ( i de guirlandes de feuillages. Les terrains élevés sont entrecoupés de prai- 
''"'s et de bosquets , et , dans toute l'étendue de la côte, il règne sur les bords 
u> 'a mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie , couverte 







— 104 — 
de plantations. C'est là qu'au milieu des bananiers, des eocoliers et d'antres 
arbres chargés de fruits, nous apercevions les maisons des insulaires. 

» Comme nous prolongions la côte , nos yeux furent frappés de la vue 
d'une belle cascade qui s'élançait du haut des montagnes, et précipitait à la 
mer ses eaux écumantes ; un village était bâti au pied , et la côte y paraissait 
sans brisants. Nous désirions tous de pouvoir mouiller à portée de ce beau 
lieu. Sans cesse on sondait des navires, et nos bateaux sondaient jusqu'à 
terre : on ne trouva dans cette partie qu'un fond de roches , et il fallut se 
résoudre à chercher ailleurs un mouillage. 

» Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil , et toute la 
journée on fit des échanges. Il s'ouvrit môme de nouvelles branches de com- 
merce; outre les fruits de l'espèce de ceux apportés la veille, et quelques 
autres provisions , telles que poules et pigeons , les insulaires apportèrent 
avec eux toutes sortes d'instruments pour la pêche, des hermineltes de pierre, 
des étoffes singulières, des coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer 
et des pendants d'oreille. Les trocs se firent , comme la veille , avec loyauté. 
Celte fois aussi il vint dans les pirogues quelques femmes jolies et presque 
nues. A bord de l'Étoile il monta un insulaire, qui passa la nuit sans témoigner 
aucune inquiétude. 

» A mesure que nous avions approché la terre , les insulaires avaient envi- 
ronné les navires. L'affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, 
que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule 
et du bruit. Tous venaient en criant : Tayo, qui veut dire ami, et en nous don- 
nant mille témoignages d'amitié; tous demandaient des clous et des pendants 
d'oreilles. Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas, 
pour l'agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes, et qui » 
pour la beauté du corps , pourraient le disputer à toutes avec avantage. La 
plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les ac- 
compagnaient leur avaient ôté la pagne dont ordinairement elles s'envelop* 
pent. Elles nous firent d'abord de leurs pirogues des agaceries, où, malg re 
leur naïveté, on découvrait quelque embarras, soit que la nature ait partout 
embelli le sexe d'une timidité ingénue, soit que, môme dans le pays où règne 
encore la franchise de l'âge d'or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce 
qu'elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncè- 
rent bientôt clairement: ils nous pressaient de choisir une femme, de la sui- 
vre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il 
fallait faire connaissance avec elle. Je le demande, comment retenir au travail» 
au milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, c ' 
qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes. Malgré toutes les précau- 



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i! 1 ; : 



— 105 — 

tions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui vint sur le 
gaillard d'arrière se placer à une des écoutilles qui sont au dessus du cabes- 
tan; cette écoutille était ouverte pour donner de l'air à ceux qui viraient. La 
jeune fille laissa tomber négligemment une pagne qui la couvrait, et parut 
aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien; elle en avait 
la forme céleste. Matelots et soldats s'empressaient pour parvenir à l'écoutille, 
et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité. 

» Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés ; le 
moins difficile n'avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un seul 
Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le moyen de 
s'échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. A peine eut-il mis pied à 
terre avec la belle qu'il avait choisie, qu'il se vit entouré par une foule d'In- 
diens qui le déshabillèrent dans un instant, et le mirent nu de la tète aux 
pieds. Il se crut perdu mille fois , ne sachant où aboutiraient les exclamations 
de ce peuple, qui examinait en tumulte toutes les parties de son corps. Après 
l'avoir bien considéré, ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches 
tout ce qu'ils en avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant de 
contenter les désirs qui l'avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il 
fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me dit 
que j'aurais beau le réprimander, je ne lui ferais jamais autant de peur qu'il 
venait d'en avoir à terre. 

» On a vu les obstacles qu'il avait fallu vaincre pour parvenir à mouiller 
nos ancres. Lorsque nous fûmes amarrés , je descendis à terre avec plusieurs 
officiers , afin de reconnaître un lieu propre à faire de l'eau. Nous fûmes re- 
çus par une foule d'hommes et de femmes qui ne se lassaient point de nous 
considérer : les plus hardis venaient nous toucher ; ils écartaient môme nos 
vêtements , comme pour vérifier si nous étions absolument faits comme eux. 
Aucun ne portait d'armes , pas même de bâtons. Ils ne savaient comment ex- 
primer leur joie pour nous recevoir. Le chef de ce canton nous conduisit 
dans sa maison, et nous y introduisit. 11 y avait dedans cinq ou six femmes et 
un vieillard vénérable. Les femmes nous saluèrent en portant la main sur la 
Poitrine, et criant plusieurs fois: Tayo! Le vieillard était père de noire hôLe. Il 
n'avait du grand âge que ce caractère respectable qu'impriment les ans sur 
une belle figure. Sa tête, ornée de cheveux blancs et d'une longue barbe, 
tout son corps nerveux et rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe 
de décrépitude. Cet homme vénérable parut s'apercevoir à peine de notre ar- 
rivée; il se retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni 
frayeur, ni élonnement, ni curiosité. Fort éloigné de prendre part à l'espèce 
d'extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et soucieux 
IV. V\ 









— 106 — 
semblait annoncer qu'il craignait que ces jours heureux écoulés pour lui dans 
le sein du repos ne fussent troublés par l'arrivée d'une nouvelle race. 

» On nous laissa la liberté de considérer l'intérieur de la maison. Elle n'a- 
vait aucun meuble, aucun ornement, rien qui la distinguât des cases ordinaires 
que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de long sur vingt 
pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d'osier, long de trois ou 
quatre pieds, et garni de plumes noires , lequel était suspendu au toit, et 
deux figures de bois que nous prîmes pour des idoles. L'une, c'était le dieu , 
était debout contre un des piliers. La déesse était vis-à-vis, inclinée le long 
du mur, qu'elle surpassait en hauteur, et attachée aux roseaux qui le for- 
ment. Ces figures, mal faites et sans proportions , avaient environ trois pieds 
de haut. Elles tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l'intérieur et 
sculpté à jour. Ce cylindre était fait en forme de tour, et pouvait avoir six 
à sept pieds de hauteur sur un pied de diamètre. Le tout était d'un bois 
noir extrêmement dur. 

» Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l'herbe au dehors de 
sa maison, où il lit apporter des fruits, du poisson grillé et de l'eau. Pen- 
dant le repas, il envoya chercher quelques pièces d'étoffes et deux grands 
colliers faits d'osier et recouverts de plumes noires et de dents de requins. 
Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises immenses qu'on por- 
tait du temps de François I er . Il en passa un au cou du chevalier d'Oraison , 
l'autre au mien , et distribua les étoffes. Nous étions prêts à retourner à bord, 
lorsque le chevalier de Suzannet s'aperçut qu'il lui manquait un pistolet, 
qu'on avait adroitement volé dans sa poche. Nous le fîmes entendre au chef, 
qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous les gens qui nous environnaient; il 
en maltraita même quelques uns. Nous arrêtâmes ses recherches, en tâchant 
seulement de lui faire comprendre que l'auteur du vol pourrait être la victime 
de sa friponnerie, et que son larcin lui donnerait la mort. 

» Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu'à nos bateaux. Prêts 
à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d'une belle figure, qui» 
couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait de siège- 
Nous l'acceptâmes. Cet homme alors se pencha vers nous , et d'un air tendre, 
aux accords d'une flûte dans laquelle un autre Indien souillait avec le nez , M 
nous chanta lentement une chanson, sans doute anacréontique : scène char- 
mante et digne du pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec con- 
liance souper et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, vio- 
lon, et nous leur donnâmes un feu d'artifice composé de fusées et de serpe' 1 ' 
teaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d'effroi. 

» Le 7, au malin, le chef, dont le nom est Éreti , vint à bord. Il no«s 



— 107 — 
apporta un cochon, des poules , et le pistolet qui avait été pris la veille chez 
lui. Cet acte de justice nous en donna une bonne idée. Cependant nous finies 
dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à terre nos malades 
et nos pièces à l'eau, et les y laisser en établissant une garde pour leur sû- 
reté. Je descendis l'après-midi avec armes et bagages , et nous commençâmes 
à dresser le camp sur les bords d'une petite rivière où nous devions faire 
notre eau. Éreti vit la troupe sous les armes et les préparatifs du campement 
sans paraître d'abord surpris ni mécontent. Toutefois , quelques heures après, 
il vint à moi , accompagné de son père et des principaux du canton , qui lui 
avaient fait des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre 
séjour à terre leur déplaisait; que nous étions les maîtres d'y venir le jour 
tant que nous voudrions , mais qu'il fallait coucher la nuit à bord de nos 
vaisseaux. J'insistai sur l'établissement du camp, lui faisant comprendre 
qu'il nous était nécessaire pour faire de l'eau , du bois, et rendre plus faciles 
les échanges entre les deux nations. Ils tinrent alors un second conseil, à 
l'issue duquel Éreti vint me demander si nous resterions ici toujours, ou si 
nous comptions repartir, et dans quel temps. Je lui répondis que nous met- 
trions à la voile dans dix-huit jours, en signe duquel nombre je lui donnai 
dix-huit petites pierres. Sur cela, nouvelle conférence, à laquelle on me fit 
appeler. Un homme grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil , 
voulait réduire à neuf les jours de notre campement. J'insistai pour le nombre 
que j'avais demandé , et enfin ils y consentirent. 

» De ce moment la joie se rétablit ; Éreti môme nous offrit un hangar im- 
mense tout près de la rivière , sous lequel étaient quelques pirogues, qu'il en 
lit enlever sur-le-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les tentes pour nos 
scorbutiques , au nombre de trente-quatre, douze de la Boudeuse, et vingt- 
deux de l'Étoile, et quelques autres nécessaires au service. La garde fut 
composée de trente soldats , et je fis aussi descendre des fusils pour armer les 
travailleurs et les malades. Je restai à terre la première nuit , qu'Éreti voulut 
aussi passer dans nos tentes. Il fit apporter son souper, qu'il joignit au nôtre, 
chassa la foule qui entourait le camp , et ne retint avec lui que cinq ou six de 
ses amis. Après souper, il demanda des fusées , et elles lui firent au moins 
autant de peur que de plaisir. Sur la lin de la nuit, il envoya chercher une 
de ses femmes, qu'il fit coucher dans la tente de M. de Nassau. Elle était 
vieille et laide. 

» La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Ce hangar était 
bien fait et parfaitement couvert d'une espèce de natte. Nous n'y laissâmes 
qu'une issue, à laquelle nous mîmes une barrière et un corps de garde. 
Éreti , ses femmes et ses amis, avaient seuls la permission d'entrer-, la Coule 












cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 lf 



— 108 — 

se tenait en dehors du hangar : un de nos gens , une baguette à la main , 
suffisait pour la faire écarter. C'était là que les insulaires apportaient de 
toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du poisson et des pièces 
de toile qu'ils échangeaient contre des clous , des outils, des perles fausses, 
des boutons et mille bagatelles qui étaient des trésors pour eux. Au reste, 
ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire. Ils virent que 
nous cueillions des plantes anti-scorbutiques, et qu'on s'occupait aussi à 
chercher des coquilles : les femmes et les enfants ne tardèrent pas à nous ap- 
porter à l'envi des paquets des mêmes plantes qu'ils nous avaient vus ramas- 
ser, et des paniers remplis de coquilles de toutes espèces. On payait leurs 
peines à peu de frais. 

» Ce même jour, je demandai au chef de m'indiquer du bois que je pusse 
couper : le pays bas où nous étions n'est couvert que d'arbres fruitiers et 
d'une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance ; le bois dur 
vient sur les montagnes. Éreti me marqua les arbres que je pouvais couper, 
et m'indiqua même de quel côté il fallait les faire tomber en les abattant. Au 
reste les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos travaux ; nos ouvriers 
abattaient les arbres et les mettaient en bûches, que les gens du pays trans- 
portaient aux bateaux ; ils aidaient de même à faire l'eau , emplissaient les 
pièces et les conduisaient aux chaloupes. On leur donnait pour salaire des 
clous, dont le nombre se proportionnait au travail qu'ils avaient fait. La seule 
gêne qu'on eût, c'est qu'il fallait sans cesse avoir l'oeil à tout ce qu'on ap- 
portait à terre, à ses poches même : car il n'y a Doint en Europe de plus adroits 
filous que les gens de ce pays. 

» Cependant il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne 
ferme dans leurs maisons-, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure ni 
gardiens. Sans doute la curiosité pour des objets nouveaux excitait en eux de 
violents désirs, et d'ailleurs il y a partout de la canaille. On avait volé les deux 
premières nuits , malgré les sentinelles et les patrouilles, auxquelles on avait 
même jeté quelques pierres. Les voleurs se cachaient dans un marais couvert 
d'herbes et de roseaux qui s'étendait derrière notre camp. On le nettoya 
en partie, et j'ordonnai à l'officier de garde de faire tirer sur les voleurs q 11 ' 
viendraient dorénavant. Éreti lui-même me dit de !e faire; mais il eût grand 
soin de me montrer plusieurs fois où était sa maison , en recommandant 
bien de tirer du côté opposé. J'envoyais aussi tous les soirs trois de nos b ;i * 
teaux armés de pierriers et d'espingoles se mouiller devant le camp. 

» Au vol près, tout se passait de la manière la plus amiable. Chaqi" 3 
jour nos gens se promenaient dans le pays , sans armes, seuls ou par petite 9 
bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à mange?' 



— 109 — 

Mais ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres 
de maisons; ils leur offraient déjeunes filles ; la case se remplissait à l'instant 
d'une foule curieuse d'hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour 
de l'hôte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de 
feuillages et de fleurs , et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un 
hymne de jouissance. Yénus est ici la déesse de l'hospitalité; son culte n'y 
admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la nation. 
Ils étaient surpris de l'embarras qu'on témoignait. Nos mœurs ont proscrit 
celte publicité ; toutefois je ne garantirais pas qu'aucun n'ait vaincu sa répu- 
gnance et ne se soit conformé aux usages du pays. 

» Les premiers jours de notre arrivée, j'eus la visite du chef d'un canton 
voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules et 
d'étoffes. Ce seigneur, nommé Toulaa, est d'une belle figure et d'une taille 
extraordinaire. Il était accompagné de quelques uns de ses parents, presque 
tous hommes de six pieds. Je leur fis présent de clous, d'outils, de perles 
fausses et d'étoffes de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui : nous fûmes 
bien accueillis , et l'honnête Toutaa m'offrit une de ses femmes, fort jeune et 
assez jolie. L'assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà en- 
tonné les chants de l'hyménée. Telle est la manière de recevoir les visites de 
cérémonie.» 

» Jai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans l'in- 
térieur. Je me croyais transporté dans le jardin d'Éden; nous parcourions 
une pleine de gazon couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites 
rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvé- 
nients qu'entraîne l'humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la 
nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d'hommes 
et de femmes assises à l'ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié, 
ceux que nous rencontrions clans les chemins se rangeaient de côté pour nous 
laisser passer; partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos, une joie 
douce, et toutes les apparences du bonheur. 

Cependant Bougainville songeait à continuer sa route , et le départ fut 
fixé au 16. 

« Dès l'aube du jour, lorsque les insulaires s'aperçurent que nous mettions 
à la voile , Éreti avait sauté seul dans la première pirogue qu'il avait trouvée 
sur le rivage, et s'était rendu à bord. En y arrivant il nous embrassa tous; il 
nous tenait quelques instants entre ses bras , versant des larmes et paraissant 
1res affecté de notre départ. Peu de temps après , sa grande pirogue vint à 
hord, chargée de rafraîchissements de toute espèce; ses femmes étaient de- 
dans , et avec elles ce même insulaire uui. le premier jour de notre atterrage, 







— 110 — 

était venu s'établir à bord de l'Étoile. Éreti fut ie prendre par la main , et il 
me le présenta , en me faisant entendre que cet homme , dont le nom est Ao- 
tourou , voulait nous suivre , et me priant d'y consentir. Il le présenta en- 
suite à tous les officiers, chacun en particulier, disant que c'était son ami 
qu'il confiait à ses amis , et il nous le recommanda avec les plus grandes mar- 
ques d'intérêt. On fit encore à Éreti des présents de toute espèce; après quoi, 
il prit congé de nous, et fut rejoindre ses femmes , lesquelles ne cessèrent de 
pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du bord. Il y avait aussi de- 
dans une jeune et jolie fille, que l'insulaire qui devait partir avec nous fut em- 
brasser; il lui donna trois perles qu'il avait à ses oreilles , la baisa encore une 
fois , et malgré les larmes de cette jeune fille, son épouse ou son amante, il 
s'arracha de ses bras et remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce 
bon peuple , et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre 
départ, que je ne l'avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée. » 

Détails sur Taïti. Moeurs et usages des TaÏtiens. 



« L'ile , à laquelle on avait d'abord donné le nom de Nouvelle-Cythère, 
reçoit de ses habitants celui de Taïti. La perte de nos ancres, et tous les acci- 
dents que j'ai détaillés ci-dessus , nous ont fait abandonner celle relâche 
beaucoup plus lot que nous ne nous y étions attendus , et nous ont mis dans 
l'impossibilité d'en visiter les côtes. La partie du sud nous est absolument 
inconnue ; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du sud-est jusqu'à 
celle du nord-ouest me paraît avoir quinze à vingt lieues d'étendue. 

» La hauteur des montagnes qui occupent tout l'intérieur de Taïti est 
surprenante, eu égard à l'étendue de l'ile: loin d'en rendre l'aspect triste 
et sauvage , elles servent à l'embellir, en variant à chaque pas les points de 
vue, et présentant de riches paysages couverts de toutes les productions 
de la nature, avec ce désordre dont l'art ne sut jamais imiter l'agrément. De 
là sortent une infinité de petites rivières qui fertilisent le pays , et ne servent 
pas moins à la commodité des habitants qu'à l'ornement des campagnes. Tout 
le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu'aux montagnes, est consacré aux 
arbres fruitiers , sous lesquels, comme je l'ai déjà dit, sont bâties les maisons 
des Taïticns , dispersées sans aucun ordre , et sans former jamais de village ; 
on croit être clans les Champs-Elysées. Des sentiers publics pratiqués avec 
intelligence et soigneusement entretenus rendent partout les communica- 
tions faciles. 

v Le peuple de Taïti est composé de deux races d'hommes très différentes» 



— 111 — 

qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs, et qui paraissent se 
mêler ensemble sans distinction. La première, et c'est la plus nombreuse, 
produit des hommes de la plus grande taille; il est ordinaire d'en voir de six 
pieds et plus. Je n'ai jamais rencontré d'hommes mieux faits ni mieux propor- 
tionnés; pour peindre Hercule et Mars on ne trouverait nulle part d'aussi 
beaux modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens, et s'ils 
étaient vêtus, s'ils vivaient moins à l'air et au grand soleil, ils seraient aussi 
blancs que nous. En général , leurs cheveux sont noirs. La seconde race est 
d'une taille médiocre, a des cheveux crépus et durs comme du crin; sa cou- 
leur et ses traits diffèrent peu de ceux des mulâtres. Le Taïlien qui s'est 
embarqué avec nous est de cette seconde race , quoique son père soit chef 
d'un canton ; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de !a 
beauté. 

» Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la barbe; 
mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils laissent aussi 
toute leur longueur aux ongles , excepté à celui du doigt du milieu de la main 
droite. Quelques uns se coupent les cheveux très courts; d'autres les laissent 
croître, et les portent attachés sur le sommet de la tête. Tous ont l'habitude 
de les oindre, ainsi que la barbe, avec de l'huile de coco. Je n'ai rencontré 
qu'un seul homme estropié, et qui paraissait l'avoir été par une chute. Notre 
chirurgien major m'a assuré qu'il avait vu sur plusieurs les traces de la 
petite vérole, et j'avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne 
leur communiquassions pas l'autre, ne pouvant supposer qu'ils en fussent 
attaqués. 

» On voit souvent les Taïtiens nus , sans autre vêtement qu'une ceinture qui 
leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux s'enveloppent 
ordinairement dans une grande pièce d'étoffe, qu'ils laissent tomber jusqu'aux 
genoux. C'est aussi là le seul habillement des femmes, et elles savent l'arran- 
ger avec assez d'art pour rendre ce simple ajustement susceptible de coquet- 
terie. Comme les Taïtiennes ne vont jamais au soleil sans être couvertes, et 
lu'un petit chapeau de cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses 
r ayons, elles sont beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits 
a sscz délicats; mais ce qui les distingue c'est la beauté de leur corps , dont les 
contours n'ont point été défigurés par quinze ans de torture. 

» Au reste, tandis qu'en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, 
colles de Taïli se peignent d'un bleu foncé les reins et les fesses: c'est une pa 
^'l'e et en même temps une marque de distinction. Les hommes sont soumis. 
u te même mode. Je ne sais comment ils s'impriment ces traits ineiïaçablcs; je 
l'onse (pic c'est en piquant la peau et y versant le suc, de certaines herbes, ainsi 







— 112 — 

que je l'ai vu pratiquer aux indigènes du Canada. II est à remarquer que de 
tout temps on a trouvé cette peinture à la mode chez les peuples voisins en- 
core de l'état de nature. Quand César fit sa première descente en Angleterre, 
il y trouva établi cet usage de se peindre. Le savant et ingénieux auteur des 
Recherches philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage 
général le besoin où on est dans les pays incultes de se garantir ainsi de la pi- 
qûre des insectes caustiques qui s'y multiplient au delà de l'imagination. Celle 
cause n'existe point à Taïti , puisque , comme nous l'avons dit plus haut, on 
y est exempt de ces insectes insupportables. L'usage de se peindre y est donc 
une mode comme à Paris de se farder. Un autre usage de Taïti, commun aux 
hommes et aux femmes, c'est de se percer les oreilles, et d'y porter des per- 
les ou des fleurs de toute espèce. La plus grande propreté embellit encore ce 
peuple aimable. Ils se baignent sans cesse, et jamais ils ne mangent ni ne boi- 
vent sans se laver avant et après. 

» Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant; il ne 
semble pas qu'il y ait clans l'île aucune guerre civile, aucune haine particu- 
lière , quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur sei- 
gneur indépendant. Il est probable que les Taïliens pratiquent entre eux une 
bonne foi dont ils ne doutent point. Qu'ils soient chez eux ou non , jour ou 
nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre 
qu'il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour 
les choses absolument nécessaires à la vie , il n'y a point de propriété , et 
que tout est à tous. Avec nous ils étaient filous habiles, mais d'une timidité 
qui les faisait fuir à la moindre menace. Au reste , on a vu que les chefs n'ap- 
prouvaient point ces vols , qu'ils nous pressaient au contraire de tuer ceux 
qui les commettaient. Éreti cependant n'usait point de cette sévérité qu'il nous 
recommandait. Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même 
à toutes jambes, quand l'homme fuyait, et s'il était rejoint , ce qui arrivait 
ordinairement (car Éreti était infatigable à la course), quelques coups de 
bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du coupable. Je ne 
croyais pas môme qu'ils connussent de punition plus forte, attendu que, quand 
ils voyaient mettre quelqu'un de nos gens aux fers, ils témoignaient une 
peine sensible; mais j'ai su depuis, à n'en pas douter, qu'ils ont l'usage de 
pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu'on le pratique dans nos armées. 

» Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles voisines- 
Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les descentes et 
môme pour des combats de mer. Ils ont pour armes l'arc, la fronde , et une 
espèce de pique d'un bois fort dur. La guerre se fait chez eux d'une manier 6 
crnelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou , ils tuent les hommes et 1° 



— 113 — 
enfanls mâles pris dans les combats; ils leur lèvent la peau du menton avec 
la barbe , qu'ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seule- 
ment les femmes et les filles , que les vainqueurs ne dédaignent pas d'admet- 
tre dans leur lit. Aotourou lui-même est le fds d'un chef taïtien et d'une cap- 
tive de l'île de Oopoa, île voisine et souvent ennemie de Taïti. J'attribue à ce 
mélange la différence que nous avons remarquée dans l'espèce des hommes. 
J'ignore au reste comment ils pansent leurs blessures. Nos chirurgiens en ont 
admiré les cicatrices. 

» J'exposerai plus tard ce que j'aurai pu entrevoir sur la forme de leur gou- 
vernement , sur l'étendue du pouvoir qu'ont leurs petits souverains , sur l'es- 
pèce de distinction qui existe entre les principaux et le peuple, sur le lien 
enfin qui réunit ensemble, et sous la même autorité, cette multitude d'hom- 
mes robustes qui ont si peu de besoins. Je remarquerai seulement ici que, 
dans les circonstances délicates , le seigneur du canton ne décide jamais 
rien sans l'avis d'un conseil. On a vu qu'il avait fallu une délibération des 
principaux de la nation , lorsqu'il s'était agi de l'établissement de notre camp 
à terre. J'ajouterai que le chef paraît être obéi sans réplique par tout le 
monde, et que les notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels 
ils ont de l'autorité. II est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur 
religion. Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises 
pour des idoles ; mais quel culte leur rendent-ils ? La seule cérémonie reli- 
gieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en conservent long- 
temps les cadavres étendus sur une espèce d'échafaud que couvre un hangar. 
L'infection qu'ils répandent n'empêche pas les femmes d'aller pleurer auprès 
du corps une partie du jour, et d'oindre d'huile de coco les froides reliques de 
leur affection. Celles dont nous étions connus nous ont laissé quelquefois ap- 
procher de ce lieu consacre aux mânes; Emoc, il dort, nous disaient-elles. 
Lorsqu'il ne reste plus que les squelettes , on les transporte dans la maison , 
et j'ignore combien de temps on les y conserve. Je sais seulement , parce que 
je l'ai vu, qu'alors un homme considéré dans la nation vient y exercer son 
ministère sacré , et que, dans ces lugubres cérémonies, il porte des ornements 
assez recherchés. 

» Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou, et 
nous avons cru comprendre qu'en général ses compatriotes sont fort super- 
stitieux ; que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité ; qu'indépen* 
damment d'un être supérieur nommé Eri-t-Era, le roi du soleil ou de la 
•umière, être qu'ils ne représentent par aucune image matérielle, ifs admet- 
tent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes; que 
o nom de ces divinités ou génies est Eatoua ; qu'ils attachent à chaque action 
IV. , 15 







— 111 — 

importante de la vie un bon et un mauvais génie, lesquels y président, et 
décident du succès ou du malheur. Ce que nous avons compris avec certitu- 
de, c'est que, quand la lune présente un certain aspect, qu'ils nomment 
mutama tamaï, lune en état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de 
caractère distinctif qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victi- 
mes humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus , 
c'est l'habitude qu'ils ont de saluer ceux qui éternuent en leur disant : Eva- 
>oua-l-Ealoua, Que le bon Eatoua te réveille , ou bien que le mauvais Ealoua 
ne t'endorme pas. Voilà des traces d'une origine commune avec les nations 
de l'ancien continent. Au reste, c'est surtout en traitant de la religion des 
peuples que le scepticisme est raisonnable , puisqu'il n'y a point de matière 
dans laquelle il soit plus facile de prendre la lueur pour l'évidence. 

n La polygamie paraît générale chez eux , du moins parmi les principaux. 
Comme leur seule passion est l'amour, le grand nombre des femmes est le 
seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de 
la mère. Ce n'est pas l'usage à Taïti que les hommes , uniquement occupés de 
la pêche et de la guerre , laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles 
du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est le partage des femmes, 
et le soin de plaire leur plus sérieuse occupation. Je ne saurais assurer si le 
mariage est un engagement civil ou consacré par la religion, s'il est indisso- 
luble ou sujet au divorce. Quoi qu'il en soit , les femmes doivent à leurs maris 
une soumission entière ; elles laveraient dans leur sang une infidélité commise 
sans l'aveu de l'époux. Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile à 
obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger, que le mari est ordinai- 
rement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille n'éprouve à cet 
égard aucune gêne ; tout l'invite à suivre le penchant de son cœur ou la loi de 
ses sens , et les applaudissements publics honorent sa défaite. Il ne sembla 
pas que le grand nombre d'amants passagers qu'elle peut avoir eus l'empêche 
de trouver ensuite un mari. Pourquoi donc résisterait-elle à l'influence du 
climat, à la séduction de l'exemple? L'air qu'on respire, les chants , la danse, 
presque toujours accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque 
instant les douceurs de l'amour ; tout crie de s'y livrer. Ils dansent au son 
d'une espèce de tambour, et lorsqu'ils chantent, ils accompagnent la voix 
avec une flûte très douce, à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme 
nous l'avons déjà dit , ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une espèce de lutte, 
qui est en même temps exercice et jeu. 

» Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux Taïtiens 
un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du repos et de la joie- 
lis on contractent aussi dans le caractère une légèreté dont nous étions tous 



— 115 — 
les jours étonnés. Tout les ïrappe, rien ne les occupe. Au milieu des objets 
nouveaux que nous leur présentions, nous n'avons jamais réussi à fixer deux 
m mutes de suite l'attention d'aucun d'eux. Il semble que la moindre réflexion 
e ur so.t un travail insupportable , et qu'ils fuient encore plus les fatigues de 
l esprit que celles du corps. 

» Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur 
adresse et leur industrie dans le peu d'ouvrages nécessaires dont ne sauraient 
les dispenser l'abondance du pays et la beauté du climat démentiraient 
ce témoignage. On est étonné de l'art avec lequel sont faits les instruments 
pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi délicatement travaillée 
que s'ils avaient le secours de nos outils; leurs filets sont absolument 
semblables aux nôtres, et tissus avec du fil de pite. Nous avons admiré la 
charpente de leurs vastes maisons , et la disposition des feuilles de latanier 
qui en font la couverture. 

» Ils ont deux espèces de pirogues : les unes , petites et peu travaillées, sont 
faites d'un seul tronc d'arbre creusé ; les autres, beaucoup plus grandes , sont 
travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux premières, le fond 
de la pirogue , depuis l'avant jusqu'aux deux tiers environ de sa longueur ; un 
second forme la partie de l'arrière, qui est courbe et fort relevée, de sorte 
que 1 extrémité de la poupe se trouve à cinq ou six pieds au dessus de l'eau j 
ces deux pièces sont assemblées bout à bout en arc de cercle, et comme, 
Pour assurer cet écart , ils n'ont pas le secours des clous, ils percent en plu- 
sieurs endroits l'extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil 
ae coco, dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés 
par deux bordages d'environ un pied de largeur , cousus sur le fond, et l'un 
«nrec 1 autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent les 
outures de fil de coco , sans mettre aucun enduit sur le calfatage. Une plan- 
te qui couvre lavant de la pirogue, et qui a cinq ou six pieds de saillie, 
empêche de se plonger entièrement dans l'eau lorsque la mer est grosse. Pour 
endre ces légères barques moins sujettes à chavirer, ils mettent un balancier 
ur un des côtés. Ce n'est autre chose qu'une pièce de bois assez longue 
WWee sur deux traverses de quatre à cinq pieds de long , dont l'autre bout 
*t a marré sur la pirogue. Lorsqu'elle est à la voile, une planche s'étend en 
«ors de 1 autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage 
i soutient le mât , et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout 
'a planche un homme ou un poids. 
* Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour 

qilefi ^ batl, ' 10ms pr °P rcs a les transporter aux îles voisines avec lèg- 
ues ils communiquent , sans avoir dans celte navigation d'autres guides 















— 116 — 
que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à côte , à quatre 
pieds environ de distance , par le seul moyen de quelques traverses fortement 
amarrées sur les deux bords. Par-dessus l'arrière de ces deux bâtiments ainsi 
joints, ils posent un pavillon d'une charpente très légère, couverte par un 
toit de roseaux. Cette chambre les met à l'abri de la pluie et du soleil , et leur 
fournit en môme temps un lieu propre à tenir leurs provisions sèches. Ces 
doubles pirogues sont capables de contenir un grand nombre de personnes, 
et ne risquent jamais de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu 
les chefs se servir -, elles vont , ainsi qu« les pirogues simples , à la rame et a 
la voile. Les voiles sont composées de nattes étendues sur un carré de roseaux 
dont un des angles est arrondi. 

» Les Taïtiens n'ont d'autre outil pour tous ces ouvrages qu'une herminette 
dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure. Elle est absolument 
de la même forme que celle de nos charpentiers , et ils s'en servent avec beau- 
coup d'adresse. Ils emploient, pour percer les bois, des morceaux de co- 
quilles fort aigus. ( 

v La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n est 
pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissues avec l'écorce d'un arbuste que 
tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un morceau de bois dur, 
équarri et rayé sur ses quatre faces par des traits de différentes grosseurs, 
leur sert à battre cette écorce sur une planche très unie. Ils y jettent un peu 
d'eau en la battant, et ils parviennent ainsi à former une étoffe très égale et 
très fine, de la nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette 
à être déchirée. Us lui donnent une grande largeur; ils en ont de plusieurs 
sortes , plus ou moins épaisses , mais toutes fabriquées avec la même matière. 
J'ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre. 

» J'ai déjà dit que les Taïtiens reconnaissent un Être suprême qu'aucune 
image factice ne saurait représenter, et des divinités subalternes de deux 
métiers, comme dit Amyot, représentées par des figures de bois. Ils prient 
au lever et au coucher du soleil ; mais ils ont en détail un grand nombre de 
pratiques superstitieuses pour conjurer l'influence des mauvais génies. La co- 
mète visible à Paris en 1769, et qu'Aotourou a fort bien remarquée, m' a 
donné lieu d'apprendre que les Taïtiens connaissent ces astres, qui ne rep* 1 ' 
raissent, m'a-t-il dit, qu'après un grand nombre de lunes. Ils nomment le-j 
comètes cvelou eave, et n'attachent à leur apparition aucune idée sinistre, 
n'en est pas de même de ces espèces de météores qu'ici le peuple croit être des 
étoiles qui filent. Les Taïtiens, qui les nomment epao , les croient un gè« ,e 
malfaisant, catoua loa. Au reste, les gens instruits de cette nation , sans éXt 
astronomes, connue l'ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des 






— 117 — 

constellations les plus remarquables; ils en connaissent le mouvement diurne, 
et ils s'en servent pour diriger leur route en pleine mer d'une île à l'autre. 
Dans cette navigation , quelquefois de plus de trois cents lieues, ils perdent 
toute vue de terre. Leur boussole est le cours du soleil pendant le jour, et la 
position des étoiles pendant les nuits, presque toujours belles entre les 
tropiques. 

» Aotourou m'a parlé de plusieurs îles , les unes confédérées de Taïti , les 
autres toujours en guerre avec elle. L'île de Pare, fort abondante en perles, 
est tantôt son alliée, tantôt son ennemie. Enouamalou et ïoupai sont deux 
petites îles inhabitées , couvertes de fruits , de cochons , de volailles , abon- 
dantes en poisson et en tortues ; mais le peuple croit qu'elles sont la demeure 
des génies ; c'est leur domaine , et malheur aux bateaux que le hasard ou la 
curiosité conduit à ces îles sacrées ! Il en coûte la vie à presque tous ceux qui 
y abordent. Au reste, ces îles gisent à différentes dislances de Taïti. Le plus 
grand éloignement dont Aotourou m'ait parlé est à quinze jours de marche. 
C'est sans doute à peu près à cette distance qu'il supposait être notre patrie , 
lorsqu'il s'est déterminé à nous suivre. 

n J'ai dit plus haut que les habitants de Taïti nous avaient paru vivre dans un 
bonheur digne d'envie. Nous les avions crus presque égaux entre eux , ou du 
moins jouissant d'une liberté qui n'était soumise qu'aux lois établies pour le 
bonheur de tous. Je me trompais : la distinction des rangs est fort marquée à 
Taïti, et la disproportion cruelle. Les rois et les grands ont droit de vie et de 
mort sur leurs esclaves et valets. Je serais même tenté de croire qu'ils ont 
aussi ce droit barbare sur les gens du peuple, qu'ils nomment lala-einou, 
hommes vils ; toujours est-il sûr que c'est dans cette classe infortunée qu'on 
prend les victimes pour les sacrifices humains. La viande et le poisson sont 
réservés à la table des grands; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. 
Jusqu'à la manière de s'éclairer dans la nuit différencie les états, et l'espèce 
de bois qui brûle pour les gens considérables n'est pas la même que celle 
dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent planter de- 
vant leurs maisons l'arbre que nous nommons le saule pleureur, ou l'arbre 
du grand seigneur. On sait qu'en courbant les branches de cet arbre et les 
Plantant en terre , on donne à son ombre la direction et retendue qu'on dé- 
sire. A Taïti il est la salle à manger des rois. 

» Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets. Suivant que la qualité des 
ttiaîtros est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins haut la 
Pièce d'étoffe dont ils se ceignent : cette ceinture prend immédiatement sous 
'es bras aux valets des chefs; elle ne couvre que les reins aux valels de la 
dernière classe des nobles. Les heures ordinaires des repas sont lorsque le 



— 118 - 
soleil passe au méridien, et lorsqu'il est couché. Les hommes ne mangent 
point avec les femmes ; celles-ci seulement servent aux hommes les mets que 
les valets ont apprêtés. 

» A Taïti on porte régulièrement le deuil , qui se nomme eeva. Toute la 
nation porte le deuil de ses rois. Le deuil des pères est fort long. Les femmes 
portent celui des maris , sans que ceux-ci leur rendent la pareille. Les mar- 
ques de deuil sont de porter sur la tête une coiffure de plumes dont la cou- 
leur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d'un voile. Quand les 
gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont précédés de plusieurs 
esclaves, qui battent des castagnettes d'une certaine manière; leur son lu- 
gubre avertit tout le monde de se ranger, soit qu'on respecte la douleur des 
gens en deuil , soit qu'on craigne leur approche comme sinistre et malencon- 
treuse. Au reste , il en est à Taïti comme partout ailleurs : on y abuse des 
usages les plus respectables. Aotourou m'a dit que cet attirail du deuil était 
favorable aux rendez-vous , sans doute avec les femmes dont les maris sont 
peu complaisants. Cette claquette, dont le son respecté écarte tout le monde, 
ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et l'impunité 

» Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent 
chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste ; cha- 
cun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l'usage de saigner ; mais ce 
n'est ni au bras ni au pied. Un taoua, c'est-à-dire un médecin ou prêtre infé- 
rieur, frappe avec un bois tranchant sur le crâne du malade : il ouvre par ce 
moyen la veine que nous nommons sagittale, et lorsqu'il en a coulé suffi- 
samment de sang, il ceint la tète d'un bandeau qui assujettit l'ouverture. Le 
lendemain il lave la plaie avec de l'eau. 

» Voilà ce que j'ai appris sur les usages de ce pays intéressant, tant sur 
les lieux mêmes que par mes conversations avec Aotourou. La langue 
de Taïti est douce, harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n'en sont 
presque composés que de voyelles sans aspiration ; on n'y rencontre point de 
syllabes muettes, sourdes ou nasales , ni cette quantité de consonnes et d'ar- 
ticulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre Taïtien ne 
pouvait-il parvenir à prononcer le français. Les mêmes causes qui font accuser 
notre langue d'être peu musicale la rendaient inaccessible à ses organes. On 
eût plutôt réussi à lui faire prononcer l'espagnol ou l'italien. 

* M. Pereire , célèbre par son talent d'enseigner à parler et bien articuler 
aux sourds et muets de naissance , a examiné attentivement et plusieurs fo' s 
Aotourou, et a reconnu qu'il ne pouvait physiquement prononcer la plupart 
de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles nasales. 

» Au reste , la langue de cette île est assez abondante ; j'en juge parce que» 



: — no — 

dans le cours du voyage , Aotourou a mis en strophes cadencées tout ce qui 
l'a frappé. C'est une espèce de récitatif obligé qu'il improvisait. Voilà ses an- 
nales, et il nous a paru que sa langue lui fournissait des expressions pour pein- 
dre une multitude d'objets tout nouveaux pour lui. D'ailleurs, nous lui avons 
entendu chaque jour prononcer des mots que nous ne connaissions pas en- 
core , et entre autres déclamer une longue prière qu'il appelle la prière des 
rois, et, de tous les mots qui la composent , je n'en sais pas dix. 

» J'ai appris d' Aotourou qu'environ huit mois avant notre arrivée dans 
son île, un vaisseau anglais y avait abordé. C'est celui que commandait M. 
Wallis. Le môme hasard qui nous a fait découvrir cette île y a conduit les 
Anglais pendant que nous étions à la rivière de la Plata. Ils y ont séjourné 
un mois , et , à l'exception d'une attaque que leur ont faite les insulaires , qui 
se flattaient d'enlever le vaisseau , tout s'est passé à l'amiable. Voilà sans doute 
d'où proviennent , et la connaissance du fer , que nous avons trouvée aux 
Taïtiens , et le nom cVaouri qu'ils lui donnent , nom assez semblable pour le 
son au mot anglais iron , fer, qui se prononce aïron. J'ignore maintenant si 
les Taïtiens, avec la connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des 
maux vénériens , que nous y avons trouvés naturalisés. 

» Les Anglais ont fait depuis un second voyage a Taïti. Ils y ont observé 
la passage de Vénus le i juin 1769, et leur séjour dans ce pays a été de trois 
mois. Je n'entrerai point dans le détail de ce qu'ils disent sur cette île et ses 
habitants. Je me contenterai d'observer que c'est faussement qu'ils avancent 
que nous y sommes toujours restés avec pavillon espagnol : nous n'avions 
aucune raison de cacher le nôtre. C'est avec tout aussi peu de fondement 
qu'ils nous accusent d'avoir porté aux malheureux Taïtiens la maladie que 
nous pourrions peut-être plus justement soupçonner leur avoir été commu- 
niquée par l'équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insu- 
laires , qui sont morts en chemin. » 




Histoire d'Aotocrou. 



« Je terminerai en me justifiant, car on m'oblige à me servir de ce terme, 
en me justifiant, dis-je, d'avoir profité de la bonne volonté d' Aotourou pour 
•ni faire faire un voyage qu'assurément il ne croyait pas devoir êtrtfaussi long , 
ft len rendant compte des connaissances qu'il m'a données sur son pays pen- 
dant le séjour qu'il a fait avec moi. 

« Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n'a pas été équivoque. Dès les 
Premiers jours de notre arrivée à Taïti il nous l'a manifesté de la manière la 






— 120 — 

plus expressive , cl sa nation parut applaudir à son projet. Forcés de parcou- 
rir une nier inconnue, et certains de ne devoir désormais qu'à l'humanité 
des peuples que nous allions découvrir les secours et les rafraîchissements 
dont notre vie dépendait, il nous était essentiel d'avoir avec nous un homme 
d'une des îles les plus considérables de cette mer. Ne devions-nous pas présu- 
mer qu'il parlait la même langue que ses voisins, que ses mœurs étaient les 
mêmes, et que son crédit auprès d'eux serait décisif en notre Aweur, quand 
| il détaillerait et notre conduite avec ses compatriotes, et nos procédés à son 
égard? D'ailleurs, en supposant que notre patrie voulût profiter de l'union 
d'un peuple puissant, situé au milieu des plus belles contrées de l'univers, 
quel gage pour cimenter l'alliance que l'éternelle obligation dont nous allions 
enchaîner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen bien traité par nous, et 
enrichi de connaissances utiles qu'il leur porterait ! Dieu veuille que le besoin 
et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas funestes au courageux Aotourou! 
» Je n'ai épargné ni l'argent ni les soins pour lui rendre son séjour à Paris 
agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il n'a témoigné au- 
cun ennui. L'empressement pour le voir a été vif; curiosité stérile, qui n'a 
servi presque qu'à donner des idées fausses à des hommes persifleurs par 
état, qui ne sont jamais sortis de la capitale , qui n'approfondissent rien, et 
qui , livrés à des erreurs de toute espèce , ne voient que d'après leurs préju- 
gés, et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par exem- 
ple , me disaient quelques uns , dans le pays de cet homme on ne parle m 
français, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je répondre? Ce n'était pas 
toutefois l'étonnement d'une question pareille qui me rendait muet. J'y étais 
accoutumé, puisque je savais qu'à mon arrivée plusieurs de ceux mêmeqi" 
passent pour instruits soutenaient que je n'avais pas fait le tour du monde, 
puisque je n'avais pas été en Chine. D'autres, aristarques, tranchants, pr e * 
naient et répandaient une fort mince idée du pauvre insulaire, sur ce qu a ' 
" près un séjour de deux ans avec des Français , il parlait à peine quelqi' e 
mots de la langue. Ne voyons-nous pas tous les jours , disaient-ils , des It a ' 
liens, des Anglais, des Allemands, auxquels un séjour d'un an à Paris suf» 1 
pour apprendre le français ? J'aurais pu répondre, peut-être avec quelq ue 
fondement , qu'indépendamment de l'obstacle physique que l'organe de cet in- 
sulaire apportait à ce qu'il pût se rendre notre langue familière, cet hoinm 6 
avait au moins trente ans, que jamais sa mémoire n'avait été exercée par aucun 
étude, ni son esprit assujetti à aucun travail ; qu'à la vérité un Italien, un A 11 * 
glais, un Allemand, pouvaient en un an jargonner passablement le français) 
mais que ces étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des iàn 
morales, physiques , politiques, sociales , les mêmes que les nôtres, et ion 



— 121 — 

exprimées par des mots dans leur langue , comme elles le sont dans la langue 
française ; qu'ainsi ils n'avaient qu'une traduction à confier à leur mémoire 
exercée dès l'enfance. Le Taïtien, au contraire, n'ayant que le petit nombre 
d'idées relatives d'une part à la société la plus simple et la plus bornée , de 
l'autre à des besoins réduits au plus petit nombre possible , aurait eu à créer, 
pour ainsi dire, dans un esprit aussi paresseux que son corps, un monde 
d'idées premières , avant de pouvoir parvenir à leur adapter les mots de notre 
langue qui les expriment. 

» Yoilà peut-être ce que j'aurais pu répondre à ces aristarques ; mais 
ce détail demandait quelques minutes, et j'ai presque toujours remarqué 
qu'accablé de questions comme je l'étais, quand je me disposais à y satisfaire, 
les personnes qui m'en avaient bonoré étaient déjà loin de moi. C'est qu'il est 
fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent , non en 
curieux qui veulent s'instruire, mais en juges qui s'apprêtent à prononcer. 
Alors , qu'ils entendent la réponse ou ne l'entendent point , ils n'en pronon- 
cent pas moins. 

» Cependant , quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre 
langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville , et jamais il ne s'est 
égaré. Souvent il faisait des emplettes , et presque jamais il n'a payé les cho- 
ses au delà de leur valeur. Le seul de nos spectacles qui lui plût était l'opéra , 
car il aimait passionnément la danse. 11 connaissait parfaitement les jours de 
ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa 
place favorite était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes 
qui ont désiré de le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, 
et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. 11 était particulièrement attaché 
à madame la duchesse de Choiscul , qui l'a comblé de bienfaits et surtout de 
marques d'intérêt et d'amitié , auxquelles il était infiniment plus sensible 
qu'aux présents. Aussi allait-il de lui-même voir cette généreuse bienfaitrice 
toutes les fois qu'il savait qu'elle était à Paris. 

» Il en est parti au mois de mars 1770 , et il a été s'embarquer à La Rochelle 
sur le navire le Brisson , qui a dû le transporter à l'île de France. Il a été con- 
fié, pendant cette traversée, aux soins d'un négociant qui s'est embarqué sur 
le même bâtiment, dont il est armateur en partie. Le ministère a ordonné au 
gouverneur et à l'intendant de l'île de France de renvoyer de là Aotourou dans 
son île. J'ai donné un mémoire fort détaillé sur la route à faire pour s'y ren- 
dre , et trente-six mille francs ( c'est le tiers de mon bien) pour armer le navire 
destiné à cette navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l'humanité 
jusqu'à consacrer une somme d'argent pour transporter à Taïti un grand 
nombre d'outils de nécessité première, des graines, des bestiaux; et le roi 
IV. 16 



— 122 — 
d'Espagne a daigné permettre que ce bâtiment, s'il était nécessaire, relâchât 
aux Philippines. 

» J'ai reçu des nouvelles de l'arrivée d'Aotouru à l'île de France , et je crois 
devoir insérer ici la copie d'une lettre de M. Poivre, intendant des îles de 
France et de Bourbon , écrite à ce sujet à M. Bertin , ministre d'état. 

« Monseigneur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écri- 
re, en date du 1S mars dernier, au sujet de l'honnête Indien Poutavéry ( nom 
qu'on avait donné à Aotourou). J'ai reconnu, dans tout ce que vous me faites 
l'honneur de me dire de cet insulaire et des précautions à prendre pour le 
renvoyer convenablement dans sa patrie, toute la bonté de votre cœur, dont 
j'avais tant de preuves certaines. 

» J'avais déjà reçu ici Poutavéry en 1768; je l'y avais accueilli à la ville et à 
la campagne. Pendant tout son séjour dans cette île il avait eu le couvert chez 
moi ; je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu de moi. Il est parti d'ici 
mon ami, et il revenait dans cette île plein de sentiments d'amitié et de re- 
connaissance pour son Polary , car c'est ainsi qu'il me nomme. Vous ne sau- 
riez croire à quel point cet homme naturel porte la mémoire des bienfaits et 
le sentiment de la reconnaissance. 

v Pendant toute la traversée, sachant qu'il revenait à l'île de France, il a 
toujours parlé à tous les officiers du vaisseau du plaisir qu'il aurait de revoir 
son ami Polary. Arrivé ici, on a voulu le conduire au gouvernement; il ne 
l'a pas voulu. Tout en mettant le pied à terre, il a couru, par le chemin le plus 
court, droit à ma maison ; il m'a fait toutes sortes de caresses à sa façon, et m'a 
tout de suite raconté tous les petits services que je lui avais rendus. Quand il 
a été question de se mettre à table, il a aussitôt montré son ancienne place à 
côté de moi, et a voulu la reprendre. 

» Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer 
à cet honnête homme naturel les secours dont il aura besoin ici , et le moyen 
de retourner commodément et convenablement dans sa patrie, l'île de Taïti ; 
je serais bien fâché qu'un autre que moi eût une commission aussi délicieuse 
à remplir. Soyez assuré que je ferai pour Poutavéry tout ce que je ferais pour 
mon propre fils. Cet Indien m'a singulièrement intéressé depuis le moment 
que j'ai su son histoire, et son honnêteté naturelle m'a fortement attaché a 
lui ; aussi me regarde-t-il comme son père, et ma maison comme la sienne. 

» Poutavéry est arrivé ici le 23 octobre en très bonne santé, fort aimé e 
tous ses compagnons de voyage et très content d'eux tous. J'ai chargé M. d e 
La Malétie, subrécargue du navire sur lequel il a passé, de le loger avec lu' 
et d'en avoir soin , parce que malheureusement je n'ai point de logement dans 



Sa 



— 123 — 

la maison que j'occupe, et je n'ai pour moi-môme qu'une 1res petite pièce, très 
incommode , qui me sert de cabinet. 

» Pou ta vér y n'étant arrivé ici qu'à la fin d'octobre, dans un moment où 
nous avions tous nos bâtiments dehors; je le garderai jusqu'à la mi-septem- 
bre de l'année prochaine, temps auquel je le renverrai dans son pays. Le ca- 
pitaine, les officiers et le bâtiment destinés à ce voyage seront de mon choix. 
Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour les chefs taïtiens, des pré- 
sents convenables. Je lui donnerai, outre les outils et instruments en fer de 
toute espèce, des grains à semer, et surtout du riz, des bœufs et vaches, des 
cabris, enfin de tout ce qui me paraîtra, d'après ses rapports, devoir être utile 
aux bons Taïtiens , qui devront à la générosité française une partie de leur 
bien-être. 

» Le bâtiment destiné pour Taïti fera sa route par le sud , et passera entre la 
Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C'est pourquoi je ne veux le faire 
partir que vers l'équinoxe de septembre de l'année prochaine , afin que nos 
navigateurs, forcés peut-être par les vents de s'élever beaucoup dans le sud, 
puissent jouir de toute la belle saison , qui, dans l'hémisphère austral, com- 
mence à la fin de septembre; alors les nuits sont plus courtes et les mers plus 
belles. » 

« Depuis, ajoute Bougainville, on m'a écrit de l'île de France une lettre 
datée du mois d'août 1771 , dans laquelle on me mande qu'on y armait le 
bâtiment destiné à reconduire Aotourou à Taïti. Puisse-t-il revoir heureuse- 
ment ses compatriotes ! » 

Depuis son départ de Taïti, Bougainville reconnut beaucoup d'autres îles 
de la mer du Sud. 

Il dirigea d'abord sa route à l'ouest de manière à ne pas rencontrer les 
îles pernicieuses que les désastres de lloggeween l'avertissaient de fuir. Pen- 
dant tout le reste du mois d'avril, il eut très beau temps, mais peu de frais, 
et le vent d'est prenait plus du nord que du sud. 

Le 3 mai , presque à la pointe du jour il découvrit une nouvelle terre. Dans 
la journée on essuya quelques grains , suivis de calme, de pluie, et de brises 
de l'ouest , telles que dans cette mer on en éprouve aux approches des moin- 
dres terres. Avant le coucher du soleil, on reconnut trois îles, dont une 
beaucoup plus considérable que les deux autres. Au jour, on prolongea la 
côte orientale de la grande île. Ses côtes sont partout escarpées , et ce n'est, à 
Proprement parler, qu'une montagne élevée, couverte d'arbres jusqu'au 
sommet , sans vallées ni plage. La mer brisait fortement le long de la rive. On 
y vit des feux , quelques cabanes couvertes de joncs , et terminées en pointe , 
construites à l'ombre des cocotiers, cl une trentaine d'hommes qui couraient 






_ 124 — 

sur le bord de la mer. Les deux petites îles sont à une lieue de la grande, dans 
l'ouest-nord-ouest, situation qu'elles ont aussi entre elles. Un bras de mer 
peu large les sépare ; elles n'ont pas plus d'une demi-lieue chacune, et leur 
côte est également haute et escarpée. 

« A midi, je faisais route pour passer entre ces petites îles et la grande , dit 
Bougainville, lorsque la vue d'une pirogue qui venait à nous me lit mettre 
en panne pour l'attendre. Elle s'approcha à une portée de pistolet du vaisseau, 
sans vouloir l'accoster, malgré tous les signes d'amitié dont nous pouvions 
nous aviser vis-à-vis de cinq hommes qui la conduisaient. Ils étaient nus, a 
l'exception des parties naturelles, et nous montraient des cocos et des raci- 
nes. Notre Taïtien se tenait nu comme eux, et leur parla sa langue; mais ils 
ne le comprirent pas. Ce n'est plus ici la même nation. Lassé de voir que, 
malgré l'envie qu'ils témoignaient de diverses bagatelles qu'on leur montrait, 
ils n'osaient approcher, je fis mettre à la mer le petit canot. Aussitôt qu'ils 
l'aperçurent, ils forcèrent de nage pour s'enfuir, et je ne voulus pas qu'on les 
poursuivît. Peu après on vit venir plusieurs autres pirogues , quelques unes 
à la voile. Elles témoignèrent moins de méfiance que la première, et s'ap- 
prochèrent assez pour rendre les échanges praticables ; mais aucun insulaire 
ne voulut monter à bord. Nous eûmes d'eux des ignames, des cocos, une 
poule d'eau d'un superbe plumage, et quelques morceaux d'une fort belle 
écaille. L'un d'eux avait un coq, qu'il ne voulut jamais troquer. Ils échangè- 
rent aussi des étoffes du même tissu, mais beaucoup moins belles que celles 
de Taïli , et teintes de vilaines couleurs rouges, brunes et noires; des hame- 
çons mal faits avec des arêtes de poissons; quelques nattes, et des lances 
longues de six pieds, d'un bois durci au feu. Ils ne voulurent point de fer; H s 
préféraient de petits morceaux d'étoffe rouge aux clous, aux couteaux , et au* 
pendants d'oreilles, qui avaient eu un succès si décidé à Taïli. Je ne crois pas 
ces hommes aussi doux que les ïaïtiens. Leur physionomie était plus sauvage» 
et il fallait toujours être en garde contre les ruses qu'ils employaient po» r 
tromper dans les échanges. 

» Ces insulaires nous ont paru de stature médiocre , mais agiles et dispos- 
Ils ont la poitrine et les cuisses, jusqu'au dessus du genou, peintes d'un ble« l 
foncé ; leur couleur est bronzée. Nous en avons remarqué un beaucoup p lllS 
blanc que les autres. Ils se coupent ou s'arrachent la barbe ; un seul la P or ' 
tait un peu longue. Tous, en général, avaient les cheveux noirs et relevés sU r 
la tète. Leurs pirogues sont faites avec assez d'art, cl munies d'un balancier- 
Elles n'ont point l'avant ni l'arrière relevés , mais pontés , et sur le milieu < e 
ces ponts il y a une rangée de chevilles terminées en forme de gros clous» 
mais dont les têtes sont recouvertes de beaux limas d'une blancheur éclata' 1 * 



te. La voile de leurs pirogues est composée de plusieurs nattes , et triangulai- 
re. Ces pirogues nous ont suivis assez au large; il en est même venu quelques 
unes des deux petites îles , et , dans l'une , il y avait une femme vieille et laide. 
Aolourou a témoigné le plus grand mépris pour ces insulaires. » 

Ayant trouvé un peu de calme lorsqu'il fut sous le vent de la petite île , 
Bougainville renonça à passer entre elle et les deux petites. A six heures 
du soir, on découvrit du haut des mâts, dans l' ouest-sud-ouest, une nouvelle 
terre qui se présentait sous l'aspect de trois moudrains isolés. Le 5, au malin , 
on reconnut que c'était une belle île ; elle est entrecoupée de montagnes et de 
vastes plaines couvertes de cocotiers, et d'une infinité d'autres arbres. On ne 
vit aucune apparence de mouillage le long de ses côtes occidentales et méri- 
dionales, sur lesquelles la mer se développait avec fureur. Un grand nombre 
de pirogues à la voile , semblables à celles des dernières îles , vinrent autour 
des navires , mais sans vouloir s'approcher ; une seule accosta l'Étoile. Les 
Indiens semblaient inviter, par leurs signes, à aller à terre -, mais les brisants 
en empêchaient. Quoique les deux vaisseaux fissent sept à huit milles par 
heure, ces pirogues tournaient autour d'eux avec la môme aisance que s'ils 
eussent été à l'ancre. 

Dès six heures du matin on aperçut une autre terre à l'ouest; elle parut 
avoir au moins autant d'étendue et d'élévation que la première. Une brume 
épaisse empêcha de la reconnaître. Bougainville nomma archipel des Naviga- 
teurs cette suite d'îles dont la découverte lui est due. 

Les mauvais temps, qui avaient commencé dès le 6, continuèrent presque 
sans interruption jusqu'au 20, et pendant tout ce temps on fut persécuté par 
les calmes, la pluie et les vents d'ouest. « En général, dans cet océan nommé 
Pacifique, observe Bougainville, l'approche des terres procure des orages, 
plus fréquents encore dans le décours de la lune. Lorsque le temps est par 
grains, avec de gros nuages fixes à l'horizon , c'est un indice presque sûr de 
quelques îles et un avis de s'en méfier. On ne se figure pas avec quels soins et 
quelles inquiétudes on navigue dans ces mers inconnues, menacé de toutes 
parts de la rencontre inopinée de terres et d'écueils , inquiétudes plus vives 
encore dans les longues nuits de la zone torride. Il nous fallait cheminer à 
lâton , changeant de route, lorsque l'horizon était trop noir devant nous. La 
disette d'eau, le défaut de vivres, la nécessité de profiter du vent, quand il 
daignait souffler, ne nous permettaient pas de suivre les lenteurs d'une naviga- 
tion prudente, et de passer en panne ou sur les bords le temps des ténèbres. » 

Nous ne pouvons suivre Bougainville dans les détails purement nautiques 
de sa longue et périlleuse course à travers l'océan Austral, durant laquelle il 
'l'eut que peu de relations avec les naturels dos terres qu'il visita. 11 entra 



$!;',!'■'.:■' 







— 126 — 
dans le port de Sainl-Malo le 16 mars 1769, ayant terminé en deux ans et 
quatre mois le premier voyage que les Français aient fait autour du monde ; 
voyage qui a honoré le navigateur qui l'entreprit , et qui nous a donné des 
droits à la découverte d'un grand nombre d'îles et de terres inconnues. Bou- 
gainville a reconnu et nommé l'archipel Dangereux, découvert l'archipel des 
Navigateurs , retrouvé la terre du Saint-Esprit de Quiros , découvert la Loui- 
siane, ainsi que l'île et le détroit qui portent son nom. 

« Cette campagne , qui place Bougainville au rang des premiers navigateurs, 
dit un homme profondément versé dans la science nautique , ne fait pas 
moins d'honneur à son humanité. Les soins qu'il prit de ses équipages pré- 
vinrent les maladies contagieuses. Dans ses communications avec les sauva- 
ges , il parvint facilement à se concilier leur amitié , et il usa des plus grands 
ménagements lorsqu'il s'agit de réprimer leurs excès. Trente ans après son 
départ de l'île de Bourou, les Français de l'expédition du contre-amiral d'En- 
trecasleaux y virent deux vieillards qui l'avaient connu, et qui ne purent 
s'empêcher de verser des larmes d'attendrissement en entendant prononcer son 
nom. Bougainville commanda, avec la plus grande distinction, des vaisseaux 
de ligne pendant la guerre d'Amérique. Il se retira après avoir servi sa patrie, 
pendant plus de quarante ans , avec éclat. La carrière des sciences devint son 
asyle sur la lin de sa vie. Élu à l'Institut , dans la section de géographie , en 
1796 et ensuite nommé membre du Bureau des longitudes, il n'a pas cessé 
de participer aux travaux de ces deux sociétés savantes , et y a toujours joui 
de la considération que donne le savoir , quand il est joint à de grands ser- 
vices rendus à la patrie. Bougainville fut sénateur lors de la création de ce 
premier corps de l'état. Il se faisait encore remarquer, au milieu des hommes 
de tous les âges, par sa gaîté et cet enjoûment qui ne l'a jamais abandonné. 
Sa taille était au dessus de la médiocre, son maintien noble, ses manières 
aisées ; sa santé robuste avait résisté aux plus rudes épreuves. 11 est mort a 
Paris, le 31 août 1811 , dans sa quatre-vingt-deuxième année, sans avoir eU 
d'inlirmités , après dix jours d'une maladie violente. » . 



■a aw 



— 127 — 



SURVILLE. 



ILES BACHY. TERRE DES ARSAC1DES. 



Deux riches particuliers français qui habitaient le Bengale étaient occupés 
de l'armement d'un navire qui devait commercer dans les mers de l'Inde , 
sous le commandement de Surville , capitaine de vaisseau de la compagnie 
des Indes , lorsque la nouvelle se répandit qu'un vaisseau anglais avait dé- 
couvert, dans le Grand-Océan, entre les 27 et 28° de latitude sud, une île 
dont on racontait des choses extraordinaires. Le désir de prévenir les An- 
glais, dans le cas où ils voudraient faire un second voyage pour prendre pos- 
session de l'île dont on vantait les richesses, détermina les deux Français à 
changer le but de leur expédition. Ils le pouvaient avec d'autant plus de faci- 
lité , que leur bâtiment , nommé le Saint- Jean-Baptiste , du port de sept cents 
tonneaux, était muni de vivres pour trois ans, et de tout ce qu'on regardait 
comme utile ou nécessaire pour mettre l'équipage en état de soutenir de gran- 
des fatigues. D'ailleurs , son chargement se composait de marchandises de prix 
Sous un volume peu considérable. 

Surville appareilla de la baie d'Angely, à l'embouchure du Gange, le 3 mars 
1769. H se rendit à Pondichéry après avoir touché à Masulipatnam et à 
janaon pour y compléter sa cargaison; et, le 2 juin, quitta Pondichéry, 
dirigeant sa route sur les Philippines, en vue desquelles il arriva le 17 août. 
°n en prolongea la côte aussitôt que les vents le permirent, et on ne tarda 
Pas à voir les îles Babuyanes. En continuant la route au nord , on rencontra 
le s îles Bachy , et l'on mouilla entre l'île Bachy et l'île Monmouth. 

Dampier est le premier navigateur qui ait fait mention de ces îles. Il les 

omma Bachy, du nom d'une boisson que les insulaires composent avec du 

ws de canne à sucre, qu'on fait fermenter après y avoir ajouté une graine 

^°irc qu'on y laisse infuser pendant quelques jours. Cette boisson est agréable 

, enivrante; mais cette ivresse ressemble, par ses effets, à celle que produit 

e v w de Champagne mousseux. 






— 128 — 
Les insulaires sont de taille moyenne ; ils ont les cheveux noirs et très 
fournis , le teint cuivré , la figure douce et un peu arrondie , les lèvres minces, 
les yeux bridés , mais moins que les Chinois et les Malais. Les femmes sont 
laides; elles portent un petit tablier qui leur descend jusqu'aux genoux. Ces 
insulaires se retirent sur les montagnes les plus escarpées , dont le pied 
aboutit à la mer ; ce n'est que par des échelles ou des espèces d'escaliers for- 
més de marches très étroites , et des sentiers extrêmement difficiles, qu'on par- 
vient à leurs villages. 

Leurs pirogues réunissent la légèreté à la solidité-, elles sont assez grandes 
pour contenir vingt à trente hommes : ils s'en servent pour aller à la pêche. 
L'agriculture est l'occupation des femmes , qui ont aussi le soin du ménage. 
L'on ne voit parmi eux aucune distinction d'état. Dampier avait vanté la 
bonté de leur caractère. Les Français eurent sujet de se convaincre que l'é- 
loge n'était pas exagéré; lorsque les matelots travaillaient, les insulaires les 
aidaient, et ne souffraient pas même qu'ils missent la main à l'ouvrage quand 
ils pouvaient le faire. Cependant ils n'exigeaient aucun salaire. Ils s'empres- 
saient d'apporter des provisions ; ils prêtaient leurs pirogues; enfin ils se mon- 
traient obligeants , hospitaliers et généreux. 

Surville rend justice à leur bonne foi ; il fait l'éloge de leur humanité ; mais 
sa conduite dut leur inspirer une bien mauvaise idée de lui. Trois de ses ma- 
telots désertèrent la veille du départ du vaisseau. Dès qu'il en fut instruit, »* 
fit arrêter à terre six insulaires. Lorsque ceux qui commerçaient paisiblement 
à bord virent leurs camarades qu'on emmenait prisonniers, la plupart se pré- 
cipitèrent les uns dans leurs pirogues, les autres à la mer, pour gagner leur 
île. Quoiqu'ils fussent en très grand nombre , ils n'opposèrent aucune rési- 
stance à la violence dont on usait envers eux, lorsque, dans ce moment d'a- 
larme et de confusion , on en arrêta vingt que l'on conduisit , les mains liée s 
derrière le dos , dans la chambre du conseil. Parmi ceux-ci quelques un 
eurent le courage de se jeter à la mer, et, au grand étonneinenl de l'éqU" 
page , eurent assez de force et d'adresse pour nager jusqu'à une de leurs p 1 ' 
rogues qui se tenait à une assez grande distance du vaisseau pour n'en avd 
rien à redouter. 

On s'efforça de faire comprendre aux prisonniers qu'on n'en était venu ^ 
cette extrémité envers eux que dans l'espérance que leurs camarades ramène- 
raient les trois matelots qui avaient déserté. Ils exprimèrent par signes qu 
entendaient ce qu'on demandait. Surville les fit donc mettre en liberté , à 1 «* 
ception des six saisis à terre, et, à leur demande, on leur remit des corde • 
Aussitôt ils se jetèrent dans leurs pirogues avec une grande précipitât^ 
Le traitement qu'ils avaient éprouvé, et l'ardeur avec laquelle ils s'empr e 






- 129 — 

salent de s'éloigner du vaisseau, ne faisaient pas regarder leur retour comme 
probable. Aussi la surprise fut grande lorsque peu de temps après on les vit 
revenir avec de grandes acclamations de joie. On pensa qu'ils ramenaient les 
déserteurs ; mais l'étonnement fut au comble quand , au lieu des trois ma- 
telots , ils montrèrent trois cochons qu'ils avaient liés et garrottés. Le chef de 
ces insulaires les montrait à Surville en lui passant la main sur les épaules 
avec un air de satisfaction inexprimable ; mais il en fut repoussé d'un air si 
courroucé, que ces bonnes gens s'alarmèrent avec raison , et se hâtèrent de 
descendre dans leurs pirogues. D'autres pirogues revinrent aussi chargées de 
provisions, que l'on prit en les payant. Un insulaire avait amené un cochon 
que sans doute il destinait à la rançon d'un de ses camarades , car il aima 
mieux le remporter que de vendre, à quelque prix que ce fût, une chose qu'il 
avait destinée à une fin si louable. 

Surville , après avoir inutilement attendu les trois matelots pendant vingt- 
quatre heures , prit le parti d'appareiller. De ses six prisonniers, il n'en garda 
que trois , pour remplacer les hommes qui lui manquaient. Ces derniers té- 
moignèrent de vifs regrets en voyant partir leurs compatriotes , et fuir de 
leurs yeux les hautes montagnes de leur île. Mais la violence inexcusable 
dont ils étaient les victimes n'altéra pas la bonté de leur caractère ; ils se con- 
duisirent pendant toute la traversée de manière à se concilier l'affection de 
tout l'équipage. Deux moururent du scorbut ; le troisième resta au service 
d'un officier. 

Ce fut le 25 août que Surville quitta les îles Bachy , dirigeant sa route 
au sud-est-, les calmes furent très fréquents pendant la traversée. 

Le 13 octobre , Surville allait mouiller dans un excellent port que l'on avait 
découvert à l'abri de tous vents , et formé par une multitude de petites îles , 
lorsqu'on vit sortir d'un canal une pirogue montée d'un seul homme. Elle 
s'approcha du vaisseau presqu'à portée de la voix , et l'insulaire faisait signe 
que l'on vînt à terre, pendant que du vaisseau l'on cherchait à l'engagera 
"venir à bord. On lui montrait un pavillon blanc, qui , môme pour les nations 
sauvages, est un signe de paix assez universellement reconnu; mais rien ne 
Put le déterminer à se rendre à cette invitation. 

On avait aperçu, en entrant dans le port, quelques Indiens sur une îlff 
couverte d'arbres; ils étaient armés de lances, et portaient sur le dos une 
e spèce de bouclier. Ils s'étaient mis à l'eau jusqu'aux genoux, et suivaient le 
v aisseau à mesure qu'il avançait dans le passage ; mais dès qu'il fut arrêté , ils 
s e retirèrent dans les bois. 

Quand le vaisseau fut mouillé, deux pirogues se détachèrent des îles, et 
v inrent l'examiner, mais en se tenant à une grande distance, et se conlcn- 
IV. 17 



— 130 — 
tant d'en faire le tour, un leur fit des signes pour les engagera s'approcher, 
et on leur jeta un morceau d'étoffe bleue , attaché à un liège. Ils s'en saisi- 
rent avec empressement, et l'un d'eux en tourna un bout autour de sa tête , 
en laissant pendre le reste sur ses épaules. Ils firent entendre par signes que , 
dans le fond du port, on trouverait de l'eau bonne à boire et de quoi man - 
ger, et ils répétèrent souvent les deux mots aoua,alaou. 

Une troisième pirogue arriva, montée par trois hommes. L'un d'eux, après 
avoir poussé un grand cri , qui sans doute était un cri de guerre , tira de son 
carquois de bambou une poignée de flèches , et, en ajustant une à son arc, 
et se tenant debout sur l'avant de la pirogue , il menaçait de la décocher. On 
lui montra le pavillon blanc , et on lui fit passer , ainsi qu'à ses camarades , 
des bouteilles et des morceaux d'étoffe. Ces présents parurent l'adoucir, et il 
s'éloigna. 

Au coucher du soleil, toutes les pirogues regagnèrent l'île sur laquelle on 
avait vu des naturels. On en était si près, que, de terre et du vaisseau , l'on 
entendait réciproquement tout ce qui se disait. Les Indiens y passèrent toute 
la nuit autour d'un grand feu. Ce qui parut fort singulier, c'est qu'ils imi- 
taient parfaitement le sifflet du maître d'équipage, et répétaient mot pour 
mot et très distinctement tout ce qu'ils entendaient dire à bord. A une heure 
après minuit, deux nouvelles pirogues parurent au clair de lune, et firent 
plusieurs fois le tour du vaisseau ; mais rien ne put les engager à s'en 
approcher. 

Le 14 , au lever du soleil , on porta une aussière à quarante pas de di- 
stance , pour haler le vaisseau plus avant dans le port. Dès que les canots qui 
allongeaient cette touée furent un peu éloignés du bord, plusieurs pirogues 
s'en approchèrent. Les démonstrations d'amitié qu'on leur prodigua les en- 
hardirent , et lorsque les embarcations firent leur retour au vaisseau , les pi- 
rogues les suivirent. On en compta douze de différentes grandeurs, et portant 
depuis un homme jusqu'à douze. Une seule, beaucoup plus grande, était 
montée de trente hommes : c'était sans doute leur vaisseau amiral. Elle avait 
cinquante-six pieds de long, sur trois pieds huit pouces de largeur. Les I«' 
diens entrèrent dans les canots et les examinèrent fort attentivement, sans 
qu'on cherchât à les troubler. On était alors occupé à virer un cabestan , et 
on excitait les matelots par ces phrases usitées parmi les marins pour soute- 
nir le travail , et y maintenir l'ensemble. Les Indiens les répétaient toutes très 
distinctement. On fit jouer un air de fifre , que le tambour accompagnait. I' s 
écoutèrent cette musique avec une espèce de ravissement, et bientôt , sorUm 1 
de cette extase par un mouvement subit , ils se mirent à faire pirouetter leurs 
pirogues avec les signes de la plus vive allégresse, et firent jaillir l'eau avec 




— 131 — 

leurs pagaies, comme en cadence. Enfin , un des Indiens qui étaient entrés 
lans les canots s'enhardit à monter à bord. Il se promena sur le gaillard , exa- 
minant avec la plus grande attention tout ce qui se présentait à sa vue. Son 
exemple fut bientôt suivi : il monta successivement à bord plus de trente 
1 ndiens avec leurs armes. On fut obligé de contenir les autres , parce que , 
l'équipage ayant beaucoup de malades, le nombre des insulaires eût bientôt 
surpassé celui des matelots en bonne santé. 

Cluoiqu'on ne négligeât rien pour se concilier l'amitié de ces Indiens, on 
voyait cependant qu'on ne parvenait pas à détruire leur inquiétude : leur con- 
tenance, leurs regards, leurs signes entre eux, tout annonçait la défiance. 
Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils sautaient dans leurs 
pirogues , et même se jetaient à la mer. Ils avaient une adresse merveilleuse 
à dérober tout ce qu'ils pouvaient saisir, et ce n'était pas sans peine qu'on 
leur persuadait de le restituer. On reçut d'eux quelques petits présents , con- 
sistant en coquillages et une espèce d'amande qui ressemble beaucoup à la 
badame. Un d'entre eux parut plus empressé que les autres d'être utile. Sur- 
ville, dans la vue de se l'attacher et de s'en faire un ami , lui lit des présents 
distingués. L'Indien donna à entendre qu'il indiquerait un endroit dans le 
fond du port où l'on trouverait des provisions, et où il serait facile de faire 
de l'eau. 

Vers midi , on arma deux canots pour visiter le port , chercher une aï- 
Ruade, et tâcher de connaître les ressources du pays. Labé, dont la prudence 
égalait la bravoure, commandait le détachement. On arma les matelots de 
sabres ; les soldats avaient des fusils, des pistolets et des munitions. 

Les Indiens paraissaient impatients de voir les canots quitter le vaisseau ; 
^ peine eurent-ils débordé qu'ils furent suivis par toutes les pirogues. Une de 
^s embarcations semblait servir de guide aux autres : c'était celle que mon- 
^it l'Indien qui avait fait à Surville des offres de service. Sur l'arrière du bâ- 
tilttent un insulaire, debout, ayant dans ses mains des paquets d'herbe , les 
tfi nait élevés à la hauteur de sa tête, et faisait divers gestes en cadence. Dans 
1(5 milieu de la môme pirogue, un jeune homme, debout aussi, et appuyé 
Su r une longue lance , conservait la contenance la plus grave ; des paquets de 
*Ws rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison de son nez , et 
s es cheveux étaient poudrés de chaux à blanc. On remarqua pendant le tra- 
tet une extrême agitation parmi les Indiens, des allées et des venues d'une 
^ f ogueà l'autre , et de grands pourparlers. On ne donna d'abord qu'une faible 
Mention à ces mouvements, qui parurent l'effet naturel de l'élonnement que 
^ u sait aux sauvages l'arrivée d'hommes nouveaux, et l'inquiétude de ce que 
^ux-oi' voudraient entreprendre. Pendant le trajet, plusieurs pirogues se 










— 132 — 
détachèrent de quelques unes des îles qui forment le port , et se joignirent 
à celles qui étaient parties du vaisseau. 

Les canots furent conduits dans un endroit du havre assez resserré, à l'en- 
trée d'un canal étroit dont les deux bords étaient garnis de broussailles. Les 
naturels indiquèrent que l'on trouverait de l'eau douce au fond de ce canal. A 
l'inspection du site, et après avoir sondé et reconnu qu'il ne restait pas plus 
de deux à trois pieds d'eau sur un fond de vase, Labé ne jugea pas qu'il fût pru- 
dent d'y engager ses canots, quelque instance que fissent les naturels pour 
l'y déterminer. Il se contenta de mettre à terre un caporal et quatre soldats 
pour aller à la découverte, et reconnaître la source que les sauvages indiquè- 
rent. Le caporal revint bientôt , et rapporta qu'après être allé fort avant dans 
le bois il n'avait trouvé qu'un marais dans lequel on enfonçait jusqu'à la 
ceinture. Labé commença dès lors à soupçonner quelque trahison de la part 
des sauvages, qui auraient voulu engager les canots dans le canal étroit, où ils 
auraient eu toute facilité pour les attaquer à l'abri des broussailles. Toutefois 
il dissimula ses soupçons , et demanda aux Indiens de l'eau bonne à boire. 
Ils parurent quelques moments se disputer entre eux, et firent signe à Lab« 

de les suivre. 

Les pirogues et les canots se mirent en marche; on lit route vers l'est, le 
long d'une montagne couverte de bois , dont la mer baigne le pied; on laissa 
à gauche un archipel d'îles et d'îlots qui dérobaient la vue du vaisseau , dont 
on était éloigné de plus de trois lieues, et on mit pied à terre après avoir par- 
couru à peu près six milles. Plusieurs pirogues avaient devancé la flottille , et 
débarqué leur monde. Le sergent fut détaché avec quatre soldats pour aller à 
la recherche de l'eau. Les insulaires les conduisirent à un endroit où l'eau 
découlait d'un rocher, mais en si petite quantité qu'elle suffit à peine à les dés- 
altérer; leurs conducteurs les abandonnèrent là, et ce fut avec beaucoup d e 
difficulté qu'ils parvinrent, par des sentiers tortueux et remplis de brous- 
sailles, à regagner les canots. Pendant qu'on attendait le retour du détacha 
ment, les Indiens employèrent tous les moyens qu'ils purent imaginer poi> r 
engager Labé à échouer ses canots à terre , tantôt invitant les Français à y 
descendre pour y cueillir des cocos, tantôt se saisissant de la bosse ou de ' a 
gaffe d'un canot pour le haler à terre et l'amarrer à un arbre; mais la pi* 11 ' 
dence de cet officier, qui déconcerta pour le moment leur projet , ne put le g a ' 
rantir de la trahison que depuis long-temps ils méditaient. 

Plus de deux cent cinquante insulaires , armés de lances de sept à huit pieds 
de longueur, d'épées ou massues de bois, de flèches, de pierres, quelque* 
uns portant des boucliers, étaient rassemblés sur la plage, et observaient I eS 
mouvements des canots. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le (IcW 



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chement mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent 
sur eux, blessèrent un soldat d'un coup de massue, le sergent d'un coup de 
lance, et plusieurs autres de différentes manières. Labé reçut deux flèches 
dans les cuisses , et une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une pre- 
mière décharge les étourdit au point qu'ils restèrent comme immobiles ; elle 
fut d'autant plus meurtrière, qu'étant réunis en peloton à une ou deux toises 
seulement des canots, tous les coups portèrent. Leur stupéfaction donna le 
temps d'en faire une seconde qui les mit en déroute. Mais la mort de leur chef 
contribua surtout à précipiter leur fuite. Labé , l'ayant distingué séparé des 
combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine, et les encou- 
rageant de la voix, l'ajusta et le renversa d'un coup de fusil. Ils traînèrent 
ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent plus de trente morts sur le champ 
de bataille. Alors on débarqua , on rassembla celles de leurs armes qu'on 
trouva éparses, on détruisit leurs pirogues, et on se contenta d'en emmener 
une à la remorque. 

Surville était à la chasse sur une des îles de l'entrée du port lorsque les 
canots revinrent à bord ; il y retourna dès qu'il fut instruit de l'événe- 
ment. Il aperçut sur un îlot six sauvages; il espéra pouvoir les saisir à terre, 
mais quoiqu'on en fût très près, ils eurent l'adresse de lancer leurs pirogues 
à l'eau et de s'y embarquer. Les canots furent si habilement dirigés , qu'on 
coupa le chemin aux Indiens. On fil feu sur eux : un fut blessé, tomba à l'eau, 
gagna le rivage , et on le vit se traîner à quatre pattes dans le bois; les autres 
se jetèrent également à la nage, et il fut impossible d'en retrouver aucun, 
l'intention de Surville était d'en saisir un vivant, pour se procurer un guide 
qui lui découvrît une aiguade. Il voulait aussi donner à ces peuples une grande 
dée de la supériorité de ses forces, et les détourner de rien entreprendre con- 
Irelui, cequ'ils auraient pu tenter avec succès, s'il leur eûtété possible decon- 
laître l'état de faiblesse dans lequel les maladies avaient réduit son équipage. 

Peu de temps après, on vit venir une pirogue conduite par deux hommes 
lui examinaient le vaisseau avec une grande attention. On employa pour les 
étirer un stratagème qui réussit. On fit embarquer deux matelots cafres dans 
u Ue des pirogues qu'on avait saisies ; on les ajusta comme les naturels du 
toys t le corps nu , la tête poudrée à blanc , et on les arma à la manière de ces 
Clivages, dont ils imitaient parfaitement les signes et les manières. La pirogue 
Julienne, trompée par cet artifice, s'approcha du vaisseau aussi près que celle 
«s Cafres. On détacha deux canots pour lui donner la chasse; mais, la célérité 
^ e sa marche la dérobant à la poursuite , on fut obligé de faire feu sur elle 
pr l'arrêter. Un des Indiens fut tué, et en tombant à la mer, il fil renverser 
* Pirogue. Le second cherchait à gagner à la nage l'île la plus voisine : on le 








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joignit avant qu'il eût abordé; il lit plusieurs fois le plongeon; enfin , on par- 
vint à le saisir. C'était un jeune homme de quatorze à quinze ans. 11 se dé- 
fendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois semblant de se mor- 
dre, mais mordant bien réellement ceux qui le tenaient. On lui lia les pieds 
et les mains, et on le conduisit au vaisseau. Il y contrefit le mort pendant 
une heure; mais lorsqu'on l'avait mis sur son séant, et qu'il se laissait re- 
tomber sur le pont, il avait grande attention que l'épaule portât avant la 
tête. Quand il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux , et voyant que l'équi- 
page mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon appétit, et fit 
divers signes très expressifs. On eut soin de le lier et de le veiller, pour empê- 
cher qu'il ne se jetât à la mer. 

L'événement de la journée engagea Surville à se tenir la nuit sur ses gardes. 
A une heure , on aperçut deux pirogues. L'une ne portait que deux hommes, 
l'autre était montée de huit ou dix. On lit feu sur elles quand elles passèrent à 
portée du vaisseau. Les cris qui partirent de la plus grande firent juger 
que quelques sauvages avaient été blessés. Elles regagnèrent la terre en toute 

hâte. 

Le 1S, Surville se proposa de conduire le jeune prisonnier dans les îles voi- 
sines pour indiquer une aiguade. Il désigna d'abord celle de l'ouest; mais 
quand il fut dans le canot, il demanda par signes qu'on allât à une des îles 
orientales. Dès qu'on y eut abordé , on le fit descendre à terre , et on le con- 
duisit en lesse , sans contrarier sa marche. II prit un chemin assez long, et 
on s'aperçut que, dans la route, il avait trouvé le moyen de couper avec un 
morceau de coquille tranchante une partie de ses liens. On le veilla donc de 
plus près. Comme il fit signe qu'on n'était pas éloigné de l'eau douce, Surville 
le suivit encore quelque temps, quoiqu'il craignît qu'un événement imprévu 
ne favorisât sa fuite. Le jeune Indien ne trompait pas , il conduisait en effet à 
une petite source; mais un des soldats ayant trouvé un endroit plus propre à 
faire aiguade, on s'y arrêta. On ramena le jeune sauvage au bord de la mer- 
Lorsqu'il vit qu'on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage, en pous- 
sant des hurlements , et dans sa fureur il mordait le sable. On se hâta de 1 e 
reconduire à bord , dans la crainte que ses cris ne fissent rassembler les insU' 
laires des différentes parties du port, et qu'on ne fût obligé d'avoir recours > 
pour repousser l'attaque , aux mêmes moyens qu'on avait été forcé d'employ ' 
la veille pour punir la trahison. 

La précaution que l'on prit de tirer sur toutes les pirogues qui se mo' 1 ' 
traient, avant même qu'elles fussent à portée de la balle, assura la tranqn' 1 ' 
lité des travailleurs , et après avoir pratiqué un chemin pour rouler les barri* 
ques de l'aiguade à la mer, on fit assez commodément toute l'eau nécessaire 






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pour l'approvisionnement du vaisseau. Cette île fournit aussi le bois, dont on 
manquait. Un des arbres qu'on coupa parut propre à la teinture : quand on le 
mettait à l'eau, il la colorait en rouge. On en fit bouillir l'écorce, et les mor- 
ceaux de toile de colon qu'on trempa dans cette décoction prirent une cou- 
leur rouge assez agréable. On abattit aussi des arbres pour faire des esparres, 
H d'autres qu'on jugea propres à servir pour faire des poulies. 

Après tous les actes d'hostilité qui avaient eu lieu, il fut impossible à Sur- 
ville de tirer autre chose de ce pays que des choux palmistes. On ramassa sur 
les récifs, sur les roches et sur les mangliers , de très bonnes huîtres et d'au- 
tres coquillages ; mais la qualité du fond ne permit pas de tirer la seine pour 
procurer du poisson frais à l'équipage. 

Les pluies abondantes qui tombèrent pendant le séjour du Saint-Jean-Bap- 
tiste dans ce port augmentèrent le nombre des malades; trois moururent 
avant qu'on l'eût quitté. Le sergent qui avait été blessé d'un coup de lance 
succomba aussi. Les violentes douleurs qu'il éprouvait avaient fait soupçonner 
au chirurgien qu'un corps étranger était resté dans la blessure; mais elle pa- 
raissait si légère qu'il ne put s'en assurer avec la sonde. Il l'ouvrit après sa 
mort, et trouva un morceau de lance de six pouces de long, qui avait péné- 
tré avec tant de force et si avant dans une vertèbre, qu'on employa sans suc- 
cès des tenailles pour le retirer, et pour parvenir à l'extraire il fallut casser 
l'os avec un ciseau et un marteau. Les autres blessés se rétablirent- mais les 
blessures que Labé avait reçues aux cuisses résistèrent long-temps au trai- 
tement. Dix mois après les plaies saignaient encore, ce qui donna lieu de 
soupçonner que les flèches qui l'avaient atteint étaient empoisonnées. 

Surville, ayant reconnu l'impossibilité de se procurer d'autres secours dans 
sa relâche, prit le parti, le 21 octobre, de quitter cette terre, qu'il nomma 
Terre des Arsacides, à cause des hostilités qu'il y avait éprouvées. Le port 
dans lequel on avait mouillé fut nommé port Praslin. Avant d'en sortir, Sur- 
ville laissa des inscriptions pour constater la venue du Saint-Jean-Baptiste, et 
des avertissements aux navigateurs qui voudraient y aborder, pour qu'ils eus- 
sent à se tenir en garde contre la trahison des naturels. Le port Praslin serait, 
Un des plus beaux du monde , si la qualité du fond ne s'opposait pas à ce qu'il 
fût un bon port. La férocité des peuples qui habitent les îles dont il est fermé 
l'a pas permis de pénétrer dans l'intérieur du pays , et l'on n'a pu examiner 
que les parties voisines de la mer. On n'a aperçu aucun terrain cultivé. Les 
terres qui entourent le port , quoique sous l'eau à la mer haute , et presque 
Partout marécageuses, sont couvertes d'arbres de haute futaie, de différentes 
''*l>èees. 

En quittant cette terre qui avait été si funeste à ses équipages, Surville ne 









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voulut pas rendre la liberté au jeune insulaire , qui se nommait Lova-Sarega ; 
niais il le traita avec beaucoup de bonté , et le lit même manger à sa table. 
Lova-Sarega montra beaucoup de pénétration et de jugement, et surtout une 
heureuse facilité à apprendre différentes langues. Ses bonnes qualités lui méri- 
tèrent l'affection générale; on lui fut redevable de divers renseignements que 
l'on va donner sur son pays. 

Les habitants sont d'une stature moyenne, mais forts, nerveux et bien pro- 
portionnés. Ils ne paraissent pas appartenir tous à la même race : les uns sont 
basanés, ont les cheveux lisses, et les coupent de différentes manières; les 
autres sont entièrement noirs , ont les cheveux crépus et fort doux au toucher ; 
leur front est petit ; les yeux sont médiocrement enfoncés ; le bas du visage 
est pointu et garni d'un peu de barbe. Leur physionomie porte l'empreinte de 
la férocité. Ils diffèrent des Cafres en ce qu'ils n'ont ni le nez aussi épaté , ni 
les lèvres aussi épaisses. La plupart poudrent leurs cheveux et leurs sourcils 
avec de l'ocre. Plusieurs se peignent aussi une raie blanche d'une tempe à 
l'autre par dessus les sourcils. Les femmes , dont on ne put entrevoir qu'une 
ou deux dans des pirogues qui passaient à vue du vaisseau, tracent ces raies 
en long sur les joues , et en font d'autres sur la gorge , d'une épaule à l'autre. 

Les hommes et les femmes vont absolument nus, à l'exception d'un petit 
morceau de natte à la ceinture. Les hommes se tatouent le visage, les bras et 
d'autres parties du corps ; quelques uns des dessins qu'ils y impriment ne sont 
pas désagréables. Les trous qu'ils font à leurs oreilles sont quelquefois si larges 
qu'ils y peuvent fourrer toutes sortes d'ornements , comme de grands an- 
neaux d'écaillé , des os , des feuilles d'arbre ou des fleurs; ils se percent aussi 
la cloison du nez , et les ornements de différente nature qu'ils y font passer 
allongent tellement ce cartilage , que dans quelques uns il descend jusqu'à» 
bord de la lèvre supérieure. Le bracelet est l'ornement le plus général ; ils en 
portent un au dessous du coude ; il a un pouce d'épaisseur sur un pouce de 
largeur ; ceux qui ne l'ont pas en placent un au poignet. Quelques uns sus- 
pendent à leur cou une espèce de peigne d'une pierre blanche à laquelle ils at 
lâchent un grand prix. D'autres avaient sur le front un coquillage très blanc 
On leur vit aussi des colliers et des ceintures faites de dents dont quelques 
unes étaient des dents d'hommes. 

Leurs armes sont l'arc et les flèches , la lance et la massue ; leur boucIi er 
est fait avec du rotin. Leurs pirogues sont légères , et vont d'une vitesse in- 
concevable. La nacre de perle, qu'ils trouvent en abondance sur leur rivage» 
leur tient lieu de couteau ; le tranchant d'un silex fait l'office de rasoir p° l,f 
la barbe et les cheveux. Une pierre noire et conique fixée fortement avec d u 
rotin à un manche de bois leur tient lieu de marteau. Ils ont pour hache « n 



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morceau de coquillage très dur, qui paraît être de la même espèce que celui 
dont ils font leurs bracelets. Ce coquillage , taillé en biseau , est attaché très 
solidement avec du rotin à un morceau de bois coudé naturellement en 
forme de pioche. Ils ne connaissent nullement les métaux. 

Les habitants des îles du port Praslin et des terres qui l'avoisinent sont 
dans un état de guerre continuel. Les prisonniers deviennent les esclaves des 
vainqueurs. L'autorité du chef ou roi est illimitée 5 ses sujets sont tenus d'ap- 
porter chez lui le produit de leur pêche, les fruits qu'ils ont récoltés , les ou- 
vrages de leurs mains , le butin qu'ils ont fait sur l'ennemi. Le chef en retient 
ce qui lui convient, et abandonne le reste aux propriétaires. Si l'un d'eux 
avait porté quelque effet dans sa case avant d'en avoir fait hommage au prince, 
une peine sévère suivrait de près cette coupable omission. Si, par hasard, 
quelqu'un marche sur l'ombre du roi, il est sur-le-champ mis à mort; mais 
si c'est un grand personnage , il obtient sa grâce en sacrifiant une partie de 
ses richesses. 

Ces peuples ont , dans l'intérieur des terres, des villages considérables. La 
pluralité des femmes est permise. Les filles , avant l'âge de puberté , habitent 
la maison paternelle des époux qu'on leur destine. Les médecins sont en 
grande vénération 5 cet état exige dans celui qui le professe un âge avancé. 
Lova-Sarega préférait les médecins de son pays aux chirurgiens du vaisseau, 
parce qu'il trouvait que ces derniers faisaient durer la maladie trop long- 
temps. 

Quanta leur religion , ils pensent que les hommes, après leur mort, vont 
au ciel, et qu'ils reviennent de temps à autre sur la terre pour apprendre à 
leurs amis les bonnes et les mauvaises nouvelles , et leur indiquer les endroits 
où la pêche est la plus abondante. 

Il paraît que le commerce ne leur est pas inconnu. Malgré la fragilité de 
leurs embarcations, ils font des voyages de dix ou douze jours. Ils se guident, 
dans leur route , sur le mouvement des astres , et ils savent distinguer quel- 
ques étoiles. Ils trafiquent particulièrement avec un peuple beaucoup moins 
noir qu'eux. Lova-Sarega ajoutait que son père allait chez ce peuple, et y 
échangeait des esclaves noirs contre des blancs, et qu'il en rapportait aussi 
des toiles fines chargées de dessins , qui servent à ses compatriotes pour se 
faire des ceintures. Le pays habité par ces hommes noirs ne peut être fort 
éloigné du port Praslin , et doit appartenir au même archipel. Peut-être est-ce 
quelqu'une des îles de la partie orientale , que Surville reconnut dans la suite. 

Après avoir quitté le port Praslin, le 21 octobre, Surville revit la terre le 23 
au soir. Le 26, il découvrit une île, qu'il nomma île Inattendue, parce qu'il 
croyait être arrivé à l'extrémité de la grande terre qu'il côtoyait, sans la voir 
IV. 18 




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constamment. L'île Inattendue est basse , et couverte de bois. Elle a la figure 
d'une flèche; elle est à peu près à neuf lieues de la côte. Une autre île, d'un 
aspect agréable, fut nommée île des Contrariétés, parce que les calmes et les 
courants ne lui permirent pas de la doubler aussi promptement qu'il l'eût 
désiré. Pendant les trois jours qu'il resta en calme devant cette île, le vaisseau 
fut entouré de pirogues. Ce ne fut pas sans peine qu'on décida un des Indiens 
à monter à bord. Dès qu'il y fut, il s'empara de tout ce qu'il trouvait à sa con- 
venance. On lui lit entendre, avec douceur, qu'il fallait restituer ce qu'il avait 
pris. Ce ne fut pas sans peine qu'il y consentit. Il grimpa ensuite jusqu'à la 
hune d'artimon avec l'agilité du meilleur matelot, et examina très attentive- 
ment, de ce lieu, toutes les parties du vaisseau. Redescendu sur la dunette, 
il se mit à faire des gambades; s'adressant ensuite à ses compatriotes , il les 
engageait, par les gestes les plus extraordinaires, à venir le rejoindre. Il sui- 
vit Surville dans la chambre du conseil. Comme il continuait à demander tout 
ce qu'il voyait , on parvint à le satisfaire en lui donnant un couteau flamand 
et deux aunes de toile bleue. 11 discerna fort bien que Surville était le chef, 
et lui fit entendre qu'il l'était aussi. 

Enhardis par son exemple , et plus encore par ses invitations, une douzaine 
de ses compatriotes montèrent à bord. On ne leur permit pas d'y apporter 
leurs armes; mais leurs pirogues étaient remplies de lances, de flèches éhar- 
belées et d'arcs. Ces insulaires étaient absolument nus, et, comme ceux du 
portPraslin, paraissaient appartenir à différentes races; d'ailleurs, ils leur 
ressemblaient par leurs ornements et leur parure. Leurs pirogues sont mieux 
travaillées. 

Le chef avait invité Surville à venir le voir à terre , et lui avait fait enten- 
dre qu'il y trouverait en abondance des provisions de toute espèce. Ces dé- 
monstrations d'amitié , ces assurances, ne pouvaient inspirer à Surville une 
grande confiance. La scène du port Praslin était trop présente à son esprit 
pour qu'il ne se tînt pas sur ses gardes contre la trahison. Cependant l'île, qu'il 
voyait à une très petite distance, présentait un aspect si riant; les malades, 
dont le nombre croissait tous les jours dans une proportion effrayante, avaient 
un besoin si pressant de rafraîchissements, qu'il se détermina à tenter una 
descente. La yole fut mise à la mer, et Labé s'y embarqua, avec un détache- 
ment de soldats bien armés. En môme temps, le vaisseau fit route pour pro- 
téger ce canot, et le soutenir par l'artillerie, s'il était attaqué. 

A peine était-il éloigné de deux portées de fusil,, que les pirogues se réuni" 
rent en peloton , comme pour tenir conseil , et quatre , s'étant détachées à la 
rencontre du canot, l'entourèrent. Les insulaires ajustaient déjà les flèches à 
leurs arcs; mais Labé, qui avait appris à ses dépens, au port Praslin , <)" e 






— 139 — 

chez ces peuples l'effet suit de près la menace, crut devoir prévenir leur in- 
tention meurtrière, et ordonna de (aire feu sur eux. Le vaisseau , d'où l'on 
avait suivi des yeux tous les mouvements des pirogues, tira deux coups de 
canon à boulet sur celles qui étaient les plus éloignées. Toutes s'enfuirent à la 
hâte vers la terre, et la yole revint à bord. 

Cependant les sauvages furent bientôt remis de leur premier effroi, et à six 
heures du soir on vit une armée de pirogues s'avancer en bon ordre vers le 
vaisseau. Surville, qui désespéra de pouvoir effectuer son projet de débarque- 
ment, et qui voulut, en s' opposant de bonne heure à l'attaque, diminuer pour 
ces braves insulaires le danger auquel les exposait leur valeur imprudente, lit 
feu de son artillerie; mais comme les pirogues naviguaient en peloton serré, 
et que les canons qu'on tira étaient chargés à mitraille, il est trop probable 
que ces Indiens firent une funeste expérience de la supériorité de nos forces. 
La déroute et la fuite la plus prompte prouvèrent au moins qu'ils avaient re- 
connu l'insuffisance des leurs. 

Aussitôt qu'ils curent disparu, Surville ordonna de faire de la voile, et 
continua sa route. 

Lova-Sarega ne comprenait pas la langue des habitants de l'île des Contra- 
riétés. Ils lui proposèrent par signes, à plusieurs reprises , de l'emmener avec 
eux ; il s'en défendit toujours, et de manière à laisser juger qu'il les redoutait. 

Surville découvrit encore plusieurs îles les jours suivants , entre autres les 
Trois-Sœurs et les îles de la Délivrance. On doit regretter que la contrariété 
des vents ne lui ait pas permis de reconnaître plus en détail les terres qu'il 
avait découvertes ; mais s'il eût été en son pouvoir de vaincre cet obstacle, la 
prudence et l'humanité lui auraient toujours imposé l'obligation de ne pas 
prolonger son séjour sur une côte où le caractère féroce des habitants ne lui 
laissait aucun espoir de se procurer des rafraîchissements qui pouvaient seuls 
arrêter les progrès d'une maladie dont les ravages devaient le mettre bientôt 
hors d'état de continuer sa navigation. Depuis son départ du port Praslin , en 
seize jours, le scorbut avait enlevé dix-huit hommes de son équipage, et les 
autres en étaient ou atteints ou menacés. Il était pressant de gagner un port 
où l'on pût s'établir avec sûreté , et procurer aux malades le repos , le bon aii 
et les aliments sains, si nécessaires pour leur rétablissement. Surville se déci 
da donc à diriger sa route vers la Nouvelle-Zélande, la terre la plus voisin 
de celle qu'il quittait , et qui n'était encore connue que par les relations d'A- 
bel Tasman. 

Ce fut le 12 décembre que Surville reconnut les terres du nord-ouest de la 
Nouvelle-Zélande. Les vents ne lui permirent pas de trouver mouillage avant 
le 17, jour où il jeta l'ancre à la côte du nord-est, dans une baie qu'il nomma 



: 







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baie de Lauriston , du nom d'un des armateurs de son vaisseau. Au fond de 
cette baie est une anse qu'il nomma anse Chevalier , du nom de son autre ar- 
mateur. La baie Lauriston est la baie des îles de Cook. 

La manière dont Tasman avait été reçu dans ce pays faisait craindre d'y 
éprouver le même sort. Avant de laisser tomber l'ancre, on vit arriver une 
pirogue montée de six hommes , qui donnèrent un peu de poisson et quelques 
coquillages ; ils reçurent en échange de la toile de coton. En quittant le vais- 
seau ils montrèrent leur demeure. Peu de temps après, trois autres grandes 
pirogues s'approchèrent à portée de fusil en montrant de temps en temps des 
poissons; mais, s'ennuyant de ne rien recevoir, elles accostèrent le vaisseau. 
Les Indiens donnèrent une quantité prodigieuse de poisson en échange de 
petits morceaux de toile , dont ils couvrirent leurs épaules. Le chef de ces 
insulaires ayant témoigné le désir de venir à bord , on lui fit signe d'y mon- 
ter. Surville le reçut en l'embrassant. Il était vêtu d'une pelisse de peau de 
chien que l'on voulut examiner. Aussitôt , s'imaginant qu'on en avait envie , 
il l'offrit; mais on ne l'accepta point , et on le fit passer dans la chambre. 
Surville lui donna une veste et une culotte rouge. Il mit la veste et garda la 
culotte sous son bras. En reconnaissance , il donna sa pelisse à Surville. Ceux 
qui l'avaient accompagné, ne le voyant pas reparaître au bout d'un certain 
temps, montrèrent de l'inquiétude. Comme elle fut suivie d'une certaine 
rumeur , il se fit voir, et l'on comprit à ses gestes qu'il leur annonçait que sa 
personne était en sûreté. Alors plusieurs Indiens montèrent à bord , et s'em- 
parèrent de tout ce qui se trouva sous leurs mains. Bientôt ils quittèrent le 
vaisseau, ayant chacun sur l'épaule une chemise, ou au moins un morceau 
de toile. 

Le Saint-Jean-Baptiste avait perdu soixante hommes depuis le départ du 
port Praslin ; le scorbut attaquait tout le reste. Encore quelques jours de plus 
sans voir la terre, et le vaisseau , à moins d'un miracle, n'eût pas pu quitter 
ces parages. Le 18 décembre, Surville descendit à terre. Le chef d'un village 
situé au fond de l'anse vint au devant de lui sur le bord du rivage. Les in- 
sulaires , épars d'un côté et d'autre, tenaient à la main des peaux de chien et 
des paquets d'herbe qu'ils haussaient et baissaient alternativement, dans l'in- 
tention sans doute de lui rendre hommage. C'est ainsi que se passa en espèces 
de salutations la première entrevue. Le jour suivant, la réception fut bien dif- 
férente. Les Indiens étaient réunis en troupe et armés. Le chef était venu 
dans sa pirogue au devant de Surville pour l'engager par signes à l'attendre 
sur la plage, parce que les insulaires étaient sans doute dans de vives alar- 
mes de voir descendre à terre une grande partie de l'équipage. 

Surville se conforma aux désirs du chef, qui , après l'avoir salué, lui lit en- 



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tendre qu'il allait parler à ses compagnons. Cette conférence achevée , il re- 
vint à Surville, et lui demanda son fusil, dont il ne connaissait que le bruit. 
Surville ne jugea pas à propos de le lui confier. Ce refus ne parut pas produire 
une impression fâcheuse sur l'esprit du chef. Sans se rebuter du peu de 
succès de sa première demande, il pria Surville de lui prêter sonépée pour 
la montrer aux gens de son village. Surville pensa qu'il pouvait sans incon- 
vénient lui accorder ce qu'il souhaitait. Le chef satisfait accourut montrer 
l'épée aux insulaires, qui paraissaient attendre avec inquiétude le dénoû- 
ment de cette entrevue. Le chef leur parla à haute voix et avec chaleur. Dès 
ce moment ils parurent tranquillisés, et il s'établit entre eux et l'équipage un 
commerce qui procura des rafraîchissements , et des secours de toute espèce 
aux malades. Ce chef obtint ensuite de Surville la permission de l'accompa- 
gner à bord de son vaisseau ; mais dès que le canot qui les portait commença 
à s'éloigner de la cote, les cris des femmes et les alarmes des Indiens déter- 
minèrent Surville à le ramener promptement à terre , où il fut témoin de l'af- 
fection sincère de ces peuples pour leur chef. 

Cook côtoyait alors la Nouvelle-Zélande. Il releva môme la baie où était 
Surville, sans se douter qu'un vaisseau français y fût mouillé. Il fait mention 
d'une tempête qu'il éprouva le 27 décembre, et dans laquelle Surville perdit 
ses ancres. Le Sainl-Jean-Baptiste aurait même immanquablement péri sans 
la manœuvre hardie de son capitaine , qui le mit à même de gagner un autre 
mouillage à l'abri de la tourmente. 

Au commencement de la tempête , la chaloupe où étaient les malades tenta 
inutilement de gagner le vaisseau , mais elle ne put pas même revenir au 
village. Elle fut jetée dans une anse qu'on nomma anse du Refuge , et obligée 
d'y rester pendant toute la durée de l'ouragan. Naginoui , chef du village 
Voisin, accueillit et reçut les malades dans sa maison. Il leur prodigua tous 
les rafraîchissements qu'il fut en son pouvoir de leur donner, sans vouloir 
recevoir aucune indemnité de ces soins généreux. Ce ne fut que le 29 que la 
chaloupe put rejoindre le vaisseau. 

La tempête avait enlevé un des canots de Surville ; l'ayant vu échoué sur 
•e rivage de l'anse du Refuge , il l'envoya chercher. Les insulaires, plus alertes, 
s ' en emparèrent, et le cachèrent si bien , que l'on ne trouva que l'amarre. On 
soupçonna les insulaires de l'avoir coulé dans une petite rivière, que l'on re- 
monta et que l'on descendit à plusieurs reprises 5 mais toutes les perquisitions 
forent inutiles. Surville, transporté de fureur, résolut de se venger d'une 
Manière éclatante de l'enlèvement de son canot. Il fa signe à quelques Indiens 
lui étaient auprès de leurs pirogues de s'approcher. Un seul accourut , fut 
ar rêté à l'instant, et conduit à bord; les autres, moins confiants, prirent 





















Ififl 

I, 












— 142 — 
aussitôt la fuite. On s'empara d'une pirogue, on brûla les autres ; on mit le 
feu aux maisons, et l'on s'embarqua. Après avoir ainsi porté la désolation 
et l'effroi dans ces contrées , Surville conçut qu'il lui serait impossible d'a- 
voir la moindre communication avec les habitants ; il quitta donc la Nouvelle- 
Zélande le 1 er janvier 1770 , sans prévoir que l'injuste châtiment qu'il venait 
d'infliger aux insulaires aurait les suites les plus funestes pour les Européens 
qui auraient le malheur d'aborder sur ces plages lointaines. 

L'insulaire qui avait été arrêté était Naginoui , ce chef humain , bon et sen- 
sible, qui avait accueilli si généreusement les malades dans sa maison , et 
qui , après les bienfaits dont il les avait comblés, ne devait pas s'attendre au 
traitement qu'on lui préparait lorsqu'il accourut au signal que Surville lui 
faisait de s'approcher. Cet infortuné n'eut pas plus tôt reconnu le chirurgien, 
qu'il se jeta à ses pieds, les larmes aux yeux, en le priant sans doute d'in- 
tercéder en sa faveur, et de le protéger, car il croyait qu'on voulait le dé- 
vorer. Le chirurgien le rassura, en lui faisant entendre qu'on n'en voulait 
pas à ses jours. Naginoui le serrait dans ses bras, et lui montrait sa terre na- 
tale qu'on le forçait d'abandonner. Surville , instruit du service éminent que 
Naginoui avait rendu à ses matelots, eut la cruauté de ne pas le renvoyer a 
terre. Il continua sa route à l'est; mais les vents d'est ne lui permirent pas de 
suivre long-temps cette direction. 

Toute idée de découvertes dut donc s'évanouir. Les faibles secours qu'on 
s'était procurés à la Nouvelle-Zélande avaient un peu diminué les progrès du 
scorbut, mais n'en avaient pas tari la source. Il commença de nouveau ses rava- 
ges. Le conseil assemblé décida unanimement de gagner le plus tôt possible un 
port de la côte du Pérou , pour arracher à la mort les malheureux restes d'u'i 
équipage , qui , avec le secours de ses officiers , pouvait à peine suffire à ma- 
nœuvrer les voiles. 

Il fallut faire route au sud pour trouver les vents d'ouest. On était alors 
au 6 mars. Le 24 , on aperçut les îles de Juan-Fernandès. Ce fut à la vue de 
ces îles que mourut Naginoui , consumé par le chagrin et les fatigues. 

Un dernier malheur attendait l'expédition aux côtes du Pérou. Le vaisseau 
était déjà à l'ancre, le 8 avril, devant Chilca, près du Callao, lorsque, Sur- 
ville s'étant embarqué dans la yole, pour être plus tôt rendu à terre et sollici- 
ter lui-même les secours que sa malheureuse situation rendait si pressants , 
la frêle embarcation sur laquelle son zèle l'avait exposé chavira , et le mal- 
heureux capitaine fut noyé. 



— 143 



:, 



MA1110N. 



NOUVELLE-ZELANDE. PORT DE LA TRAHISON. 



On a vu précédemment que Bougainville s'était occupé des moyens de ren- 
voyer Aotourou parmi les siens, et que le ministère français avait ordonné au 
gouverneur et à l'intendant de l'île de France d'embarquer ce Taïlien sur 
un navire armé exprès pour le reconduire dans son île. Marion Du Fresne , 
capitaine de brûlot , saisit avec ardeur cette occasion de se distinguer par un 
voyage qui lui procurait l'occasion de faire des découvertes. 11 offrit donc à 
l'administration de la colonie de transporter Aotourou à ses frais à Taïti , 
demandant que l'on joignît une flûte du roi à un bâtiment qui lui appartenait, 
et s'offrant de supporter seul toutes les dépenses de l'expédition. On accorda 
sa demande et les avances nécessaires pour l'armement , et il donna des sûre- 
tés pour leur recouvrement. 

D'après les instructions qui lui furent remises , il devait d'abord aller à 
Madagascar, pour y compléter ses approvisionnements , puis faire route au sud , 
chercher le cap de la Circoncision , découvert par Lozier Bouvet, et recon- 
naître la terre australe ou les îles qui se trouvent dans celte partie du globe, 
en ne négligeant pas de visiter la Terre de Van Diemen et la Nouvelle-Zélande. 

Marion commandait le Mascarin, et avait sous ses ordres le Marquis-de-Cas- 
l Hes, dont Duclesmeur était capitaine. Il partit de l'île de France le 18 octo- 
bre 1771. On relâcha d'abord à l'île de Bourbon. Aotourou y fut attaqué de la 
Petite-vérole , dont vraisemblablement il avait apporté le germe de l'île de 
France, où cette cruelle maladie exerçait ses ravages au départ des vaisseaux. 
Marion , obligé de s'éloigner de l'île Bourbon , pour ne pas communiquer à 
Ce Ue colonie une maladie que l'on y regarde comme aussi dangereuse que la 
Peste, alla relâcher dans la baie du Fort-Dauphin , de Madagascar. Le lende- 
main de son arrivée Aotourou mourut. 

Le premier objet de l'expédition ne pouvant plus avoir lieu, Marion réso- 
1,1 de poursuivre son plan de découverte. Il ht voile pour le cap de Bonne- 



ME 







— 144 — 

Espérance, y compléta son approvisionnement pour une campagne de dix- 
huit mois , en repartit le 28 décembre et se dirigea au sud. 

Après une laborieuse navigation , pendant laquelle il découvrit les îles de la 
Caverne, les îles Froides, l'île Aride, et celle de la Possession , Marion eut 
connaissance , le 3 mars, de la pointe méridionale de la Nouvelle-Hollande , 
et alla mouiller dans la baie de Frédéric-Henri , découverte par Tasman. 

On descendit à terre sans éprouver aucune opposition de la part des natu- 
rels. Ils ramassèrent du bois, en firent une espèce de bûcher, et invitèrent les 
Français à y mettre le feu. L'officier qui commandait le détachement accéda 
à cette demande. Les naturels ne parurent pas surpris, et restèrent tranquil- 
lement auprès du bûcher, entourés de leurs femmes et de leurs enfants. Les 
hommes étaient armés de bâtons pointus et garnis de pierre tranchantes en 
forme de haches; les femmes portaient leurs enfants sur le dos, au moyen de 
cordes de jonc. Tous , hommes et femmes , étaient absolument nus ; leur taille 
était moyenne. Leurs cheveux , laineux comme ceux des Cafres , noués par 
pelotons , et poudrés avec de l'ocre très rouge , contribuaient , avec leurs petits 
yeux jaunâtres , leur bouche très fendue , et leur nez écrasé , à leur donner 
une ligure hideuse. Quelques uns avaient l'estomac tatoué. Leur poitrine est 
large, leurs épaules sont effacées. Leur taille est d'autant plus svelle, qu'ils 
sont généralement maigres. Leur langage est très dur ; ils semblent tirer les 
sons du fond du gosier. 

On essaya de gagner leur bienveillance par de petits présents; mais il reje- 
tèrent avec dédain tout ce qu'on leur proposa , môme le fer, les miroirs , les 
mouchoirs et la toile. On leur montra des canards et des poules qu'on avait 
apportés du vaisseau, pour leur faire entendre qu'on désirait en acheter. I' s 
prirent ces oiseaux, qu'ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec 
un air de colère. 

Sur ces entrefaites Marion débarqua. Un sauvage se détacha de la troupe , 
et lui offrit un petit brandon de feu pour allumer un petit bûcher. Marion fi 1 
comme avait fait l'officier, persuadé que cette cérémonie avait pour but de 
prouver ses intentions pacifiques : il mit le feu au bûcher. L'événement 
prouva au contraire que c'était accepter un défi pour la guerre: car, dès q ue 
le feu fut allumé, les sauvages se retirèrent sur un monticule, d'où ils lancè- 
rent une grêle de pierres. Le capitaine et un autre officier furent blessés. 0» 
répondit à cette aggression par des coups de fusil , et tout le monde se rembaf 
qua. Les embarcations côtoyèrent la baie pour trouver un endroit découvert 
et uni où l'on pût descendre à terre sans être inquiété par les sauvages places 
sur des hauteurs. Alors ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants dans l eS 
bois , et suivirent les canots le long du rivage. Lorsque Marion voulut débar* 



— m — 

quer, un sauvage jeta un cri effroyable : aussitôt toute la troupe lança ses 
bâtons pointus et ses javelots. Un nègre, blessé à la jambe par un de ces bâtons 
pointus, fui guéri en peu de jours, ce qui prouva que l'arme n'était pas em- 
poisonnée. On vengea cette attaque par une fusillade qui en blessa plusieurs et 
en tua un. Ils s'enfuirent aussitôt dans les bois en poussant des hurlements 
affreux, et emportant leurs blessés. Un détachement de quinze hommes les 
poursuivit, et prit à l'entrée du bois un de ces sauvages , qui avait reçu une 
blessure mortelle. On lava son corps , et on reconnut que leur peau , naturel- 
lement rouge, ne paraissait noire que par la crasse et la fumée dont elle 
est couverte. 

Marion expédia ensuite deux détachements bien armés pour chercher de 
l'eau douce et des arbres propres à remâter le Castries. Celte recherche fut 
sans succès : les détachements parcoururent deux lieues sans rencontrer ni 
eau douce, ni arbres convenables pour des mâts, ni habitants. On resta six 
jours dans cette baie à continuer des recherches inutiles. La terre y est 
sablonneuse comme au cap de Bonne-Espérance, couverte de bruyères et 
d'arbrisseaux. La plupart étaient dépouillés de leur écorce par les sauvages 
qui s'en servent pour faire cuire les coquillages dont ils se nourrissent. On 
voyait partout des traces de feu ; le sol paraissait couvert de cendre. Un pin 
un peu moins haut que ceux de France avait seul été ménagé par les sauvages , 
qui apparemment en tirent quelque utilité. Sans doute cette espèce d'arbres 
doit être plus commune dans l'intérieur, et s'y trouver de dimensions suf- 
fisantes pour servir à la mâture des vaisseaux. 

Dans les endroits où la terre n'était pas brûlée, on voyait de l'herbe, de 
l'oseille, de la fougère et d'autres plantes. On aperçut peu de gibier; cepen- 
dant des trous semblables à ceux d'une garenne semblaient annoncer qu'ils 
étaient faits par un animal. On tua des corbeaux, des merles , des tourterelles, 
Une perruche à bec blanc, et des oiseaux de mer. La pêche ne fut pas moins 
abondante que la chasse. 

Le climat de cette terre parut très froid , quoique l'on fût à la fin de l'été 
et l'on ne concevait pas comment les sauvages pouvaient aller nus. On fut] 
également surpris de ne trouver rien qui ressemblât à une maison , que des 
abat-vents formés par des branches d'arbres entrelacées grossièrement. 

Marion, voyant qu'il perdait son temps sur cette terre, aussi sauvage que serf 
habitants, se décida à faire voile pour la Nouvelle-Zélande. Il atterrit le 24 
toarsà la vue d'une haute montagne qu'il nomma pic Mascarin. Cook l'a nom* 
ft tée mont d'Egmont. 

Plusieurs jours auparavant , pendant que l'on cherchait un ancrage sûr, des 
Pirogues s'étaient approchées des vaisseaux. Les naturels étaient montés à 
IV. 19 









■a 




— 116 — 
bord. On leur avait fait des présents. Ils avaient paru fort contents. Quelques 
uns même couchèrent à bord, entre autres Tacoury, un de leurs chefs- 
On leur arrangea des lits; ils dormirent bien , sans témoigner la moindre mé- 
fiance. Cependant on les veilla toute la nuit. Chaque fois que le vaisseau s'éloi- 
gnait un peu de la côte pour courir des bordées , Tacoury témoignait de vives 
inquiétudes. On n'en concevait pas la cause , parce que l'on ignorait la triste 
aventure de Naginoui. 

Dès que les vaisseaux furent en sûreté, Marion envoya établir des tentes 
sur une île située dans l'enceinte du port, où il y avait de l'eau et du bois, 
et qui présentait une anse 1res abordable. Les naturels la nomment Moutouaro. 

« A peine on avait mouillé, dit Crozet, lieutenant du Mascarin et auteur 
de la relation de ce voyage, qu'il nous vint à bord une quantité de pirogues , 
qui nous apportèrent du poisson en abondance. Les naturels nous faisaient 
entendre qu'ils l'avaient péché exprès pour nous. Nous ne savions quel lan- 
gage leur parler. J'imaginai par hasard de prendre un vocabulaire de l'île de 
Taïti, provenant de l'expédition de Bougainville, que m'avait remis l'inten-< 
dant de l'île de France. Je lus quelques mots de ce vocabulaire , et je vis avec 
la plus grande surprise que les sauvages m'entendaient parfaitement. Je re- 
connus bientôt que la langue de l'île où nous étions était absolument la même 
que celle de l'île de Taïti , qui en est éloignée de plus de six cents lieues. 

» A l'approche de la nuit les pirogues se retirèrent, et laissèrent à bord une 
dizaine de sauvages qui passèrent la nuit avec nous comme si nous étions 
leurs camarades depuis long-temps. Le lendemain, le temps étant très beau, ces 
pirogues vinrent en plus grand nombre, amenant des femmes et des enfants- 
Les hommes étaient sans armes. En arrivant au vaisseau, ils commençaient à 
crier: Taro! C'est le nom qu'ils donnent au biscuit de mer. On leur en donnait» 
mais avec une certaine économie, car ils étaient grands mangeurs, et en s' 
grand nombre , qu'ils auraient eu bientôt consommé tous les vivres des deux 
vaisseaux. Ils apportaient du poisson en grande quantité. On le leur troqua' 1 
pour des verroteries et des morceaux de fer. Dans les premiers jours , ils se 
contentaient de vieux clous de deux à trois pouces; par la suite ils devinrent 
plus difficiles , et en demandaient de quatre à cinq pouces. Leur objet , en 
demandant des clous , était d'en faire de petits ciseaux pour travailler le bois- 
Dés qu'ils avaient obtenu un petit morceau de fer , ils allaient aussitôt le p° r> 
1er à quelque matelot pour le prier par signes de l'aiguiser sur la meule , « 
ils payaient ce léger service par le don de quelques poissons 



» Tous ces insulaires avaient l'air fort doux et même caressant. En peu 



de 

apprirent les noms des officiers. Nous ne laissions entrer dans < 
chambre du conseil que les chefs . les femmes et les filles. Les chefs se di*>' 



Sa 






— J47 — 

tingnaient aisément par des plumes d'aigrettes ou d'autres oiseaux aquatiques, 
plantées dans leurs cheveux au sommet de la tôle. Les femmes mariées se 
reconnaissaient aussi à une espèce de tresse de jonc qui leur liait les cheveux 
Ml sommet de la tôle. Les filles n'avaient pas cette marque distinctive ; leurs 
cheveux tombaient naturellement sur le cou. Les insulaires s'étaient empres- 
sés de nous faire connaître ces distinctions , en nous donnant à entendre par 
signes qu'il ne fallait pas toucher aux femmes mariées, mais que nous pou- 
vions en toute liberté nous adresser aux filles. Il n'était pas possible en effet 
d'en trouver de plus faciles. Marion fit passer cet avis dans les équipages des 
deux vaisseaux, afin de conserver la bonne harmonie avec les insulaires. 
Elle ne fut pas troublée à cause des femmes. » 

Nous ne nous étendrons pas sur les mœurs de ces insulaires , ni sur la 
description de leur pays donnée par Crozet. On trouvera ces détails dans le 
voyage de Cook. 

Lorsque Marion eut fait connaissance avec les insulaires , les chefs l'enga- 
gèrent à les visiter dans leurs villages. Il se rendit à leur invitation , en se 
faisant accompagner d'un détachement de soldats armés. Il parcourut d'a- 
bord une partie de la baie , où il compta vingt villages contenant un nombre 
<le maisons suffisant pour loger quatre cents personnes. Il descendit à plusieurs 
endroits, et fut reçu avec des démonstrations d'amitié. 

Marion fit ensuite diverses courses le long des côtes et dans l'intérieur du 
pays, pour chercher des arbres dont on pût tirer des mâts pour leCastries. 
Les insulaires l'accompagnaient partout. Le 23 mai, il trouva une forêt de 
cèdres magnifiques à deux lieues dans l'intérieur des terres, et à portée d'une 
anse éloignée d'une lieue et demie des vaisseaux. On fit aussitôt un établisse- 
ment dans cet endroit. On y envoya les deux tiers des équipages avec les ou- 
hls et les appareils nécessaires pour abattre les arbr'cs , les façonner , et ouvrir 
Un chemin qui facilitait leur transport au bord de la mer. Cet établissement 
correspondait avec un poste placé sur le rivage, où l'on envoyait tous les 
jours les chaloupes chargées de provisions pour les ouvriers cabanes dans 
'intérieur. La forge était sur l'île Moutouaro, avec les futailles vides. Tous 
Cç s postes étaient commandés par des officiers. 
Les insulaires étaient sans cesse avec les Français dans ces postes et sur les 
aisseaux. Ils mangeaient avec les matelots, et les aidaient dans leurs travaux. 
n échange de clous, ils fournissaient du poisson et du gibier. L'intimité 
a>tsi bien établie, que les jeunes gens, attirés par les caresses des natu- 
3« et la facilité de leurs filles, faisaient des courses dans l'intérieur, al- 
' lClUa la chasse , et quelquefois même s'écartaient si loin , qu'ils parvenaient 
^ des peuplades différentes. ij s y virent des villages plus considérables 







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— 148 — 
que ceux du voisinage du port, el des hommes plus blancs, qui les reçurent 
fort bien. Ils menaient dans ces excursions des insulaires, qui, au passage 
des marais et des ruisseaux , les portaient sur leurs épaules avec la même fa- 
cilité qu'un homme porterait un enfant. Enfin la confiance parvint à un toi 
degré , que les Français traversaient de nuit les forêts, sans autre escorte que 
celle des insulaires. Marion ordonna même de désarmer les chaloupes et les 
canots lorsqu'ils iraient à terre. 

Crozet ne partageait pas la confiance de Marion. « Je fis, dit-il , tout ce qi" 
dépendait de moi pour faire rétracter cet ordre. Je ne pouvais oublier la triste 
aventure de Tasman dans la baie des Assassins. Cependant j'ignorais q» e 
Cook eût trouvé des anthropophages dans cette île , et qu'il avait failli d'être 
tué dans le port même où nous étions mouillés. Maintenant que j'y réfléchis , 
il me semble bien étonnant que ces insulaires , qui l'année précédente avaient 
vu un vaisseau français et un vaisseau anglais qui avaient traité avec eux» 
ne nous aient rien laissé voir des objets qu'ils avaient sans doute reçus des 
Européens , et ne nous aient pas donné à comprendre qu'ils avaient vu d'au- 
tres navires que les nôtres. Il est vrai que les effets que nous leur donnions 
tous les jours ne reparaissaient plus. » 

Marion, parvenu à la plus grande sécurité, faisait son bonheur de vivre 
avec ces sauvages. Il les comblait de marques de bienveillance. A l'aide d' 1 
vocabulaire de Taïti , il tâchait de s'en faire comprendre. De leur côté , ils I e 
connaissaient parfaitement pour le chef des deux vaisseaux. Ils savaient qu'j 1 
aimait le turbot : tous les jours ils lui en apportaient de fort beaux. Dès q»'"' 
avait l'air de désirer quelque chose , ils s'empressaient d'aller au devant de ce 
qui pouvait lui être agréable. Lorsqu'il allait à terre , on l'accompagnait avec 
des démonstrations de joie ; les femmes , les filles , les enfants même, venaie flt 
lui faire des caresses ; tous l'appelaient par son nom. 

Tacoury , chef du plus grand des villages de la baie , était sans cesse avec 
les Français, qui le comblaient à l'envi de marques d'amitié et de présents. 
Il avait amené sur le Mascarin son fils , âgé d'environ quatorze ans , qu'il p** 
raissait aimer beaucoup , et l'avait laissé passer la nuit sur le vaisseau. C'éta» 
un jeune homme , beau , bien fait , d'une physionomie douce et toujou 1 '" 
riante. 

Trois esclaves de Marion avaient déserté dans une pirogue , qui submerge* 
en arrivant à terre. Tacoury fit arrêter ceux qui ne s'étaient pas noyés. u 
sauvage était entré un jour par le sabord de la sainte-barbe, et avait volé u 
sabre. On s'en aperçut : on le fit monter à bord. On le dénonça à Tacoury , 
qui le réprimanda fortement, et demanda qu'on le mît aux fers. On le ren- 
voya sans correction. 



— 149 — 

« Nous étions si familiers avec ces hommes, dit Crozet, que presque tous 
les officiers avaient parmi eux des amis particuliers qui les servaient et les 
accompagnaient partout. Si nous étions partis à cette époque, nous eussions 
rapporté en Europe l'idée la plus avantageuse de ces insulaires. Nous les eus- 
sions peints dans nos relations comme le peuple le plus affable, le plus hu- 
main, le plus hospitalier qui existe sur la terre. D'après nos relations, les 
philosophes panégyristes de l'homme de la nature eussent triomphé de voir 
leurs spéculations confirmées par les récits des voyageurs, qu'ils eussent prô- 
nés comme très dignes de foi. Nous eussions été les uns et les autres dans 
l'erreur. » 

Le 8 juin Marion descendit à terre , et y fut reçu avec des démonstrations 
de joie et d'amitié encore plus vives qu'à l'ordinaire. On lui plaça sur le 
sommet de la tête les quatre plumes blanches qui distinguent un chef : on lui 
en accordait le rang. Il revint au vaisseau plus content que jamais de ces 
bons sauvages. 

« Le même jour, le fils de Tacoury, qui venait me voir tous les jours, dit 
Crozet, et me témoignait beaucoup d'attachement, m'apporta en présent des 
armes, des outils et des ornements d'un très beau jade, que j'avais paru 
désirer. Il avait , contre son ordinaire , l'air triste. Il refusa tout ce que je lui 
offris en échange de ses jades. Je voulais les lui faire reprendre, il n'y con- 
sentit pas ; il refusa de manger; enfin il s'en alla fort triste. Je ne l'ai pas 
fevu. D'autres insulaires, amis de nos officiers, accoutumés à les venir vi- 
siter tous les jours, disparurent de môme. Nous ne fîmes pas assez d'atten- 
tion à cette singularité. Habitués depuis trente-trois jours à vivre dans la meil- 
leure intelligence avec ces sauvages , nous ne pouvions pas les soupçonner 
d'intentions perfides. 

» Enfin , le 12 juin , à deux heures après midi , Marion descendit à terre, 
emmenant avec lui deux jeunes officiers , un volontaire, le capitaine d'armes, 
e t douze matelots. Tacoury , un autre chef et cinq insulaires accompagnaient 
Marion. On devait donner quelques coups de filet au pied du village de Ta- 
tt 0ury, et manger des huîtres. Le soir , Marion, contre son ordinaire, ne re- 
v 'nt pas coucher à bord. On n'en fut pas inquiet. On supposa qu'il était resté 
' terre, afin d'être plus à portée le lendemain d'aller visiter dans l'intérieur 
atelier où l'on travaillait à la mâture du Castries, qui était fort avancée. » 

Le 13, à cinq heures du matin , le Castries avait envoyé sa chaloupe faire 
^ bois et de l'eau pour sa consommation journalière. A neuf heures , Du- 
c 'esmeur , capitaine de ce bâtiment, aperçut un homme qui nageait vers les 
aisseaux. Aussitôt il dépêcha un canot qui amena cet homme à bord. C'était 
yve s Thomas, un des matelots qui étaient partis le malin, 11 raconta que, la 






- 









. 







— 150 — 
chaloupe ayant, abordé le rivage à sept heures, les insulaires s'étaient pré- 
sentés sans armes pour porter, suivant leur usage, ceux qui avaient ciaint 
de se mouiller, et avaient donné les mêmes marques d'amitié qu'à l'ordi- 
naire. Cependant les matelots s'étaient séparés pour ramasser la provision 
de bois. Alors les sauvages , armés de casse-têtes , de massues et de lances , 
s'étaient jetés par troupes de huit à dix sur chacun de ces malheureux, et les 
avaient massacrés. Thomas, n'étant attaqué que par deux sauvages , s'était 
d'abord défendu et avait reçu deux coups de lance ; ensuite Voyant venir à loi 
d'autres insulaires, et se trouvant près du bord de la mer, il s'était caché 
dans les broussailles. Il avait vu de là tuer tous ses camarades ; les sauvages 
les avaient ensuite dépouillés , leur avaient ouvert le ventre et commençaient 
à les bâcher en morceaux lorsqu'il avait pris le parti de se mettre à la nage 
pour gagner un des vaisseaux. 

Après un rapport si affreux , on ne douta plus que Marion et les seize 
hommes qui l'accompagnaient n'eussent éprouvé le même sort que les onze 
matelots de la chaloupe. Duclesmeur assembla les officiers des deux vais- 
seaux , et , de concert avec eux , prit les mesures nécessaires pour sauver 
les trois postes que l'on avait à terre. 

Une chaloupe armée, expédiée du Mascartn, découvrit la chaloupe du 
Castries et le canot de Marion échoués sous le village de Tacoury, et entourés 
de sauvages armés de haches, de sabres et de fusils , qu'ils avaient pris dans 
les deux embarcations, après avoir égorgé les Français. L'officier qui com- 
mandait la chaloupe ne s'arrêta pas à reprendre les bateaux et à disperser les 
sauvages; il se hâta de porter du secours au poste de l'intérieur. Crozet y 
avait passé la nuit , faisant faire bonne garde. Dès qu'il fut informé des tristes 
événements qui venaient de se passer, il fit cesser tous les travaux , rassenr 
bler les outils et les armes , et charger les fusils. Tout ce qui ne put pas être 
emporté fut enterré ; ensuite on abattit la baraque et l'on y mit le feu , po vir 
cacher sous les cendres et les décombres le peu d'outils et d'ustensiles quel'o" 
était forcé de laisser. 

Crozet partit de ce poste important à la tête de soixante hommes ; il traversa 
plusieurs troupes de sauvages qui répétaient souvent ces tristes paroles : T a " 
court) maté Marion ( Tacoury a tué Marion ). Quoique ces cannibales prisse» 
un plaisir féroce à crier sans cesse que Marion était mort et mangé, ils n'«" 
laquèrent pas les Français, qui brûlaient d'impatience de venger la mort de 
leur chef. Mais ce n'était pas le moment de songer à la vengeance. Dans a 
position où l'on se trouvait , la perte d'un seul homme était irréparable. » 
l'on en eût perdu plusieurs, les deux vaisseaux n'eussent jamais pu sortir c 
la Nouvelle-Zélande. Il fallait d'ailleurs mettre en sûreté le poste des malades 



— 151 — 
On marcha ainsi près de deux lieues. Quand on fut arrivé sur le rivage , 
les insulaires serrèrent les Français de plus près. Crozet lit embarquer les 
premiers les matelots chargés d'outils ; puis , ^adressant à un chef des sau- 
vages , il planta un piquet en terre , à dix pas de lui , et lui lit entendre 
que, si un seul insulaire passait la ligne de ce piquet, il serait tué à l'in- 
stant; en même temps il lui ordonna, d'un ton menaçant, de s'asseoir ainsi 
que tous ceux qui l'accompagnaient. Quoiqu'ils fussent au nombre de mille , 
cet ordre fut docilement exécuté. Crozet s'embarqua le dernier. Alors les sau- 
vages se levèrent tous ensemble , jetèrent le cri de guerre et lancèrent des 
javelots qui ne blessèrent personne. Crozet ne voulait pas qu'on tirât sur ces 
forcenés ; mais comme ils entraient dans l'eau pour venir attaquer la cha- 
loupe , il devenait nécessaire de leur faire connaître la supériorité des armes 
des Européens. On lira sur les chefs qui paraissaient les plus animés ; chaque 
coup abattit un de ces malheureux. La fusillade continua ainsi pendant quel- 
ques minutes. Les sauvages voyaient tomber leurs camarades avec une stupi- 
dité incroyable. Ils ne concevaient pas comment des armes qui ne les tou- 
chaient point, comme leurs casse-têtes et leurs massues , pouvaient les tuer. 
A chaque coup de fusil, ils s'agitaient horriblement sans changer de place. 
On les eût détruits jusqu'au dernier, si l'on eût voulu continuer la fusillade. 
« Après en avoir fait tuer malgré moi beaucoup trop , dit Crozet, je lis ra- 
mer vers le vaisseau , et les sauvages ne cessèrent pas de crier sans bouger 

de place. » 

Les malades qui étaient sur l'île Moutouaro furent ramenés à bord sans 
accident. On laissa sur l'île un détachement pour garder la forge. Les sauva- 
ges rodèrent toute la nuit aux environs. Le 14 , on y envoya un second déta- 
chement. Les sauvages qui habitaient un village aux environs du poste , et 
qui , jusque alors, avaient paru tranquilles, s'avancèrent vers les Français en 
leur faisant des menaces et les défiant au combat. On marcha contre eux la 
baïonnette au bout du fusil. Ils s'enfuirent dans leur village. On les y pour- 
suivit; tous furent tués ou culbutés dans la mer. On resta ainsi maître de 
l'île et l'on acheva la provision de bois et d'eau. On eut plusieurs alertes qui 
ne servirent qu'à faire tuer les sauvages qui les donnaient. Quelques uns 
étaient vêtus des habillements des officiers et des matelots qu'Us avaient égorgés. 

Cependant , comme on n'avait pas de certitude sur le sort de Marion et 
des hommes qui l'avaient suivi , Duclesmeur voulut s'en éclaircir , et en con- 
séquence il expédia la chaloupe avec un fort détachement au village de Ta- 
«oury. A son approche les insulaires décampèrent. Les traîtres sont lâches 
«ans tous les pays du monde : on vit de loin Tacoury qui s'enfuyait avec le 
Manteau de Marion sur ses épaules. On ne trouva dans le village que «les 










— 1S2 — 

vieillards qui n'avaient pu suivre leurs camarades et qui étaient assis tran- 
quillement à la porte de leurs maisons. On voulut les arrêter. L'un d'eux, 
sans avoir l'air de beaucoup s'émouvoir, frappa un soldat d'un javelot ; on le 
tua. On ne fit aucun mal aux autres , qu'on laissa dans le village. 

On fouilla ensuite toutes les maisons. On trouva dans la cuisine de Tacoury 
une partie de la tète d'un homme, cuite depuis plusieurs jours ; on voyait 
sur les parties charnues l'impression des dents des anthropophages ; une 
cuisse humaine tenait à une broche de bois: elle était aux trois quarts man- 
gée. Dans une autre maison , on aperçut le corps d'une chemise que l'on re- 
connut pour celle de Marion ; le col en était tout ensanglanté ; on remarquait 
également sur les côtés quatre trous tachés de sang. Enfin, dans d'autres mai- 
sons, on rencontra des vêtements et des armes des malheureux qui avaient été 
massacrés. 

Après avoir rassemblé toutes les preuves de l'assassinat de Marion et de 
ses compagnons, on mit le feu au village. Dans le même instant on s'aperçut 
que les insulaires évacuaient un village voisin beaucoup mieux fortifié que 
les autres. On alla le visiter. On y trouva aussi des lambeaux de bardes de ma- 
telots français , et des effets provenant des embarcations. On réduisit encore 
ce village en cendres ; ensuite on poussa à l'eau deux pirogues de guerre lon- 
gues d'environ soixante pieds : on en tira les planches et les bois qui pou- 
vaient servir ; on brûla le reste. 

Après avoir ainsi constaté la mort de Marion , l'on chercha dans ses papiers 
ses projets pour la continuation du voyage. On n'y trouva que des notes de 
l'intendant de l'île de France. Alors les officiers assemblés ayant considéré 
qu'on avait perdu les meilleurs matelots-, que le Caslries, privé de ses ancres, 
de ses câbles et de sa chaloupe , n'avait qu'un mauvais mât ; que le nombre 
des malades était considérable; enfin qu'il ne restait plus que pour huit à 
neuf mois de vivres, en supposant que tout fût bien conservé , il fut décide 
que l'on prendrait la route des Philippines. 

Le 14 juillet , on quitta donc le port, auquel on donna le nom de port de 1* 
Trahison.... 



— 153 - 






COOK. 



►»(**« 



PREMIER VOYAGE. 



BUT ET PRÉPARATIFS DE L'EXPÉDITION. 

Nommer Cook, c'est nommer le plus célèbre, le plus populaire des naviga- 
teurs; c'est annoncer la période la plus intéressante de l'histoire des voyages. 
Les travaux de cet immortel marin sont immenses 5 il a fait faire à la science 
géographique des progrès tels, qu'on a peine à concevoir qu'ils soient dus à 
un seul homme. Aussi lui avons-nous réservé une large place dans notre 
recueil , parce qu'il est difficile de choisir dans une relation dont chaque page 
offre un attrait nouveau. Nous avons seulement supprimé les détails pure- 
ment scientifiques, ne conservant de la navigation que ses épisodes, parfois 
plaisants , parfois terribles , pour aborder plus vite, et suivre l'illustre capi- 
taine dans ses belles reconnaissances, et dans ses relations avec les naturels. 
En 1768 la société royale de Londres pensa qu'il serait utile à la science 
d'envoyer des astronomes dans quelque partie du Grand-Océan pour y ob- 
server le passage de Vénus sur le disque du soleil qui devait avoir lieu en 1769, 
et , sur le rapport de Wallis, le havre de Taïti fut choisi comme l'endroit le 
plus propre à cette observation. En conséquence , elle supplia le roi de donner 
des ordres pour cette expédition. La demande de la société fut favorablement 
accueillie; l'amirauté lit armer l'Endeavour , et le commandement en fut 
donné au lieutenant de vaisseau Jacques Cook, officier déjà renommé pour 
ses connaissances dans l'astronomie et la navigation. La société royale le dé- 
signa en même temps pour observer le passage de Vénus , de concert avec 
M. Green. L'événement prouva qu'on ne pouvait faire un meilleur choix. 
IV. 20 



I 



1 * ! 








— 1S4 — 

///i»f/raî'Oî»-avaitquatre-vingt-quatre hommes d'équipage, outre le comman- 
dant. On lui donna des vivres pour dix- huit mois, et il prit dix canons et douze 
pierriers , avec une quantité suffisante de munitions. Après l'observation du 
passage de Vénus, l'Endeavour devait suivre le projet général des découvertes 
dans le Grand-Océan. Banks et Solander s'embarquèrent aussi sur l'Endeavour 
comme naturalistes, et secondèrent avec un zèle exemplaire les travaux de 
Cook. 

Joseph Banks, qui depuis a été président de la société royale, et qui est 
mort au mois de juin 1820, avait reçu l'éducation d'un homme de lettres, 
que sa fortune destine à jouir des plaisirs de la vie plutôt qu'à en partager les 
travaux. Cependant , entraîné par un désir ardent d'acquérir d'autres con- 
naissances de la nature que celles qu'on puise dans les livres , il résolut , jeune 
encore, de renoncer à des jouissances qu'on regarde communément comme 
les principaux avantages de la fortune, et d'employer son revenu, non pas 
dans les amusements de l'oisiveté et du repos , mais à l'étude de l'histoire 
naturelle. Il se livra donc à des fatigues et à des dangers qu'il est rare d'af- 
fronter volontairement , et auxquels on ne s'expose guère que pour satisfaire 
les insatiables désirs de l'ambition et de l'avarice. 

En sortant de l'université d'Oxford , en 1763, il traversa la mer Atlantique, 
et visita les côtes de Terre-Neuve et de Labrador. Les dangers , les difficultés 
et les désagréments des longs voyages sont plus pénibles encore dans la réa- 
lité qu'on ne s'y attend ; cependant Banks revint de sa première expédition 
sans être découragé , et lorsqu'il vit qu'on équipait l'Endeavour pour un voya- 
ge dont le but était d'entreprendre de nouvelles découvertes, il résolut de 
s'embarquer dans cette expédition. Il se proposait d'étendre dans sa patrie le 
progrès des lumières, et il ne désespérait pas de laisser parmi les nations 
grossières et sauvages qu'il pourrait découvrir des arts ou des instruments 
qui leur rendraient la vie plus douce, et qui les enrichiraient peut-être, ju s ' 
qu'à un certain point, des connaissances ou au moins des productions de 
l'Europe. 

Comme il était décidé à faire toutes les dépenses nécessaires pour l'exécu- 
tion de son plan , il engagea le docteur Solander à l'accompagner dans ce 
voyage. Ce savant, natif de Suède, avait été élève du célèbre Linnéc. Son 
mérite ne tarda pas à être connu; il obtint une place dans le muséum bri- 
tannique. Banks regarda comme très importante l'acquisition d'un pare' 1 
compagnon de voyage, et la suite fit voir qu'il ne s'était pas trompé. Il P rlt 
aussi avec lui deux peintres, l'un pour dessiner le paysage et les figures, et 
l'autre pour peindre les objets d'histoire naturelle. 



"* 



— 155 - 

Relâche à la Terre du Feu. Singulière aventure. 

Cook partit de Plymouth le 26 août 1768 , relâcha à Madère , à Rio-Janeiro , 
et enfin , le 3 janvier 1769, il eut connaissance de la Terre du Feu. Le 14 , il 
enlra dans le détroit de Le Maire. Le lendemain, on mouilla le long de la 
Terre du Feu ; on y eut avec les naturels une entrevue pendant laquelle Cook 
put reconnaître la justesse du récit de Bougainville. Le lendemain il arriva une 
aventure très singulière aux savants qui faisaient partie de l'expédition. Elle 
prouve que, si la raison a quelque puissance sur nos sens, ceux-ci à leur 
tour exercent un pouvoir que la raison la plus forte ne saurait vaincre. 

De grand matin, Banks et Solander, accompagnés du chirurgien Monk- 
house, de Grcen l'astronome, de leurs gens et de deux matelots pour les 
aider à porter leur équipage , partirent du vaisseau clans la vue de pénétrer 
dans l'intérieur des terres aussi loin qu'ils le pourraient , et de s'en revenir le 
soir. Des montagnes que l'on voyait à une certaine distance semblaient offrir 
à leur base un bois , puis une plaine surmontée d'un roc pelé. Banks voulait 
traverser le bois , dans l'espérance de trouver au delà de quoi se dédommager 
des peines qu'il se donnerait, et cueillir des plantes nouvelles sur ces monta- 
gnes, où aucun botaniste n'avait encore pénétré. 

- Ils entrèrent dans le bois par une petite plage sablonneuse, située à l'ouest 
de l'aiguade, et ils continuèrent à monter jusqu'à trois heures après midi 
sans trouver aucun sentier, et sans pouvoir arriver à la vue du terrain qu'ils 
voulaient visiter. Bientôt après ils parvinrent à l'endroit qu'ils avaient pris 
pour une plaine ; ils furent très contrariés de reconnaître que c'était un ter- 
rain marécageux, couvert de petits buissons de bouleaux d'environ trois 
pieds de haut, si bien entrelacés les uns dans les autres, qu'il était impossi- 
ble de les écarter pour s'y frayer un passage. Ils étaient obligés de lever la 
tombe à chaque pas , et ils enfonçaient dans la vase jusqu'à la cheville du pied. 
Pour aggraver la peine et la difficulté d'un pareil voyage, le temps, qui jusque 
alors avait été aussi beau que dans les premiers jours du mois de mai en Eu- 
rope, devint nébuleux et froid, avec des bouffées d'un vent très piquant, ac- 
compagné de neige. Malgré leur fatigue, ils allèrent en avant avec courage. 
Ils croyaient avoir passé le plus mauvais chemin, et n'être plus éloignés que 
d'un mille du rocher qu'ils avaient aperçu. Ils étaient à peu près aux deux 
tiers de ce bois marécageux, lorsque Buchan , un des dessinateurs de Banks, 
fut saisi d'un accès d'épilepsie. Toute la compagnie fut obligée de faire halle , 
parce qu'il lui était impossible de se traîner plus loin. On alluma du feu, et 
ceux qui étaient les plus fatigués furent laissés derrière pour prendre soin du 











— 1S6 — 

malade. Banks et Solander, Green et Monkhouse , continuèrent leur roule , et 
bientôt parvinrent au sommet de la montagne. Comme botanistes ils eurent 
de quoi satisfaire leur attente -, ils trouvèrent beaucoup de plantes qui sont 
aussi différentes de celles qui croissent dans les montagnes d'Europe, que 
celles-ci le sont des productions de nos plaines. 

Le froid était devenu très vif, la neige tombait en plus grande abondance , 
et le jour était si fort avancé, qu'il n'était pas possible de retourner au vais- 
seau avant le lendemain. C'était un parti bien désagréable et bien dangereux 
que de passer la nuit sur cette montagne et dans ce climat. Ils y furent pour- 
tant contraints , et ils prirent pour cela toutes les précautions qui dépendaient 
d'eux. Pendant que Banks et Solander, profitant d'une occasion qu'ils avaient 
achetée partant de dangers, s'occupaient à rassembler des plantes, ils ren- 
voyèrent Green et Monkhouse vers Buchan et les personnes qui étaient res- 
tées avec lui. Ils fixèrent pour rendez-vous général une hauteur par laquelle 
ils pensaient que le chemin serait meilleur pour retourner au bois, en traver- 
sant le marais, qui , par cette nouvelle route , ne paraissait pas éloigné de plus 
d'un demi-mille, et au sortir duquel l'on se mettrait à l'abri dans le bois, où 
l'on pourrait élever une hutte et allumer du feu. Comme ils n'avaient qu'à 
descendre la colline, il leur semblait facile d'accomplir ce projet. La troupe 
se rassembla au rendez-vous, et quoiqu'on souffrît du froid , tous étaient aler- 
tes et bien portants, Buchan lui-même ayant recouvré ses forces au delà de ce 
qu'on pouvait espérer. 11 était près de huit heures du soir, mais il faisait 
encore assez de jour, et on se mit en marche pour traverser la vallée. Banks 
prit sur lui de faire l' arrière-garde de sa troupe , pour empêcher qu'il ne restât 
des traîneurs. On verra bientôt que cette précaution n'élait pas inutile. 

Le docteur Solander, qui avait traversé plus d'une fois les montagnes qui 
séparent la Suède de la Norvège , savait bien qu'un grand froid , surtout quand 
il est joint à la fatigue, produit un engourdissement et une disposition au 
sommeil presque insurmontables. II conjura ses compagnons de ne point s'ar- 
rêter, quelque peine qu'il leur en pût coûter, et quelque soulagement qu'ils 
espérassent dans le repos. « Quiconque s'assied, leur dit-il, s'endort, et qui 
s'endort ne se réveille plus. » Après cet avis, qui les alarma, ils allèrent en 
avant. Ils étaient toujours sur le rocher, et n'avaient pas encore pu arriver 
jusqu'au marais, lorsque le froid devint si vif, qu'il produisit les effets qu'on 
leur avait tant fait redouter. Le docteur Solander fut le premier qui ne pu' 
résister à ce besoin de sommeil contre lequel il s'était efforcé de prémunir ses 
compagnons; il demanda qu'on le laissât se coucher. Banks lui lit des prières 
et des remontrances inutiles. Il s'étendit sur la terre couverte de neige, et ce 
fut avec une peine extrême que son ami le tint éveillé. Richmond, un des 



— 157 — 

noirs de Banks , qui avait aussi souffert du froid, commença à traîner le 
pas. Banks envoya donc en avant cinq personnes, parmi lesquelles était Bu- 
chan, pour préparer du feu au premier endroit convenable, et lui-même, 
avec quatre autres , demeura avec le docteur et Richmond , qu'on fit marcher 
partie de gré et partie de force. Mais lorsqu'ils eurent traversé la plus grande 
partie du marais, ils déclarèrent qu'ils n'iraient pas plus loin. Bancks eut 
encore recours aux prières et aux instances ; tout fut sans effet. Quand on 
disait à Richmond que, s'il s'arrêtait, il mourrait bientôt de froid, il répon- 
dait qu'il ne désirait rien autre chose que de se coucher et de mourir. Le doc 
teur ne renonçait pas si formellement à la vie ; il disait qu'il voulait bien aller 
mais qu'il lui fallait auparavant prendre un instant de sommeil, quoiqu'il eût 
averti tout le monde que s'endormir et périr étaient la même chose. Banks et 
les autres, se trouvant dans l'impossibillié de les faire avancer, les laissèrent se 
coucher soutenus en partie sur les broussailles, et l'un et l'autre tombèrent 
tout de suite dans un sommeil profond. 

Bientôt après, quelques uns de ceux qui avaient été envoyés en avant re- 
vinrent avec la bonne nouvelle que le feu était allumé à un quart de mille de 
là. Banks alors s'occupa d'éveiller le docteur Solander, et heureusement il y 
réussit; mais quoiqu'il n'eût dormi que cinq minutes, il avait presque perdu 
l'usage de ses membres , et tous ses muscles étaient si contractés , que ses 
souliers tombaient de ses pieds. Il consentit cependant à marcher avec les se- 
cours qu'on pourrait lui donner. Mais tous les efforts furent inutiles pour 
faire relever le pauvre Richmond. Après avoir tenté sans succès de le mettre 
en mouvement, Banks laissa auprès de lui son autre noir et un matelot, qui 
semblaient avoir moins souffert du froid que les autres, leur promettant de 
les remplacer promptement par deux autres hommes qui se seraient suffisam- 
ment réchauffés. Il parvint enfin avec beaucoup de peine à faire arriver le 
docteur auprès du feu. Il envoya ensuite deux de ses gens qui s'étaient repo- 
sés et réchauffés, espérant qu'ils pourraient, avec le secours de ceux qui 
étaient restés derrière, rapporter Richmond, quand même il serait impos- 
sible de le réveiller. Environ une demi-heure après, il eut le chagrin de voir 
ses deux hommes revenir seuls. Ils dirent qu'ils avaient parcouru tous les en- 
virons de l'endroit où l'on avait laissé Richmond , qu'ils n'y avaient trouvé 
personne, et que, bien qu'ils eussent crié à plusieurs reprises, on ne leur 
avait point répondu. 

Ce récit causa beaucoup d'étonnement et de douleur, particulièrement à 
fcanks, qui ne pouvait concevoir comment cela était arrivé. Cependant il s'a- 
perçut qu'il manquait une bouteille de rhum, qui faisait toute la provision 
delà troupe; il conjectura qu'elle était dans le havresac d'un des absents, et 






— 158 — 
on conclut que le noir et le matelot qu'on avait laissés avec Richmond s'é- 
taient servis de ce moyen pour se tenir en haleine, et que tous trois, en ayant 
bu un peu trop, s'étaient écartés de l'endroit où on les avait laissés, au lieu 
d'attendre les secours et les guides qu'on leur avait promis. Sur ces entre- 
faites, la neige ayant recommencé à tomber et duré deux heures sans relâche , 
on désespéra de revoir ces malheureux, au moins vivants. Mais, vers minuit, 
à la grande satisfaction de ceux qui étaient autour du feu , on entendit des 
cris à quelque distance. Banks et quatre autres se détachèrent sur-le-champ, 
et trouvèrent le matelot n'ayant que la force qu'il lui fallait pour se soutenir 
en chancelant, et pour demander qu'on l'aidât. Banks l'envoya tout de suite 
auprès du feu, et, à l'aide des renseignements qu'on put tirer de lui, on se 
remit à la recherche des deux autres , qu'on retrouva bientôt après. Richmond 
était debout, mais ne pouvant mettre un pied devant l'autre. Son compagnon 
était étendu sur la terre , aussi insensible qu'une pierre. On fit venir tous ceux 
qui étaient auprès du feu, et on essaya d'y porter ces deux hommes. Tous les 
efforts furent inutiles; la nuit était extrêmement noire; la neige était très hau- 
te, et il leur était très difficile de se faire un chemin à travers les broussailles 
et sur un terrain marécageux, où chacun d'eux faisait des chutes à tous les pas. 
Le seul expédient qu'ils imaginèrent fut de faire du feu sur le lieu même; mais 
la neige quiétait sur terre, celle qui tombait encore, et celle qui était secouée à 
gros flocons de dessus les arbres, les mettait dans l'impossibilité d'allumer 
du feu dans ce nouvel endroit, ou d'y en porter de celui qu'ils avaient allumé 
dans le bois. Ils furent donc réduits à la triste nécessité d'abandonner ces 
malheureux à leur destinée, après leur avoir fait un lit de petites branches 
d'arbres, et les en avoir couverts jusqu'à une hauteur assez considérable. 

Après être demeurés ainsi exposés à la neige et au froid pendant une heure 
et demie, quelques uns de ceux qui n'avaient pas encore été saisis du froid 
commencèrent à perdre le sentiment; entre autres, Briscoe, un des domesti- 
ques de Banks, se trouva si mal, qu'on crut qu'il mourrait avant qu'on pôl 
l'approcher du feu. 

A la fin cependant ils arrivèrent au feu, et passèrent la nuit dans une si- 
tuation qui, quoique terrible en elle-même, l'était encore davantage par le 
souvenir de ce qui s'était passé et par l'incertitude de ce qui les attendait. D e 
douze hommes qui étaient partis le matin pleins de vigueur et de santé, deux 
étaient regardés comme morts ; un autre était si mal , qu'on doutait beaucoup 
qu'il pût revoir le lendemain , et un quatrième, Buchan , était menacé de re- 
tomber dans son accès par la nouvelle fatigue qu'il avait essuyée pendant cette 
fâcheuse nuit. Ils étaient éloignés du vaisseau d'une longue journée de che- 
min, il leur fallait traverser des bois impraticables dans lesquels ils pouvaient 



— 159 — 

craindre de s'égarer et d'être surpris par la nuit suivante. Comme ils ne sY:- 
laient préparés qu'àun voyage de huit ou dix heures, il ne leur restait plus pour 
provisions qu'une espèce de vautour qu'ils avaient tué en se mettant en mar- 
che, et qui, partagé également, ne pouvait fournir à chacun d'eux que quel- 
ques bouchées. Ils ne savaient comment ils pourraient soutenir le froid, car la 
neige continuait à tomber ; ils jugeaient de la dureté de ce climat par une seule 
observation, bien faite pour effrayer : c'est qu'ils étaient alors au milieu de l'été 
le 21 décembre étant le plus long jour dans cette partie du monde : et tout de- 
vait leur (aire craindre les plus grandes extrémités du froid, lorsqu'ils élaieiat 
témoins d'un phénomène qu'on ne voit pas môme en Norvège et en Laponie, 
dans la saison de l'année correspondante à celle où l'on se trouvait. 

La pointe du jour commençant à paraître, ils jetèrent les yeux de tous cô- 
tes, et ne virent rien que de la neige, qui leur paraissait aussi épaisse sur les 
arbres que sur la terre, et, de nouvelles bouffées se succédant continuellement 
avec la plus grande violence, il leur fut impossible de se mettre en marche. 
Ils ignoraient combien cette situation pouvait durer, et ils avaient trop dé 
raisons de craindre d'être forcés de rester dans celle horrible forêt jusqu'au 
moment où ils y périraient de faim et de froid. 

Ils avaient souffert tout ce qu'on peut imaginer de l'horreur d'une pareille 
situation, lorsqu'à six heures du malin ils conçurent quelques espérances de 
salut, en distinguant le lieu du lever du soleil au travers des nuages, qui 
commençaient à devenir un peu moins épais el à se dissiper. Leur premier 
soin fut de voir si les pauvres malheureux qu'ils avaient laissés ensevelis sous 
des branches d'arbres vivaient encore. Trois hommes de la troupe furent dé- 
pêches pour cela , et revinrent bientôt avec la triste nouvelle que ces infortu- 
nés étaient morts. 

Quoique le ciel se nettoyât toujours davantage, la neige continuait à tom- 
ber avec tant d'abondance, que les Anglais n'osaient se hasarder à reprendre 
leur route vers le vaisseau. Mais sur les huit heures une petite brise s'éleva ; 
fortifiée de l'action du soleil, elle acheva d'éclairer le temps, et bientôt après 
"s virent la neige tomber des arbres en gros flocons, signe certain de l'appro- 
fte d'un dégel. Ils examinèrent alors avec plus d'attention l'état de leurs ma- 
ndes. Briscoe était encore très mal, mais il dit qu'il se croyait en état de 
Marcher; Buchan était beaucoup mieux que ni lui ni ses compagnons n'eus- 
sent osé l'espérer. Us étaient cependant pressés par la faim, qui , après un s 
ong jeûne, l'emporta sur toutes les autres craintes. Avant de partir, il fut 
convenu unanimement qu'on mangerait le vautour. Il fut plumé, et comme 
JJ jugea qu'il serait plus aisé de le partager avant qu'il fût cuit, on en fil dix 
filions que chacun accommoda à sa fantaisie. Aprèsce repas , qui fournilà 






— 160 — 
enaeun environ trois bouchées , ils se préparèrent à partir ; mais il était dix 
heures avant que la neige fût assez fondue pour laisser le chemin praticable. 
Après une marche d'environ huit heures , ils furent agréablement surpris de 
se trouver sur le rivage, et beaucoup plus près du vaisseau qu'ils ne pou- 
vaient s'y attendre. En revoyant les traces du chemin qu'ils avaient fait en 
parlant du navire , ils aperçurent qu'au lieu de monter la montagne en ligne 
droite , ce qui les aurait fait pénétrer dans le pays , ils avaient presque décrit 
un cercle autour d'elle. Quand ils furent à bord, ils se félicitèrent les uns les 
autres de leur retour, avec une joie qu'on ne peut sentir qu'après avoir été 
exposé à un danger semblable, et dont Cook prit bien aussi sa part, après 
toutes les inquiétudes qu'il avait senties en ne les voyant pas revenir le 
même jour. 

Séjour a Taïti. 



Le 22 janvier , Cook, ayant achevé d'embarquer son bois'et son eau, conti- 
nua sa roule , et le 11 il arriva devant Taïti. Le 13 , il mouilla dans la baie de 
Matavaï. L'Endcavour fut bientôt entouré par les pirogues des insulaires, qui 
apportaient des fruits et des poissons. Ils les échangèrent contre des verro- 
teries. 

Parmi les insulaires se trouvait Ouaou , qui fut reconnu par Gore , lieute- 
nant de Cook, et d'autres personnes venues précédemment à Taïti avec Wal- 
lis. On le fit monter à bord , et on le combla de marques d'amilié. Comme on 
devait faire un séjour assez long dans l'île, Cook fit publier un règlement 
pour maintenir le bon ordre dans les relations avec les naturels, et désigner 
les personnes chargées exclusivement de faire les échanges , afin de ne pas 
déprécier les marchandises d'Europe. 

De tous les voyageurs modernes , nul n'a donné des observations plus dé- 
taillées sur Taïti , et nous nous garderons bien de rien retrancher de cet ex- 
cellent morceau. 

« Dès que le vaisseau fut bien amarré à son mouillage, j'allai à terre avec 
MM. Banks et Solander, notre ami Ouaou , et un détachement de soldats soi* 
les armes. Plusieurs centaines d'habitants nous reçurent à la descente du ca- 
not. Ils annonçaient, au moins par leurs regards, que nous étions les bien- 
venus, quoiqu'ils fussent tellement intimidés, que le premier qui s'approcha 
de nous se prosterna si bas , qu'il était presque rampant sur ses mains et sur 
ses genoux. C'est une chose remarquable que cet Indien, ainsi que ceux q«' 
étaient venus dans les pirogues, nous présentèrent le même symbole de oaix 



~ 161 r-i 

qu'on sait avoir été en usage parmi les anciennes et puissantes nations de 
l'hémisphère septentrional , une branche d'arbre. Nous le reçûmes en faisant 
des signes qui annonçaient nos dispositions amicales et notre contentement, 
et, comme chacun d'eux tenait une branche à la main, aussitôt nous finies 
tous de même. 

» Conduits par Ouaou , ils marchèrent avec nous environ un demi-mille 
vers l'endroit où le Dauphin avait fait son eau. Quand nous y fûmes arrivés, 
Us s'arrêtèrent, et mirent à nu le terrain en arrachant toutes les plantes! 
Alors les principaux d'entre eux y jetèrent les branches d'arbre qu'ils tenaient, 
en nous invitant par signes à faire la même chose. Nous montrâmes à l'in- 
stant combien nous étions empressés à les satisfaire , et , afin de donner plus 
de pompe à la cérémonie, je fis ranger en bataille les soldats de marine, qui 
marchèrent en ordre et placèrent leurs rameaux sur ceux des Indiens, et nous 
suivîmes leur exemple. Nous continuâmes ensuite notre marche, et lorsque 
nous fûmes parvenus au lieu de l'aiguade, les Indiens nous firent entendre 
par signes que nous pouvions occuper ce canton. Mais nous ne le trouvâmes 
pas convenable. Cette promenade dissipa la timidité que la supériorité de nos 
forces avait d'abord inspirée aux insulaires. Ils prirent de la familiarité; ils 
quittèrent avec nous l'aiguade , et nous firent passer à travers les bois. Chemin 
faisant , nous leur distribuâmes de la verroterie et d'autres petits présents, et 
lions eûmes la satisfaction de voir qu'ils leur faisaient beaucoup de plaisir. 
Notre marche fut de quatre à cinq milles au milieu de bocages qui étaient 
chargés de cocos et de fruits à pain , et qui donnaient l'ombrage le plus agré- 
able. Les habitations de ce peuple , situées sous ces arbres, n'ont la plupart 
qu'un toit , sans murailles, et l'ensemble de la scène réalisait ce que les fables 
Poétiques nous racontent de l'Arcadie. Nous remarquâmes pourtant avec re- 
gret que, dans toute notre course , nous n'avions aperçu que deux cochons 
et pas une volaille. Ceux des nôtres qui avaient été de l'expédition du Dau- 
phin nous dirent que nous n'avions pas encore vu les Indiens de la première 
classe. Ils soupçonnèrent que les chefs s'étaient éloignés. Us voulurent nous 
Conduire à l'endroit où était situé , dans le premier voyage , ce qu'ils appe- 
llent le palais delà reine; mais nous n'en trouvâmes aucun vestige Nous 
Aous décidâmes à revenir le lendemain matin, et à faire des efforts pour dé- 
couvrir la noblesse dans ses retraites. 

■ ' Dès le grand malin du 14 avril , avant que nous fussions sortis du vais- 

^u, quelques pirogues, dont la plupart venaient du côté de l'ouest, s'ap- 

Wochèrenide nous. Deux de ces pirogues étaient remplies d'Indiens qui, par 

e»r maintien et leur habillement, paraissaient être d'un grade supérieur. Deux 

entre eux vinrent à bord, et se choisirent parmi nous chacun un ami ; l' UI1 , 







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== 162 = 
qui s'appelait Matahah , prit M. Banks pour le sien , et l'autre s'adressa à moi. 
Cette cérémonie consista à se dépouiller d'une grande partie de leurs habille- 
ments et à nous en revêtir. Nous présentâmes en retour à chacun une hache 
et de la verroterie. Bientôt après , en nous montrant le sud-ouest , il nous 
firent signe de les suivre dans leurs demeures. Comme je voulais trouver un 
havre plus commode, et faire de nouvelles épreuves sur le caractère de ce 
peuple , j'y consentis. 

» Je fis équiper deux canots, et je m'embarquai accompagné de MM. Banks 
et Solander , de nos officiers et de nos deux amis indiens. Après un trajet 
d'environ une lieue, ils nous engagèrent par signes à débarquer , et nous fi- 
rent entendre que c'était là le lieu de leur résidence. Nous descendîmes à 
terre au milieu d'un grand nombre d'insulaires, qui nous menèrent dans une 
maison beaucoup plus longue que celles que nous avions vues jusque alors. 
Nous aperçûmes en entrant un homme d'un âge moyen, qui s'appelait, comme 
nous l'apprîmes ensuite , Toutahah. A l'instant on nous étendit des nattes , 
et l'on nous invita à nous y asseoir vis-à-vis de lui. Dès que nous fûmes assis» 
Toutahah lit apporter un coq et une poule, qu'il présenta à M. Banks et à moi- 
Nous acceptâmes le présent, qui fut suivi bientôt après d'une pièce d'étoffe 
parfumée à leur manière , et dont ils eurent grand soin de nous faire remar- 
quer l'odeur , qui n'était point désagréable. La pièce que reçut M. Banks avait 
trente-trois pieds de long et six de large. 11 donna en retour une cravate de 
soie garnie de dentelle, et un mouchoir de poche. Toutahah se revêtit sui" 
le-cbamp de cette nouvelle parure, avec un air de complaisance et de satis- 
faction qu'il n'est pas possible de décrire. Mais il est temps de parler des 
femmes. 

» Après cet échange de présents , les femmes nous accompagnèrent à p' 11 ' 
sieurs grandes maisons que nous parcourûmes avec beaucoup de liberté; elle 8 
nous firent toutes les politesses dont il nous était , dans notre position , P oS ' 
sible de profiter, et, de leur côté, elles semblaient n'avoir aucun scrupule q ul 
empêchât ces politesses d'aller plus loin. Excepté le toit, les maisons, corn» 1 ® 
je l'ai dit , sont ouvertes partout , et ne présentent aucun lieu retiré ; ma> s 
les femmes, en nous montrant souvent les nattes étendues sur la terre , e0 
s'y asseyant quelquefois , et en nous attirant vers elles , ne nous laissèren 
aucun lieu de douter qu'elles ne s'embarrassent beaucoup moins que n° u 
d'être aperçues. 

» Nous prîmes enfin congé du chef notre ami, et nous dirigeâmes notf 
marche le long de la côte. Lorsque nous eûmes fait environ un mille de c» 
min, nous rencontrâmes un autre chef, appelé Toubouraï-Tamaïdé, à la l 
d'un grand nombre d'insulaires. Nous conclûmes avec lui un traité de pa» ' 



— 163 — 

en suivant les cérémonies décrites plus haut , et que nous avions mieux ap- 
prises. Après avoir reçu la branche qu'il nous présenta et lui en avoir donné 
une autre en retour , nous mîmes la main sur la poitrine , en prononçant le 
motfaïo,qui signifie ami. Le chef nous fit entendre que, si nous voulions man- 
ger, il était prêt à nous faire servir. Nous acceptâmes son offre, et nous dînâ- 
mes de très bon cœur, avec du poisson, du fruit à pain, des cocos, et des 
bananes apprêtées à leur manière. Us mangeaient du poisson cru , et nous en 
présentèrent; mais ce mets n'était pas de notre goût , et nous le refusâmes. 
» Pendant cette visite, une femme de notre hôte, appelée Tomio, fit à M. 
Banks l'honneur de se placer près de lui sur la même natte. Tomio n'était pas 
dans la première fleur de l'âge , et elle ne nous parut point avoir jamais été 
remarquable par sa beauté : c'est pour cela , je pense , que M. Banks ne lui 
fit pas un accueil bien flatteur. Cette femme essuya une autre mortification. 
Sans faire attention à la dignité de sa compagne, M. Banks, voyant parmi la 
foule une jolie petite fille, lui fit signe de venir à lui. La jeune fille se fit un 
peu presser, et vint enfin s'asseoir de l'autre côté do M. Banks. 11 la char- 
gea de petits présents et de toutes les brillantes bagatelles qui pouvaient lui 
faire plaisir. La princesse, quoique mortifiée de la préférence qu'on accor- 
dait à sa rivale , ne cessa pourtant pas ses attentions pour M. Banks; elle lui 
donnait le lait des cocos et toutes les friandises qui étaient à sa portée. Cette 
Scène aurait pu devenir plus intéressante et plus curieuse, si elle n'avait pas 
«té interrompue par un incident plus sérieux. M. Solander et M. Monkliouse 
Se plaignirent qu'on les avait volés ; le premier avait perdu une petite lunette 
dans une boîte de chagrin , et le second sa tabatière. Malheureusement cet 
événement mit fin à la bonne humeur de la compagnie. On porta des plain- 
tes du délit au chef, et afin de leur donner du poids , M. Banks se leva avec 
Vivacité, et frappa la terre de la crosse de son fusil. Toute l'assemblée fut pé- 
nétrée de frayeur en voyant ce mouvement et entendant le bruit ; excepté 
k chef, trois femmes, et deux ou trois autres naturels, qui , par leur habille- 
ment , semblaient être d'un rang supérieur , tous les autres s'enfuirent avec 
'* plus grande précipitation. 

» Le chef portait sur son visage des marques de confusion et de douleur ; il 
«U M. Banks par la main , et le conduisit à l'autre bout de l'habitation , où il 
v avait une grande quantité d'étoffes. Il les lui offrit pièce à pièce, en lui fai- 
Sa 'it entendre par signes que, si cela pouvait expier l'action qui venait de se 
j^tomettre, il était le maître d'en prendre une partie, et même le tout s'il vou- 

!l ' 1 - M. Banks rejeta celte offre , et lui fit comprendre qu'il ne voulait rien que 
Ce qu'on avait dérobé malhonnêtement. Toubouraï-Tamaïdé sortit alois en 

B^nde hâte, laissant M. Banks avec Tomio, qui, pendant toute celte scène de 




— 164 — 

désordre et de terreur, s'était toujours tenue à ses côtés, et il lui fit signe de 
l'attendre jusqu'à son retour. M. Banks s'assit avec Tomio, et fit pendant en- 
viron une demi-heure la conversation, autant qu'il le put, par signes. I e 
chef revint, portant en sa main la tabatière et la boîte de la lunette, et il l cS 
rendit. La joie était peinte sur son visage avec une force d'expression qu'o" 
ne rencontre que chez ces peuples. En ouvant l'étui de la lunette , on s'apd" 
eut qu'il était vide. La physionomie de Toubouraï-Tamaïdé changea sur-l e ' 
champ. Il prit M. Banks une seconde fois par la main, sortit précipitamment 
avec lui hors de la maison , sans prononcer une seule parole , et le conduisit 
le long de la côte en marchant fort vite. 

» Lorsqu'ils furent à environ un mille de distance de la maison , ils rencon- 
trèrent une femme, qui donna au chef une pièce d'étoffe; il la prit avec ep' 
pressement, et continua son chemin en la portant à sa main. Solander et M- 
Monkhouse les avaient suivis. Ils arrivèrent enfin à une maison, où ils furent 
reçus par une autre femme, à qui le chef donna la pièce d'étoffe , et il fit sign e 
à nos messieurs de lui donner aussi quelques verroteries. Ils satisfirent à s* 
demande, et, après que la pièce d'étoffe et les verroteries eurent été déposé^ 
sur le plancher, la femme sortit et revint une demi -heure après avec l a 
lunette , en témoignant à cette occasion la môme joie que nous avions renia 1 " 
quée auparavant dans le chef. Ils nous rendirent nos présents avec une infle* 1 ' 
ble résolution de ne pas les accepter. On força M. Solander de recevoir l'étoff 
comme une réparation de l'injure qu'on lui avait faite. Il ne put pas s'en dispe' 1 ' 
ser ; mais il voulut à son tour faire un présent à la femme. Il ne serait peu'" 
être pas facile de rendre raison de toutes les manœuvres qu'on employa po ul " 
recouvrer la lunette et la tabatière. Mais celte difficulté ne paraîtra P aS 
étrange , si l'on fait attention que la scène se passait au milieu d'un peup le 
dont on ne connaît encore qu'imparfaitement le langage, la police et ' eS 
mœurs. Au reste, dans ce qui se passa, les chefs firent paraître une intell»' 
gence et une combinaison de moyens qui feraient honneur aux gouvernement 
les plus réguliers et les plus policés. Sur les six heures du soir, nous reto««" 
nâmes au vaisseau. 

» Le lendemain , plusieurs des chefs que nous avions vus la veille vinrefl 
à bord de notre vaisseau. Ils nous apportèrent des cochons, du fruit à p ain 
et d'autres rafraîchissements , et nous leur donnâmes en échange des haches» 
des toiles et les autres marchandises qui nous paraissaient leur faire le P luS 
de plaisir. 

» Dans le petit voyage que je fis à l'ouest de l'île, je n'avais point trouvé à e 
havre plus convenable que celui où nous étions mouillés. Je me décidai à altë 
à terre , et à choisir un canton commandé par l'artillerie du vaisseau , où i 



S 165 — 

pusse construire un petit fort pour notre défense, et me préparer à faire nos 
observations astronomiques. 

» Je pris donc un détachement , et je débarquai sans délai , accompagné de 
MM. Banks et Solander, et de l'astronome, M. Green. Nous nous fixâmes à la 
pointe nord-est de la baie , sur une partie de la plage qui , à tous égards , 
était très propre à remplir notre objet , et aux environs de laquelle il n'y avait 
aucune habitation de Taïtiens. Après que nous eûmes marqué le terrain que 
nous voulions occuper, nous dressâmes une petite tente qui appartenait à M. 
Banks. Sur ces entrefaites, un grand nombre de naturels s'étaient rassemblés 
autour de nous ; mais il nous sembla que c'était seulement pour nous regar- 
der, car ils n'avaient aucune espèce d'armes. J'ordonnai néanmoins qu'excepté 
Ouaou, et un autre, qui paraissait un chef, personne ne passât la ligne que 
j'avais tracée. Je m'adressai à ces deux Taïtiens, et je tâchai de leur faire 
entendre par signes que nous avions besoin de ce terrain pour y dormir pen- 
dant un certain nombre de nuits, et qu'ensuite nous nous en irions. Je ne 
sais pas s'ils comprirent ce que je voulais leur expliquer, mais tous les natu- 
rels se comportèrent avec une déférence et un respect qui nous causèrent à la 
fois du plaisir et de la surprise. Ils s'assirent paisiblement hors de l'enceinte , 
et regardèrent jusqu'à la fin , sans nous interrompre, des travaux qui durèrent 
plus de deux heures. 

» Comme nous n'avions vu que deux cochons et point de volaille dans la pro- 
menade que nous fîmes lorsque nous débarquâmes dans cet endroit , nous 
soupçonnâmes qu'à notre arrivée ils avaient retiré ces animaux dans l'inté- 
rieur du pays ; nous étions d'autant plus portés à le croire , qu'Ouaou n'avait 
Cessé de nous faire signe de ne pas aller dans le bois : c'est pour cela que, 
Malgré son avis , nous résolûmes d'y pénétrer. Après avoir commandé treize 
soldats de marine et un officier subalterne pour garder la tente, nous partî- 
mes suivis d'un grand nombre de Taïtiens. En traversant une petite rivière 
lui était sur notre passage, nous vîmes quelques canards; dès que nous fû- 
^es à l'autre extrémité, M. Banks tira sur ces oiseaux et en tua trois d'un 
c °up. Cet accident répandit la terreur parmi les Taïtiens ; la plupart tombè- 
rent sur-le-champ à terre , comme s'ils avaient été frappés par l'explosion du 

Us il; peu de temps après cependant ils revinrent de leur frayeur, et nous 
Cot >linuâmes notre route. Nous n'allâmes pas loin sans être alarmés par deux 
c ° u Ps de fusil que notre garde tira dans la tente. Nous étions alors un peu 

c artés les uns des autres; mais Ouaou nous eut bientôt rassemblés, et d'un 
pte de la main il renvoya tous ses compatriotes qui nous suivaient , excepté 

0ls 5 qui , pour nous donner un gage de paix et nous prier d'avoir à leur égard 

' 8 mêmes dispositions, coururent en hâte rompre des branches d'arbres, et 








— 166 — 

revinrent à nous en les portant dans leurs maîns. Nous avions trop de raisons 
de craindre qu'il ne nous fût arrivé quelque désastre; nous retournâmes donc 
à grands pas vers la tente , dont nous n'étions pas éloignés de plus d'un denii- 
mille , et en y arrivant nous n'y trouvâmes que nos gens. 

» Nous apprîmes qu'un des insulaires qui étaient restés autour de la tente 
après que nous en fûmes sortis, guettant le moment d'y entrer à l'improviste, 
et surprenant la sentinelle , lui avait arraché son fusil. L'officier qui comman- 
dait le détachement , soit parla crainte de nouvelles violences, soit par le 
désir naturel d'exercer une autorité à laquelle il n'était pas accoutumé, soit 
enfin par la brutalité de son caractère , ordonna aux soldats de marine de faire 
feu. Ceux-ci, ayant aussi peu de prudence ou d'humanité que l'officier, tirè- 
rent au milieu de la foule qui s'enfuyait , et qui était composée de plus de cent 
personnes. Ils observèrent qu'ils n'avaient pas tué le voleur: ils le poursuivi- 
rent, et le firent tomber roide mort d'un nouveau coup de fusil. Nous sûmes 
parla suite qu'aucun autre Taïtien n'avait été tué ou blessé. 

» Ouaou, qui ne nous avait point quittés, observant qu'il n'y avait plus 
aucun de ses compatriotes autour de nous, rassembla avec peine un petit 
nombre de ceux qui avaient pris la fuite , et les lit ranger devant la tente. 
Nous tâchâmes de justifier nos gens aussi bien qu'il nous fut possible, et de 
convaincre les Indiens que, s'ils ne nous faisaient point de mal, nous ne leur 
en ferions jamais. Ils s'en allèrent sans témoigner ni défiance ni ressenti- 
ment; et après avoir démonté notre tente, nous retournâmes au vaisseau, 
peu contents de ce qui s'était passé dans la journée. 

» Nous interrogeâmes plus particulièrement le détachement de garde, qui 
s'aperçut bientôt que nous ne pouvions pas approuver sa conduite. Les sol- 
dats , pour se défendre, dirent que la sentinelle à qui on avait arraché son 
fusil avait été attaquée et jetée à terre d'une manière violente, et même que 
le voleur l'avait frappée avant que l'officier eût ordonné de faire feu. Quel- 
ques uns de nos gens prétendirent que, si Ouaou n'était pas instruit qu'on 
formerait quelque entreprise contre les soldats qui gardaient la tente, il en 
avait au moins des soupçons ; que c'était pour cela qu'il avait fait tant d'ef- 
fort afin de nous empêcher do la quitter; d'autres expliquèrent son impoi" 
tunité par le désir qu'il avait que nous restassions sur le rivage , sans allef 
dans l'intérieur du pays. On remarqua que, puisque M. Banks venait de tirer 
sur des canards, Ouaou et les chefs qui nous avaient toujours suivis, lors 
même que les autres Taïtiens eurent été renvoyés, n'auraient pas pensé, P a * 
les coups de fusil qu'ils entendirent , qu'il venait de s'élever une querelle? 
s'ils n'avaient pas eu des raisons de soupçonner que leurs compatriotes noi' s 
avaient fait quelques insultes; on appuyait ces conjectures sur ce que no tlS 



— 167 — 

les avions vus remuer les mains pour faire signe aux Taïtiens de se disperser, 
et détacher à l'instant des branches d'arbres qu'ils nous offrirent. Nous n'a- 
vons jamais pu connaître avec certitude les véritables circonstances de cette 
malheureuse affaire , ni savoir si quelques unes de nos conjectures étaient 
fondées. 

» Le lendemain matin, 16, nous vîmes peu d'insulaires sur la côte, et 
aucun n'approcha du vaisseau ; ce qui nous convainquit que toutes nos ten- 
tatives pour calmer leurs craintes avaient été sans succès. Nous remarquâmes 
surtout avec regret qu'Ouaou lui-même nous avait abandonnés, quoiqu'il 
eût été si constant dans son attachement, et si empressé à rétablir la paix qui 
venait de se rompre. 

» Les choses ayant pris une tournure si peu favorable, je lis touer le vais- 
seau plus près de la côte, et je l'amarrai de manière qu'il commandait à toute 
la partie du nord-est de la baie, et en particulier à l'endroit que j'avais dé- 
signé pour la construction d'un fort. Sur le soir cependant j'allai à terre, 
n'étant accompagné que de l'équipage d'un canot et de quelques officiers. Les 
Indiens se rassemblèrent autour de nous ; mais ils n'étaient pas en aussi grand 
nombre qu'auparavant. Ils étaient à peu près trente ou quarante, et ils nous 
vendirent des cocos et d'autres fruits. Nous crûmes reconnaître qu'ils avaient 
pour nous autant d'amitié que jamais. 

» Le 17, au matin, nous reçûmes une visite des deux chefs nos amis , Tou- 
bouraï-Tamaïdé et Toutahah , qui venaient de l'ouest de l'île. Ils apportaient 
avec eux, comme emblèmes de la paix, non pas de simples branches de ba- 
naniers, mais deux jeunes arbres. Ils ne voulurent point se hasardera venir 
à bord avant que nous les eussions acceptés : ce qui s'était passé à la tente 
leur avait probablement donné de l'inquiétude. Chacun d'eux apportait enco- 
re, comme des dons propitiatoires, quelques fruits à pain et un cochon tout 
a Pprèté. Ce dernier présent nous fut d'autant plus agréable, que nous no 
pouvions pas toujours nous procurer de ces animaux. Nous donnâmes en re- 
tour à chacun de nos nobles bienfaiteurs une hache et un clou. Sur le soir, 
nous allâmes à terre, et nous y passâmes la nuit dans une lente que nous 
avions dressée, afin d'observer une éclipse du premier satellite de Jupiter; 
n >ais le temps fut si nébuleux , que nous ne pûmes pas accomplir notre projet. 

» Le 18, à la pointe du jour, j'allai à terre avec tous les gens de l'équipage 
( I l 'i n'étaient pas absolument nécessaires à la garde du vaisseau. Nous com- 
mençâmes alors à construire notre fort. Pendant que les uns étaient occupés 
a creuser les retranchements, d'autres coupaient les piquets et les fascines. 
Les naturels, qui s'étaient rassemblés autour de nous, comme à l'ordinaire, 
furent bien loin d'empêcher nos travaux , car plusieurs nous aidèrent aucon- 



— 168 ~ 

traire volontairement. Ils allaient chercher dans les bois les fascines et les 
piquets, d'un air fort empressé. Nous respections, il est vrai, leur propriété 
avec tant de scrupule, que nous achetâmes tous les pieux dont nous nous 
servîmes dans cette occasion , et nous ne coupâmes aucun arbre sans avoir 
obtenu leur consentement. Le terrain où nous construisîmes notre fort était 
sablonneux, ce qui nous obligea de renforcer nos retranchements avec du 
bois. Trois des côtés furent fortifiés de cette manière ; le quatrième était bor- 
dé par une rivière , sur le rivage de laquelle je lis placer un certain nombre 
de barriques à eau. Ce même jour , nous servîmes du porc pour la première 
fois à l'équipage , et les Indiens nous apportèrent tant de fruit à pain et de 
cocos, que nous fûmes contraints d'en renvoyer une partie sans l'acheter, et 
de les avertir en même temps par signes que nous n'en aurions pas besoin 
dans les deux jours suivants. Nous ne donnâmes que de la verroterie en 
échange de tout ce que nous achetâmes alors. Un seul grain de la grosseur 
d'un pois était le prix de cinq ou six cocos et d'autant de fruits à pain. Avant 
le soir, la tente de M. Banks fut dressée au milieu des ouvrages, et il passa la 
nuit à terre pour la première fois. On plaça des sentinelles pour le garder ; 
mais aucun Indien n'entreprit d'approcher du fort. 

» Le lendemain au matin, 19, notre ami Toubouraï-Tamaïdé fit à M. Banks 
une visite dans sa tente; non seulement il amenait avec lui sa femme et sa fa- 
mille, mais il apportait encore le toit d'une maison , plusieurs matériaux pour 
la dresser, enfin des ustensiles et des meubles de différentes sortes. Nous crû- 
mes par là qu'il voulait fixer sa résidence dans notre voisinage. Cette marque 
de confiance et de bienveillance nous fit beaucoup de plaisir, et nous résolû- 
mes de ne rien négliger pour augmenter encore l'attachement qu'il avait pour 
nous. Bientôt après son arrivée, il prit M. Banks par la main , et lui fit signe 
de l'accompagner dans les bois. M. Banks y consentit, et, après avoir fait en- 
viron un quart de mille, ils trouvèrent une espèce de hangar qui appartenait 
à Toubouraï-Tamaïdé, et qui paraissait lui servir de temps en temps de de- 
meure. Lorsqu'ils y furent entrés, le chef indien développa un paquet d'étoffes 
de son pays; il prit deux habits , l'un de drap rouge, l'autre d'une natte très 
bien faite, puis le reconduisit sur-le-champ à la tente. Les gens de sa suite lu» 
apportèrent bientôt du porc et du fruit à pain , qu'il mangea en trempant ces 
mete dans une eau salée qui lui servait de sauce ; après son repas, il se retira 
sur le lit de M. Banks, et y dormit l'espace d'une heure. L'après-midi, sa 
femme Tomio amena à la tente un jeune homme d'environ vingt -deux ans, 
d'une figure agréable. Ils semblaient tous deux le reconnaître pour leur fils ; 
mais nous découvrîmes dans la suite que ce n'était pas leur enfant. Ce jeune 
homme, et un autre chef qui nous était venu voir, s'en allèrent le soir du côté 



— 169 — 

de l'ouest, et Tubouraï-Tamaïdé et sa femme s'en retournèrent à l'habi- 
tation située aux bords du bois. 

« M. Monkhouse, notre chirurgien, s'étant promené le soir dans l'île, 
rapporta qu'il avait vu le corps de l'homme qui avait été tué dans la 
tente ; il nous dit qu'il était enveloppé dans une pièce d'étoffe, et placé 
sur une espèce de bière soutenue par des poteaux, sous un toit que les 
Otahitiens paraissaient avoir dressé pour cette cérémonie; qu'on avait 
déposé près du mort quelques instruments de guerre et d'autres choses 
qu'il aurait examinés en particulier, si l'odeur insupportable du cadavre 
ne l'en avait empêché ; il ajouta qu'il avait vu aussi deux autres bâtiments 
de la même espèce que le premier, dans l'un desquels il y avait des 
ossements humains qui étaient entièrement desséchés. Nous apprîmes 
depuis que c'était là la manière dont ils disposent de leurs morts. 

« Dès ce jour il commença à y avoir hors de l'enceinte de notre petit 
camp une espèce de marché abondamment fourni de toutes les denrées 
du pays, si l'on excepte les cochons. Tubouraï-Tamaïdé nous venait 
voir continuellement; il imitait nos manières; il se servait même dans 
les repas du couteau et de la fourchette, qu'il maniait très-adroite- 
ment. 

«Le récit de M. Monkhouse sur le mort excita ma curiosité, et j'allai le 
Voir avec quelques autres personnes ; je trouvai que le hangar sous le- 
quel on avait placé son corps était joint à la maison qu'il habitait lors- 
qu'il était en vie, et qu'il y avait d'autres habitations qui n'en étaient 
pas éloignées de plus de dix verges. Ce hangar avait à peu près quinze 
pieds de long et onze de large, avec une hauteur proportionnée : l'un des 
bouts était entièrement ouvert, et l'autre, ainsi que les deux côtés, était 
enfermé en partie par un treillage d'osier. La bière sur laquelle on avait 
déposé le corps mort était un châssis de bois, semblable à celui dans 
lequel on place les lits de vaisseaux appelés cadres; le fond était de 
na tte, et quatre poteaux d'environ cinq pieds soutenaient cette bière. 
Le corps était enveloppé d'une natte et par-dessus d'une étoffe blanche • 
°n avait placé à ses côtés une massue de bois, qui est une de leur ar- 
^es de guerre, et près de la tête, qui touchait au bout fermé du hangar, 
"eux coques de noix de coco , de celles dont ils se servent quelquefois 
P°ur puiser de l'eau; à l'autre bout du hangar on avait planté à terre, à 
c °té d'une pierre de la grosseur d'un coco quelques baguettes sèches et 
des feuilles vertes liées ensemble. 11 y avait près de cet endroit une 
jeune plante, dont les Indiens se servent pour emblème de la paix, et 
■°w à côté une hache de pierre; beaucoup de noix de palmier enfilées 



— 170 — 

en chapelet étaient suspendues à l'extrémité ouverte du hangar, et en 
dehors les Indiens avaient planté en terre la tige d'un plane, élevé 
d'environ cinq pieds; au sommet de cet arbre il y avait une coque de 
noix de coco remplie d'eau douce; enfin on avait attaché au côté d'un 
des poteaux un petit sac qui renfermait quelques morceaux de fruit à 
pain tout grillé : on n'y avait pas mis ces tranches toutes à la fois , car 
les unes étaient fraîches et les autres gâtées. Je m'aperçus que plusieurs 
des naturels du pays nous observaient avec un mélange d'inquiétude et 
de défiance peintes sur leur visage; ils témoignèrent par des gestes la 
peine qu'ils éprouvaient quand nous approchâmes du corps; ils se tin- 
rent à une petite distance tandis que nous l'examinions, et ils parurent 
contents lorsque nous nous en allâmes. 

« Notre séjour à terre n'aurait point été désagréable si nous n'avions 
pas été continuellement tourmentés par les mouches qui, entre autres 
incommodités, empêchaient de travailler M. Parkinson, peintre d'histoire 
naturelle pour M. Banks. Lorsqu'il voulait dessiner, ces insectes cou- 
vraient toute la surface de son papier, et môme ils mangeaient la couleur 
a mesure qu'il retendait sur son dessin ; nous eûmes recours aux filets à 
moustiques, qui rendirent cet inconvénient plus supportable sans l'écar- 
ter entièrement. 

« Le 22, Tootahah nous donna un essai de la musique de son pays : 
quatre personnes jouaient d'une flûte qui n'avait que deux trous, et par 
conséquent ne pouvaient former que quatre notes en demi-tons; ils 
jouaient de ces instruments à peu près comme on joue de la flûte traver- 
siez, excepté seulement que le musicien, au lieu de se servir de la bou- 
che, soufflait avec une narine dans l'un des trous, tandis qu'il bouchait 
l'autre avec son pouce; quatre autres personnes joignirent leurs voix 
au son de ces instruments, en gardant fort bien la mesure; mais on ne 
joua qu'un seul air pendant tout le concert. 

« Plusieurs des naturels nous apportèrent des hachesqu'ils avaient re- 
çues du Dauphin, et nous prièrent de les aiguiser et de les raccommo- 
der ; entre autres il y en avait une qui nous paraissant être fabriquée en 
France, donna lieu à beaucoup de conjectures. Après bien des recher- 
che, nous apprîmes que depuis le départ du Dauphin, un vaisseau avait 
abordé à Otahiti; nous crûmes alors que c'était un bâtiment espagnol; 
mais nous savons à présent que c'est la frégate la Boudeuse, comman- 
dée par M. de Bougainville. 

« Le 24, MM. Banks et Solander examinèrent le pays à l'ouest, le long 
du rivage, dans un espace de plusieurs milles. Le terrain, dans les deu* 




— 171 — 

premiers milles qu'ils parcoururent, était plat et fertile ; ils rencontrè- 
rent ensuite de petites montagnes qui s'étendaient jusqu'au bord de 
l'eau, et un peu plus loin ils en trouvèrent qui s'avançaient jusque dans 
la mer, de sorte qu'ils furent obligés de les gravir. Ces montagnes sté- 
riles occupaient une étendue d'environ trois milles, et aboutissaient à 
une grande plaine couverte d'assez belles maisons, habitées par des In- 
diens qui paraissaient vivre dans une grande aisance. A cet endroit cou- 
lait une rivière qui sortait d'une vallée profonde et agréable ; elle était 
beaucoup plus considérable que celle qui était à côté de notre fort : nos 
deux voyageurs la traversèrent, et, quoiqu'elle fût un peu éloignée de 
la mer, elle avait près de cent verges de largeur. Un mille au delà de 
cette rivière la campagne était stérile ; les rochers s'avançaient partout 
dans la mer, et MM. Banks et Solander se décidèrent à s'en revenir. A 
l'instant où ils se disposaient à prendre ce parti, un des naturels du pays 
leur offrit des rafraîchissements, qu'ils acceptèrent. Ils s'aperçurent que 
cet homme était d'une race décrite par divers auteurs comme étant for- 
mée du mélange de plusieurs nations, mais différente de toutes. Il avait 
la peau d'un blanc mat sans aucune apparence d'autre couleur, quoi- 
que quelques parties do son corps fussent un peu moins blanches que le 
reste. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe étaient aussi blancs que sa 
peau ; ses yeux étaient rouges, et il semblait avoir la vue basse. 

« MM. Banks et Solander en s'en revenant rencontrèrent Toubouraï- 
Tamaïdé et ses femmes, qui, en les voyant, versèrent des larmes de joie, 
et pleurèrent pendant quelque temps avant que leur agitation pût se 
calmer. 

« Le soir, M. Solander prêta son couteau à une de ces femmes, qui négli- 
gea de le lui rendre, et le lendemain matin M. Banks reconnut qu'il avait 
aussi perdu le sien. Je dois assurera cette occasion quelesOtahitiens de 
toutes les classes, hommes et femmes, sont les plus déterminés voleurs de 
lu terre. Le jour môme de notre arrivée, lorsqu'ils vinrent nous voir à hord 
'es chefs prenaient dans la chamhre ce qu'ils pou vaient attraper, et les gens 
de leur suite n'étaient pas moins habiles à voler dans les autres parties 
du vaisseau ; ils s'emparaient de tout ce qu'il leur était facile de cacher 
Jusqu'à ce qu'ils allassent à terre. Ïoubouraï-Tamaïdé et ïootahah 
Paient les seuls qui n'avaient pas été trouvés coupables de vol ; cette 
circonstance faisait présumer en leur faveur qu'ils étaient exempts d'un 
V] ce dont toute la nation est infestée, mais cette présomption ne pouvait 
guère contrebalancer les fortes apparences du contraire. C'est pour cela 
lue M. Banks n'accusa qu'avec répugnance le premier de lui avoir volé 













IMK 



— 172 — 

son couteau; l'Indien nia le fait fort gravement et d'un air assuré. 
M. Banks lui fit entendre qu'il voulait absolument qu'on le lui rendît, 
sans s'embarrasser de celui qui l'avait volé. A cette déclaration, pronon- 
cée d'un ton ferme, un des naturels du pays qui était présent montra 
une guenille dans laquelle trois couteaux étaient soigneusement renfer- 
més, celui que M. Solander avait prêté à la femme, un couteau de table 
qui m'appartenait, et un troisième qui avait été également dérobé. Le 
cbef les prit et sortit sur-le-champ pour les rapporter dans la tente. 
M. Banks resta avec les femmes, qui témoignèrent beaucoup de crainte 
qu'on ne fit quelque mal à leur maître. Enfin le chef arriva à la tente, 
rendit les couteaux, et commença à chercher celui de M. Banks dans tous 
les endroits où il l'avait vu. Sur ces entrefaites, un des domestiques de 
M. Banks apprenant ce qui se passait, et n'ayant point entendu dire que 
le couteau fût égaré, alla le prendre dans un endroit où il l'avait mis la 
veille. Toubouraï-Tamaïdé, sur cette preuve de son innocence, exprima 
par ses regards et par ses gestes les émotions violentes dont son cœur 
était agité ; des larmes coulèrent de ses yeux, et il fit signe avec le cou- 
teau que, si jamais il se rendait coupable de l'action qu'on lui imputait, 
il consentait à avoir la gorge coupée. Il sortit précipitamment de la tente, 
et retourna à grands pas vers M. Banks, paraissant reprocher amère- 
ment les soupçons qu'on avait formés contre lui. M. Banks comprit bien- 
tôt que l'Indien avait reçu le couteau des mains de son domestique; il 
était presque aussi affligé que le chef de ce qui venait de se passer; il 
sentit qu'il était coupable lui-même, et voulut expier sa faute. Le pauvre 
Indien, malgré la violence de son agitation, était d'un caractère à ne pas 
conserver son ressentiment; il oublia l'injure que lui avait faite M. Banks, 
et se reconcilia parfaitement lorsque celui-ci l'eut traité avec familia- 
rité et qu'il lui eut donné quelques petits présents. 

«11 faut observer ici que ces peuples, par les simples sentiments de la 
conscience naturelle, ont une connaissance de l'équité et de l'injustice, 
et qu'ils se condamnent involontairement eux-mêmes, lorsqu'ils font aux 
autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fit. Il est sûr que Toubou- 
raï-Tamaïdé sentait la force de l'obligation morale ; s'il avait regardé 
comme indifférente l'action qu'on lui imputait, il n'aurait pas été si 
agité lorsqu'on démontra la fausseté de l'accusation. Nous devons sans 
doute juger de la vertu de ces peuples par la seule règle fondamentale 
de la morale, la conformité de leur conduite à ce qu'ils croient être 
juste ; mais nous ne devons pas conclure, d'après les exemples rapportés 
plus haut, que le vol suppose dans leur caractère la même dépravation 




— 173 — 

qu'on reconnaîtrait dans un Européen qui aurait commis ces actions. 
Leur tentation était si forte, à la vue des meubles et des marchandises 
du vaisseau, que si ceux qui ont plus de connaissances, de meilleurs 
principes et de plus grands motifs de résister à l'appât d'une action 
avantageuse et malhonnête en éprouvaient une pareille, ils seraient re- 
gardés comme des hommes d'une probité rare s'ils avaient le courage de 
la surmonter. Un Indien, au milieu de quelques couteaux d'un sou, de la 
rassade, ou même de clous et de morceaux de verre rompu, est dans le 
même état d'épreuve que le dernier de nos valets à côté de plusieurs cof- 
fres ouverts remplis d'or et de bijoux. 

«Le 26, je fis monter sur le fort six pierriers ; je fus fâché de voir que 
les naturels du pays en étaient effrayés. Quelques pêcheurs qui vivaient 
sur la pointe du rivage se retirèrent dans l'intérieur de l'île, et Owhaw 
nous dit par signes que dans quatre jours nous tirerions nos grandes 
pièces d'artillerie. 

« Le 27, Toubouraï-Tamaïdé, avec un de ses amis qui mangeait avec une 
voracité dont je n'avais jamais vu d'exemple, et les trois femmes Tempo, 
Tirao et Omie\ qui l'accompagnaient ordinairement, dînèrent au fort; ils 
s'en allèrent sur le soir et dirigèrent leur marche vers la maison de Tou- 
bouraï-Tamaïdé, située aux bords du bois. Ce chef revint en moins d'un 
quart d'heure fort ému ; il prit avec empressement M. Banks par la 
main, et lui fit signe de le suivre. M. Banks y consentit, et ils arrivèrent 
bientôt à un endroit où ils trouvèrent le boucher du vaisseau qui tenait 
en sa main une faucille. Toubouraï-Tamaïdé s'arrêta alors, et, dans un 
transport de rage qui empêchait de comprendre ses signes , il fit en- 
tendre que le boucher avait menacé ou entrepris d'égorger sa femme 
avec cette arme. M. Banks lui dit par signes que, s'il pouvait expliquer 
clairement la nature du délit, l'homme serait puni. A cette réponse, 
l'Indien se calma; il fit comprendre à M. Banks que, le délinquant ayant 
pris fantaisie d'une hache de pierre qui était dans sa maison, il l'avait 
demandée à sa femme pour un clou ; que, celle-ci ayant refusé de con- 
clure le marché pour ce prix, l'Anglais avait jeté le clou à terre, et pris 
la hache en la menaçant de lui couper la gorge si elle faisait résistance. 
L'Indien produisit la hache et le clou, afin de donner des preuves de 
l'accusation , et le boucher dit si peu de chose pour se défense qu'il n'é- 
tait pas possible de douter de la vérité du fait. 

« M. Banks me communiqua cette aventure, et je pris le moment où le 
chef, ses femmes et d'autres Indiens étaient à bord du vaisseau pour faire 
venir le bouclier. Après lui avoir rappelé les preuves de son crime 7 je 










U 174 — 
donnai ordre qu'il fût puni, afin de prévenir par là de semblables vio- 
lences et acquitter M. Banks de sa promesse. Les Indiens regardèrent 
avec attention pendant qu'on déshabillait le coupable et qu'on l'atta- 
chait aux agrès ; ils étaient en silence et attendaient en suspens ce qu'on 
voulait lui faire. Dès qu'on lui eut donné le premier coup, ils s'appro- 
chèrent de nous avec beaucoup d'agitation, et nous supplièrent de lui 
épargner le reste du châtiment. J'avais plusieurs raisons de n'y pas 
consentir, et, lorsqu'ils virent que leur intercession était inutile, leur 
commisération se répandit en larmes. 

« Ils sont toujours, il est vrai, ainsi que les enfants, prêts à exprimer 
par des pleurs tous les mouvements de l'âme dont ils sont fortement agi- 
tés, et, comme eux, ils paraissent les oublier dès qu'ils les ont versées; 
entre autres exemples, celui que nous allons en citer est remarquable. 
Le 28, dès le grand matin et avant le jour, un grand nombre d'Indiens 
vinrent au fort; M. Banks ayant remarqué Terapo parmi les femmes, il 
alla vers elle et la fit entrer; il vit qu'elle avait les larmes aux yeux, et, 
dès qu'elle fut dans le fort, ses pleurs commencèrent à couler en grande 
abondance. M. Banks lui en demanda la cause avec instance; mais, au 
lieu de lui répondre, elle tira de dessous son vêtement la dent d'un goulu 
de mer, dont elle se frappa cinq ou six fois la tête; un ruisseau de sang 
suivit bientôt les blessures. Terapo parla très-haut pendant quelques 
minutes, d'un ton très-triste, sans répondre en aucune manière aux de- 
mandes de M. Banks, qui les lui répétait toujours avec plus d'impatience 
et d'intérêt. Pendant cette scène, M Banks fut fort surpris d'apercevoir 
les autres Indiens qui parlaient et riaient entre eux, et ne faisaient au- 
cune attention à la douleur de l'Otahitienne. Mais la conduite de cette 
femme fut encore plus extraordinaire : dès que les plaies eurent cessé 
de saigner, elle leva les yeux, regarda avec un sourire, et rassembla 
quelques pièces d'étoffe dont elle s'était servie pour étancher son sang; 
elle en fit un paquet, les emporta hors de la tente et les jeta dans la mer, 
ayant soin de les éparpiller, comme si elle eût voulu empêcher qu'on ne 
les vît, et faire oublier par là le souvenir de ce qui venait de se passer; 
elle se plongea ensuite dans la rivière, se lava tout le corps, et revint 
dans nos tentes avec autant de gaieté et le visage aussi joyeux que s'il ne 
lui était rien arrivé. 

a Pendant tout le matin des pirogues abordèrent près de nous au fort, 
et les tentes étaient remplies d'Otahitiens qui venaient des différentes par- 
ties de l'île. Je fus occupé abord du vaisseau, mais M. Molineux, notre 
maître, qui avait été de la dernière expédition du Dauphin* alla à terre. 







— 175 — 

Dès qu'il fut entré dans la tente de M. Banks, il fixa les yeux sur une femme 
assise très-modestement parmi les autres, et il nous dit que c'était la 
personne qu'on supposait être reine de l'île lors du voyage du capitaine 
Wallis; l'Indienne en même temps reconnut M. Molineux pour un des 
étrangers qu'elle avait vus auparavant. Tous nos gens ne pensaient plus 
au reste de la compagnie ; ils étaient entièrement occupés à examiner une 
femme] qui avait fjoué un rôle si distingué dans la description que nous 
avaient donnée d'Otahiti les navigateurs qui découvrirent l'île pour la 
première fois. Nous apprîmes bientôt qu'elle s'appelait Oberêa; elle nous 
parut avoir environ quarante ans ; elle était d'une taille élevée et forte ; 
elle avait la peau blanche, et les yeux pleins de sensibilité et d'intelli- 
gence : ses traits annonçaient qu'elle avait été belle dans sa jeunesse, 
mais il ne lui restait plus que les ruines de sa beauté. 

«Dès que nous connûmes sa dignité, nous lui proposâmes de laconduire 
au vaisseau ; elle y consentit volontiers, et vint à bord accompagnée de 
deux hommes et de plusieurs femmes qui semblaient être de sa famille. Je 
la reçus avec toutes les marques de distinction qui pouvaient lui faire 
plaisir; je n'épargnai pas mes présents, et, entre autres choses que je lui 
donnai, il y avait une poupée dont cette auguste personne parut surtout 
fort contente. Après qu'Oberéa eut passé quelque temps dans le vaisseau, 
je la reconduisis à terre; dès que nous eûmes débarqué, elle m'offrit un 
cochon et plusieurs fagots de planes, qu'elle fit porter au fort en une es- 
pèce de procession dont elle et moi formions l'arrière-garde. En allant 
au fort, nous rencontrâmes Tootahah, qui semblait alors revêtu de l'au- 
torité souveraine, quoiqu'il ne fût pas roi. Il ne parut pas content des 
égards que j'avais pour Oberéa ; il devint si jaloux, lorsqu'elle lui mon- 
tra sa poupée, qu'afin de l'apaiser, je crus devoir lui en présenter une 
Pareille. Il préféra alors une poupée à une hache, par un sentiment de 
Jalousie enfantine; il voulait qu'on lui fît un don exactement semblable 
tt celui qu'avait reçue la prétendue reine. Cette remarque est d'autant 
plus vraie que dans très-peu de temps ils n'attachèrent aucun prix aux 
P°upées. 

« Le 29, assez tard dans la matinée, M. Banks alla faire sa cour à Obe- 
* a 5 on lui dit qu'elle dormait encore et qu'elle était couchée sous le pa- 
Vll lon de sa pirogue. Il y alla dans le dessein de l'éveiller, et il crut pou- 
Voir prendre cette liberté sans crainte de l'offenser. En regardant à 
«'avers sa chambre, il lût fort surpris de voir dans son lit un beau jeune 
^mme' d'environ vingt-cinq ans,j;qui s'appelait Obadée. Il se retira en 
late et tout confus; mais on lui lit bientôt entendre que ces amours ne 






■■M^^M 



— 176 — 

scandalisaient personne, et que chacun savait qu'Oberéa avait choisi 
Obadée pour lui prodiguer ses faveurs. Oberéa était trop polie pour 
souffrir que M. Banks l'attendit longtemps dans son antichambre, elle 
s'habilla elle-même plus promptement qu'à l'ordinaire ; et, pour lui don- 
ner des marques d'une faveur spéciale, elle le revêtit d'un habillement 
d'étoffes fines, et vint ensuite avec lui dans nos tentes. Le soir M. Banks, 
suivi de quelques flambeaux, alla voir Toubouraï-Tamaïdé, comme cela 
lui était déjà arrivé souvent ; il fut très-affïigé et très-surpris de le trou- 
ver lui et sa famille dans la tristesse, et quelques-uns de ses parents ver- 
sant des larmes. Il lâcha en vain d'en découvrir la cause; c'est pour cela 
qu'il ne resta pas longtemps chez l'Indien. Quand M. Banks eut fait part 
de cette circonstance aux officiers du port, ils se rappelèrent qu OwhaW 
avait prédit que dans quatre jours nous tirerions nos grandes pièces d'ar- 
tillerie. Comme c'était alors la fin du troisième jour, la situation de Tou- 
bouraï-Tamaïdé et de sa famille les alarma. Nous doublâmes les sentinelles 
au fort, et nos officiers passèrent la nuit sous les armes. A deux heures 
du matin, M. Banks fit la ronde autour de notre petit camp ; il vit que 
tout était si paisible qu'il regarda comme imaginaires les soupçons que 
nous avions formés, en pensant que les Otahitiens méditaient une attaque 
contre nous. Nous avions d'ailleurs de quoi nous rassurer ; nos petites 
fortifications étaient finies. Notre garnison était composée de qua- 
rante-cinq hommes armés de fusils, y compris les officiers et les ob- 
servateurs qui résidaient à terre. Les sentinelles étaient relevées aussi 
exactement que dans nos places frontières, où se fait le mieux le service 
militaire. 

Le lendemain 30, nous continuâmes à nous tenir sur nos gardes, 
quoique nous n'eussions pas de raisons particulières de croire que cette 
précaution fût nécessaire. Sur les dix heures du matin, Tomio s efl 
vint à la tente en courant ; elle portait sur son visage des marques de 
douleur et de crainte; elle prit par la main M. Banks à qui les Otahitien s 
s'adressaient toujours dans les occasions de détresse; elle lui fit entendre 
que Toubouraï-Tamaïdé se mourait, par une suite de quelque chose q ue 
nos gens lui avaient donné à manger, et elle le pria de venir à la maiso" 
du malade. M. Banks partit sans délai, et trouva l'Indien la tête ap- 
puyée contre un poteau, et dans l'attitude de la langueur et de l'aba - 
tement ; les insulaires, qui environnaient Toubouraï-Tamaïdé, fir c J 
signe à M. Banks qu'il avait vomi, et lui apportèrent une feuille ph ' 
avec grand soin, où ils disaient qu'était renfermée une partie du poîso > 
«lui avait mis leur compatriote à l'agonie. M. Banks, fort empressa 



— 177 — 

ouvrit la feuille, où il ne vit qu'un morceau de tabac que Toubouraï-Tamaidé 
avait demandé à quelques uns de nos gens , qui avaient eu l'indiscrétion de le 
lui donner. Le malade avait observé que nos matelots le tenaient long-temps 
dans leur bouche , et, voulant faire la même chose , il l'avait mâché jusqu'à le 
réduire en poudre , et l'avait ensuite avalé. Il regarda d'une manière très tou- 
chante M. Banks pendant qu'il examinait la feuille et ce qui y était renfer- 
mé, et il lui fit entendre qu'il n'avait plus guère de temps à vivre. M. Banks , 
connaissant alors la maladie , lui conseilla de boire beaucoup de lait de cocos, 
ce qui termina dans peu de temps sa maladie et ses craintes. Toubouraï-Ta- 
maidé passa la journée au fort, avec la gaîté et la bonne humeur qui accom- 
pagnent toujours la guérison inattendue des maladies de l'esprit ou du corps. 

» Le capitaine Wallis ayant rapporté en Angleterre des haches de pierre des 
Taïtiens, qui ne connaissaient aucune espèce de métaux, M. Stephens , secré- 
taire de l'amirauté, en fit faire une pareille en fer. Je l'avais à bord, pour 
montrer à ces peuples combien nous excellions dans l'art de fabriquer des 
instruments d'après leur propre modèle. Je ne la leur avais pas encore fait 
voir, parce que je ne m'en étais pas souvenu. Le premier de mai, Toulahah 
nous vint rendre visite au vaisseau sur les dix heures du matin , et il témoi- 
gna beaucoup de curiosité de voir ce qui était renfermé dans les armoires et 
les tiroirs de ma chambre. Comme je le satisfaisais en tout , je les ouvris 
sur-le-champ. 11 désira d'avoir plusieurs choses qu'il apercevait, et il les ras- 
sembla. Enfin , il jeta les yeux sur la hache ; il s'en saisit avec beaucoup d'em- 
pressement, et, remettant tout ce qu'il avait déjà choisi , il me demanda si je 
Voulais la lui donner. J'y consentis tout de suite, et comme s'il eût craint que 
je ne m'en repentisse, il l'emporta avec une folle joie, sans me foire d'autres 
demandes ; ce qui n'arrivait pas souvent , quelque généreux que nous fussions 
à leur égard. 

» Sur le midi , un des chefs, qui avait diné avec moi peu de jours aupara- 
Vent, accompagné de quelques unes de ses femmes , vint seul à bord du vais- 
seau. J'avais observé que ses femmes lui donnaient à manger. Je ne doutais 
Pas que, dans l'occasion, il ne voulût bien prendre lui-même la peine de 
Porter les aliments à sa bouche ; je me trompais. Lorsque nous fûmes à table 
e * que le dîner fut servi , je lui présentai quelques uns des mets. Je vis qu'il 
n 'y touchait pas, et je le pressai de manger ; mais il resta toujours immobile 
c omme une statue, sans toucher à un seul morceau. Il serait sûrement parti 
8a ns dîner, si un de mes domestiques ne lui avait mis les mets dans la bouche. 

» Le premier de mai , dans l'après-midi , nous dressâmes notre observa- 
toire , et nous portâmes à terre , pour la première fois , un quart de cercle et 
quelques autres instruments. 

IV. -—■ — 23 







S3H 



- 178 — 

» Le lendemain 2 au malin, sur les neuf heures, j'allai à terre avec M 
Green , pour placer notre quart de cercle. Il n'est pas possible d'exprimer la 
surprise et le chagrin que nous ressentîmes en ne le trouvant pas. II avait été 
déposé dans une tente réservée pour ma demeure, et personne n'y avait cou- 
ché, parce que j'avais passé la nuit à bord du vaisseau. On ne l'avait jamais 
sorti de son étui , qui avait dix-huit pouces en carré; le tout formait un vo- 
lume d'un poids assez considérable. Une sentinelle avait fait la garde pendant 
toute la nuit, à sept ou huit pas de la porte de la tente, et il ne nous man- 
quait aucun autre instrument. Nous soupçonnâmes d'abord qu'il avait été 
volé par quelque homme de l'équipage , qui , en voyant un étui dont il ne 
savait pas le contenu , aurait pensé qu'il renfermait des clous ou quelque au- 
tre marchandise dont il pouvait commercer avec les naturels du pays. On 
offrit une grosse récompense à quiconque pourrait le découvrir : sans cet in- 
strument , nous ne pouvions pas remplir l'objet qui était le but principal de 
notre voyage. 

«Cependant les recherches que nous fîmes ne se bornèrent pas au fort et aux 
endroits voisins ; et comme l'étui avait peut-être été rapporté au vaisseau , si 
l'un des hommes de l'équipage était le voleur, nous envoyâmes à bord pour 
y faire les perquisitions les plus exactes. Mais notre monde revint sans rap- 
porter aucune nouvelle du quart de cercle. M. Banks, qui , dans de pareilles 
occasions, ne craignait ni la peine ni les dangers , et qui avait plus d'influence 
sur les insulaires qu'aucun de nous , résolut d'aller le chercher lui-même dans 
les bois : il espérait que, s'il avait été volé par des Taïtiens, il le trouverait 
sûrement dans l'endroit où il aurait ouvert l'étui , parce qu'ils auraient vu 
alors que cet instrument ne pouvait leur être utile en aucune manière ; ou 
que , si ce moyen ne lui réussissait pas , il le recouvrerait du moins par l'as- 
cendant qu'il avait acquis sur les chefs. 

» Il se mit en route, accompagné d'un midshipman et de M. Green. En tra- 
versant la rivière, ils rencontrèrent Toubouraï-Tamaïdé, qui, avec trois 
morceaux de paille, leur montrait sur sa main la figure d'un triangle. M. Banks 
connut alors que c'étaient les Indiens qui avaient volé le quart de cercle, et 
qu'ils n'étaient pas disposés à rendre ce qu'ils avaient pris, quoiqu'ils eusseni 
ouvert la boîte. Il ne perdit point de temps, et fit entendre à Toubouraï-T* 
maïdé qu'il voulait aller tout de suite avec lui à l'endroit où l'instrument 
avait été porté. Le Taïtien y consentit. Ils tirèrent du côté de l'ouest , et 1« 
chef s'informait du voleur dans toutes les maisons par où ils passaient. Les 
Indiens lui dirent de quel côté il avait tourné ses pas, et combien il y avait de 
temps qu'ils ne l'avaient vu. L'espoir de l'attraper bientôt les soutenait dans 
leur fatigue; ils avançaient tantôt marchant, tantôt courant, quoique h 1 



— 179 — 

temps fût excessivement chaud. Lorsqu'ils eurent grimpé une montagne éloi- 
gnée du fort d'environ quatre milles, Toubouraï-Tamaïdé lit voir à M. Banks 
un endroit situé à trois milles au delà, et lui dit par signes qu'il ne devait pas 
s'attendre à retrouver l'instrument avant d'y être parvenu. Ils se reposèrent 
là pendant quelques instants. Excepté une paire de pistolets que M. Banks 
portait toujours clans sa poche, ils n'avaient point d'armes ; ils allaient dans 
un endroit éloigné du fort de plus de sept milles, où les insulaires seraient 
peut-être moins soumis que dans les environs de notre camp : il serait donc 
très difficile de leur faire rendre une chose qu'ils n'avaient volée qu'en met- 
tant leur vie en danger, et qu'ils paraissaient disposés à garder, quoiqu'elle 
leur fût inutile. 

» Toutes ces réflexions étaient bien propres à décourager M. Banks et nos 
gens, et leur situation devenait plus critique à chaque pas : ils résolurent 
pourtant de ne pas abandonner leur entreprise, et de prendre tous les moyens 
possibles pour leur sûreté. M. Banks et M. Green , qui allèrent en avant, me 
renvoyèrent le midshipman : il vint me dire qu'ils ne pouvaient pas revenir 
avant la nuit, et qu'ils désiraient que j'envoyasse un détachement à leur suite. 
En recevant ce message, je partis moi-même avec un nombre d'hommes que 
je jugeai suffisant pour cette occasion; j'ordonnai au vaisseau et au fort de 
ne pas souffrir qu'aucune pirogue sortît de la baie, sans cependant saisir ou 
détenir aucun des naturels. 

» Sur ces entrefaites, M. Banks et M. Green continuèrent leur route sous 
les auspices de Toubouraï-Tamaïdé , et dans l'endroit même que celui-ci leur 
avait désigné ils trouvèrent un Taïtien qui tenait en sa main une partie de 
notre instrument. Ils s'arrêtèrent bien contents de ce qu'ils voyaient; un 
grand nombre d'insulaires se rassemblèrent autour d'eux, de sorte qu'ils 
étaient pressés par la foule. M. Banks crut devoir leur montrer un de ses pis- 
tolets, ce qui les fit ranger sur-le-champ. Comme le nombre des Taïliens aug- 
mentait à chaque moment, il traça un cercle sur l'herbe, et tous se placèrent 
en dehors tranquillement et sans tumulte. M. Banks leur ordonna de rap- 
porter au milieu de l'espace tracé la boîte du quart de cercle , plusieurs lu- 
n ettes et d'autres petits effets que dans leur précipitation ils avaient mis dans 
»n étui de pistolet , qu'on lui avait volé auparavant dans la tente, et enfin un 
a «tre pistolet de selle. Les Taïtiens remirent dans le cercle ce qu'ils avaientpris . 

» M. Green était impatient de voir s'ils rendaient tout ce qu'ils avaient 

(, érobé ; en examinant la boîte , il trouva qu'il y manquait le pied et quelques 

/ autres petites parties moins importantes. Plusieurs personnes se détachèrent 

Pour aller à la recherche, et en rapportèrent quelques pièces; mais on dit 

que le voleur n'avait pas porté si loin le pied, cl qu'on le rendrait quand ils 







— 180 — 
seraient partis. Toubouraï-Tamaïdé confirma colle promesse, et M. Banks cl 
M. Green se disposèrent à revenir, parce qu'ils pouvaient facilement suppléer 
à ce qui leur manquait. Us avaient fait environ deux milles lorsque je les ren- 
contrai avec mon détachement. Nous nous félicitâmes les uns les autres d'a- 
voir retrouvé notre instrument : nous ressentions une joie proportionnée au 
degré d'utilité dont il était pour nous. 

» Sur les huit heures, M. Banks retourna au fort avec Toubouraï-Tamaïdé. 
Il fut surpris d'y trouver Toulahah gardé par les soldats, et de voir que plu- 
sieurs ïaïtiens, effrayés etéplorés, environnaient la porte du camp. M. Banks 
y entra en hâte, et on permit à quelques insulaires de le suivre. La scène était 
louchante : Toubouraï-Tamaïdé courut vers Toutahah , et, le serrant dans ses 
bras, ils fondirent tous deux en larmes, et inondèrent leurs visages de pleurs, 
sans pouvoir proférer un seul mot; les autres Taïtiens pleuraient également 
sur le sort de leur chef: ils étaient très persuadés qu'on allait le faire mourir. 
J'arrivai au fort un quart d'heure après. Ce qui venait de se passer me causa 
de l'étonnement et du chagrin. Toutahah, ayant été détenu contre mes or- 
dres, fut à l'instant mis en liberté. Je m'informai de toute cette affaire, et 
voici comment on me la raconta. Mon départ pour le bois avec un détache- 
ment d'hommes sous les armes, et dans un temps où l'on avait commis un 
vol, dont les naturels croyaient que j'étais sûrement indigné à raison de la 
peine qu'il nous causait, les avait tellement alarmés, que le soir ils commen- 
cèrent à quitter le voisinage du fort et à emporter leurs effets. M. Gore, mon 
second lieutenant, qui commandait à bord du vaisseau, vit une double piro- 
gue sortir du fond de la baie. Comme il avait reçu l'ordre de n'en laisser pas- 
ser aucune, il envoya le contre-maître avec un canot pour l'arrêter. Les Taï- 
tiens, effrayés en voyant que le canot les abordait, sautèrent dans la mer. 
Toutahah étant malheureusement du nombre, le contre-maître le prit, le ra- 
mena au vaisseau, et laissa les autres se sauver à la nage vers la côte. 
M. Gore l'envoya au fort , sans faire attention à l'ordre que j'avais donné de 
ne saisir et de ne détenir personne. M. Hicks, mon premier lieutenant, qui y 
commandait, après l'avoir reçu de M. Gore , ne crut pas être le maître de le 
renvoyer. 

t Les Taïtiens étaient si fort prévenus de l'idée qu'on allait mettre à moH 
Toutahah, qu'ils ne crurent le contraire que lorsque par mes ordres il eut été 
reconduit hors du fort. Tout le peuple le reçut comme si c'avait été le"'' 
père qui eût échappé d'un danger mortel , et chacun s'empressa de l'embras- 
ser. La joie soudaine est ordinairement libérale, sans faire beaucoup d'atten- 
tion au mérite de ceux à qui elle fait du bien : Toulahah, se voyant en liberté, 
contre son espérance , dans le premier mouvement de sa reconnaissance 



— 181 — 

nous sollicita de recevoir un présent de deux cochons. Nous sentions que (hns 
cette occasion nous n'en étions pas dignes , et nous le refusâmes plusieurs fois. 

» MM. Banks et Solander, chargés de faire les échanges dans le marché, 
exercèrent leur emploi le lendemain 3 ; mais il vint très peu de Taïtiens , et 
ceux qui s'y rendirent n'apportaient point de provisions. Toutahah fit cepen- 
dant redemander la pirogue que nous avions détenue, et nous la renvoyâmes. 
Gomme on avait détenu une autre pirogue qui appartenait à Obéréa , Topia , 
son homme d'affaires lors du voyage du Dauphin, vint examiner si on n'avait 
rien enlevéde ce qui étaità bord : il fut sicontentdela trouver dans l'état où on 
l'avait prise, qu'il se rendit au fort, y resta toute la journée, et passa la nuit 
dans sa pirogue. Sur le midi, quelques pécheurs dans des pirogues vinrent 
vis-à-vis de nos tentes. Ils ne voulurent nous vendre que très peu des provisions 
qu'ils avaient, et pourtant nous avions grand besoin de cocos et de fruits à 
pain. Pendant le courant de la journée, M. Banks alla se promener dans le 
bois, afin qu'en se familiarisant avec les Taïtiens, il pût recouvrer leur con- 
fiance et leur amitié. Ils lui firent des honnêtetés; mais ils se plaignirent 
du mauvais traitement qu'avait essuyé leur chef; ils dirent qu'il avait été 
frappé et traîné par les cheveux. M. Banks lâcha de les convaincre qu'il n'a- 
vait souffert aucune violence sur sa personne : peut-être cependant le contre- 
maître avait exercé contre lui une brutalité dont il rougissait et qu'il craignait 
d'avouer. 

» Toutahah , se rappelant probablement la manière dont on s'était comporté 
à son égard , et pensant que nous ne méritions pas les cochons qu'il nous avait 
laissés en présent, envoya dans l'après-midi un messager pour demander en 
retour une hache et une chemise. L'indien me dit que son chef n'avait pas 
dessein de venir au fort pendant dix jours. Je m'excusai de ce que je différe- 
rais jusqu'à son arrivée de donner la hache et la chemise. J'espérais qu'impa- 
tient de les avoir, il viendrait bientôt les chercher : je savais que la première 
entrevue terminerait la froideur qui était entre lui et nous et que l'absence 
aurait probablement augmentée. 

» Le lendemain 4 , nous ressentîmes davantage les suites de l'offense que 
nous avions faite aux Taïtiens dans la personne de leur chef, car le marché 
était si mal fourni, que nous manquions du nécessaire. M. Banks alla trouver 
foubouraï-Tainaïdé dans les bois, et ne lui persuada que difficilement de 
nous faire vendre cinq corbeilles de fruits à pain ; enfin il les obtint : il y en 
avait cent vingt, et ce secours nous arriva très à propos. Dans l'après-midi, 
"n autre messager vint demander, delà part de Toutahah , la hache et la che- 
mise. Comme il était absolument nécessaire de regagner l'amitié de ce chef, 
e t que sans lui nous ne pouvions guère avoir de provisions, je lui fis dire que 















~ 182 — 

M. Banks et moi nous irions lui rendre visite le lendemain, et que nous lui 
porterions ce qu'il désirait. 

» Le lendemain 5 , de grand matin , il envoya au fort pour me rappeler ma 
promesse; ses gens semblaient attendre avec beaucoup d'impatience notre ar- 
rivée à sa maison. Sur les dix heures, je fis mettre en mer la pinasse, et je m'y 
embarquai avec MM. Banks et Solander. Nous étions accompagnés d'un des en- 
voyés de Toulahali , et à une heure nous arrivâmes au lieu de sa résidence , 
qu'ils appelaient Éparré, et qui était situé à environ quatre milles à l'ouest 
de nos tentes. 

» Nous trouvâmes un grand nombre de Taïtiens qui nous attendaient sur 
le rivage. Il nous aurait été impossible d'aller plus avant, si un homme grand 
et de bonne mine ne nous avait pas ouvert un passage. Sa tète était couverte 
d'une espèce de turban, et il tenait à la main un bâton blanc, dont il frappait 
impitoyablement ceux qui étaient autour de lui. Cet homme nous conduisit 
vers le chef, tandis que la foule criait : Taïo Toutahah, Toutahah est votre ami. 
Nous le vîmes, comme un ancien patriarche, assis sous un arbre et environné 
de plusieurs vieillards vénérables. II nous fit signe de nous asseoir , et sur-le- 
champ il nous demanda sa hache. Je la lui présentai, ainsi que la chemise, 
avec un habit de drap fait suivant la mode de son pays , et garni d'une espèce 
de ruban. Il les reçut avec bien du plaisir, et tout de suite il endossa le vête- 
ment ; mais il donna la chemise à la personne qui nous avait fait faire passade 
en débarquant sur la côte. Cet homme était assis alors près de nous et 
Toutahah semblait désirer que nous eussions des attentions particulières 
pour lui. 

» Peu de temps après, Obéréa et plusieurs autres femmes que nous con- 
naissions arrivèrent et s'assirent parmi nous. Toutahah sortit plusieurs fois; 
mais ses absences n'étaient pas longues. Nous crûmes qu'il quittait l'assem- 
blée pour aller montrer aux Indiens son nouvel habillement. Nous nous trom- 
pions : il allait donner des ordres pour les rafraîchissements et le repas qu'on 
nous servit. La dernière fois qu'il sortit, étant presque étouffés par la foule, 
nous étions impatients de nous en retourner. Sur ces entrefaites on vint nous 
dire qu'il nous attendait dans un autre endroit. Nous le trouvâmes assis sous 
le tendelet de notre propre canot, et il nous fit signe d'aller à lui. Tous ceux 
de nous que le canot pouvait contenir y entrèrent, et il ordonna alors d'ap- 
porter du fruit à pain et des cocos , dont nous goûtâmes plutôt pour le satis- 
faire que par envie de manger. Peu de temps après, on vint l'avertir, et il 
sortit du bateau; quelques minutes ensuite on nous invita à le suivre. Nous 
fûmes conduits dans une grande place ou cour attenante à sa maison , et qui 
était palissadée de bambous d'environ trois pieds de haut. On y préparait 



— 183 — 

pour nous un divertissement entièrement nouveau : c'était un combat de 
lutte. Le chef était assis dans la partie supérieure de l'amphithéâtre, et les 
principales personnes de sa suite rangées en demi-cercle à ses côtés: c'étaient 
des juges qui devaient applaudir au vainqueur. On avait laissé des sièges 
pour nous ; mais nous aimâmes mieux être en liberté parmi le reste des 
spectateurs. 

» Quand tout fut prêt , dix ou douze hommes , qui , d'après ce que nous 
apprîmes, étaient les combattants, et qui n'avaient d'autre vêtement qu'une 
ceinture d'étoffe, entrèrent dans l'arène. Ils en firent le tour lentement, les 
regards baissés et la main gauche sur la poitrine ; de la droite , qui était ou- 
verte, ils frappaient souvent l'avanl-bras de la première avec tant de roideur 
que le coup produisait un son assez aigu. C'était un défi général que se fai- 
saient les combattants les uns aux autres , ou qu'ils adressaient aux specta- 
teurs. D'autres athlètes suivirent bientôt ceux-ci delà même manière; ils se 
donnèrent ensuite des défis particuliers, et chacun d'eux choisit son adver- 
saire. Cette formalité consistait à joindre les bouts des doigts et à les appuyer 
sur sa poitrine, en remuant en même temps les coudes en haut et en bas avec 
beaucoup de promptitude. Si l'homme à qui le lutteur s'adressait acceptait le 
cartel , il répétait les mêmes signes . et ils se mettaient tous deux sur-le-champ 
dans l'attitude de combattre. Une minute après ils en venaient aux mains. 
C'était une pure dispute de force. Chacun tâchait d'abord de se saisir de son 
adversaire par la cuisse, et , s'il n'en venait pas à bout , par la main , les che- 
veux, la ceinture, en un mot partout où il pouvait; ils s'accrochaient enfin, 
sans adresse ni habileté, jusqu'à ce que l'un des athlètes, profilant d'un mo- 
ment avantageux , ou ayant plus de force dans les muscles , renversât l'autre. 
Lorsque le combat était fini, les vieillards applaudissaient au vainqueur par 
quelques mots que toute rassemblée répétait en chœur sur une espèce de chant, 
et la victoire était célébrée ordinairement par trois cris de joie. Le spectacle 
était suspendu alors pendant quelques minutes ; ensuite un autre couple de 
lutteurs s'avançait dans l'arène, et combattait de la même manière. Après que 
le combat avait duré une minute, si l'un des deux n'était pas misa terre, ils 
s e séparaient d'un commun accord , ou par l'intervention de leurs amis ; et, 
dans ce cas, chacun étendait son bras en frappant l'air pour faire un nouveau 
wéfi au même rival ou à un au Ire. Tandis que les lutteurs étaient aux prises , 
"ne autre troupe exécutait une danse, qui durait aussi l'espace d'une minute. 
Mais les danseurs et les lutteurs , entièrement occupés de ce qu'ils faisaient , ne 
donnaient pas la moindre attention les uns aux autres. 

Nous observâmes avec plaisir que le vainqueur ne montrait jamais d'or- 
régai'd de l'adversaire qu'il avait défait, et que le vaincu ne nitirmu- 



R'ii 



■■■■■■■■ 



— 184 — 

rait point de la gloire de son rival. Enfin, toute la lutte eut lieu avec une bon- 
ne amitié et une bonne humeur parfaites , quoiqu'il y eût au moins cinq cents 
spectateurs, dont quelques uns étaient des femmes: il est vrai qu'elles étaient 
en petit nombre; de plus, elles étaient toutes d'un rang distingué, et nous 
avons des raisons de croire qu'elles n'assistaient à ce spectacle que par égard 
pour nous. 

» Ces combats durèrent environ deux heures. Pendant ce temps , l'homme 
qui nous avait fait faire place lors de notre débarquement retenait les Taï- 
tiens à une distance convenable, en frappant rudement de son bâton ceux 
qui s'avançaient trop. Nous nous informâmes de son état, et nous apprîmes 
que c'était un officier de Toutahah qui remplissait les fonctions de maître des 
cérémonies. » 

Les lecteurs qui connaissent les combats des athlètes de l'antiquité remar- 
queront sans doute une ressemblance grossière entre ces anciens jeux et les 
luttes des habitants d'une petite île située au milieu du Grand-Océan. On peut 
à ce sujet se rappeler la description qu'en a donnée Fénelon dans son Télé- 
maque : quoiqu'il raconte des événements fabuleux, il a copié iidèlement les 
mœurs des anciens temps, d'après les auteurs qu'on regarde comme des his- 
toriens fidèles. 

« Lorsque les combats de lutte furent terminés, on nous fit entendre qu'on 
préparait des cochons et des fruits à pain pour notre dîner. Comme nous 
avions grand appétit, cette nouvelle nous fit plaisir. Toutahah cependant 
sembla se repentir de sa libéralité : au lieu de placer ces deux cochons devant 
nous, il en fit porter un dans notre canot. Nous ne fûmes pas fâchés d'abord 
de ce nouvel arrangement, parce que nous pensions que nous dînerions mieux 
à notre aise dans notre bâtiment qu'à terre, et qu'il serait plus facile d'écarter 
la foule. Dès que nous fûmes arrivés à bord , il nous dit de retourner au vais- 
seau avec son cochon. Cet ordre n'était pas agréable , nous avions un trajet de 
quatre milles, et pendant ce temps le dîner se refroidissait; nous crûmes 
pourtant devoir le satisfaire. Il nous accompagna au vaisseau, suivi de quel- 
ques autres Taïliens , et enfin nous mangeâmes les mets qu'il avait préparés, 
et dont lui et Toubouraï-Tamaïdé eurent une bonne part. 

» Notre réconciliation avec ce chef fit sur les Taïtiens l'impression favora- 
ble que nous pouvions désirer : car, dès qu'ils surent qu'il était à bord , les 
fruits à pain, les cocos, et les autres provisions , arrivèrent au fort en grande 
abondance. 

» Les échanges se faisaient dans le marché comme à l'ordinaire; mais les 
cochons y étant toujours fort rares, M. Molincux, noire maître, et M. Green, 
s'embarquèrent le 8, dès le grand matin, dans la pinasse, afin d'examiner s'ils 



— 185 — 

pourraient acheter des cochons ou de la volaille dans la partie de l'île à l'est. 
Ils parcoururent un espace d'environ vingt milles; ils aperçurent plusieurs co- 
chons et une tortue, qu'on ne voulut pas vendre. Chacun leur disait que tout 
cela appartenait à Toutahah , et qu'on ne pouvait en rien échanger sans sa 
permission. Nous commençâmes à croire que Toutahah était un grand prince , 
puisqu'il avait une autorité si absolue, et qui s'étendait si loin. Nous reconnû- 
mes ensuite qu'il gouvernait comme souverain cette partie de l'île au nom 
d'un mineur que nous n'avions jamais vu pendant notre séjour à Taïli. 
M. Green à son retour nous raconta qu'il avait trouvé un arbre d'une gran- 
deur si énorme et si incroyable, qu'il craignait d'en parler, puisque sa cir- 
conférence était de cent quatre-vingts pieds. MM. Banks et Solander lui expli- 
quèrent bientôt que c'était une espèce de figuier, dont les branches , en se 
recourbant vers la terre, y avaient pris de nouvelles racines, et qu'il était 
facile de se tromper, en regardant comme un seul arbre cet assemblage de 
tiges jointes de près les unes aux autres, et toutes réunies par une végétation 
commune. 

» Quoique le marché du fort fût assez bien fourni, cependant les provisions 
y arrivaient plus lentement. Au commencement de notre séjour, nous en 
achetions une quantité suffisante pour notre consommation entre le lever du 
soleil et huit heures du matin ; mais plus tard ce commerce nous prenait la 
plus grande partie du jour. M. Banks plaça son petit canot devant la porte du 
fort, et les Taïtiens venaient y faire leurs échanges. Jusqu'à présent les petites 
verroteries avaient suffi pour payer les cocos et les fruits à pain. Comme ces 
denrées n'y étaient plus en si grande abondance , nous fûmes obligés , pour la 
première fois , de montrer nos clous. Pour un des plus petits, qui avait quatre 
pouces de long, les Indiens nous donnaient vingt cocos, et du fruit à pain en 
proportion ; et dans peu de temps le marché fut approvisionné comme à l'or- 
dinaire. 

» Le 9, dans la matinée, Obéréa vint nous faire sa première visite depuis la 
perte de notre quart de cercle et la malheureuse détention de Toutahah ; elle 
était accompagnée d'Obady, qui était alors son favori , et de Topia. Ils nous 
Présentèrent un cochon et quelques fruits à pain, et nous leur donnâmes en 
retour une hache. Nous fournissions alors à la curiosité des Taïtiens un spec- 
tacle intéressant et nouveau : notre forge était dressée et travaillait presque 
continuellement. Ils nous apportaient des morceaux de fer, en nous priant de 
leur en fabriquer des instruments de différente espèce : je supposai que ces 
Morceaux de fer leur avaient été donnés par Wallis. Comme j'avais très grande 
envie de faire tout ce qui pouvait les contenter, on satisfaisait leur empresse- 
ment, à moins que les ouvrages du vaisseau n'exigeassent tout le temps du 
IV. 24 








mna 



aéra 



— 186 — 

serrurier. Obéréa, ayant reçu sa hache, nous engagea à lui en faire une autre 
du vieux fer qu'elle nous mon Ira. Cette opération n'était pas possible. Elle 
nous apporta alors une hache rompue, afin de la lui raccommoder. Je fus 
charmé de cette occasion qui me donnait un moyen de regagner ses bonnes 
grâces. Sa hache fut raccommodée, et elle parut satisfaite. Elle s'en alla le soir 
avec tout son monde; ils emmenèrent la pirogue qui avait resté long -temps 
à ,a pointe du fort; mais ils nous promirent de revenir dans trois jours. 

» Le 10, je semai quelques pépins de melons, et des graines d'autres plan- 
tes , dans un terrain qui avait été préparé pour cet effet. Nous les avions mises 
pendant le voyage dans de petites bouteilles bouchées avec de la poix-résine. 
Esceplé la graine de moutarde , aucune autre ne germa. M. Banks pensa que 
le défaut absolu d'air avait gâté les graines. 

v Nous apprîmes ce jour-là que les naturels donnaient à leur île le nom de 
0-Taïli. Après beaucoup de peine nous reconnûmes qu'il leur était absolument 
impossible d'apprendre à prononcer nos noms ; lorsqu'ils voulaient les arti- 
culer, ils produisaient des mots tout-à-fait différents, dont ils se servaient pour 
nous désigner: il m'appelèrent Toute, et M. Ilicks , Hété; ils ne purent jamais 
venir à bout d'articuler Molineux ; ils appelaient notre maître Boba , de Ro- 
bert, son nom de baptême ; M. Gore, Toarro; le docteur Solander, Torano; M. 
Banks , Tapané;M. Green, Etéry;M. Parkinson, Patini ; M. Sporing, l'olini; 
Petersgill, Pctrodoro. Ils avaient formé de cette manière des noms pour pres- 
que tous les gens de l'équipage. Il n'était cependant pas facile de découvrir 
dans ces nouveaux noms des traces de l'original : c'étaient peut-être moins des 
sons arbitraires, déterminés par la disposition de leurs organes , que des mots 
significatifs dans leur propre langue; par exemple, ils appelèrent Maté M. 
Monkhouse , le midshipman qui commandait le détachement lorsque le vo- 
leur du fusil fut tué. Ils lui donnaient ce nom , non pas en tâchant d'imiter 
le son de la première syllabe du mot Monkhouse, mais parce que maté signi- 
fie tuer. Il est probable que cette observation doit s'appliquer aux noms qu'ils 
donnèrent à d'autres personnes d'entre nous. 

» Le 12 mai , nous reçûmes la visite de quelques femmes que nous n'avions 
pas encore vues, et qui nous abordèrent avec des cérémonies très singulières. 
M. Banks faisait des échanges dans son canot , à la porte du fort , accompa- 
gné de Toutahah , qui l'était venu voir le matin avec quelques autres natu- 
rels. Entre neuf et dix heures, il arriva à l'endroit du débarquement une 
double pirogue, dans laquelle étaient assis un homme et deux femmes. Les 
Taitiens qui étaient autour de M. Banks lui dirent par signes d'aller à leur 
rencontre; ce qu'il fit sur-le-champ. Mais pendant qu'il sortait du bateau > 
l'homme et les deux femmes s'étaient déjà avancés jusqu'à quinze pas de h» ? 



— 187 — 

ils s'arrêtèrent alors , ol l'invitèrent par signes à foire la même chose. Ils je- 
tèrent «à terre une douzaine déjeunes bananiers, et autres plantes. M. Banks 
s'arrêta; et les Taïtiens s'étant rangés en haie, l'un d'eux, qui semblait être 
un domestique, passant et repassant à six reprises différentes, remit une bran - 
che , à chaque tour, à M. Banks , prononçant toujours quelques paroles en la 
lui donnant. ïopia, qui était près de M. Banks, remplissait les fonctions de 
son maître de cérémonies : à mesure qu'il recevait les rameaux , il les plaçait 
dans le bateau. 

» Lorsque cette cérémonie fut achevée, un autre homme apporta un grand 
paquet d'étoffes, qu'il étendit les unes après les autres sur la terre, dans l'es- 
pace qui était entre M. Banks et les Taïtiens qui lui rendaient visite. 11 y avait 
neuf pièces. Il en posa trois l'une sur l'autre, et alors une des femmes, appelée 
Ourattoua, la plus distinguée d'entre elles, monta sur ce tapis , et, relevant 
ses vêtements jusqu'à la ceinture, elle ht trois fois le tour à pas lents, avec 
beaucoup de sérieux et de sang-froid , et un air d'innocence et de simplicité 
qu'il n'est pas possible d'imaginer ; elle laissa retomber ensuite ses vêtements, 
et alla se remettre à sa place. On étendit trois autres pièces sur les trois pre- 
mières : elle remonta alors et fit la même cérémonie qu'on vient de décrire. 
Enfin les trois dernières pièces furent étendues sur les six premières, et elle 
en fit le tour , pour la troisième fois , avec les mêmes circonstances. Les Taï- 
tiens replièrent les étoffes, et les offrirent à M. Banks, comme un présent de la 
part de la femme , qui s'avança alors avec son ami pour le saluer. M. Banks 
fit à tous deux les dons qu'il jugea devoir leur être les plus agréables. Us res- 
tèrent dans la lente l'espace d'une heure , et s'en allèrent. Sur le soir, les offi- 
ciers qui étaient au fort reçurent la visite d'Obéréa et d'une femme de sa suite, 
sa favorite , nommée Olheolhea : c'était une jeune fille d'une figure agréable, 
ïls furent d'autant plus charmés de la voir , qu'elle avait passé quelques jours 
sans venir au camp , et qu'on nous avait rapporté qu'elle était malade ou 
morte. 

» Le 13, le marché étant fini à dix heures, M. Banks voulut chercher de 
^ombrage pendant la chaleur du jour, et alla se promener dans le bois, por- 
tant son fusil comme à l'ordinaire. En s'en revenant, il rencontra Toubouraï- 
Taniaïdé près de la maison qu'il habitait par intervalles. Comme il s'était ar- 
re lé pour passer quelque temps avec lui , le Taïtien lui arracha subitement le 
f,1 sil des mains, le banda , et , l'élevant en l'air, il tira la détente. Heureuse- 
ment l'amorce brûla sans que le coup partit. M. Banks lui reprit aussitôt son 
fosil , très surpris de voir qu'il eût acquis assez de connaissance du mécanisme 
de cette arme pour la décharger, et il lui reprocha avec beaucoup de sévérité 
Ce qu'il venait de faire. Comme il était très important de ne pas apprendre aux 













— 188 — 

Taïtiens comment on maniait ces armes , M. Banks , dans toutes les occasions, 
leur avait dit qu'ils ne pouvaient pas nous faire une plus grande offense que de 
les toucher. Comme il était nécessaire alors de réitérer ces défenses avec plus 
de force , il ajouta les menaces à ses reproches. Toubouraï-Tamaïdé supporta 
tout patiemment. Mais dès que M. Banks eut traversé la rivière, le Taïtien 
partit avec toute sa famille et ses meubles pour sa maison d'Éparré. 

» Les Taïtiens qui étaient au fort apprirent bientôt cette nouvelle. Nous 
craignîmes les suites du mécontentement de Toubouraï-Tamaïdé, qui, dans 
toutes les occasions, nous avait été très utile. M. Banks résolut de le suivre 
sans délai , afin de solliciter son retour. Il partit le même soir, accompagné de 
M. Molineux. Ils le trouvèrent assis au milieu d'un grand cercle de ses com- 
patriotes, à qui probablement il avait raconté son aventure et les craintes 
qu'elle lui faisait naître. Son visage présentait l'image de la douleur et de 
l'abattement, et les mêmes passions étaient également marquées avec force 
sur la figure de tous ceux qui l'environnaient. Lorsque M. Banks et M. Moli- 
neux entrèrent dans le cercle, une des femmes exprima son chagrin de la même 
manière que Térapo dans une autre occasion , c'est-à-dire en se perçant la 
tête à plusieurs reprises avec la dent d'un requin, jusqu'à ce qu'elle fût cou- 
verte de sang. M. Banks ne perdit point de temps pour tâcher de les consoler ; 
il assura le chef qu'il fallait oublier tout ce qui s'était passé, qu'il ne leur 
voulait aucun mal, et qu'ils n'avaient rien à craindre. Toubouraï-Tamaïdé fut 
bientôt calmé, et reprit sa confiance et sa tranquillité. Il ordonna de tenir 
prête une double pirogue ; ils revinrent tous ensemble au fort avant le souper, 
et , pour gage d'une parfaite réconciliation , le Taïtien et sa femme passèrent 
la nuit dans la tente de M. Banks. Leur présence cependant ne suffit pas pour 
nous mettre à l'abri des insulaires. Entre onze heure et minuit, un d'eux 
s'efforça d'entrer dans le fort, en escaladant les palissades, dans le dessein 
sans doute de voler tout ce qu'il pourrait trouver. La sentinelle, qui le décou- 
vrit heureusement, ne fit pas feu, et le voleur s'enfuit avec tant de prompti- 
tude, qu'aucun de nos gens ne put l'atteindre. La forge de l'armurier était 
dressée dans le fort, et le fer et les instruments de ce métal dont on s'y ser- 
vait continuellement étaient des tentations au vol que les Taïtiens ne pou- 
vaient surmonter. 

» Le dimanche 14, j'ordonnai qu'on célébrât le service divin au fort. Nous 
désirions que quelques uns des principaux Taïtiens y assistassent; mais lorsque 
l'heure fut arrivée, la plupart s'en allèrent chez eux. M. Banks cependant tra- 
versa la rivière , et ramena Toubouraï-Tamaïdé et sa femme Tomio : il espérait 
que les cérémonies occasionneraient quelques questions de leur part, et donne- 
raient lieu à quelques instructions delà nôtre, il les lit asseoir sur des sièges, et 




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2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 




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— 189 = - / 

se plaça près d'eux. Pendant tout le service ils observaient attentivement ses 
postures, et l'imitaient très exactement : ils s'asseyaient, se tenaient debout et 
se mettaient à genoux, comme M. Banks. Ils sentaient que nous étions occupés 
à quelque cliose de sérieux et d'important , et ils ordonnèrent aux Taïtiens qui 
étaient hors du fort de se tenir en silence. Cependant, après que le service fut 
fini, ils ne firent ni l'un ni l'autre aucune question, et ils ne voulaient pas nous 
écouter lorsque nous tâchions de leur expliquer ce qui venait de se passer. 

» Les Taïtiens, après avoir vu nos cérémonies religieuses dans la matinée 
jugèrent à propos de nous montrer dans l'après-midi les leurs, qui étaient 
très différentes. Un jeune homme de près de six pieds et une jeune fille de 
onze à douze ans sacrifièrent à Vénus devant plusieurs de nos gens et un 
grand nombre de naturels du pays, sans paraître attacher aucune idée d'indé- 
cence à leur action, et ne s'y livrant au contraire, à ce qu'il nous semblait, 
que pour se conformer aux usages du pays. Parmi les spectateurs, il y avait 
plusieurs femmes d'un rang distingué, et entre autres Obéréa, qui, à pro- 
prement parler, présidait à la cérémonie, car elle donnait à la fille des ia- 
structions sur la manière dont elle devait jouer son rôle; mais quoique la fille 
fût jeune, elle ne paraissait pas en avoir besoin. 

» Nous ne racontons pas cet événement comme un pur objet de curiosité, 
mais parce qu'il peut servir dans l'examen d'une question qui a été long-temps 
discutée par les philosophes. La honte qui accompagne certaines actions que 
tout le monde regarde comme innocentes en elle - mêmes est-elle imprimée 
dans le cœur de l'homme par la nature, ou provient-elle de l'habitude et de la 
coutume? Si la honte n'a d'autre origine que la coutume des nations, il ne 
sera peut-être pas aisé de remonter à la source de cette coutume, quelque gé- 
nérale qu'elle soit; si cette honte est une suite de l'instinct naturel, il ne sera 
pas moins difficile de découvrir comment elle est anéantie ou sans force parmi 
ces peuples, chez qui on n'en trouve pas la moindre trace. 

» Le 14 et le 15, nous eûmes une autre occasion de connaître si tous les 
Taïtiens étaient complices des projets que quelques uns de leurs compatriotes 
méditaient contre nous. La nuit du 13 au 14 , on vola une de nos pièces à 
l'eau , qui était à côté du fort. Le matin, nous ne vîmes pas un insulaire qui 
"e fût instruit du vol ; cependant nous jugeâmes qu'ils n'étaient pas d'intelli- 
gence avec les voleurs, ou qu'ils trahissaient leurs associés, car ils parais- 
saient tous disposés à nous indiquer où nous pourrions retrouver la barrique. 
M. Banks alla pour la chercher dans un endroit de la baie où l'on nous dit 
Qu'elle avait été mise dans une pirogue ; mais comme celte pièce à l'eau ne 
^ous était pas fort nécessaire, il ne fit pas beaucoup de recherches pour la 
ïecouvrer. Lorsqu'il fut de retour, Toubouraï-Tamaïdé lui dit qu'avant le 






— 190 — 
lendemain matin on nous volerait une autre barrique. Il n'est pas aisé de con- 
jecturer comment il avait appris ce projet ; il est sûr qu'il n'était pas du com- 
plot , car il vint , avec sa femme et sa famille , dans l'endroit où étaient placées 
les pièces à l'eau; il y dressa ses lits, en disant qu'en dépit du voleur il nous 
donnerait un gage de leur sûreté. Nous ne voulûmes pas y consentir; nous lui 
fîmes entendre qu'on placerait une sentinelle jusqu'au matin pour faire la 
garde autour des barriques. Il retira alors ses lits clans la tente de M. Banks, 
où il passa la nuit avec sa famille ; il fit signe à la sentinelle , en la quittant , 
d'être bien sur ses gardes. Nous reconnûmes bientôt qu'il avait été bien in- 
formé. Le voleur vint vers minuit; mais s'apercevant qu'on avait mis un sol- 
dat pour veiller sur les barriques, il s'en alla sans rien dérober. 

« L'aventure du couteau avait beaucoup augmenté la confiance de M. Banks 
en Toubouraï-Tamaïdé, et il ne se défiait point de lui ; le ïaïtien fut exposé 
par la suite à des tentations que sa probité et son honneur ne purent pas sur- 
monter. II s'était trouvé plusieurs fois dans des occasions favorables de com- 
mettre quelque vol , et il avait résisté ; mais il fut enfin séduit par les charmes 
enchanteurs d'un panier de clous. Ces clous étaient plus grands que tous ceux 
que nous avions donnés jusque alors en échange aux Taïtiens, et ils avaient 
été laissés, peut-être par négligence, dans un coin de la lente de M. Banks, 
où le chef avait un libre accès. Celui-ci ayant relevé par inadvertance quelque 
partie de son habillement sous lequel il en avait caché un, le domestique de 
M. Banks le vit , et le dit à son maître. M. Banks , sachant qu'on ne lui avait 
pas donné ce clou, et qu'il ne l'avait pas reçu en échange, examina sur-le- 
champ le panier, où il y en avait sept, et il remarqua qu'il en manquait cinq* 
Il accusa avec répugnance Toubouraï-Tamaïdé du délit. Le Taïtien avoua le 
fait; mais la douleur qu'il en ressentit n'était probablement pas plus grande 
que celle de l'accusateur. On lui redemanda sur-le-champ les clous, et il 
répondit qu'ils étaient à Éparré; cependant il jugea à propos d'en montrer 
un , parce que M. Banks paraissait fort empressé de les ravoir, et qu'il lui fai- 
sait quelques signes de menace. Toubouraï-Tamaïdé fut conduit au fort pour 
y être jugé par la voie générale. 

» Nous devions faire voir que nous ne regardions pas son offense comme 
légère; cependant , après quelque délibération , nous lui dîmes qu'on lui par* 
donnerait s'il voulait rapporter les quatre autres clous au fort. II consentit à 
cette condition ; mais je suis fâché de dire qu'il ne la remplit pas. Au lieU 
d'aller chercher les clous , il se retira avec sa famille avant la nuit, en empor- 
tant tous ses meubles. 

» Après avoir reçu différents messages de Toutahah , qui nous mandait 
que, si nous voulions lui rendre visite, il rcconnaitrail celte complaisance 



— 191 — 

par un présent de quatre cochons , j'envoyai M. Hicks , mon premier lieute- 
nant, afin devoir s'il ne serait pas possible de s'en procurer quelques uns 
sans cela ; je lui ordonnai en même temps de faire au chef taïtien toutes sor- 
tes de politesses. M. Hicks le trouva éloigné d'Éparré, dans un lieu appelé 
Tettahah, situé à cinq milles plus à l'ouest. Toutahah le reçut avec beaucoup 
de cordialité-, il lui montra sur-le-champ un cochon, et lui dit que dans la 
matinée on amènerait les trois autres , qui étaient à quelque distance. M. Hicks 
attendit volontiers; mais comme les trois cochons ne venaient point, et qu'il 
ne jugea pas à propos de rester plus long-temps , il s'en revint avec celui qu'on 
lui avait donné. 

» Le 25, Toubouraï-Tamaïdé , accompagné de sa femme Tomio, parut à la 
tente pour la première fois depuis qu'on l'avait découvert volant des clous. Il 
paraissait affligé et craintif; cependant il ne crut pas devoir chercher à rega- 
gner nos bonnes grâces et notre amitié en rendant les quatre clous qu'il avait 
emportés. La froideur et la réserve avec lesquelles M. Banks et les autres le 
traitèrent n'étaient guère capables de lui inspirer du calme et de la gaîté. 11 ne 
demeura pas long-temps , et il partit brusquement. M. Monkhouse , le chirur- 
gien , alla le lendemain , dans la matinée , pour opérer la réconciliation ; il tâ- 
cha de lui persuader de rendre les clous , mais il ne put pas y réussir 

» Le 27, il fut décidé que nous irions voir Toutahah , quoique nous ne 
comptassions pas beaucoup sur les cochons qu'il avait promis pour nos pei- 
nes. Je m'embarquai dès le grand malin dans la pinasse avec MM. Banks et 
Solander et trois autres personnes. Ce chef avait quitté Tettahah, où M. Hicks 
l'avait trouvé , et il était dans un endroit appelé Atahourou , à six milles plus 
loin. Comme nous ne pûmes pas faire plus de la moitié du chemin en canot , 
il était presque nuit lorsque nous arrivâmes. Nous vîmes Toutahah assis com- 
me à l'ordinaire sous un arbre, et environné d'un grand nombre de Taïtiens. 
Nous lui fîmes nos présents, qui consistaient en un habit et un jupon d'étoffe 
jaune , et quelques autres bagatelles qu'il reçut avec plaisir. Il ordonna sur-le- 
champ de tuer et d'apprêter un cochon pour le souper, en nous promettant 
qu'il nous en donnerait plusieurs le lendemain. Mais nous avions moins envie 
de nous régaler dans ce voyage , que de remporter des rafraîchissements dont 
le fort avait besoin ; nous le priâmes de ne pas faire tuer le cochon , et nous 
soupâmes des fruits du pays. 

» Comme la nuit approchait , et qu'il y avait dans ce lieu plus de monde que 
les maisons et les canots n'en pouvaient contenir, et entre autres Obéréa, 
sa suite, et plusieurs autres Taïtiens que nous connaissions, nous commençâ- 
mes à chercher des logements. Nous étions au nombre de six. M. Banks fut 
assez heureux pour qu'Obéré» lui offrît une place dans sa pirogue ; il nous 









— J92 — 

souhaita une bonne nuit, nous quitta, et alla se coucher de bonne heure,' 
suivant la coutume du pays. Il ôta ses habits , comme à l'ordinaire, à cause 
de la chaleur. Obéréa lui dit amicalement qu'elle voulait les garder, parce 
qu'à coup sûr on les volerait , si elle n'en avait pas soin. 

» M. Banks, ayant une pareille sauvegarde, s'endormit avec toute la tranquil- 
lité imaginable. II s'éveilla sur les onze heures, et, voulant sortir pour quel- 
ques besoins, il chercha ses habits dans l'endroit où il avait vu Obéréa les 
placer; mais ils n'y étaient plus. Il éveilla Obéréa sur-le-champ. Dès qu'elle 
entendit sa plainte, elle se leva précipitamment, ordonna qu'on allumât des 
flambeaux , et se mit en devoir de retrouver ce que M. Banks avait perdu. 
Toutahah dormait dans la pirogue voisine; alarmé du bruit, il vint vers eux, 
et sortit avec Obéréa afin de découvrir le voleur. M. Banks n'était pas en état 
de les accompagner. On ne lui avait rien laissé que sa culotte ; on avait pris 
son habit, sa veste, ses pistolets, sa poire à poudre et plusieurs autres effets 
qui étaient dans ses poches. Une demi-heure après, Obéréa et Toutaha revinrent, 
mais sans avoir rien appris ni sur les vêtements, ni sur le voleur. M. Banks 
commença à avoir des craintes : on n'avait pas emporté son fusil, mais il 
avait négligé de le charger; il ne savait pas où le docteur Solander et moi pas- 
sions la nuit, et, en cas de besoin, il ne pouvait pas recourir à notre secours. 
Il crut cependant qu'il valait mieux ne point montrer de crainte ni de soup- 
çons à l'égard des Taïtiens avec qui il était; il donna son fusil à Topia, qui 
s'était éveillé au milieu du désordre, et qu'il chargea d'en prendre soin, en 
le priant en même temps de rester couché. Il ajouta qu'il était satisfait des 
peines que Toutahah et Obéréa avaient prises pour retrouver ses effets quoi- 
qu'elles eussent été inutiles. 

» M. Banks se recoucha assez agité; il entendit bientôt après de la musique, 
et il vit des lumières à peu de distance sur le rivage. C'était un concert ou 
assemblée qu'ils appellent hëiva, nom général qu'ils donnent à toutes les 
fêtes publiques. Comme ce spectacle devait nécessairement rassembler beau- 
coup d'Indiens, et que je pouvais peut-être m'y trouver , ainsi que d'autres 
Anglais, M. Banks se leva pour y aller aussi. Les lumières et le son l'amenè- 
rent dans une case où j'étais avec trois autres personnes du vaisseau. Il nous 
distingua aisément du reste de la foule; il s'approcha presque nu, et nous 
raconta sa triste aventure. Nous le consolâmes comme les malheureux se 
consolent entre eux ; nous lui dîmes que nous avions été aussi maltraités que 
lui; je lui fis voir que j'avais les jambes nues, et lui dis qu'on avait volé mes 
bas sous ma tête , quoique je fusse sûr de ne pas avoir dormi. Mes compa- 
gnons lui prouvèrent aussi , en se montrant , qu'ils avaient perdu leur habit- 
Nous résolûmes pourtant d'entendre la musiqite, quelque mal vêtus q« e 



— 193 - 
nous fussions. Le concert était composé de quatre tambours, de trois flûtes 
et de plusieurs voix ; il dura environ une heure, et lorsqu'il fut fini, nous 
nous retirâmes dans les endroits où nous avions couché , après être convenus 
que jusqu'au lendemain matin nous ne ferions aucune démarche pour retrou- 
ver nos habits. 

» Le 28, nous nous levâmes à la pointe du jour suivant l'usage de l'île. 
Le premier homme que vit M. Banks fut Topia, qui gardait fidèlement son fu- 
sil. Obéréa lui apporta bientôt quelques vêtements de son pays, pour lui servir 
au défaut des siens ; de sorte qu'en nous abordant il portait un habillement bi- 
garré moitié à la taïtienne et moitié à l'anglaise. Excepté le docteur Solander, 
dont nous ne connaissions paslegîte, et qui n'avait point assisté au concert, 
nous fûmes bientôt réunis. Peu de temps après, Toutahah parut, et nous le 
pressâmes de chercher nos habits qu'on nous avait dérobés; mais nous ne 
pûmes jamais lui persuader, non plus qu'à Obéréa , de faire aucune démarche 
à cet effet, et nous soupçonnâmes alors qu'ils étaient complices du vol. Sur 
les huit heures, M. Solander vint nous joindre; il avait passé la nuit dans 
une case à un mille de dislance, chez des hôtes plus honnêtes que les nôtres, 
et on ne lui avait rien pris. 

» Nous perdîmes alors tout espoir de recouvrer nos habits, dont en effet 
nous n'avons jamais entendu parler dans la suite , et nous passâmes toute la 
matinée à demander les cochons qu'on nous avait promis ; mais nos tentatives 
furent également sans succès. Sur le midi, nous marchâmes vers le canot, 
assez mécontents, et n'emportant rien avec nous que ce que nous avions 
acheté la veille du boucher et du cuisinier de Toutahah. 

» En retournant au canot , nous eûmes un spectacle qui nous dédommagea , 
en quelque manière, de nos fatigues et de nos peines. Chemin faisant, nous 
arrivâmes à un des endroits en petit nombre où l'île n'est pas environnée par 
des récifs, et où par conséquent un ressac violent brise sur la côte. Les laines 
étaient des plus effrayantes que j'eusse jamais vues; il aurait été impossible à 
un de nos canots de s'en tirer , et si le meilleur nageur de l'Europe avait été, 
par quelque accident, exposé à leur furie, je suis persuadé qu'il y aurait 
été bientôt englouti parles flots ou écrasé contre les grosses pierres dont le ri- 
vage était couvert. Cependant nous y vîmes dix ou douze Taïtiens qui na- 
geaient pour leur plaisir ; lorsque les Ilots brisaient près d'eux , ils plongeaient 
par dessous et reparaissaient de l'autre côté, avec une adresse et une facilité 
inconcevables. Ce qui rendit ce spectacle encore plus amusant , ce fut que ces 
nageurs trouvèrent au milieu de ces brisants l'arrière d'une vieille pirogue. Ils 
le saisirent, et le poussèrent devant eux en nageant jusqu'à une assez grande 
distance en mer. Alors deux ou trois de ces insulaires se mettaient dessus , et , 
IV. 25 



■■■ 



. . 






— 194 — 

tournant le bout carré contre la vague, ils étaient ainsi chassés vers la côte 
avec une rapidité incroyable, et quelquefois même jusqu'à la grève; mais 
ordinairement la vague brisait sur eux avant qu'ils fussent à moitié chemin,, 
et alors ils plongeaient et se relevaient d'un autre côté , en tenant toujours ce 
reste de pirogue. Ils se remettaient de nouveau à nager au large , et revenaient 
ensuite par la même manoeuvre , à peu près comme les enfants dans les jours 
de fêles grimpent la colline du parc de Greenwich , pour avoir le plaisir de se 
rouler en bas. Nous restâmes plus d'une demi-heure à contempler cette scène 
étonnante. Pendant cet intervalle , aucun des nageurs n'entreprit d'aller à ter- 
re; ils semblaient prendre à ce jeu le plaisir le plus vif. Nous continuâmes 
alors notre route, et enfin le soir nous arrivâmes au fort. » 

Comme le jour où l'on devait faire les observations astronomiques appro- 
chait, Cook envoya deux détachements afin d'observer le passage de Vénus 
dans différents endroits, espérant que, si on ne réussissait pas à Taïti, on au- 
rait ailleurs un meilleur succès. L'observation fut fait avec une égale réussite 
sur les différents points. 

« Si nous avions des raisons de nous féliciter du succès de notre entreprise, 
quelques uns de nos gens avaient profité du temps de manière à nous causer 
bien du regret. Pendant que les officiers étaient tous occupés à observer le 
passage de Vénus , des matelots enfoncèrent un des magasins, et volèrent 
près d'un cent pesant de clous à fiche. Le cas était sérieux et de grande im- 
portance : car, si les voleurs avaient répandu ces clous parmi les Taïtiens , ils 
nous auraient fait un tort irréparable en diminuant la valeur du fer, qui était 
la principale marchandise que nous avions apportée pour commercer avec ces 
insulaires. On découvrit un des voleurs; mais on ne lui trouva que sept clous. 
Il fut puni par vingt-quatre coups de fouet, et il ne voulut jamais révéler ses 
complices. 

» Le S juillet, nous célébrâmes l'anniversaire du jour de la naissance du 
roi. Nous aurions dû faire cette cérémonie la veille; mais nous attendîmes 
pour cela le retour de nos officiers, qui étaient allés observer le passage de 
Vénus. Plusieurs des chefs taïtiens assistèrent à cette fête; ils burent à l a 
santé de sa majesté sous le nom de Kihiargo, qui était le son le plus rap- 
proché qu'ils pouvaient rendre pour exprimer le roi George. 

» Il mourut à cette époque une vieille femme d'un certain rang , et qui était 
parente de Tomio. Cet incident nous donna occasion de voir comment ils d' s " 
posent des cadavres , et nous confirma dans l'opinion que ces peuples n'en- 
terrent jamais leurs morts, contre la coutume de toutes les autres natio" 8 
actuellement connues. Au milieu d'une petite place carrée, proprement p»' 
lissadée de bambous, ils dressèrent sur deux poteaux le tendelet d'une \}^°" 



— 195 - - 
gue, et ils placèrent le corps en dessous, sur un châssis tel que nous l'avons 
décrit plus haut. Le corps était couvert d'une belle étoffe, et on avait placé 
près de lui du fruit à pain, du poisson et d'autres provisions. Nous suppo- 
sâmes que les aliments étaient préparés pour l'esprit du défunt, et que par 
conséquent ces Indiens ont quelques idées confuses de l'existence des âmes 
après la mort ; mais lorsque nous nous adressâmes à Toubouraï-Tamaïdé , 
afin de nous instruire plus particulièrement sur cette matière, il nous dit 
que ces aliments étaient des offrandes qu'ils présentaient à leurs dieux. Ils 
ne supposaient cependant pas que les dieux mangeassent, ainsi que les Juife 
ne pensaient point que Jehovab pût habiter dans une maison. Il faut regar- 
der leur offrande de la même manière que le temple de Jérusalem, c'est-à- 
dire comme un témoignage de respect et de reconnaissance et un moyen de 
solliciter la présence plus immédiate de la Divinité. Yis-à-vis le carré il y 
avait un endroit où les parents du défunt allaient payer le tribut de leur dou- 
leur, et au dessous du tendeleton trouvait une quantité innombrable de pe- 
tites pièces d'étoffe sur lesquelles les pleureurs avaient versé leurs larmes et 
leur sang : car, dans les transports de leur chagrin, c'est un usage universel 
parmi eux de se faire des blessures avec la dent d'un requin. A quelques pas 
de là, on avait dressé deux petites huttes : quelques parents du défunt de- 
meurent habituellement dans l'une, et l'autre sert d'habitation au principal 
personnage du deuil, qui est toujours un homme revêtu d'un habillement 
singulier, et qui fait des cérémonies que nous rapporterons plus bas. On en- 
terre ensuite les os des morts dans un lieu voisin de celui où on élève ainsi 
les cadavres pour les laisser tomber en pourriture. 

» Comme les Taïtiens depuis quelques jours nous apportaient du fruit à 
pain en moindre quantité qu'à l'ordinaire , nous en demandâmes la raison , 
et l'on nous dit que les arbres promettaient une récolte abondante, et que 
chacun avait alors cueilli une partie des fruits pour en faire une espèce de 
pâle aigrelette qu'ils appellent mahié, et qui, après avoir subi une fermenta- 
tion, se conserve pendant un temps considérable, et leur sert d'aliment 
lorsque les fruits ne sont par encore mûrs. 

. » Le principal personnage du deuil devait faire le 10 la cérémonie en 
•'honneur de la vieille femme dont nous avons déjà décrit le tombeau. M. 
ftanks était si curieux de voir tous les mystères de la solennité, qu'il résolut 
de s'y charger d'un emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne pouvait pas y assister 
s ans cette condition. Il alla donc le soir dans l'endroit où était déposé le corps, 
^ il fut reçu par la iille de la défunte, quelques autres personnes et un jeune 
•'omme d'environ quatorze ans , qui se préparaient tous à la cérémonie. Tou- 
houraï-Tamaïdc en était le chef. La ligure de son habillement était extrème- 








— 196 — 

mont bizarre, et pourtant lui seyait assez bien. On dépouilla M. Banks de ses 
vêlements à l'européenne ; les Taïtiens nouèrent autour de ses reins une petite 
pièce d'étoffe , et ils lui barbouillèrent tout le corps jusqu'aux épaules avec du 
charbon et de l'eau, de manière qu'il était aussi noir qu'un nègre. Us liront, 
la môme opération à plusieurs personnes , et entre autres à quelques femmes 
qu'on mit dans le même état de nudité que lui ; le jeune homme fut noirci 
partout , et ensuite le convoi se mit en marche. 

» Toubouraï-Tamaïdé proférait près du corps quelques mots que nous 
avons jugé une prière. 11 récita les mêmes paroles lorsqu'il fut arrivé dans 
sa maison. Ils continuèrent ensuite leur route vers le fort, dont nous leur 
avions permis d'approcher dans cette occasion. Les Taïtiens ont coutume de 
s'enfuir avec la plus grande précipitation à l'arrivée du convoi : dès qu'il fut 
aperçu de loin par ceux qui étaient aux environs du fort, ils allèrent se ca- 
cher dans les bois. Le convoi marcha du fort le long de la côte , et mit en fuite 
une autre troupe d'insulaires, qui étaient plus de cent , et qui se retirèrent tous 
dans le premier lieu le plus écarté qu'ils purent rencontrer; il traversa en- 
suite la rivière et entra dans le bois , passant devant plusieurs maisons qui 
étaient toutes désertes , et l'on ne vit pas un seul Taïtien pendant le reste de 
la procession, qui dura près d'une demi-heure. Us appellent nineveh la fonc- 
tion que faisait M. Banks; deux Taïtiens étaient chargés du même emploi. 
Comme les naturels avaient tous disparu , ils allèrent dire au principal per- 
sonnage du deuil : Imatata, il n'y a personne. Enfin on envoya tous les 
gens du convoi se laver dans la rivière et reprendre leurs habits ordinaires. 

» Le 12 , des Taïtiens se plaignirent à moi que deux des matelots leur avaient 
pris des arcs , des flèches et des cordes faites avec des cheveux tressés. J'exa- 
minai l'affaire , et , trouvant que l'accusation était prouvée , je fis donner à cha- 
cun des coupables vingt-quatre coups de fouet. 

» Nous n'avons point encore parlé de leurs arcs et de leurs flèches, et ils 
n'en apportaient pas souvent au fort; cependant Toubouraï-Tamaïdé vint ce 
jour-là nous voir avec son arc , en conséquence d'un défit que lui avait fait 
M. Gore. Le chef pensait que c'était pour essayer à qui lancerait la flèche plus 
loin, et M. Gore à qui frapperait mieux le but; et comme celui-ci ne tâchait 
pas de pousser la flèche le plus loin qu'il lui serait possible, et que l'autre ne 
cherchait point à atteindre le but , on ne put pas comparer leur adresse. Tou- 
bouraï-Tamaïdé , voulant alors nous montrer ce qu'il était capable de faire, 
banda son arc et décocha une flèche à huit cents pieds , c'est-à-dire à un peu 
plus d'un sixième de mille. Leurs flèches ne sont jamais empennées, et leur 
manière de tirer est singulière : ils s'agenouillent, et au moment où la flèche 
part ils laissent tomber l'arc. 



- 197 — 

» M. Banks, dans sa promenade du matin , rencontra des Taïtiens qu'il re- 
connut, après quelques questions , pour des musiciens ambulants. Dès que 
nous eûmes appris l'endroit où ils devaient passer la nuit , nous nous y rendî- 
mes tous. Ils avaient deux flûtes et trois tambours, et une grande foule s'é- 
tait assemblée autour d'eux. Ceux qui battaient du tambour accompagnaient 
la musique avec leurs voix, et nous fûmes fort surpris de découvrir que nous 
étions l'objet de eurs chansons. Nous ne nous attendions pas à rencontrer 
parmi les habitants sauvages de ce coin solitaire du globe une profession 
pour qui les nations les plus distinguées par leur esprit et leurs connaissances 
avaient de l'estime et de la vénération. Tels sont pourtant les bardes et les mé- 
nestrels de Taïti : ils improvisaient, et joignaient la musique de leurs instru- 
ments au son de leurs voix; ils allaient continuellement d'un lieu à l'autre, 
et le maître delà maison, ainsi que l'assemblée, leur donnaient en récompen- 
se les choses dont ils pouvaient se passer, et dont ces bardes avaient besoin. 

» Le 14, on commit au fort un vol qui nous jeta dans de nouvelles difficul- 
tés et de nouveaux embarras. Au milieu de la nuit un Taïtien trouva moyen de 
dérober un fourgon de fer qui nous servait pour le four; on l'avait dressé par 
hasard contre la palissade, de sorte qu'on voyait en dehors le bout du man- 
che. Nous apprîmes que le voleur, qui l'avait lorgné le soir, était venu tout 
doucement sur les trois heures du malin , et que , guettant le momen: où la 
sentinelle était détournée, il avait adroitement saisi le fourgon avec un grand 
bâton crochu , et l'avait tiré par-dessus la palissade. Je crus qu'il était im- 
portant de tâcher de mettre fin à tous ces vols , en employant un moyen qui 
rendrait les naturels intéressés eux-mêmes à les prévenir. J'avais donné ordre 
qu'on ne tirât pas sur eux, lors même qu'ils étaient pris en flagrant délit; j'a- 
vais pour cela plusieurs raisons. Je ne pouvais pas donner aux soldats de 
garde un pouvoir de vie et de mort dont ils seraient les maîtres de faire usage 
quand ils le voudraient, et j'avais déjà éprouvé qu'ils n'étaient que trop em- 
pressés à tuer légèrement lorsqu'ils en avaient la permission. Je ne croyais 
pas d'ailleurs que les vols que faisaient les Taïtiens fussent des crimes dignes 
de mort; parce qu'on pend les voleurs en Angleterre , je ne pensai pas qu'on 
dût les fusiller à Taïti. C'eût été exécuter sur les naturels de ce pays une loi 
foi te après coup; ils n'avaient point parmi eux de loi semblable, et il me sem- 
bla que nous n'avions pas droit de la leur imposer. En voulant jouir des avan- 
tages de la société civile, ils n'ont pas comme nous accepté pour condition de 
s abstenir de vol sous peine d'être punis de mort. Je ne voulais pas les expo- 
ser à nos armes à feu chargées de balles , et je ne nie souciais pas trop qu'on 
J»'ât sur eux seulement avec de la poudre. Le bruit de l'explosion et la fumée 
*« auraient d'abord alarmés ; mais dès qu'ils auraient vu qu'il ne leur en arri- 



— 198 — 
vail point de mal, ils auraient peut-être méprisé nos armes, et ils en seraient 
venus à des insultes que nous aurions été forcés de repousser d'une manière 
plus à craindre pour eux. Au contraire, en ne tirant jamais qu'à balle, nous 
pouvions les maintenir dans la crainte qu'ils avaient de nos armes à feu, et 
nous mettre à l'abri de leurs outrages. 

» Il survint alors un incident que je regardai comme un expédient favo- 
rable à mon dessein. Une vingtaine do leurs pirogues étaient venues près de 
nous chargées de poisson : je les fis saisir sur-le-champ et conduire dans la 
rivière derrière le fort, et j'avertis les Taïtiens que nous allions les brûler, 
si on ne nous rendait pas les fourgons et les autres choses qu'ils avaient vo- 
lées depuis notre arrivée dans l'île. Je hasardai de publier cette menace, quoi- 
que je ne fusse pas dans le dessein de la mettre à exécution ; je ne doutais 
pas qu'elle ne parvînt à ceux qui possédaient les effets qu'on nous avait dé- 
robés, et que dans peu on ne nous les rapportât, puisque tous les Taïtiens y 
étaient intéressés. J'en fis la liste : elle était composée principalement du 
fourgon, du fusil qui avait été pris au soldat de marine lorsque le Taïtien fut 
tué, des pistolets et des habits que M. Banks avait perdus à Atahourou , d'une 
épée qui appartenait à un de nos sous-officiers , et d'une barrique. 

» Sur le midi, on rendit le fourgon, et ils firent de vives instances pour 
que je relâchasse les pirogues; mais je m'en tins toujours à mes premières 
conditions. Le lendemain on ne rapporta rien de plus; ce qui me surprit 
beaucoup , car les insulaires étaient dans le plus grand embarras pour leur 
poisson, qui allait se gâter dans peu de temps. Je fus donc réduit à l'alter- 
native désagréable de relâcher les pirogues, contre ce que j'avais déclaré so- 
lennellement et en public , ou de les détenir au détriment de ceux qui étaient 
innocents, et sans que nous en retirassions aucun profit. J'avisai un expé- 
dient passager : je leur permis de prendre le poisson ; mais je retins toujours 
les pirogues. Cette permission produisit de nouveaux désordres et de nou- 
velles injustices. Comme il n'était pas facile de distinguer à qui le poisson 
appartenait en particulier, ceux qui n'y avaient point de droit profitèrent de 
la circonstauce, et pillèrent les pirogues. Ils réitérèrent leurs sollicitations 
pour que je renvoyasse ces bâtiments. J'avais alors les plus fortes raisons de 
croire que les effets dérobés n'étaient pas dans l'île, ou que ceux qui souffraient 
par la détention des pirogues n'avaient pas assez d'influence sur les voleurs 
pour les engager à abandonner leur proie; je me décidai enfin à les relâcher, 
très mortifié du mauvais succès de mon projet. 

» Il arriva sur ces entrefaites un autre accident qui fut sur le point de nous 
brouiller avec les Taïtiens, malgré toutes les précautions que nous prenions 
pour entretenir la paix. J'envoyai à terre la chaloupe afin d'en rapporter du 




— 199 — 
lest pour le vaisseau. L'officier qui la commandait, ne trouvant pas d'abord 
des pierres qui lui convinssent, se mit à abattre quelques parties d'une mu- 
raille qui enfermait un terrain où ils déposaient les os de leurs morts. Les 
Taïtiens s'y opposèrent avec violence, et un messager vint aux tentes nous 
avertir qu'ils ne voulaient point souffrir cette entreprise. M. Banks partit 
sur-le-champ, et termina bientôt la dispute à l'amiable, en envoyant les gens 
de la chaloupe à la rivière , où l'on pouvait rassembler assez de pierres poul- 
ie lestage du bâtiment, sans offenser les naturels. Il faut bien remarquer que 
ces insulaires paraissaient beaucoup plus jaloux de ce qu'on faisait aux morts 
qu'aux vivants. 

» Ce fut le seul cas où les Taïtiens osèrent nous résisler, et , excepté dans 
une autre occasion du même genre, ils n'ont jamais insulté qui que ce soit 
parmi nous. M. Monkhouse, cueillant un jour une fleur sur un arbre situé 
dans un de leurs enclos funéraires, un Taïtien qui l'aperçut vint tout à coup 
derrière lui , et le frappa. M. Monkouse saisit son adversaire ; mais deux 
autres insulaires approchèrent à l'instant , prirent le chirurgien par les che- 
veux, le forcèrent de lâcher leur compatriote, et s'enfuirent ensuite sans lui 
faire d'autre violence. 

» Le 19, nous retenions toujours les pirogues. Nous reçûmes le soir une 
visite d'Obéréa , et nous fûmes très surpris en voyant qu'elle ne nous rap- 
portait aucun des effets qu'on nous avait volés , car elle savait qu'elle était 
soupçonnée d'en avoir quelques uns en garde. Elle dit , il est vrai , qu'Obady, 
son favori, qu'elle avait renvoyé et battu , les avait emportés ; mais elle sem- 
blait sentir qu'elle n'avait pas droit d'être crue sur sa parole. Elle laissa voir 
les signes de crainte les plus marqués ; cependant elle les surmonta avec une 
résolution surprenante , et elle nous fit de très grandes instances pour que 
nous lui permissions de passer la nuit, elle et sa suite, dans la tente de M. 
Banks. Nous ne voulûmes pas y consentir : l'histoire des habits volés était 
trop récente, et d'ailleurs la tenteétait déjà remplie d'autres personnes. Aucun 
autre de nous ne fut disposé à la recevoir, et elle coucha dans sa pirogue 
très mortifiée et très mécontente. 

» Le lendemain 20 , dès le grand matin , elle revint au fort avec sa pirogue 
et ce qui y était contenu, se remettant à notre pouvoir avec une espèce de 
grandeur d'âme qui excita notre étonnement et notre admiration. Afin d'o- 
Pérer plus efficacement la réconciliation, elle nous présenta un cochon et 
Plusieurs autres choses , et entre autres un chien. Nous avions appris que les 
haïtiens regardent cet animal comme une nourriture plus délicate que le 
P°rc, et nous résolûmes à cette occasion de vérifier l'expérience. Nous remî- 
mes le chien , qui était très gras, à Topia, qui se chargea d'être le boucher 






— 200 — 
el le cuisinier. Il le tua en lui serrant fortement avec ses mains le nez et le 
museau, opération qui dura plus d'un quart d'heure. 

» Pendant ce temps, les Indiens firent un trou en terre d'environ un pied 
de profondeur, dans lequel on alluma du feu , et l'on y mit des couches al- 
ternatives de petites pierres et de bois pour le chauffer. Topia tint pendant 
quelque temps le chien sur la flamme; et, le raclant avec une coquille, tout 
le poil tomba , comme s'il avait été échaudé dans une eau bouillante. Il le fen- 
dit avec la même coquille, et en tira les intestins, qui furent envoyés à la mer, 
où ils furent lavés avec soin, et mis dans des coques de cocos, ainsi que le 
sang qu'on avait tiré du corps en l'ouvrant. On ôta le feu du trou lorsqu'il fut 
assez échauffé , et on mit au fond quelques unes des pierres qui n'étaient pas 
assez chaudes pour changer la couleur de ce qu'elles touchaient; on les cou- 
vrit de feuilles vertes , sur lesquelles on plaça le chien avec ses intestins; on 
étendit sur l'animal une seconde couche de feuilles vertes et de pierres chau- 
des, et on boucha le creux avec de la terre. En moins de quatre heures on le 
rouvrit ; on en tira l'animal très bien cuit , et nous convînmes tous que c'était 
un mets excellent. On ne donne point de viande aux chiens qu'on nourrit 
dans l'île pour la table, mais seulement des fruits à pain, des cocos, des 
ignames et d'autres végétaux. Les Taïtiens apprêtent de la même manière 
toutes les viandes et les poissons qu'ils mangent. 

» Le 21 , nous reçûmes au fort la visite d'Omao, chef que nous n'avions 
pas encore vu , et pour qui les naturels du pays avaient un respect extraordi- 
naire. 11 amenait avec lui un enfant d'environ sept ans, et une jeune femme 
qui en avait à peu près seize. Quoique l'enfant fût en état démarcher, il était 
cependant porté sur le dos d'un homme, ce que nous regardâmes comme une 
preuve de sa dignité. Dès qu'on les aperçut de loin , Obéréa et plusieurs au- 
tres Taïtiens qui étaient au fort allèrent à leur rencontre, après s'être décou- 
vert la tête et le corps jusqu'à la ceinture. A mesure qu'ils approchaient , tous 
les autres insulaires qui étaient aux environs du fort faisaient la même cérémo- 
nie. 11 est probable que découvrir son corps est, dans ce pays, un témoignag 6 
de respect; et comme ils en laissent voir publiquement toutes les parties avec 
une égale indifférence, nous fûmes moins étonnés d'apercevoir Ourattoua se 
mcLlre nue de la ceinture en bas. Ce n'était peut-être qu'une autre politesse 
adaptée à des personnages d'un rang différent. Le chef entra dans la tente; 
mais toutes nos prières ne purent pas engager la jeune femme à l'y suivre, 
quoiqu'elle parût refuser contre son inclination. Les naturels mettaient une 
attention extrême à l'en empêcher; ils employaient presque la force lo rS ' 
qu'elle était sur le point de succomber. Ils retenaient l'enfant en dehors ave 
autant d'inquiétude. Le docteur Solander, le rencontrant à la porte, le P lU 






— 201 — 
par la main, et l'introduisit dans la tente avant que les Taïtiens s'en aper- 
çussent ; mais d'autres qui s'y trouvaient déjà , le voyant arriver, le firent 
sortir. 

» Ces circonstances excitèrent vivement notre curiosité. Nous nous infor- 
mâmes de la qualité de nos hôtes , et nous apprîmes qu'Omao était le mari 
d'Obéréa ; qu'ils s'étaient séparés depuis long-temps , d'un commun accord , et 
que la jeune femme et le petit garçon étaient leurs enfants. Nous apprîmes aussi 
que l'enfant, qui s'appelait Terridiri, était l'héritier présomptif de la souverai- 
neté de l'île ; que sa sœur lui était destinée pour femme, et qu'on différait le 
mariage jusqu'à ce qu'il eût un âge convenable. Le souverain actuel de l'île 
était un fds d'Ouappaï , qu'on nommait Outou , et qui était encore mineur, 
comme nous l'avons observé plus haut. Ouappaï , Omao et Toutahah étaient 
frères. Comme Ouappaï, l'aîné des trois, n'avait point d'autre enfant qu'Olou, 
le fils d'Omao , son premier frère , était l'héritier de la souveraineté. Il pa- 
raîtra peut-être étrange qu'un enfant soit souverain pendant la vie de son 
père ; mais , suivant la coutume du pays , il succède au titre et à l'autorité de 
son père dès le moment de sa naissance. On choisit un régent ; le père du nou- 
veau souverain conserve ordinairement, à ce titre, son autorité jusqu'à ce 
que son fds soit en âge de gouverner par lui-même. Cependant on avait dé- 
rogé à l'usage dans ce cas , et la régence était tombée sur Toutahah , oncle 
du petit roi, parce qu'il s'était distingué dans une guerre. Omao me fit, sur 
l'Angleterre et ses habitants, plusieurs questions qui décelaient beaucoup de 
pénétration et d'intelligence. 

» Le 26 , sur les trois heures du matin , je m'embarquai clans la pinasse , 
accompagné de M. Banks , pour faire le tour de l'île et dresser une carte de 
ses côtes et havres. Nous prîmes notre route vers l'est, et à huit heures du 
matin nous allâmes à terre dans un district appelé Oahounné , gouverné par 
Ahio jeune chef que nous avions vu souvent dans nos tentes, et qui voulut 
bien déjeuner avec nous. Nous y trouvâmes aussi deux autres Taïtiens de 
notre connaissance, Titéboalo et Houna, qui nous menèrent dans leurs mai- 
sons, près desquelles nous rencontrâmes le corps de la vieille femme dont 
M . Banks avait suivi le convoi. Cette habitation avait passé par héritage de la 
défunte à Houna ; et comme il était pour cela nécessaire que le cadavre y fût 
placé, on l'avait tiré du lieu où il avait été déposé par le convoi pour l'y 
transporter. Nous allâmes à pied vers le havre d'Ohidey , où mouilla M. de 
Bougainville. Les naturels du pays nous montrèrent l'endroit où il avait 
dressé ses tentes et le ruisseau qui lui servit d'aiguade; nous n'y reconnûmes 
pourtant d'autres vestiges de son séjour que les trous où les piquets des tentes 
avaient été plantés, et un morceau de pot cassé. Nous vîmes Éreti, chef qui 
IV. 26 






202 



-j 



tlait son principal ami, et dont le frère Aotourou s'embarqua sur la Boudeuse. 

» Après que nous eûmes examiné cet endroit, nous rentrâmes dans la pi- 
nasse , qui nous suivait. Nous tâchâmes d'engager Titéboalo à venir avec nous 
a l'autre côté de la baie , mais il ne voulut point y consentir ; il nous con- 
seilla môme de ne pas y aller; il nous dit que ce canton était habité par un 
peuple qui n'était pas sujet de Toutahah , et qui nous massacrerait ainsi que 
lui. On imagine bien que cette nouvelle ne nous fit pas abandonner notre en- 
treprise. Nous chargeâmes sur-le-champ nos armes à feu à balles, et Titéboalo, 
qui comprit que cette précaution nous rendait formidables , consentit alors à 
être de notre expédition. 

» Après avoir vogué jusqu'au soir, nous parvînmes à une langue basse de 
terre ou isthme placé au fond de la baie , et qui partage l'île en deux pénin- 
sules, dont chacune forme un district ou gouvernement entièrement indé- 
pendant de l'autre. Comme nous n'étions pas encore entrés dans le pays 
de notre ennemi, nous résolûmes de passer la nuit à terre. Nous débarquâ- 
mes, et nous trouvâmes peu de maisons; mais nous vîmes plusieurs doubles 
pirogues dont nous connaissions les maîtres, qui nous donnèrent à souper 
et un logis. M. Banks dut le sien à Ouratoua, la femme qui lui avait fait ses 
compliments au fort d'une manière si singulière. 

» Le 27 au matin , nous nous préparâmes alors à continuer notre route 
vers le canton que Titéboalo appelait l'autre royaume. Il nous dit qu'on nom- 
mait Tierrébou ou Taïti-Eté celte partie de l'île, et Ouahitéa le chef qui y 
gouvernait. Nous apprîmes aussi à cette occasion que la péninsule où nous 
avions dressé nos tentes s'appelait Opoureonéi ou O-Taïti-Néi. Titéboalo sem- 
blait avoir plus de courage que la veille ; il ne répéta plus que le peuple de 
Tierrébou nous tuerait; mais il assura que nous ne pourrions pas y acheter 
des provisions. Effectivement depuis notre départ du fort nous n'avions point 
eu de fruit à pain. 

» Nous fîmes quelques milles en mer, et nous débarquâmes dans un district 
qui était le domaine d'un chef appelé Moraïtata, le tombeau des hommes, et 
dont le père se nommait Paahaïredo, le voleur do pirogues. Quoique ces nom s 
parussent confirmer ce que Titéboalo nous avait dit , nous reconnûmes bientôt 
qu'il s'était trompé. Le père et le fils nous reçurent avec toute l'honnêteté 
possible. Ils nous donnèrent des rafraîchissements, et après quelque délai ils 
nous vendirent un gros cochon pour une hache. Une foule d'insulaires se 
rassemblèrent autour de nous; nous n'en vîmes que deux de notre connais- 
sance. Nous ne remarquâmes parmi eux aucune des quincailleries ou autres 
marchandises de notre vaisseau ; nous vîmes cependant plusieurs effets d'EU' 
rope. Nous trouvâmes dans une des maisons deux boulets de douze livres , 



— 203 — 
dont l'un était marqué de la large flèche d'Angleterre, quoique les insulaires 
nous dissent qu'ils les avaient reçus des vaisseaux qui étaient à la rade dans le 
havre de Bougainville. 

» Nous marchâmes à pied jusqu'au district qui dépendait immédiatement 
d'Ouahitéa, principal chef ou roi de la péninsule. Il avait un fils; mais nous 
ne savons pas si, suivant la coutume d'Opoureonéi , il administrait le gou- 
vernement comme régent, ou en son propre nom. Ce district est composé 
d'une grande et fertile plaine, arrosée par une rivière que nous fûmes obli- 
gés de passer dans une pirogue. Les insulaires qui nous suivaient aimèrent 
mieux la traverser à la nage, et ils se jetèrent à l'eau, comme une meute de 
chiens. Nous ne vîmes dans cet endroit aucune maison qui parût habitée, 
mais seulement les ruines de plusieurs grandes cases. Nous tirâmes le long de 
la côte, qui forme une baie appelée O-Aïtipeha, et enfin nous trouvâmes le 
chef assis près de jolis pavillons de pirogues, sous lesquels nous supposâmes 
que lui et ses gens passaient la nuit. Celait un vieillard maigre, dont les ans 
avaient blanchi la barbe et les cheveux. Il avait avec lui une jolie femme d'en- 
viron vingt-cinq ans, et qui se nommait Toudiddé. Nous avions souvent en- 
tendu parler de cette femme, et ce qu'on nous a dit, ainsi que ce que nous en 
avoAisvu, nous a fait penser que c'était l'Obéréa de cette péninsule. Les ré- 
cifs qui sont le long de la côte forment, entre cet endroit et l'isthme, des 
havres où les vaisseaux pourraient être en parfaite sûreté. Tiary, fils d'Oua- 
hitéa , de qui nous avions acheté un cochon , nous accompagnait. 

» Le pays que nous parcourûmes semblait être plus cultivé que le reste de 
l'île. Les ruisseaux coulaient partout dans des lits étroits de pierres , et le ri- 
vage paraissait aussi bordé de pierres. Les maisons ne sont ni vastes ni nom- 
breuses ; mais les pirogues amarrées le long de la côte étaient innombrables. 
Elles étaient plus grandes et mieux faites que toutes celles que nous avions 
vues jusque alors; l'arrière était plus haut, la longueur du bâtiment plus 
considérable et les pavillons soutenus par des colonnes. Presque à chaque 
pointe de la côte il y avait un bâtiment sépulcral ; nous en vîmes aussi plu- 
sieurs dans l'intérieur des terres. Ils étaient de la même forme que ceux 
d'Opoureonéi , mais plus propres , mieux entretenus et décorés de plusieurs 
planches qu'on avait dressées debout, et sur lesquelles on avait sculpté diffé- 
rentes figures d'oiseaux et d'hommes. Ils avaient représenté sur l'une de ces 
planches un coq peint en rouge et jaune pour imiter le plumage de cet ani- 
mal. Nous en vîmes aussi où il y avait des portraits grossiers d'hommes éle- 
vés les uns sur la tête des autres. Nous n'aperçûmes pas un seul fruit à 
Pain dans ce canton, quoiqu'il soit fertile et cultivé. Les arbres étaient en- 
tièrement stériles, et il nous parut que les habitants se nourrissaient princi- 






— 204 — 
paiement de noix assez ressemblantes à une châtaigne , et qu'ils appellent 
aluj. 

» Lorsque nous fûmes fatigués de marcher à pied, nous appelâmes la cha- 
loupe. Les Indiens Titéboalo et Teahaou n'étaient plus avec nous. Nous con- 
jecturâmes qu'ils étaient restés derrière, chez Ouahitéa, attendant que nous 
allions les y rejoindre, en conséquence d'une promesse qu'ils nous avaient 
arrachée; mais il ne fut pas en notre pouvoir de la remplir. 

» Tiary, cependant, et un autre Taïtien, s'embarquèrent avec nous ; nous 
allâmes jusque vis-à-vis une petite île appelée Otouraéité. Il était nuit alors; 
nous résolûmes de débarquer, et nos insulaires nous conduisirent dans un en- 
droit où ils dirent que nous pourrions coucher. C'était une maison déserte, 
près de laquelle il y avait une petite anse où la pinasse pouvait être en sûreté. 
Nous manquions de provisions, parce que, depuis notre départ, nous en 
avions trouvé très peu. M. Banks alla tout de suite dans les bois , pour voir 
s'il était possible de nous en procurer. Comme il faisait très sombre, il ne 
rencontra personne, et ne trouva qu'une case inhabitée. 11 ne rapporta qu'un 
fruit à pain, la moitié d'un autre et quelques ahys. Nous les joignîmes à un ou 
deux canards et à quelques corlieux que nous avions; nous en fîmes un souper 
assez abondant , mais désagréable, faute de pain , dont nous avions négligé de 
nous pourvoir , espérant trouver des fruits à pain. Nous nous logeâmes sous 
le pavillon d'une pirogue appartenant à Tiary, qui nous accompagnait. 

» Le lendemain 28, après avoir fait une autre tentative inutile pour nous 
procurer des provisions , nous dirigeâmes notre marche autour de la pointe 
sud-est de l'île. Nous fîmes cette route en partie à pied , et le reste du temps 
dans la pinasse. Lorsque nous eûmes parcouru environ trois milles nous ar- 
rivâmes à un endroit où nous vîmes plusieurs grandes pirogues et un certain 
nombre de Taïtiens , et nous fûmes agréablement surpris de trouver que nous 
les connaissions très particulièrement. Nous achetâmes , avec beaucoup de 
difficulté, quelques cocos ; nous nous rembarquâmes ensuite, emmenant avec 
nous Teahaou, un des insulaires qui nous avaient attendus chez Ouahitéa, 
et qui nous étaient venus rejoindre la veille, bien avant dans la nuit. 

» Losque nous fûmes en travers de l'extrémité sud-est de l'île, nous allâmes 
à terre par le conseil de notre guide taïtien , qui nous dit que le pays était 
riche et fertile. Le chef, nommé Mathiabo , vint bientôt près de nous; mais 
il parut ignorer totalement la manière dont nous commercions. Cependant 
ses sujets nous apportèrent quantité de cocos, et environ vingt fruits à pain- 
Nous achetâmes le fruit à pain très cher ; mais le chef nous vendit un cochon 
pour une bouteille de verre, qu'il préféra à toutes les autres marchandises 
que nous pouvions lui donner, il possédait une oie et un dindon que le D« u ' 




— 205 — 
vhin avait laissés dans l'île; ces deux animaux étaient extraordinairement 
gras, et si bien apprivoisés, qu'ils suivaient partout les insulaires, qui les 
aimaient passionnément. 

» Nous vîmes dans une grande case un spectacle tout-à-fait nouveau pour 
nous. Il y avait à l'un des bouts une planche en demi-cercle , à laquelle pen- 
daient quinze mâchoires d'hommes 5 elles nous semblèrent fraîches et avaient 
toutes leurs dents. Un coup d'oeil si extraordinaire excita fortement notre 
curiosité. Nous fîmes plusieurs recherches ; mais alors nous ne pûmes rien 
apprendre : le peuple ne voulait pas ou ne pouvait pas nous entendre. 

» Quand nous quittâmes cet endroit, le chef Mathiabo demanda la permis- 
sion de nous accompagner, et nous y consentîmes volontiers. Il passa le reste 
de la journée avec nous, et il nous fut très utile en nous servant de pilote 
sur les bas-fonds. Sur le soir , nous entrâmes dans la baie du côté du nord- 
ouest de l'île qui répond à celui du sud-est , car l'isthme partage l'île, comme 
je l'ai déjà observé. Après que nous eûmes côtoyé les deux tiers de celte 
baie , nous nous décidâmes à aller passer la nuit à terre. Nous vîmes à quel- 
que distance une grande maison , que Mathiabo nous dit appartenir à un de 
ses amis. Bientôt après , plusieurs pirogues vinrent à notre rencontre ; elles 
avaient à bord plusieurs femmes très belles, qui , par leur maintien , sem- 
blaient avoir été envoyées pour nous solliciter à descendre. Comme nous 
avions déjà résolu de coucher dans cet endroit, leurs invitations étaient 
presque superflues. Nous trouvâmes que la maison appartenait au chef du 
district, nommé Ouiouérou; il nous reçut très amicalement, et ordonna à 
ses gens de nous aider à apprêter nos provisions , dont nous avions alors une 
assez bonne quantité. Lorsque notre souper fut prêt, on nous conduisit dans 
la partie de la maison où Ouiouérou était assis. Mathiabo soupa avec nous , 
et, Ouiouérou faisant aussi venir des provisions, notre repas fut très paisible 
et très gai. Dès qu'il fut fini, nous demandâmes où nous coucherions, et on 
nous montra un endroit de la maison qui nous était destiné. 

» Nous envoyâmes alors chercher nos manteaux. M. Banks se déshabilla 
comme à son ordinaire; mais après ce qui lui était arrivé à Atahourou , il eut 
•a précaution de faire porter ses habits à la pinasse, se proposant de se couvrir 
ft vec une pièce d'étoffe de Taïti. Mathiabo, s'apercevant de ce que nous faisions, 
Prétendit qu'il avait aussi besoin d'un manteau. Comme il s'était très bien 
comporté à notre égard , et qu'il nous avait rendu quelques services , nous 
0|, donnâmes qu'on en apportât un pour lui. Nous nous couchâmes, en re- 
marquant que Mathiabo n'était pas avec nous ; nous crûmes qu'il était allé 
Se baigner, comme ces insulaires ont la coutume de le faire avant de dor- 
mir. Quelques instants après, un Taïtien_ que nous ne connaissions pas 









— 206 — 

vint dire à M. Banks que Mathiabo et le manteau avaient disparu. Ce chef avait 

» 
tellement gagne notre confiance, que nous ne crûmes pas d'abord ce rapport; 

mais Teahaou le confirma bientôt , et nous reconnûmes qu'il n'y avait point 
de temps à perdre. Nous ne pouvions pas espérer de rattraper le voleur 
sans le secours des insulaires qui étaient autour de nous. M. Banks se leva 
promptement, leur raconta le délit, et les chargea de recouvrer le man- 
teau , et afin que sa demande fît plus d'impression , il montra un de ses pisto- 
lets de poche, qu'il portait toujours avec lui. La vue du pistolet alarma toute 
rassemblée , et au lieu de nous aider à poursuivre le voleur ou retrouver ce qui 
avait été pris, les Taïtiens s'enfuirent en grande précipitation. Nous saisîmes 
pourtant un d'entre eux, qui s'offrit alors à diriger nos pas du côtédu voleur. 

» Je partis avec M. Banks-, et quoique nous courussions pendant tout le che- 
min , l'alarme nous avait déjà précédés. Dix minutes après nous rencontrâ- 
mes un homme qui rapportait le manteau, que Mathiabo, pénétré de frayeur, 
avait abandonné. Nous ne voulûmes pas le poursuivre plus long-temps , et il 
s'écbappa. En revenant nous trouvâmes entièrement déserte la maison , qui 
était remplie auparavant de près de trois cents personnes. Les Taïtiens, s'aper- 
ccvant bientôt que nous n'avions de ressentiment que contre Mathiabo, le 
chef Ouiouérou , sa femme et plusieurs autres, se rapprochèrent et logèrent 
clans le môme endroit que nous pendant la nuit. Nous étions cependant desti- 
nés à une nouvelle scène de trouble et d'inquiétude. Notre sentinelle nous don- 
na l'alarme sur les cinq heures du matin, en nous apprenant qu'on avait en- 
levé la pinasse. Il dit qu'il l'avait vue amarrée à son grappin une demi-heure 
auparavant , mais qu'en entendant ensuite le bruit des rames , il avait regar- 
dé si elle y était encore, et qu'il ne l'avait plus aperçue. Nous nous levâmes 
promptement à celle triste nouvelle, et nous courûmes au bord de l'eau. Le» 
étoiles brillaient, et la matinée était claire; la vue s'étendait fort loin 5 mais 
nous n'aperçûmes point de pinasse. Nous étions dans une situation capable 
de justifier les plus terribles craintes. Il faisait calme tout plat, il était impos- 
sible de supposer que la pinasse s'était détachée de son grappin ; nous avions 
de fortes raisons d'appréhender que les Taïtiens ne l'eussent attaquée, & 
que, profitant du sommeil de nos gens, ils n'eussent réussi dans leur entre- 
prise. Nous n'étions que quatre; nous n'avions qu'un fusil et deux pistolets 
de poche chargés, mais sans aucune provision de balles ni de poudre. Nous 
restâmes long-temps dans cet état d'anxiété et de détresse, attendant à tout 
moment que les Taïtiens fondraient sur nous , lorsque nous vîmes revenir la 
pinasse, qui avait été chassée par la marée. Nous fûmes confus et surpris d e 
n'avoir pas fait attention à cette circonstance. 

» Dès que la pinasse fut de retour, nous déjeunâmes et quittâmes bien viW 




ce canton, de peur qu'il ne nous arrivât quelque autre accident. Il est situé 
au côté septentrional de Tierrébou, péninsule sud-est de Taïti, à environ 
cinq milles sud-est de l'isthme; on y trouve un havre grand, commode, et 
aussi bon que les autres qui sont dans l'île. La terre, dans les environs, est 
très riche en productions. Quoique nous eussions eu peu de communications 
avec ce district, les habitants nous reçurent partout amicalement. II est fer- 
tile et peuplé, et , autant que nous en pûmes juger , dans un état plus florissant 
qu'Opoureonéi , quoiqu'il n'ait pas plus du quart de son étendue. 

» Nous débarquâmes ensuite dans le dernier district de Tierrébou , qui était 
gouverné par un chef appelé Omoé. Omoé bâtissait une maison; il avait très 
grande envie de se procurer une hache , qu'il aurait achetée volontiers au 
prix de tout ce qu'il possédait. Malheureusement pour lui et pour nous , nous 
n'en avions pas une dans la pinasse. Nous lui offrîmes de commercer avec des 
clous ; il ne voulut rien nous donner en échange de cette marchandise. Nous 
nous rembarquâmes ; mais le chef, n'abandonnant pas tout espoir d'obtenir 
de nous quelque chose qui pût lui être utile, nous suivit dans une pirogue 
avec sa femme Ouana-Aouha. Quelque temps après nous les prîmes dans notre 
pinasse, et lorsque nous eûmes vogué l'espace d'une lieue, ils demandèrent 
que nous les missions à terre. Nous les satisfîmes sur-le-champ, et nous ren- 
contrâmes quelques uns de leurs sujets qui apportaient un très gros co- 
chon. Nous étions aussi empressés d'avoir cet animal que Omoé l'était d'ac- 
quérir la hache, et certainement il valait bien la meilleure de celle que nous 
avions dans le vaisseau. Nous trouvâmes un expédient. Nous dîmes au Taïlien 
que, s'il voulait amener son cochon au fort à Matavaï, nous lui donnerions 
une grande hache , et par dessus le marché un clou pour sa peine. Après avoir 
délibéré avec sa femme sur cette proposition, il y consentit, et il nous remit 
une grande pièce d'étoffe de son pays, pour gage qu'il remplirait la conven- 
tion ; ce qu'il ne fit pourtant pas. 

» Nous vîmes à cet endroit une curiosité singulière. C'était la figure d'un 
homme grossièrement faite d'osier, mais qui n'était point mal dessinée; elle 
avait plus de sept pieds de haut , et elle était trop grosse d'après celte propor- 
tion. La carcasse était entièrement couverte de plumes blanches dans les par- 
ties où ils laissent à leur peau sa couleur naturelle, et noire dans celles où ils 
°nt coutume de se peindre; on avait formé des espèces de cheveux sur la tête, 
e * quatre protubérances , trois au front et une par derrière, que nous aurions 
Nommées des cornes , mais que les Indiens décoraient du nom de taté-élé, 
ï>°tits hommes. Cette figure s'appelait Manioe , et on nous dit qu'elle était 
Sc »le de son espèce à Taïli. Ils entreprirent de nous expliquer à quoi elle scr- 
Va 't 5 et quel avait été leur but en la faisant; mais nous ne connaissions pas 



— 208 — 
assez leur langue pour les entendre. Nous apprîmes dans la suite que c'était 
une représentation de Mauve, un de leurs Ealouas, ou dieux de la seconde 
classe. 

» Après avoir arrangé nos affaires avec Omoé , nous nous mîmes en mar- 
che pour retourner au fort, et nous atteignîmes bientôt Opouréonéi, la pénin- 
sule nord-ouest. Nous parcourûmes quelques milles, et nous allâmes encore 
à terre. Nous n'y vîmes rien qui fût digne de remarque, qu'un lieu de dépôt 
pour les morts, régulièrement décoré. Le pavé était extrêmement propre, et 
on y avait élevé une pyramide d'environ cinq pieds de haut , entièrement cou- 
verte de fruits de deux plantes qui sont particulières à Taïti. Il y avait près de 
la pyramide une petite figure de pierre grossièrement travaillée. C'est le seul 
exemple de sculpture en pierre que nous ayons aperçu chez ces peuples. Les 
Taïtiens paraissaient y attacher un grand prix, car ils l'avaient couvert d'un 
hangar fait exprès pour le mettre à l'abri des injures du temps. 

» Notre pinasse passa dans le seul havre qui soit propre pour un mouillage 
sur la côte méridionale d'Opoureonéi. Il est situé à environ cinq milles à 
l'ouest de l'isthme, entre deux petites îles qui gisent près du rivage, et q» 1 
sont éloignées l'une de l'autre à peu près d'un mille ; le fond y est bon par onze 
ou douze brasses d'eau. Nous étions près du district appelé Papara , qui ap- 
partenait à Omao et Obéréa , nos amis , et nous nous proposions d'y coucher. 
Lorsque nous allâmes à terre, une heure avant la nuit , ils étaient absents. H s 
avaient quitté leur habitation pour aller nous rendre visite au fort. Nous ne 
changeâmes par pour cela de projet ; nous choisîmes pour logis la maison 
d'Obéréa, qui, quoique petite, était très propre. Il n'y avait d'autre habitant 
que son père, qui nous reçut de manière à nous faire penser que nous étions 
les bienvenus. Nous voulûmes profiler du peu de jour qui restait; noi' s 
allâmes à une pointe de terre sur laquelle nous avions vu de loin des arbres 
qu'ils appellent étoa , et qui distinguent ordinairement les lieux où ils entef' 
rent les os de leurs morts; ils donnent le nom de moral à ces cimetières, q ul 
sont aussi des lieux où ils vont rendre un culte religieux. 

» Nous fûmes bientôt frappés de la vue d'un énorme bâtiment qu'on nous 
dit être le moraï d'Omaa et d'Obéréa, et le principal morceau d'architecture 
qui fût dans l'île. C'était une fabrique de pierre élevée en pyramide , sur une 
base en carré long de deux cent soixante-sept pieds de long et de quatre-vingt' 
sept de large ; elle était construite comme les petites élévations pyramidale 8 
sur lesquelles nous plaçons quelquefois la colonne d'un cadran solaire, et don j 
chaque côté est en forme d'escalier ; les marches des deux côtés étaient p' u 
larges que celles des bouts; de sorte que l'édifice ne se terminait pas en P 
rallélogramme comme la base, mais en un faite ressemblant au toit de n 



^w. 



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maisons. Nous comblâmes onze rampes élevées chacune de quatre pieds, ce 
qui donne quarante-quatre pieds pour la hauteur du bâtiment. Chaque mar- 
che était composée d'un rang de morceaux de corail blanc, taillés et polis 
proprement. Le reste de la masse (car il n'y avait point de cavité dans l'inté- 
rieur) consistait en cailloux ronds, qui , par la régularité de leur forme, sem- 
blaient avoir été travaillés. Quelques unes des pierres de corail étaient très 
grandes ; nous en mesurâmes une qui avait trois pieds et demi de long et 
deux et demi de large. La base était de pierres taillées aussi en carré ; une 
d'elles avait à peu près quatre pieds sept pouces de long et deux pieds quatre 
pouces de largeur. 

» Nous fûmes étonnés de voir une pareille masse construite sans instruments 
de fer pour tailler les pierres et sans mortier pour les joindre. La structure 
en était aussi compacte et aussi solide qu'aurait pu la faire un maçon d'Eu- 
rope; seulement les marches du côté le plus long n'étaient pas parfaitement 
droites; elles tonnaient au milieu une espèce de creux, de sorte que toute la 
surface d'une extrémité à l'autre présentait non pas une ligne droite, mais 
une ligne courbe. Comme nous n'avions pas vu de carrière dans le voisinage, 
les Taïtiens avaient dû apporter les pierres de fort loin , et ils n'ont pour 
transporter les fardeaux que le secours de leurs bras. Ils avaient sans doute 
aussi tiré le corail de dessous l'eau : quoiqu'il y en ait dans la mer en grande 
abondance, il est toujours au moins à la profondeur de trois pieds. Ils n'a- 
vaient pu tailler la pierre et le corail qu'avec des instruments de même ma- 
tière, ce qui est un ouvrage d'un travail incroyable. Il leur était plus facile 
de les polir : ils se servent pour cela d'un sable de corail dur, qu'on trouve 
partout sur les côtes de la mer. 

» II y avait au milieu du sommet de cette masse une ligure d'oiseau sculptée 
en bois, et près de celle-ci une autre ligure de poisson brisée, sculptée en 
pierre. Toute cette pyramide faisait partie d'une place spacieuse, presque 
carrée , dont les grands côtés avaient trois cent soixante pieds de long, et les 
deux autres trois cent cinquante-quatre. La place était environnée de mu- 
railles et pavée de pierres plates dans toute son étendue; il y croissait, mal- 
gré le pavé, plusieurs étoas et des bananiers. A environ trois cents pieds à 
l'ouest de ce bâtiment , il y avait une espèce de cour pavée où l'on voyait plu- 
sieurs petites plates-formes élevées sur des colonnes de bois de sept pieds do 
hauteur. Les Taïtiens les nomment étouattas. 11 nous parut que c'étaient des, 
espèces d'autels , parce qu'ils y plaçaient des provisions de toute espèce en 
offrande à leurs dieux. Nous avons vu depuis sur ces autels des cochons tout 
entiers, et nous y avons trouvé des crânes de plus de cinquante de ces ani- 
maux , outre ceux d'un grand nombre de chiens. 

IV. 27 












— 210 - 

» L'objet principal de l'ambition de ces peuples est d'avoir un magnifique 
nioraï -, celui-ci était un monument frappant du rang et du pouvoir d'Obéréa. 
Nous avons déjà remarqué que nous ne la trouvâmes pas revêtue de l'auto- 
rité qu'elle exerçait lors du voyage du Dauphin ; nous en savons à présent la 
raison. En allant de sa maison au moraï, le long de la côte de la mer, nous 
aperçûmes partout sous nos pieds une multitude d'ossements humaine, sur- 
tout de côtes et de vertèbres. Nous demandâmes l'explication d'un spectacle 
si étrange, et l'on nous dit que, le dernier mois de ouaraheou , qui répond au 
mois de décembre 1768, quatre ou cinq mois avant notre arrivée, le peuple 
de Tierrébou, péninsule sud-est de Taïti , avait fait une descente dans cet en- 
droit, et tué un grand nombre d'habitants, dont nous voyions les os sur le 
rivage; que, dans cette occasion , Obéréa, et Omao, qui administrait alors le 
gouvernement de l'île pour son fils, s'étaient enfuis dans les montagnes ; que 
les vainqueurs avaient brûlé toutes les maisons , qui étaient très grandes , et 
emmené les cochons et les autres animaux qu'ils avaient pu trouver. Nous ap- 
prîmes aussi que le dindon et l'oie que nous avions vus chez Mathiabo, le vo- 
leur de manteau, étaient au nombre des dépouilles. Cette histoire expliqua 
pourquoi nous les avions trouvés chez un peuple avec qui le Dauphin n'avait 
point eu de communication , ou du moins fort peu. Lorsque nous dîmes que 
nous avions vu à Tierrébou des mâchoires d'hommes suspendues à une plan- 
che dans une longue maison, on nous répondit que les conquérants les avaient 
emportées comme des trophées de leur victoire. Les Taïtiens font parade des 
mâchoires de leurs ennemis, ainsi que les naturels de l'Amérique septentrio- 
nale portent en triomphe les chevelures des hommes qu'ils ont tués. 

» Dès que nous eûmes satisfait notre curiosité , nous retournâmes à notre 
logement, et nous y passâmes la nuit tranquillement et dans une parfaite sé- 
curité. Le lendemain au soir 20, nous arrivâmes à Atahourou, lieu de rési- 
dence de Toutahah, notre ami , où l'on avait volé nos habits la dernière fois 
que nous y avions couché. Cette aventure parut oubliée de notre côté et du 
sien. Les insulaires nous reçurent avec beaucoup de plaisir; ils nous donnè- 
rent un bon souper, et un logis où nous ne perdîmes rien et où personne ne 
nous inquiéta. 

» Le 1 er juillet , nous retournâmes au fort à Matavaï, après avoir fait le tour 
de l'île, que nous trouvâmes d'environ trente lieues. Nous nous plaignîmes 
alors de manquer de fruit à pain ; mais les insulaires nous assurèrent que 1» 
récolle de la dernière saison était presque épuisée et que les fruits que nous 
avions vus sur les arbres ne seraient pas mangeables avant trois mois , ce qm 
nous fit concevoir pourquoi nous en avions trouvé si peu dans notre voyage* 

» Pendant que le fruit à pain mûrit dans les plaines, les Taïtiens tirent 




quelque secours des arbres qu'ils ont planlés sur les collines, afin d'avoir 
des subsistances dans tous les temps; mais la quantité n'en est pas suffisante 
pour prévenir la disette. Ils se nourrissent alors de la pâte aigrelette qu'ils 
appellent mahié, de fruits du bananier sauvage , et de noix d'aby qui sont en 
maturité , à moins que les fruits à pain ne mûrissent quelquefois plus tôt. Je 
ne puis pas expliquer pourquoi le Dauphin, qui était dans l'île à la môme 
saison que nous, y en trouva une si grande abondance sur les arbres. 

» Les Taïtiens nos amis se rassemblèrent en foule autour de nous , dès 
que nous fûmes de retour, et aucun ne s'approeba les mains vides. Quoique 
j'eusse résolu de rendre les pirogues détenues à ceux qui en étaient proprié- 
taires, on ne l'avait point encore fait. Les Taïtiens les redemandèrent de nou- 
veau , et enfin je les relâcbai. Je ne puis m'empêcher de remarquer à cette 
occasion que ces peuples pratiquent de petites fraudes les uns envers les autres 
avec une mauvaise foi rétlécbie qui me donna beaucoup plus mauvaise opi- 
nion de leur caractère que les vols qu'ils commettaient en succombant aux 
tentations violentes qui les sollicitaient à s'approprier nos métaux et les pro- 
ductions de nos arts , qui ont pour eux un prix inestimable. 

» Parmi ceux qui s'adressèrent à moi pour me prier de relâcher leur pi- 
rogue, il y avait un certain Pollalou , homme de quelque importance, (pie 
nous connaissions tous. J'y consentis, supposant qu'une d'elles lui apparte- 
nait , ou qu'il la réclamait en faveur d'un de ses amis. Il alla en conséquence 
sur le rivage s'emparer d'une des pirogues , qu'il commençait d'emmener à 
l'aide de ses gens. Cependant les véritables propriétaires du bateau vinrent 
bientôt le redemander, et, soutenus par les autres Taïtiens , ils lui répu- 
dièrent à grands cris qu'il volait leur bien, et ils se mirent en devoir de re- 
prendre la pirogue par force. Potlatou demanda à être entendu , et dit , pour 
sa justification, que la pirogue avait appartenu, il est vrai, à ceux qui la 
réclamaient, mais que je l'avais confisquée , et la lui avais vendue pour un 
coebon. Ces mots terminèrent toutes les clameurs. Les propriétaires, sachant 
qu'ils ne pouvaient pas appeler de mon autorité, souscrivaient à ce qu'avait 
dit le voleur , et il aurait profité de sa proie , si quelques uns de nos gens ne 
m'étaient pas venus rendre compte de la dispute qu'ils avaient entendue. J'or- 
donnai sur-le-champ qu'on détrompât les Taïtiens. Les légitimes propriétaires 
reprirent leur pirogue, et Pottatou sentit si bien sa faute, que ni lui, ni sa 
femme, qui était complice de sa friponnerie , n'osèrent de long-temps nous 
^garder en face. 

» Le 3, dès le grand malin, M. Banks , accompagné de quelques Taïtiens 
qui lui servaient de guides, partit pour suivre le cours de la rivière , en re- 
montant la vallée d'où clic sort , et voir jusqu'où ses bords étaient habiles. Ils 






— 212 — 

rencontrèrent , dans les six premiers milles de chaque côté de la rivière , des 
maisons peu éloignées les unes des autres; la vallée avait partout environ 
douze cents pieds de largeur entre les bases des collines ; on leur montra en- 
suite une maison qu'on dit être la dernière de celles qu'ils verraient. 

» Lorsqu'ils y arrivèrent , le propriétaire leur offrit pour rafraîchissements 
des cocos et d'autres fruits qu'ils acceptèrent. Après s'y être arrêtés peu de 
temps, ils continuèrent leur route assez loin. Il n'est pas facile de compter 
les dislances par un mauvais chemin ; mais ils crurent qu'ils avaient encore 
fait environ six milles. Us passèrent sous des voûtes formées par des frag- 
ments de rochers , où on leur dit que couchaient souvent des insulaires lors- 
qu'ils étaient surpris par la nuit. Us trouvèrent bientôt après que des roches 
escarpées bordaient la rivière. II en sortait une cascade qui formait un lac 
dont le courant était si rapide, que les Taïtiens assurèrent qu'il était impos- 
sible de le passer. Us ne paraissaient pas connaître la vallée au-delà de cet 
endroit ; ils ne vont que sur le penchant des rochers et sur les plaines qui 
sont au sommet, où ils recueillent une grande quantité de fruits du bananier 
sauvage, qu'ils appellent vaé. Le chemin qui conduisait des bords de la rivière 
sur ces rochers était effrayant : les côtés, presque perpendiculaires, avaient 
quelquefois cent pieds d'élévation 5 les ruisseaux qui jaillissaient partout des 
fentes de la surface le rendaient d'ailleurs extrêmement glissant. Cependant, 
à travers ces précipices, on avait fait un sentier au moyen de longs morceaux 
d'écorces d'hibiscus tilinceus, qui, joints l'un à l'autre , servaient de corde à 
l'homme qui voulait y grimper: en la serrant fortement, il s'élevait d'une 
saillie de rocher à l'autre, où il n'y avait qu'un Taïtien ou une chèvre qui 
pût placer le pied. L'une de ces cordes avait près de trente pieds de long. Les 
guides de M. Banks s'offrirent à l'aider s'il voulait la monter, et ils lui firent 
entendre qu'à peu de dislance de là ils trouveraient un chemin moins diffi- 
cile et moins dangereux. M. Banks examina celte partie de la montagne que 
les Taïtiens appelaient un meilleur chemin ; mais il le trouva si mauvais, 
qu'il ne jugea pas à propos de s'y hasarder, d'autant plus que rien ne pouvait 
récompenser les fatigues et les dangers du voyage , qu'un bocage de bananiers 
sauvages ou de vaé, espèce d'arbre qu'il avait déjà vue souvent. 

» Nous commençâmes alors à nous disposer à notre départ : nousenverguâ- 
nies les voiles, et nous fîmes les autres préparatifs nécessaires ; notre eau était 
déjà à bord, et nous avions examiné nos provisions. Sur ces entrefaites, 
nous reçûmes une autre visite d'Omao et d'Obéréa , accompagnés de leur fils 
et de leur fille. Les Taïtiens témoignèrent leur respect en se découvrant la 
partie supérieure du corps, ainsi que nous l'avons dit plus haut. La fille, qph 
à ce que nous comprîmes , s'appelait Toïmata, avait bien envie de voir le fort; 



— 213 — 

mais son père ne voulut pas le lui permettre. Tiary, fils de Ouahitéa, souve- 
rain de Tierrébou , était aussi avec nous lors de celte visite. Nous apprîmes le 
débarquement d'un autre insulaire que nous ne nous attendions pas à voir, 
et dont nous ne désirions point la compagnie : c'était l'habile filou qui vola no- 
tre quart de cercle. On nous dit qu'il prétendait encore faire quelques tours 
d'adresse pendant la nuit; lesTaïtiens s'offrirent avec beaucoup d'empresse- 
ment à nous en garantir, et ils demandèrent à cet effet la permission de cou- 
cher au fort, ce qui produisit un si bon effet, que le voleur, désespérant du 
succès, abandonna son entreprise. 

» Les charpentiers passèrent le 7 à abattre les portes et les palissades de 
notre petite forteresse; elles nous servirent en mer de bois à brûler. Un insu- 
laire fut assez adroit pour dérober la penture et le gond de la porte. Nous 
poursuivîmes à l'instant le voleur, et nos gens, après une course de six milles, 
s'aperçurent qu'il s'était caché parmi les joncs , et qu'ils l'avaient dépassé. On 
visita les joncs : le filou s'était échappé ; mais on y trouva unegrattequi avait 
été volée au vaisseau quelque temps auparavant, et bientôt après, Toubouraï- 
Tamaïdé, notre ami, rapporta la penture. 

n Nous continuâmes le 8 et le 9 à démanteler notre fort ; nos amis les Taï- 
tiens s'y rendirent en foule, quelques uns, je pense, fâchés de voir appro- 
cher notre départ , et les autres voulant tirer de nous tout ce qu'ils pourraient 
pendant notre séjour. 

» Nous espérions quitter l'île sans faire ou recevoir aucune autre offense ; mais 
par malheur il en arriva autrement. Deux matelots étrangers étant sortis du 
fort avec ma permission, on vola le couteau de l'un d'eux. Pour tâcher de le 
recouvrer, il employa probablement des moyens violents. Les insulaires l'atta- 
quèrent et le blessèrent dangereusement d'un coup de pierre. Après avoir fait 
une autre blessure légère à la tête de son compagnon , ils s'enfuirent dans les 
montagnes. Comme j'aurais été fâché de prendre aucune connaissance ulté- 
rieure de l'affaire , je vis sans regret que les délinquants s'étaient échappés ; 
mais je fus bientôt après enveloppé , malgré moi, dans une querelle qu'il n'é- 
tait pas possible d'éviter. 

» Clément Webb et Samuel Gibson, deux jeunes soldats de marine, déser- 
tèrent le fort au milieu de la nuit du 8 au 9, et nous nous en aperçûmes le 
matin. Comme j'avais fait publier que chacun devait se rendre à bord le len- 
demain , parce que le vaisseau mettrait à la voile ce jour-là ou le jour suivant, 
je commençai à craindre que les absents n'eussent dessein de rester dans 
l'île. Je voyais qu'il n'était pas possible de prendre des mesures efficaces 
pour les retrouver sans troubler la bonne intelligence qui régnait entre les 
'faïtienset nous, et je résolus d'attendre leur retour pendant une journée. 









— 214 — 

» Le 10 au matin, voyant, à mon grand regret, que les deux soldais n'é- 
taient pas de retour, on en demanda des nouvelles aux Taïliens, qui nous 
avouèrent franchement qu'ils avaient dessein de ne pas retourner à bord, et 
qu'ils s'étaient réfugiés dans les montagnes, où il éLait impossible à nos gens 
de les trouver. Nous les priâmes de nous aider dans nos perquisitions , et après 
avoir délibéré pendant quelque temps , deux d'entre eux s'offrirent à servir de 
guides à ceux de nos gens que je jugerais à propos d'envoyer après les déser- 
teurs. Nous savions qu'ils étaient sans armes: je crus que deux hommes se- 
raient suffisants pour les ramener. Je chargeai de celte commission un sous- 
officier et le caporal des soldais de marine, qui partirent avec leurs conduc- 
teurs. 

» Il était très important pour nous de recouvrer ces deux déserteurs; je 
n'avais point de temps à perdre; d'ailleurs les Taïtiens nous donnaient des 
doutes sur leur retour, en nous disant qu'ils avaient pris chacun une femme 
et qu'ils étaient devenus habitants du pays. Je fis signifier à plusieurs des 
chefs qui étaient au fort avec leurs femmes, et entre autres à Toubouraï-Ta- 
maïdé, Tomio et Obéréa, que nous ne leur permettrions pas de s'en aller 
tant que les déserteurs ne seraient pas revenus. Cette précaution était d'au- 
tant plus nécessaire, que, si les Taïtiens avaient caché nos deux hommes pen- 
dant quelques jours, j'aurais été forcé de partir sans les ramener. Je fus char- 
mé de voir que cet ordre ne leur inspira ni crainte ni mécontentement; ils 
me protestèrent que mes gens seraient mis en sûreté et renvoyé le plus tôt 
possible. 

» Tandis que ceci se passait au fort, j'envoyai M. Hicks dans la pinasse pour 
conduire Toutahah à bord du vaisseau, et il exécuta sa commission sans que 
le chef ni ses sujets en fussent alarmés. Si les insulaires qui servaient de gui- 
des étaient fidèles à leur parole et voulaient faire diligence, j'avais lieu d'es- 
pérer qu'il ramèneraient les déserteurs avant le soir.. Mes craintes augmenté* 
rent en voyant mon espoir trompé, et à l'approche de la nuit je pensai qu'il 
n'était pas sûr de laisser au fort les Taïtiens que je détenais pour otages, et 
en conséquence je lis mener au vaisseau Toubouraï-Tamaïdé, Obéréa et 
quelques autres chefs. Celte démarche répandit Une consternation générale, 
et lorsqu'on les embarqua dans le canot, plusieurs d'entre eux, et surtout les 
femmes, parurent fort émus, et témoignèrent leurs appréhensions par des 
larmes. Je les accompagnai moi-même à bord, et M. Banks resta au fort avec 
quelques autres Taïtiens de trop peu d'importance pour chercher à m'en as- 
surer autrement. 

» Quelques insulaires ramenèrent Webb sur les neuf heures , et déclarèrent 
qu'ils détiendraient Gibson , le sous-oflicier cî le caporal , jusqu'à ce que Ton- 




— 218 — 
lal.ah fût mis en liberté. Ils employaient contre moi le moyen que j'avais pris 
contre eux; mais j'étais allé trop loin pour reculer. Je dépêchai sur-le-champ 
M. Hicks dans la chaloupe avec un fort détachement de soldats pour enlever 
les prisonniers, et je dis à Toutahah qu'il devait envoyer avec eux quelques 
uns de ses Taïtiens leur ordonner d'aider M. Hicks dans son entreprise, et 
enfin demander en son nom le relâchement des gens de mon équipage ; qu'au- 
trement sa personne en répondrait. Il consentit à tout volontiers. M. Hicks 
reprit mes hommes sans la moindre opposition , et sur les sept heures du ma- 
tin du 11, il les ramena au vaisseau. Il ne put pourtant pas recouvrer les ar- 
mes qu'on avait prises au sous-officier et au caporal; mais une demi-heure 
après on les rapporta au vaisseau , et je mis alors les chefs en liberté. 

» Lorsque je questionnai le sous-officier sur ce qui était arrivé à terre, il 
me répondit que les insulaires qui l'accompagnaient, ainsi que ceux qu'il 
rencontra dans son chemin , n'avaient voulu lui rien apprendre des dé- 
serteurs; qu'au contraire ils l'avaient troublé dans ses recherches; qu'en 
s'en revenant au vaisseau pour y prendre des ordres ultérieurs, ils avaient 
été saisis tout à coup par des hommes armés , qui, apprenant la détention de 
Toutahah , s'étaient cachés dans un bois pour exécuter ce projet; qu'enfin ils 
avaient été attaqués dans un moment défavorable; que les Taïtiens leur 
avaient arraché les armes des mains., en déclarant qu'ils seraient détenus en 
prison jusqu'à ce que leur chef fût mis en liberté. Il ajouta pourtant que le 
sentiment des insulaires n'avait pas été unanime sur cette violence; que quel- 
ques uns voulaient qu'on les relâchât, et d'autres qu'on les retînt ; que, la dis- 
Pute s'élant échauffée, ils en étaient venus des paroles aux coups, et qu'enfin 
le parti qui opinait pour la détention avait prévalu. Il dit encore que Webb et 
Gibson furent bientôt après ramenés par un détachement des insulaires et 
qu'on les constitua prisonniers pour servir de nouveaux otages à la personne 
de leur chef; qu'après quelque débat , ils se décidèrent à renvoyer Webb pour 
m'informer de leur résolution, m'assurer que ses compagnons étaient sains 
ei saufs, et m'indiquer un endroit où je pourrais faire parvenir ma réponse 

» On voit par là que, quelque fâcheuse que fût pour nous la détention des 
c »efs, jo n'aurais jamais recouvré mes gens sans cette précaution. Ouand les 
diefs renvoyés du vaisseau débarquèrent à terre, on rendit la liberté aux pri- 
sonniers du fort, et après s'être arrêtés environ une heure avec M. Banks, ils 
s'en allèrent tous. A celte occasion , ainsi qu'ils avaient déjà fait dans uneau- 
'•e semblable, ils nous donnèrent des marques de leur joie par une libéralité 
<!"<-' nous ne méritions guère ; ils nous pressèrent beaucoup d'accepter quatre 
codions. Nous refusâmes absolument de les recevoir en présent, et comme ils 
Perlèrent également à ne pas recevoir quelque chose en échange, nous 












— 216 — 
laissâmes leurs cochons. En interrogeant les déserteurs nous trouvâmes 
que le rapport des insulaires était vrai : ils étaient devenus fort amoureux de 
deux filles , et ils avaient formé le projet de se cacher jusqu'à ce que le vais- 
seau eût mis à la voile, et de fixer leur résidence à Taïli. Comme nous avions 
transporté de terre tout ce qui était au fort , chacun passa la nuit à bord du 
vaisseau. 

» Topia, dont nous avons parlé si souvent dans cette partie de notre voyage, 
était au nombre des Taïtiens qui vivaient presque toujours avec nous. Nous 
avons déjà observé qu'il avait été premier ministre d'Obéréa , lorsqu'elle 
jouissait de l'autorité souveraine; il était d'ailleurs le principal tahoua ou 
prêtre de l'île , et, par conséquent, il était bien instruit des principes et des 
cérémonies de la religion de son île. 11 avait aussi beaucoup d'expérience et de 
lumières sur la navigation , et il connaissait particulièrement le nombre et la 
situation des îles voisines. Topia nous avait témoigné plusieurs fois le désir de 
s'embarquer avec nous. Il nous avait quittés le 11 avec ses autres compatrio- 
tes ; mais le lendemain il revint à bord, accompagné d'un jeune homme d'en- 
viron treize ans qui lui servait de domestique, et il nous pressa de lui permet- 
tre de faire voyage sur notre vaisseau. Plusieurs raisons nous engageaient à 
y consentir. En apprenant son langage et en lui enseignant le nôtre, nous 
pouvions acquérir par là beaucoup plus de connaissances sur les coutumes , 
le gouvernement et la religion de ces peuples, que nous n'en avions puisé pen- 
dant le court séjour que nous fîmes parmi eux , et je le reçus volontiers à bord 
de notre bâtiment. Comme nous ne pûmes pas mettre à la voile le 12 parce 
que nous fûmes obligés de faire de nouveaux jas pour notre petite et notre 
seconde ancre d'affourche, qui avaient été entièrement rongées par les vers, 
Topia dit qu'il voulait encore aller à terre une fois, et qu'il ferait un signal 
pour qu'on l'y envoyât chercher le soir par un canot; il y alla, et emporta un 
portrait en miniature de M. Banks , qu'il avait envie de montrer à ses amis, et 
plusieurs bagatelles pour leur donner en faisant ses adieux. 

» Après dîner, M. Banks désirant se procurer un dessin du moraï apparte- 
nant a Toutahah à Éparré, je l'y accompagnai, ainsi que le docteur Solan- 
der, dans la pinasse. Dès que nous eûmes débarqué , plusieurs de nos amis 
vinrent à notre rencontre; d'autres cependant s'absentèrent, par ressentiment 
de ce qui était arrivé la veille. Nous marchâmes sur-le-champ vers la maison 
de Toutahah, où nous rencontrâmes Obéréa et des Taïtiens qui ne nous 
étaient pas venus recevoir à la descente à terre. Nous eûmes bientôt fait une 
entière réconciliation , et lorsque nous leur dîmes que nous mettrions sûre- 
ment à la voile l'après-midi du jour suivant, ils nous promirent que dès le 
grand matin ils viendraient nous rendre visite pour nous faire leurs derniers 



— 217 — 

adieux. Nous trouvâmes aussi Topia à Éparré ; nous le ramenâmes avec nous 
au vaisseau, et il passa la nuit à bord pour la première fois. 

» Le lendemain, 13 juillet, le vaisseau fut rempli de Taïtiens, nos amis, 
dès la pointe du jour, et il fut environné d'un grand nombre de pirogues qui 
portaient d'autres insulaires d'une classe inférieure. Nous levâmes l'ancre en- 
tre onze heures et midi, et dès que le vaisseau fut sous voiles, les Taïtiens 
prirent congé de nous , et versèrent des larmes, pénétrés d'une tristesse mo- 
deste et silencieuse, qui avait quelque chose de tendre et de très intéressant. 
Les insulaires qui étaient dans les pirogues semblaient au contraire se dispu- 
ter à qui pousserait les plus grands cris; mais il y entrait plus d'affectation 
que de véritable douleur. Topia soutint cette scène avec une fermeté et une 
tranquillité vraiment admirables. Il est vrai qu'il pleura ; mais les efforts qu'il 
lit pour cacher ses larmes faisaient encore plus d'honneur à son caractère. 
Il envoya par Othéothéa une chemise pour dernier présent à Potomaï, maî- 
tresse favorite de Toutahah ; il alla ensuite sur la grande hune avec M. Banks, 
et il fit des signes aux pirogues tant qu'il continua à les voir 

» C'est ainsi que nous quittâmes l'île de Taïti et ses habitants, après un 
séjour de trois mois. Nous vécûmes pendant la plus grande partie de ce temps 
dans l'amitié la plus cordiale , et nous nous rendîmes réciproquement toute 
sorte de bons offices. Les petits différencs qui survinrent par intervalles ne 
firent pas plus de peine aux Taïtiens qu'à nous; ces disputes étaient toujours 
une suite de la situation et des circonstances où nous nous trouvions, des 
faiblesses de la nature humaine, de l'impossibilité de nous entendre mutuel- 
lement, et enfin du penchant des Taïtiens au vol, que nous ne pouvions ni 
tolérer ni prévenir. Excepté dans un seul cas, ces brouilleries n'entraînèrent 
point de conséquences fatales, et c'est à cet accident que sont dues les me- 
sures que j'employai pour en prévenir d'autres pareils qui pouvaient arriver 
par la suite. L'impression produite sur les Taïtiens par la mort de ceux qui 
avaient péri dans leurs démêlés avec le Dauphin m'avait fait espérer que je 
pourrais séjourner dans l'île sans y répandre de sang. C'est à quoi ont tendu 
toutes mes démarches pendant le temps que j'y ai demeuré , et je désire sin- 
cèrement que les navigateurs qui aborderont à l'avenir à Taïti soient encore 
plus heureux. Notre trafic s'y fit avec autant d'ordre que dans les marchés 
les mieux réglés de l'Europe. Tous les échanges furent conduits avec ha- 
bileté, surtout par M. Bancks, qui était infatigable pour nous procurer des 
provisions et des rafraîchissements , lorsqu'on pouvait en avoir; mais sur 
la fin de notre séjour, les denrées devinrent rares, par la trop grande con- 
sommation que nous en faisions au fort et au vaisseau, et par l'approche 
de la saison où les cocos et les fruits à pain commencent à manquer. Nous 
IV. 28 



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achetions tous ces fruits pour des quincailleries et des clous. D'abord nous 
ne cédions point de clous qu'on ne nous donnût en échange quelque chose 
qui valût quarante pence (à peu près quatre francs de France) ; mais bientôt 
après nous ne pouvions pas acheter un petit cochon pesant dix ou douze livres 
pour moins d'une hache. Quoique ces peuples missent une très grande valeur 
aux clous de iiche, comme plusieurs des gens de l'équipage en avaient, les 
femmes trouvèrent une manière beaucoup plus aisée de s'en procurer qu'en 
nous apportant des provisions. 

» L'île est environnée par un récif de rochers de corail , en dedans duquel 
on trouve plusieurs baies et des ports excellents; celle de Matavaï, où nous 
étions mouillés, est assez spacieuse, et l'eau y est assez profonde pour con- 
tenir un grand nombre des plus gros vaisseaux. La côte est bordée par une 
belle plage sablonneuse ; par derrière coule une rivière d'eau douce ; toute 
une Hotte pourrait y faire de l'eau sans que les vaisseaux s'incommodassent 
les uns les autres. Il n'y a dans toute l'île d'autre bois à brûler que celui des 
arbres fruitiers ; il faut l'acheter des naturels du pays, ou bien se brouiller 
avec eux. A l'exception du sommet des montagnes , le sol est partout extrê- 
mement gras et fertile , arrosé par un grand nombre de ruisseaux d'une 
eau excellente , et couvert d'arbres fruitiers de diverses espèces , dont le feuil- 
lage est si touffu, qu'il forme un bois continu. Quoique la cime des monta- 
gnes soit en général stérile et brûlée par le soleil, la terre y donne cependant 
des productions en plusieurs endroits. 

» Quelques unes des vallées, et la terre basse qui est située entre le pied 
des montagnes et la mer, sont les seules parties de l'île qui soient habitées; 
elles sont très peuplées. Les maisons n'y forment pas des villages ; elles sont 
rangées au pied des montagnes , à peu près à cent cinquante pied de distance 
les unes des autres , et environnées de petites plantations de mûriers à papier, 
arbre qui fournit aux Taïliens la matière première de leurs étoffes. Toute l'Ile, 
suivant le rapport de Topia , peut fournir six mille sept cent combattants; 
d'où il est facile de calculer quelle était la population générale. 

» L'île de Taïli produit des fruits délicieux et d'excellentes racines, qui " e 
demandent point de culture; mais on n'y trouve aucun des fruits ni des plan- 
tes potagères d'Europe. 

« Les cochons , les chiens et la volaille sont les seuls animaux apprivoisés 
de l'île ; les canards, les pigeons, les perroquets, un petit nombre d'autres 
oiseaux, et les rats, sont les seuls animaux sauvages; on n'y trouve pas de 
serpents. La mer fournil aux insulaires une grande quantité d'excellent pois- 
son de touLe sorte ; il est de tous leurs aliments celui qu'ils aiment le mieux : 
la pèche fait leur principale occupation,» 




— 219 — 



Moeurs ut usages des Taïtiens. 



Portrait. Tatouage. Habillement. Habitations. Nourriture. Repas. Amusements. Singulières sociétés, 



« Les Taïtiens sont d'une taille et d'une stature supérieure à celle des Eu- 
ropéens. Les hommes sont grands, forts, robustes, bien faits. Le plus grand 
que nous ayons vu avait six pieds trois pouces et demi; il était habitant d'une 
île voisine, appelée Houaheiné. Les femmes d'un rang distingué sont en géné- 
ral au dessus de la taille moyenne; mais celles d'une classe inférieure sont 
au dessous, cl quelques unes môme sont très petites. Cette diminution dans la 
stature provient vraisemblablement de leur commerce trop prématuré avec 
les hommes : de toutes les circonstances qui peuvent affecter la taille, c'est la 
seule dans laquelle elles diffèrent des femmes d'un rang supérieur. 

» Leur teint est de ce brun clair ou olive que plusieurs Européens préfèrent 
au plus beau teint blanc et rosé : il est très foncé chez les insulaires qui sont 
exposés à l'air et au soleil ; mais dans ceux qui vivent à l'abri , et surtout chez 
les femmes d'une classe supérieure , il conserve sa nuance naturelle. Leur peau 
délicate est douce et unie; leurs joues n'offrent pas les teintes que nous 
appelons du nom de couleurs. La forme de leur visage est agréable; les Taï- 
tiens n'ont pas les os des joues élevés , les yeux creux, ni le front proémi- 
nent. Le seul trait qui ne réponde pas aux idées que nous avons de la beauté 
est le nez, qui, en général, est un peu aplati. Leurs yeux, et surtout ceux des 
femmes, sont pleins d'expression , quelquefois étincelants de feu, ou rem- 
plis d'une douce sensibilité. Leurs dents sont aussi, presque sans exception, 
très égales et très blanches, et leur haleine est très douce. Leurs cheveux sont 
ordinairement noirs et un peu rudes. Les hommes portent la barbe de diffé- 
rentes manières; cependant ils en arrachent toujours une grande partie, et ils 
ont grand soin de tenir le reste très net et très propre. Les deux sexes ont 
aussi la coutume d'épiler les poils qui croissent sous les aisselles ; ils nous ac- 
cusaient de malpropreté pour ne pas faire de même. 

» Les Taïtiens ont en général un extérieur qui prévient, lis unissent dans 
leurs mouvements la vigueur à l'aisance; leur démarche est agréable, leurs 
manières sont gracieuses, leur conduite entre eux et envers les étrangers est 
affable et civile. Il semble qu'ils sont d'un caractère brave, sincère, étranger 
aux soupçons et à la perfidie , à la vengeance et à la cruauté. Nous eûmes en 
eux la même confiance qu'on a en ses meilleurs amis; plusieurs de nous, et 
particulièrement M. Banks, passèrent souvent la nuit dans leurs maisons as; 









— 220 — 
milieu dos bois sans être accompagnés de personne, et par conséquent entière- 
ment à leur discrétion. Il faut cependant convenir qu'ils sont tous voleurs; 
mais à cela près, ils n'ont point à craindre la comparaison avec aucun autre 
peuple de la terre. Pendant notre séjour à Taïti, nous vîmes cinq ou six per- 
sonnes semblables à celle que rencontrèrent MM. Banks et Solander, le 24 
avril, dans leur promenade à l'est de l'île. Leur peau était d'un blanc mat, pa- 
reille au nez d'un cbeval blanc; ils avaient aussi les cheveux, la barbe, les 
sourcils et les cils blancs, les yeux rouges et faibles, la vue courte , la peau 
crasseuse et revêtue d'une espèce de duvet blanc. Nous trouvâmes qu'il n'y 
avait pas deux de ces hommes qui appartinssent à la même famille , et nous en 
conclûmes qu'ils ne formaient pas une race , mais que c'étaient des malheureux 
défigurés par une maladie. 

» Dans la plupart des pays où les habitants ont des cheveux longs , les hom- 
mes ont coutume de les couper courts, et les femmes de tirer vanité de leur 
longueur. Le contraire a lieu à Taïti : les femmes les portent toujours coupés 
autour des oreilles; et les hommes, si l'on en excepte les pêcheurs, qui sont 
presque continuellement dans l'eau , les laissent flotter en grandes boucles sur 
leurs épaules , ou les relèvent en touffe sur le sommet de la tète. 

» Ils ont aussi coutume de s'oindre la tète avec ce qu'ils appellent du mo- 
noe, qui est une huile exprimée du coco, dans laquelle ils laissent infuser 
des herbes et des fleurs odoriférantes ; mais l'huile étant ordinairement rance. 
l'odeur est d'abord très désagréable pour un Européen. Comme ils vivent 
dans un climat chaud, et ne connaissent pas l'usage des peignes, ils ne peuvent 
pas tenir leurs têtes exemptes de vermine; les enfants et la populace la man- 
gent quelquefois. Cet usage dégoûtant forme une exception singulière dans 
leurs mœurs. Leur délicatesse et leur propreté à d'autres égards sont pres- 
que sans exemple, et ceux à qui nous donnâmes des peignes se débarrassè- 
rent bientôt de leurs poux avec un empressement qui nous fit voir qu'ils 
n'avaient pas moins d'aversion que nous pour cette vermine 

» Ils impriment des marques sur leurs corps suivant l'usage de plusieurs 
autres peuples, ce qu'ils appellent tatouer. Ils piquent la peau, aussi profon- 
dément qu'il leur est possible sans en tirer du sang, avec un petit instrument 
qui a la forme d'une houe. La partie qui répond à la lame est composée d'un 
os ou d'une coquille, qu'on a ratissé pour l'amincir, et qui est d'un quart ofi 
pouce à un pouce et demi de largeur. Le tranchant est partagé en dents ou 
pointes aiguës, qui sont depuis le nombre de trois jusqu'à vingt, suivant w 
grandeur de l'instrument. Lorsqu'ils veulent s'en servir, ils plongent la dent 
dans une espèce de poudre faite avec le noir de fumée qui provient de l'huile du 
noix qu'ils broient au lieu de chandelles, et qui est délayée avec de l'eau. On 



— 221 — 

place sur la peau la dent ainsi préparée, et en frappant à petits coups avec un 
bâton sur le manche qui porte la lame, ils percent la peau, et impriment 
dans le trou un noir qui y laisse une tache ineffaçable. L'opération est dou- 
loureuse; il s'écoule quelques jours avant que les blessures soient guéries. On 
la fait aux jeunes gens des deux sexes lorsqu'ils ont douze à quatorze ans; 
on leur peint sur plusieurs parties du corps différentes figures, suivant le ca- 
price des parents, ou peut-être suivant le rang qu'ils occupent dans l'île. Les 
hommes et les femmes portent ordinairement une de ces marques, de la for- 
me d'un Z , sur chaque jointure de leurs doigts du pied et de la main , et sou- 
vent autour du pied. Ils ont d'ailleurs tous des carrés, des cercles, des demi- 
lunes , et des figures grossières d'hommes, d'oiseaux, de chiens, ou d'autres 
de différents dessins, tracées sur les bras et les jambes. On nous a dit que 
quelques unes de ces marques avaient une signification , quoique nous n'ayons 
jamais pu en apprendre le sens. Les fesses sont la partie du corps où ces or- 
nements sont répandus avec le plus de profusion ; les deux sexes les ont cou- 
vertes d'un noir foncé, au dessus duquel ils tracent différents arcs les uns 
sur les autres jusqu'aux fausses côtes. Ces arcs ont souvent un quart de pouce 
de large, et des lignes dentelées, et non pas droites, en forment la circonfé- 
rence. Ces figures sur les fesses leur donnent de la vanité, et les hommes et 
les femmes les montrent avec un mélange d'ostentation et de plaisir. Il nous 
est impossible de décider s'ils les font voir comme un ornement, ou comme 
une preuve de leur intrépidité et de leur courage à supporter la douleur. En 
général, ils uc peignent point leur visage, et nous n'avons vu qu'un seul 
exemple du contraire. Quelques vieillards avaient la plus grande partie de 
leur corps couverte de grandes taches peintes en noir, avec une dentelure 
Profonde sur les bords, ce qui imitait imparfaitement la flamme; mais on 
nous apprit qu'ils venaient d'une île voisine, appelée Noououra, et qu'ils n'é- 
taient pas originaires de Taïti. 

» M. Banks a vu faire l'opération du tatouage sur le dos d'une fille d'en- 
viron treize ans. L'instrument dont se servirent les Indiens dans cette occa- 
sion avait trente dents; ils firent plus de cent piqûres dans une minute et 
chacune entraînait après soi une goutte de sérosité un peu teinte de san". La 
Petite fille souffrit la douleur pendant l'espace d'un quart d'heure avec le plus 
ferme courage; mais bientôt accablée par les nouvelles piqûres qu'on renon- 
çait à chaque instant, elle ne put plus les supporter; elle éclata d'abord en 
Plaintes ; elle pleura ensuite, et enfin poussa de grands cris , en conjurant ar- 
demment l'homme qui faisait l'opération de la suspendre. Il fut pourtant 
"»exorable, et lorsqu'elle commença à se débattre, il la fit tenir par deux 
cnmies, qui tantôt l'apaisaient en la flattant, et d'autres fois la grondaient 






■I 



— 222 — 
et la battaient même lorsqu'elle redoublait ses efforts pour échapper. M. Banks 
resta une heure dans une maison voisine pour examiner l'opération, qui n'é- 
tait pasfinie lorsqu'il s'en alla : cependanton ne la tatouaque d'un côté ; l'autre 
avait déjà été gravé quelque temps auparavant , et il restait à imprimer sur 
les reins ces arcs dont ils sont plus fiers que de toutes les autres figures qu'ils 
portent sur le corps , et dont l'opération est la plus douloureuse. 

» II est étrange que ce peuple soit si jaloux d'avoir des marques qui ne sont 
pas des signes de distinction ; je n'ai vu aucun Taïtien , homme ou femme , 
qui , dans un âge mûr, n'eût le corps ainsi peint. Peut-être cet usage a-t-il sa 
source dans la superstition. Cette conjecture est d'autant plus probable , qu'il 
ne produit aucun avantage visible, et que l'on éprouve de grandes douleurs 
pour s'y conformer. Quoique nous en ayons demandé la raison à plusieurs 
centaines de Taïtiens , nous n'avons jamais pu nous procurer aucune lumière 
sur ce point. 

» Leur habillement est composé d'étoffes et de nattes de différentes espèces, 
que nous décrirons en parlant de leurs manufactures. Ils portent dans les 
temps secs un vêtement d'étoffe qui ne résiste pas à l'eau , et dans un temps 
de pluie, ils en prennent un fait de natte. Ils l'arrangent de diverses maniè- 
res , suivant leur fantaisie, car il n'est point taillé en forme régulière , et il 
n'y a jamais deux morceaux cousus ensemble. L'habillement des femmes les 
plus distinguées est composé de trois ou quatre pièces. L'une, d'environ six 
pieds de largeur et trente de longueur, s'enroule plusieurs fois autour des 
reins, de manière qu'elle pend en forme de jupon jusqu'au. milieu de la 
jambe : on l'appelle parou. Les deux ou trois autres pièces, d'environ huit 
pieds de long et trois de large, ont chacune un trou dans le milieu. Elles les 
mettent l'une sur l'autre, et, passant la tête à travers l'ouverture, les deux 
bouts retombent devant et derrière en scapulaire, qui , étant ouvert par les 
côtés, laisse le mouvement du bras en liberté. Les Taïtiens donnent à ces 
pièces le nom de tebola; ils les rassemblent autour des reins, et les serrent 
avec une ceinture d'une étoffe plus légère, qui est assez longue pour faire 
plusieurs fois le tour du corps. Ce vêtement ressemble exactement à celui des 
habitants du Pérou et du Chili que les Espagnols appellent poncho. L'habille- 
ment des hommes est le même que celui des femmes , excepté qu'au lien de 
laisser pendre en jupon la pièce qui couvre les reins, ils la passent autour 
de leurs cuisses en forme de culotte, et on la nomme alors muro. 

» Tel est le vêtement des Taïtiens de toutes les classes, et comme il eS 
universellement le même quant à la forme, les hommes et les femmes d'un 
rang supérieur se distinguent par la quantité d'étoffes qu'ils portent. On eu 
voit qui enroulent autour d'eux plusieurs pièces d'étoffes de vingt à We»* e 



— 223 — 
pieds de long et de six à neuf de large; quelques uns en laissent flotter une 
grande pièce sur les épaules , comme une espèce de manteau , et si ce sont de 
1res grands personnages, et qu'ils veuillent paraître avec pompe, ils en met- 
tent deux de celte manière. Les gens de la classe inférieure qui n'ont d'étolTc 
que la petite quantité que leur en donnent les tribus et les familles auxquelles 
ils appartiennent sont obligés d'être habillés plus à la légère. Dans la chaleur 
du jour ils vont presque nus ; les femmes n'ont qu'un mince jupon , et les hom- 
mes qu'une ceinture qui couvre les reins. Comme la parure est toujours in- 
commode, et surtout dans un pays chaud , où elle consiste à mettre une 
couverture sur une autre , les femmes d'un certain rang se découvrent tou- 
jours, vers le soir, jusqu'à la ceinture, et elles se dépouillent de tout ce 
qu'elles portent sur la partie supérieure du corps avec aussi peu de scrupule 
que nos femmes quittent un double fichu. Lorsque les chefs nous rendaient 
visite , quoiqu'ils portassent sur les hanches plus d'étoffe qu'il n'en fallait 
pour habiller douze hommes , ils avaient d'ordinaire le reste du corps entiè- 
ment nu. 

» Leurs jambes et leurs pieds ne sont point couverts; ils se garantissent le 
visage du soleil au moyen de petits bonnets de natte ou de feuilles de coco- 
tiers, qu'ils font dans quelques minutes, lorsqu'ils en ont besoin. Ce n'est 
pourtant pas là toute leur coiffure ; les femmes en outre portent quelquefois 
de petits turbans, ou bien une autre parure qu'ils appellent lomou , et qui leur 
sied beaucoup mieux. Le tomou est composé de cheveux tressés en fils qui 
ne sont guerre plus gros que de la soie à coudre. M. Banks en a des pelotons 
qui ont plus d'un mille de long sans un seul nœud. Ils arrangent une profu- 
sion de ces cheveux autour de la tête, et d'une manière qui produit un effet 
agréable. J'ai vu une femme qui en portait cinq ou six pelotons. Ils placent 
parmi ces cheveux des fleurs de différentes espèces, et en particulier du jas- 
min du Cap, dont ils ont toujours une grande quantité plantée près de leur 
maison. Les hommes, qui , comme je l'ai observé, relèvent leurs cheveux sur 
le sommet de la tête, y mettent quelquefois une plume de la queue du paillc- 
°n-cul ; d'autres fois ils portent une espèce de guirlande bizarre composée de 
diverses fleurs placées sur un morceau d'écorce de bananier, ou collées avec de 
* a gomme sur du bois. Ils portent aussi une sorte de perruque faite de cheveux 
d 'homme et de poil de chien , ou peut-être de filasse de cocos attachée sur un 
feseau qui se place sous les cheveux naturels , de manière que celle parure 
artificielle est suspendue par derrière. Excepté les fleurs, les Taïliens connais- 
sent peu d'autres ornements. Les deux sexes ont des pendants d'oreilles d'un 
S0 "l côté. Lorsque nous arrivâmes dans l'île, ils y employaient de petites co- 
quilles, des cailloux, des graines, des pois rouges ou de petites perles dont 













224 — 

ils enfilent trois dans un cordon; mais nos quincailleries servirent bientôt seu- 
les à cet usage. 

» Les enfants sont entièrement nus, les filles jusqu'à l'âge de trois ou qua- 
tre ans, et les garçons jusqu'à celui de six ou sept. 

» Nous avons déjà eu occasion de parler des maisons ou plutôt des huttes 
de ce peuple. Elles sont toutes bâties dans le bois entra la mer et les monta- 
gnes. Pour former l'emplacement de leurs cases ils ne coupent des arbres 
qu'autant qu'il le faut pour empêcher que le chaume dont elles sont couvertes 
ne pourrisse par l'eau qui dégoutterait des branches , de manière qu'en sortant 
de sa cabane le Taïtien se trouve sous un ombrage le plus agréable qu'il soit 
possible d'imaginer. Ce sont partout des bocages d'arbres à pain et de coco- 
tiers sans broussailles, et entrecoupés de chaque côté par des sentiers qui con- 
duisent d'une habitation à l'autre. Rien n'est plus délicieux que ces ombra- 
ges dans un climat si chaud, et il est impossible de trouver de plus belles 
promenades. Comme il n'y a pas de broussailles, on y goûte la fraîcheur; un 
air pur y circule librement, et les maisons n'ayant point de murailles, elles 
reçoivent les vents du côté qu'ils soufflent. Je vais donner une description 
particulière d'une de ces habitations d'une moyenne grandeur ; comme la 
structure est la même partout , on pourra de là se former une idée exacte de 
celles qui ont plus d'étendue , ou qui en ont moins. 

» Le terrain qu'elle occupe est un parallélogramme de vingt-quatre pieds 
de longueur et de onze de large; le toit pose sur trois rangées de colonnes ou 
de poteaux parallèles entre eux, un de chaque côté, et l'autre au milieu. Cette 
couverture est formée de deux plans inclinés qui se réunissent par l'extrémité 
supérieure et qui se terminent en faîte comme les toits de chaume. La plus 
haute élévation, dans l'intérieur, est de neuf pieds; les bords de chaque côté 
du toit descendent presqu'à trois pieds de terre; au dessous, la cabane est en 
tièrement ouverte, ainsi qu'aux deux extrémités, jusqu'au sommet du faîte. 
Le toit est couvert de feuilles de palmier; du foin répandu sur la surface de 
la terre à quelques pouces d'épaisseur forme la plancher ; par dessus ils. éten- 
dent des nattes, sur lesquelles ils s'asseyent pendant le jour, et dorment pen- 
dant la nuit. Dans quelques habitations pourtant il y a un siège qui sert seu- 
lement au maître de la famille, et si l'on y ajoute quelques petits billots 
creusés dans la partie supérieure, et qui leur servent d'oreillers, ils n'ont 
point d'autres meubles. 

n La hutte est destinée principalement à y passer la nuit : car, à moins 
qu'il ne pleuve, ils mangent en plein air, à l'ombre de quelque arbre voisin. 
Les habillements qu'ils portent pendant le jour leur servent de couverture 
pendant la nuit ; le plancher est le lit commun de tout le ménage ; il «'y a 



— 225 — 

aucune séparation. Le maître de la maison et sa femme se couchent au mi- 
lieu , et près d'eux les personnes de la famille qui sont mariées, ensuite les 
filles qui ne le sont pas, et à peu de distance les garçons; les serviteurs, ou 
toutous, comme on les appelle , dorment à la belle étoile lorsqu'il ne tombe 
point de pluie, et dans le cas contraire, ils se réfugient sur les bords de la 
maison. 

» Les chefs ont des huttes d'une autre espèce, qui sont moins ouvertes , 
plus petites que les autres, et construites de manière qu'ils les transportent 
sur leurs pirogues d'un endroit à l'autre, et les dressent comme des tentes. 
Elles sont fermées sur les côtés par des feuilles de cocotiers , qui ne les bou- 
chent pas assez exactement pour empêcher l'air d'y entrer; le chef et sa 
femme y couchent seuls. 

» Les Taïtiens ont d'autres maisons beaucoup plus grandes , qui ne sont 
pas bâties pour un seul chef ou une seule famille, mais pour servir d'assem- 
blée ou de retraite à tous les habitants d'un canton ; quelques unes de celles- 
ci ont deux cents pieds de long , trente de large et vingt d'élévation jusqu'au 
faîte ; elles sont construites et entretenues aux frais communs du district pour 
lequel elles sont destinées , et elles ont à un des côtés une vaste place envi- 
ronnée d'une petite palissade. 

» Ces maisons, ainsi que celles des familles particulières, n'ont point de 
murailles. Ce peuple n'a pas besoin de lieu retiré ; il n'a aucune idée de l'in- 
décence, et il satisfait en public ses désirs et ses passions avec aussi peu de 
scrupule que nous apaisons notre faim en mangeant avec nos parents et 
nos amis. Des hommes qui n'ont point d'idée de la pudeur par rapport aux 
actions ne peuvent pas en avoir relativement aux paroles. Il n'est pas besoin 
de remarquer que la conversation de ces insulaires roule principalement sur 
ce qui est la source de leurs plus grands plaisirs , et que les deux sexes y par- 
lent de tout sans retenue ni émotion et dans les termes les plus simples. 

» Les végétaux forment la plus grande partie de leur nourriture. Nous 
avons déjà dit qu'excepté les cochons , les chiens et la volaille , ils n'ont point 
d'animaux apprivoisés ; ceux-là même n'y sont point en grande quantité. 
Lorsqu'un chef tue un cochon , il le partage presque également entre ses su- 
jets , et comme ils sont très nombreux , la portion qui revient à chaque indi- 
vidu dans ces festins, qui n'arrivent pas souvent, est nécessairement très 
petite. Les Taïtiens du commun se régalent plus fréquemment avec des 
chiens et de la volaille. Je ne puis pas vanter beaucoup la saveur de leur vo- 
laille ; mais nous convînmes tous qu'un chien du Grand-Océan était presque 
aussi bon qu'un agneau d'Angleterre. Us ont probablement cet excellent goût 
farce qu'ils se nourrissent uniquement de végétaux. La mer fournil à ces in- 

IV. 29 









— 226 — 
sulaires beaucoup de poissons de toute espèce; ils mangent crus les plus pe- 
tits qu'ils attrappent comme nous mangeons les huîtres, et ils tirent parti 
de toutes les productions de la mer. Ils aiment passionnément les homards , 
les crabes et les coquillages qu'ils trouvent sur la côte. Ils mangent aussi des 
sèches , quoiqu'il y en ait de si coriaces qu'il faille les laisser pourrir avant 
de pouvoir les mâcher. Parmi les végétaux qui leur servent d'aliments le fru it 
à pain est le principal, et pour s'en procurer ils n'ont d'autre peine qu'à 
grimper sur un arbre. Cet arbre n'est pas tout-à-fait une production spon- 
tanée de la nature; mais le Taïtien qui, dans sa vie, en plante une dizaine, 
ce qui exige un travail d'une heure, remplit ses obligations à l'égard de ses 
contemporains et de la génération à venir, aussi parfaitement que l'habitant 
de nos climats moins tempérés qui laboure pendant le froid de l'hiver, mois- 
sonne à la chaleur de l'été, toutes les fois que reviennent ces saisons, et qui , 
après avoir nourri sa famille, trouve moyen de laisser à ses enfants de l'ar- 
gent et du bien. 

y II est vrai qu'ils n'ont pas toute l'année du fruit à pain; mais les cocos, 
les bananes et beaucoup d'autres fruits suppléent à ce défaut. 

» On imagine bien que la cuisine, chez ce peuple, n'est pas un art bien 
perfectionné. Ils n'ont que deux manières de préparer leurs aliments : l'une 
de les griller, et l'autre de les cuire au four. L'opération de griller quelque 
chose est si simple, qu'il n'est pas besoin de la détailler ici. Nous avons déjà 
parlé de leur manière de cuire au four, dans la description du repas que nous 
prépara Topia. Ils apprêtent ainsi fort bien les cochons et les gros poissons, 
et, suivant nous, ils sont plus succulents et plus également cuits que dans nos 
meilleures cuisines d'Europe. Ils cuisent aussi du fruit à pain dans un four 
pareil à celui que nous avons décrit; il s'adoucit alors et devient assez sem- 
blable à une pomme de terre bouillie, sans être pourtant aussi farineux 
qu'une pomme de terre de la meilleure espèce. Ils apprêtent le fruit à pain de 
trois manières : ils y mettent quelquefois de l'eau ou du lait de coco, et le 
réduisent en pâte avec un caillou ; d'autres fois ils le mêlent avec des bananes 
mûres, ou ils en font une pâte aigrelette qu'ils appellent mahié. 

» Le mahié supplée au fruit à pain lorsque la saison ne leur permet pas d'en 
avoir du frais ; voici comment ils le font : 

» Ils cueillent les fruits avant qu'ils soient parfaitement mûrs, et après les 
avoir mis en tas, ils les couvrent exactement avec des feuilles : dans cet étal, 
ils subissent une fermentation et deviennent d'une douceur désagréable. Us 
en ôtent le trognon , et jettent ensuite le reste dans un trou qui est creusé pour 
cet effet ordinairement dans les habitations ; ce creux est garni proprement 
d'herbe au fond et sur les côtés. Ils couvrent le tout de feuilles et de grosses 




— 227 — 

pierres. Il éprouve alors une seconde fermentation, prend un goût aigrelet, 
et se conserve ensuite pendant plusieurs mois. Ils le tirent du trou à mesure 
qu'ils en ont besoin , et après l'avoir mis en boule et l'avoir enveloppé e 
feuilles, ils le font cuire dans leur four. Il se garde cinq ou six semaines 
ainsi apprêté. Les naturels du pays le mangent froid et chaud, et c'est com- 
munément un des mets de tous leurs repas; il était pour nous d'un goût aussi 
désagréable qu'une olive fraîche lorsqu'on en mange pour le première fois. 
» Le mahié se fait comme la bière, par fermentation, et quelquefois, ainsi 
que dans nos brasseries, l'opération manque sans qu'on puisse en déterminer 
la cause; il est donc très naturel que ce peuple grossier joigne des idées et des 
cérémonies superstitieuses à ce travail. Les vieilles femmes en sont chargées 
le plus souvent; excepté ceux qui les aident, elles ne souffrent pas que per- 
sonne touche rien de ce qu'elles emploient , et même elles ne permettent point 
d'entrer dans la partie de la maison où elles font cette préparation. Il arriva 
un jour que M. Banks toucha par inadvertance une des feuilles qui étaient 
sur la pâte. La vieille femme qui présidait à ces mystères lui dit que l'opéra- 
tion manquerait , et dans un transport de douleur et de désespoir, elle décou- 
vrit le trou sur-le-champ. M. Banks regretta le malheur qu'il avait causé; mais 
H se consola, parce qu'il eut occasion d'examiner par là la manière dont les 
Tauiens procèdent à cette grande œuvre, qu'il n'aurait peut-être pas pu con- 
naître autrement. 

» Tels sont leurs aliments, auxquels l'eau salée, qu'ils emploient dans tous 
leurs repas, sert de sauce universelle. Ceux qui vivent près de la mer vont 
e »i puiser lorsqu'ils en ont besoin , et ceux qui habitent à quelque distance la 
conservent dans des vases de bambous qu'ils placent pour cet usage dans leur 
habitation. Ils ont pourtant d'autre sauce que l'eau salée; ils en font une se- 
conde avec l'amande du coco , qu'ils laissent fermenter jusqu'à ce qu'elle se 
«'ssolve en pâte assez ressemblante à du beurre, et qu'ils pétrissent ensuite 
av ec de l'eau salée. La saveur de cette sauce est très forte, et nous parut très 
désagréable lorsque nous en goûtâmes pour la première fois ; quelques uns 
de nos gens cependant ne la trouvèrent pas dans la suite si mauvaise et mê- 
^e ils la préféraient à celle que nous employons dans nos repas, surtout 
îuand elle était mêlée avec le poisson. Les Taïtiens semblaient la regarder 
: °mme une friandise; ils ne s'en servaient pas dans leurs repas ordinaires, 
s °it parce qu'ils imaginent que c'est prodiguer mal à propos les cocos , ou que 
0r s de notre séjour dans l'île elles ne fussent pas assez mûres pour cela. 

» En général , l'eau et le jus du coco forment toute leur boisson. Ils ignorent 
'cureusernent l'art de faire par la fermentation des liqueurs enivrantes; ils 
* mâchent aucun narcotique, comme les habitants de quelques autres pays 









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font de l'opium, du bétel ou du tabac. Quelques uns des insulaires burent 

librement de nos liqueurs fortes et s'enivrèrent de temps en temps; mais 

ceux qui tombèrent dans l'ivresse étaient si peu disposés à réitérer la même 

débauche, que par la suite ils ne voulurent jamais avaler une goutte de la 

boisson qui les avait mis dans cet état. Nous avons cependant appris qu'ils 

s'enivrent quelquefois en buvant un suc exprimé des feuilles d'une plante 

qu'ils appellent' ava. Cette plante n'était pas dans sa maturité lorsque nous 

étions à Taïti, de manière que nous n'avons vu aucun exemple de ses 

clfets 5 et, puisqu'ils regardent l'ivrognerie comme une chose honteuse , ils 

nous en auraient probablement caché toutes les circonstances s'ils s'y étaient 

livrés pendant notre séjour. Ce vice est presque particulier aux chefs et aux 

personnes d'un rang distingué, qui se disputent à qui boira le plus grand 

nombre de coups, et chaque coup est d'environ une pinte. Ils ont grand soin 

que les femmes ne goûtent point de ce jus enivrant. 

» Ils n'ont point de tables, mais leurs repas se font avec beaucoup de pro- 
preté; leurs mets sont trop simples et en trop petit nombre pour qu'il y règne 
de l'ostentation. Ils mangent ordinairement seuls; cependant lorsqu'un étran- 
ger leur rend visite, ils l'admettent quelquefois à manger avec eux. Je vais 
donner une description particulière du repas d'un de leurs principaux per- 
sonnages. 

» Il s'assied sous un arbre voisin ou au côté de sa maison qui esta l'ombre, 
et on étend proprement sur la terre , en forme de nappe, une grande quantité 
de feuilles d'arbre à pain ou de bananier. On met près de lui un panier qui 
contient sa provision , et deux coques de cocos , l'une remplie d'eau douce; la 
chair ou le poisson sont tout apprêtés et enveloppés de feuilles. Les gens de 
sa suite, qui ne sont pas en petit nombre, s'asseyent autour de lui , et lors- 
que tout est prêt, il commence par laver ses mains et sa bouche avec de l'eau 
douce, ce qu'il repète presque continuellement pendant le repas; il lire en- 
suite du panier une partie de sa provision , qui est composée ordinairement 
d'un ou deux petits poissons , de deux ou trois fruits à pain , de quatorze ou 
quinze bananes mûres, ou do six ou sept corossols. Il prend d'abord la moitié 
d'un fruit à pain, qu'il p èi e , et dont il arrache la chair avec ses ongles; il en 
met dans sa bouche autant qu'elle en peut contenir, et pendant qu'il la mâ- 
che, il prend un de ses poissons , qu'il morcelé dans l'eau salée, et il place 
l'autre, ainsi que le reste du fruit à pain , sur les feuilles qui sont étendues 
devant lui ; il empoigne ensuite, avec tous les doigts d'une main, un petit mor- 
ceau du poisson qui a été mis dans l'eau salée , et il le suce dans sa bouche de 
manière à en exprimer autant d'eau qu'il est possible. Il en fait de même des ' 
autres morceaux, et entre chacun d'eux, au moins ordinairement, il hume 



■ 



— 229 — 

un peu d'eau salée, qu'il puise dans une coque de coco ou dans le creux de 
sa main. 

» Sur ces entrefaites , un des gens de sa suite prépare un coco vert , en dé- 
lâchant l'ecorce extérieure avec ses dents, opération qui paraît très surpre- 
nante a un Européen ; mais elle est si peu difficile, que plusieurs de nous en 
nnrent a bout avant notre départ de l'île, quoique auparavant ils pussent à 
peine casser une noisette. Lorsque le maître veut boire, il prend le coco ainsi 
prépare , et en y faisant un trou avec son doigt ou avec une pierre , il suce la 
hqueur qu'elle contient. Dès qu'il a mangé son fruit à pain et ses poissons il 
passe aux bananes, et ne fait qu'une bouchée de chacune, quoiqu'elle soit 
aussi grosse qu'un poudding noir. S'il a des corossols au lieu de bananes il ne 
les goûte jamais, à moins qu'ils ne soient pelés. Pour cela, un de ses domesti- 
ques ramasse à terre une des coques qui y sont toujours en quantité, et la lui 
porte. Il commence à couper ou racler la pelure, mais si maladroitement 
qu n emporte une grande partie du fruit. 

» Si , au lieu de poisson , son repas est composé de viande , il doit avoir 
pour la couper, quelque instrument qui lui tienne lieu de couteau : dans ce 
cas on lu, présente un morceau de bambou qu'il partage transversalement 
avec ses ongles , et il découpe sa viande avec ces morceaux de bois. Pendant 
tout cet intervalle, quelques personnes de sa suite sont occupées à piler du 
mut a pain avec un caillou sur un tronçon de bois. Lorsque le fruit à pain est 
PUe de cette manière et arrosé d'eau de temps en temps, il se réduit à la con- 
stance d une pâte molle; on le met alors dans un vase assez ressemblant à 
n baquet de boucher; on y mêle quelquefois de la banane ou du mahié 

Rivant le goût du maître , en y versant de l'eau de temps en temps, et en 
expr imant uile avec , a ma . n Le fruU , pa . n ains . ^ ^^ . regsemwe 

fssez a un dan épais; on en remplit un grand coco qu'on met devant lui- il 

e hume , comme nous sucerions une gelée , si nous n'avions point de cuiller 

Pour la porter à la bouche. Le repas finit alors , et le maître se lave encore les 

<uns et la bouche. On replace ensuite dans le panier ce qu'il a laissé et on 

' e «oie les écales de cocos. ' 

^ » Ces peuples prennent une quantité prodigieuse d'aliments dans un seul 
Pas. j'ai vu un homme manger deux ou lrois poissons aussi grands qa , une 

che , trois fruits à pain dont chacun était plus gros que les deux poings , 

H torze ou quinze bananes qui avaient six à sept pouces de long , et quatre 

cinq de circonférence, et près d'une quarte de fruit à pain pilé, qui est 

■W substantiel que le flan le plus épais. Ce fait est si extraordinaire, qu'à 

ne voudra-t-on le croire, et je ne l'aurais pas rapporté, si je n'en avais 

très garants que moi-faAme; mais MM. Banks et Solander et plusieurs de 




— 230 — 
nos officiers en ont été les témoins oculaires , et ils savent que j'interpelle 
leur témoignage dans cette occasion. 

» Il est très surprenant que ce peuple , qui aime passionnément la société, et 
surtout celle des femmes, s'en interdise les plaisirs dans les repas , quoique ce 
soit surtou t à table que toutes les autres nations , policées et sauvages, aiment à 
jouir des agréments de la société. Nous avons souvent recherché comment les 
repas , qui , partout ailleurs, rassemblent les familles et les amis , les isolent 
à Taïti, et nous n'avons jamais rien pu apprendre sur cette matière. Ils man- 
gent seuls, disent-ils, parce que cela est convenable; mais ils n'ont jamais 
entrepris de nous expliquer pourquoi il est convenable de manger seul. Telle 
est cependant la force de l'habitude, qu'ils témoignaient la plus grande répu- 
gnance , et môme de l'aversion de ce que nous mangions en société , surtout 
avec nos femmes et des mêmes mets. Nous pensâmes d'abord que cette 
étrange singularité provenait de quelque opinion superstitieuse ; mais ils nous 
ont toujours affirmé le contraire. Nous observâmes aussi dans cette coutume 
quelques caprices que nous fûmes aussi embarrassés d'expliquer que la cou- 
tume elle-même. Nous ne pûmes jamais engager aucune des femmes à s'as- 
seoir avec nous à table lorsque nous dînions en compagnie ; elles allaient pour- 
tant cinq ou six ensemble dans les chambres des domestiques, et y mangeaient 
de bon cœur tout ce qu'elles pouvaient trouver ; j'en ai cité un exemple plus 
haut, et lorsque nous les y attrapions, elles n'étaient pas déconcertées. Si 
quelqu'un de nous se trouvait seul avec une femme, elle mangeait quelque- 
fois avec lui; mais alors elle témoignait combien elle serait fâchée que cette 
action fût connue, et exigeait toujours par avance les serments les plus forts 
de garder le secret. 

» Dans leurs familles, deux frères , et même deux sœurs , ont chacun leur pa- 
nier séparé, ainsi que les provisions et l'appareil de leurs repas. Lorsqu'ils vin- 
rent nous rendre visite pour la première fois dans nos tentes, ils apportaient tous 
un panier où étaient leurs aliments ; et quand nous nous asseyions à table, 
ils sortaient, se plaçaient à terre, à six ou dix pieds de distance les uns des 
autres , et en se tournant le dos ; chacun prenait son repas de son côté sans 
proférer un seul mot. 

» Les femmes ne s'abstiennent pas seulement de manger avec les hommes 
et de prendre les mêmes aliments , leur nourriture est encore apprêtée en 
particulier par de jeunes garçons qu'on entretient à cet effet , et qui , après 
avoir préparé les provisions, vont les déposer dans un hangar séparé, et as- 
sistent à leurs repas. 

» Quoique les Taïtiens ne mangeassent pas ensemble et ne voulussent pas 
s'asseoir à notre table , lorsque nous allions voir dans leurs maisons ceux 









cm 



2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 11 





V'<n Autour du Monde '•'": »âi. 



cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



— 231 — 

que nous connaissions particulièrement , ils nous ont souvent engagés à dîner 
avec eux , et dans ces occasions nous avons plusieurs fois mangé au môme pa- 
nier et bu au même vase. Les vieilles femmes cependant parurent toujours 
offensées de cette liberté, et s'il nous arrivait de toucher à leurs provisions , 
et même au panier qui les contenait , sur-le-champ elles jetaient le tout fort 
loin. 

» Les Taïtiens d'un âge moyen et d'un rang distingué dorment ordinaire- 
ment après le repas et dans la chaleur du jour 5 ils sont extrêmement indo- 
lents , et ils n'ont pas d'autre occupation que de dormir et manger. Ceux qui 
sont plus âgés sont moins paresseux, et les jeunes garçons et les petites filles 
restent éveillés pendant tout le jour par l'activité et l'effervescence naturelle 
de leur âge. 

» En rapportant les incidents qui nous arrivèrent pendant noire séjour 
dans l'île, j'ai déjà parlé par occasion de leurs amusements, et en particulier 
de leur musique, de leur danse, de leur combat de lutte , de leur maniement 
de l'arc; ils se disputent aussi quelquefois à qui jettera le mieux une javeline. 
En lançant une flèche, ils ne visent point à un but, mais à la plus grande di- 
stance ; en décochant la javeline, au contraire , ils ne cherchent pas à la pous- 
ser le plus loin possible , mais à frapper une marque qui est fixée. Cette jave- 
line est d'environ neuf pieds de long ; le tronc d'un bananier placé à environ 
soixante pieds de distance sert début. 

» Les flûtes et les tambours sont les seuls instruments de musique qu'ils con- 
naissent. Les flûtes sont faites d'un bambou creux d'environ un pied de long, 
et, comme nous l'avons déjà dit, elles n'ont que deux trous, et par consé- 
quent que quatre notes, avec lesquelles ils ne semblent avoir composé jus- 
qu'ici qu'un air. Ils appliquent à ces trous l'index de la main gauche et le 
doigt du milieu de la droite. 

» Le tambour est composé d'un tronc de bois de forme cylindrique creusé , 
solide à l'un des bouts, et recouvert à l'autre avec la peau d'un requin -, ils 
n'ont d'autres baguettes que leurs mains, et ils ne connaissent point la ma- 
nière d'accorder ensemble deux tambours de ton différent. Ils ont un expé- 
dient pour mettre à l'unisson les flûtes qui jouent ensemble : ils prennent une 
feuille qu'ils roulent et qu'ils appliquent à l'extrémité de la flûte la plus courte; 
ils la raccourcissent ou ils l'allongent , comme on tire les tuyaux des télesco- 
pes, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le ton qu'ils cherchent; ce dont leur oreille 
Paraît juger avec beaucoup de délicatesse. 

» Us joignent leurs voix aux instruments , et, comme je l'ai remarqué ail- 
leurs , ils improvisent en chantant. Us appellent pehai ou chanson chaque dis- 
tique ou couple! ; ces vers sonl ordinairement rimes, et lorsqu'ils étaient pro 

















*l 















— 232 — 
nonces par les naturels, nous y reconnaissions un mètre. M. Banks prit beau- 
coup de peine pour en écrire quelques uns qui furent faits à notre arrivée ; 
il tâcha d'exprimer leurs sons par la combinaison de nos lettres, le plus par- 
faitement qu'il lui fut possible : mais en les lisant, comme nous n'avions pas 
leur accent , nous ne pouvions y retrouver ni le mètre ni la rime. 

» Ils s'amusent souvent à chanter des couplets lorsqu'ils sont seuls ou avec 
leur famille, et surtout quand il est nuit. Quoiqu'ils n'aient pas besoin de feu 
pour se chauffer, ils se servent pourtant d'une lumière artificielle, entre le 
coucher du soleil et le temps où ils vont se reposer. Leurs chandelles sont 
faites d'une espèce de noix huileuse , dont ils embrochent plusieurs dans une 
baguette. Après avoir allumé celle qui est à un des bouts, le feu prend ensuite 
à la seconde, en brûlant en même temps la partie de la brochette qui la tra- 
verse comme la mèche de nos bougies. Lorsque la seconde est consumée, le 
feu se eommunique à la troisième, et ainsi de suite; quelques unes de ces 
chandelles brûlent pendant un temps considérable, et donnent une lumière 
assez forte. Les ïaïtiens se couchent ordinairement une heure après que le 
crépuscule du soir est fini ; mais lorsqu'ils ont des étrangers qui passent la 
nuit dans leurs habitations , ils laissent communément une de ces chandelles 
allumée pendant la nuit, probablement pour être à portée de veiller sur 
celles de leurs femmes dont ils ne veulent pas faire les honneurs à leurs 
hôtes. 

» En d'autres pays , les petites filles et toutes les personnes du sexe qui ne 
sont pas mariées sont supposées ignorer entièrement les mystères de l'amour; 
leur conduite et leur conversation sont soumises à la plus grande réserve , et 
on a soin d'écarter de leur esprit toutes les idées et les images qui tiennent à 
l'amour. Il arrive précisément ici le contraire : parmi les divertissements de 
ces insulaires, il y a une danse appelée timorodij, exécutée par des jeunes 
filles, toutes les fois qu'elles peuvent se rassembler au nombre de huit ou dix. 
Cette danse est composée de postures et de gestes extrêmement lascifs, auxquels 
on accoutume les enfants dès leurs premières années ; elle est accompagnée 
d'ailleurs de paroles qui expriment encore plus clairement la lubricité. Les 
Taïtiens observent la mesure avec autant d'exactitude que nos meilleurs dan- 
seurs sur les théâtres d'Europe. Ces amusements, permis à une jeune fille, 
lui sont interdits dès le moment qu'étant devenue femme elle peut mettre 
en pratique les leçons et réaliser les symboles de la danse. 

» On ne peut pas supposer que ces peuples estiment beaucoup la chasteté : 
les hommes offrent aux étrangers leurs sœurs ou leurs filles , par civilité ou 
en forme de récompense, et l'infidélité conjugale, même dans la femme, 
n'est punie que par quelques paroles dures ou par des coups légers. Ils por- 



— 233 — 
tent la licence des mœurs et la lubricité à un point que les autres nations dont 
on a parlé depuis le commencement du monde jusqu'à présent n'avaient pas 
encore atteint , et qu'il est impossible de concevoir. 

» Un nombre très considérable des Taïtiens des deux sexes forment îles 
sociétés singulières , où toutes les femmes sont communes à tous les hommes ; 
cet arrangement met dans tous leurs plaisirs une variété perpétuelle dont ils 
ont tellement besoin , que le même homme et la même femme n'habitent 
guère plus de deux ou trois jours ensemble. 

» Ces sociétés sont distinguées sous le nom d'arreoï; ceux qui en font partie 
ont des assemblées auxquelles les autres insulaires n'assistent point : les 
hommes s'y divertissent par des combats de lutte, et les femmes y dansent 
en liberté la timorody, afin d'exciter en elles des désirs qu'elles satisfont sou- 
vent sur-le-champ , comme on nous l'a raconté. Ceci n'est rien encore : si 
une de ces femmes devient enceinte , ce qui arrive plus rarement que si cha- 
cune habitait avec un seul homme , l'enfant est étouffé au moment de sa 
naissance , afin qu'il n'embarrasse point le père, et qu'il n'interrompe pas la 
mère dans les plaisirs de son abominable prostitution. Quelquefois cependant 
il arrive que la mère ressent pour son enfant la tendresse que la nature inspire 
à tous les animaux pour la conservation de leur progéniture, et elle sur- 
monte alors par instinct la passion qui l'avait entraînée dans cette société ; 
mais dans ce cas-là même on ne lui permet pas de sauver la vie de son en- 
fant , à moins qu'elle ne trouve un homme qui l'adopte comme étant de lui : 
elle prévient alors le meurtre; mais l'homme et la femme étant censés, par 
cet acte, s'être donnés exclusivement l'un à l'autre, ils sont chassés de la 
communauté , et perdent pour l'avenir tout droit aux privilèges et aux plaisirs 
del'arreoï; la femme est appelée Ouhannaounaou , qui a fait des enfants, 
mot qu'ils emploient en cette occasion comme un terme de reproche , quoi 
qu'aux yeux de la sagesse , de l'humanité et de la saine raison , il n'y ait riei 
de plus honorable et de plus conforme aux sentiments qui distinguent l'hommi 

de la brute. 

» Il ne faudrait pas attribuer à un peuple, sur de légères preuves , une pra 
tique si horrible et si étrange ; mais j'en ai d'assez convaincantes pour justifie! 
le récit que je viens de faire. Les Taïtiens , loin de regarder comme un dés- 
honneur d'être agrégés à cette société, en tirent au contraire vanité, comme 
d'une grande distinction. Lorsqu'on nous a indiqué des personnes qui étaient 
membres d'un arreoï, nous leur avons fait, M. Banks et moi , des questions 
sur ce sujet , et nous avons reçu de leur propre bouche les détails que je viens 
de rapporter. Plusieurs Taïtiens nous ont avoué qu'ils étaient agrégés à ces 
exécrables sociétés, et que plusieurs de leurs enfants avaient été mis à mort. 
IV. 20 



II 



I 












— 234 — 

» Je ne dois pas terminer la description de la vie domestique de ces insu- 
laires sans parler de leur extrême propreté. Si ce qui diminue le bien-être 
et augmente les maux de la vie est un vice , sûrement la propreté doit être 
rangée au nombre des vertus : le défaut de celte qualité détruit la beauté et la 
santé de l'homme, et mêle du dégoût jusque dans ses plaisirs les plus vifs. 
Les -Taïtiens se lavent constamment tout le corps dans une eau courante, trois 
fois par jour, à quelque distance qu'ils soient de la mer ou d'une rivière , le 
matin dès qu'ils sont levés , à midi , et le soir avant de se coucher. J'ai déjà 
remarqué que, dans leurs repas, ils se lavent les mains et la bouche presque 
à chaque morceau qu'ils mangent; on ne trouve sur leur vêtement et sur leur 
personne ni tache ni malpropreté , de manière que , dans une grande compa- 
gnie de Taïtiens , on n'est jamais incommodé que de la chaleur , et il n'est 
peut-être pas possible d'en dire autant de nos assemblées les plus brillantes en 
Europe. » 

Industrie. Fabrication des étoffes. Instruments , pirogues , etc. 

« Si la nécessité est la mère de l'invention, on ne peut pas supposer que 
l'industrie ait fait beaucoup de progrès dans les pays où la prodigalité de la 
nature a rendu ses secours presque superflus. On en retrouve cependant chez 
les Taïtiens quelques exemples qui font d'autant plus d'honneur à leur acti- 
vité et à leur adresse, qu'ils ne connaissent point l'usage des métaux pour fa- 
çonner des instruments. 

» L'étoffe qui leur sert d'habillement forme leur principale manufacture. 
Leur manière de la fabriquer et de la teindre contient quelques détails qui 
peuvent être utiles, même aux ouvriers d'Angleterre; c'est pourquoi je don- 
nerai un peu plus d'étendue à ma description. 

» Cette étoffe est de trois sortes, et composée de l'écorce de trois différents 
arbres, le mûrier à papier, l'arbre à pain , et un arbre qui ressemble au fi- 
guier sauvage des îles de l'Amérique. 

» La plus belle et la plus blanche est faite avec le mûrier, qu'ils appellent 
douta; elle sert de vêtement aux principaux personnages de l'île; la couleur 
rouge est celle qu'elle prend le mieux. La seconde étoffe , fabriquée avec l'é- 
corce de l'arbre à pain, nommée ourou , est inférieure à la première en blan- 
cheur et en douceur, et ce sont surtout les Taïtiens de la dernière classe qui 
en font usage. La troisième sorte , manufacturée avec l'écorce du figuier, est 
grossière et rude, et de la couleur du papier gris le plus foncé ; quoiqu'elle 
soit moins agréable à l'œil et au toucher que les deux autres, c'est pourtant 
la plus utile, parce qu'elle résiste parfaitement à l'eau , avantage que n'ont 




— 235 — 

pas les deux premières. La plus grande partie de cette troisième espèce d'é- 
toffe , qui est la plus rare, est parfumée , et les chefs de Taïti la portent pour 
les habits de deuil. 

1 1ls ont grand soin de multiplier tous les arbres qui fournissent la matière 
première de ces étoffes ; ils donnent surtout une attention particulière au mû< 
rier, qui couvre la plus grande partie des terres cultivées. Ils ne s'en serven! 
que lorsqu'il a deux ou trois ans, qu'il est haut de six ou huit pieds, et ui. 
peu plus gros que le pouce. Les Taïtiens croient que la meilleure qualité qu'il 
puisse avoir est d'être mince , droit , élevé et sans branches ; lorsque la tige 
porte des feuilles inférieures dont le bouton pourrait produire une branche , 
ils les arrachent soigneusement. 

» Quoique les étoffes composées de l'écorce de ces trois arbres soient dif- 
férentes, elles sont cependant fabriquées delà même manière. Je mécontente- 
rai donc de décrire les procédés qu'ils emploient pour manufacturer la plus 
fine. Lorsque les arbres sont d'une grandeur convenable, on les arrache, on 
les dépouille de leurs branches, et on en coupe ensuite les racines et les som- 
mets. L'écorce étant fendue longitudinalement se détache avec facilité, et lors- 
qu'on en a amassé une assez grande quantité , on la porte à un ruisseau d'eau 
vive, et on l'y laisse tremper après l'avoir chargée de pierres pesantes, pour 
qu'elle ne soit pas entraînée par le courant. Quand on juge qu'elle est suffisam- 
ment macérée, les servantes vont au ruisseau, se mettent toutes nues, s'as- 
seyent dans l'eau pour séparer l'écorce intérieure de la partie verte de l'épider- 
me ; elles placent à cet effet l'écorce intérieure sur une planche polie et aplatie 5 
elles la ratissent très soigneusement avec la coquille que nos marchands ap- 
pellent langue de tigre, et elles la plongent continuellement dans l'eau jus- 
qu'à ce qu'il ne reste plus rien que les belles fibres de cette écorce. Quand elle 
est ainsi préparée dans l'après-midi , elle est étendue le soir sur des feuilles de 
bananier. Il paraît que cette partie de l'ouvrage offre quelque difficulté, puis- 
que la maîtresse de la famille est toujours chargée de surveiller cette opération. 
On place les écorces l'une à côté de l'autre, sur une longueur de trente à 
trente-six pieds , et une largeur d'environ un pied; on en met deux ou trois 
couches l'une sur l'autre. On a grand soin que l'étoffe soit partout d'une égale 
épaisseur, et s'il arrive que l'écorce soit plus mince dans un endroit que dans 
un autre d'une couche, on prend un morceau un peu plus épais pour le pla- 
cer par dessus dans la couche supérieure. L'écorce reste dans cet état jusqu'au 
lendemain matin: alors, la plus grande partie de l'eau qu'elle contenait étant 
imbibée ou évaporée, les fibres adhèrent si bien ensemble que toutes les cou- 
ches se lèvent de terre en une seule pièce. 

» Après qu'on a ainsi levé la pièce , on la pose sur le côté poli d'une grande 



— 236 — 

planche de bois préparée pour cet effet , et les servantes la battent avec des pe- 
tits maillets d'environ un pied de long et de trois pouces d'épaisseur, faits d'un 
bois dur que les insulaires appellent étoa. La forme de cet instrument ressem- 
ble assez à un cuir de forme carrée pour repasser les rasoirs, excepté seule- 
ment que le manche est un peu plus long, et que chacune des quatre faces est 
sillonnée de rainures et de lignes proéminentes, plus ou moins hautes ou pro- 
fondes : celles d'un des côtés sont de la grosseur d'une petite ficelle; les plus 
petites de celle d'un fil de soie, et dans cet intervalle les autres diminuent par 
degrés. 

» Ils battent d'abord l'écorce avec le côté du maillet où sont les plus grosses 
rainures, et ils frappent en cadence comme nos forgerons sur leur enclume. 
L'écorce s'étend très promptement sous les coups, et les rainures de l'instru- 
ment y laissent l'empreinte d'un tissu. On la bat successivement avec les au- 
tres côtés du maillet , et l'on finit par le plus uni : alors l'étoffe sort achevée des 
mains de l'ouvrier. Quelquefois on applique plusieurs doubles de cette étof- 
fe, qu'on bat avec le côté le plus uni du maillet : dans ce cas, elle s'amincit, de- 
vient presque aussi légère que de la mousseline, et ils lui donnent le nom 
d'hobou. L'étoffe se blanchit très bien à l'air 5 mais elle acquiert plus de blan- 
cheur et de douceur lorsqu'on la lave et qu'on la bat de rechef après qu'on l'a 
portée. 

» Il y a plusieurs sortes de cette étoffe, de différents degrés de finesse , sui- 
vant qu'elle est plus ou moins battue sans être doublée. Les autres étoffes sont 
aussi plus ou moins belles , suivant qu'elles ont été battues ; mais elles diffè- 
rent en même temps les unes des autres par les différents matériaux dont 
elles sont composées. On ne prend l'écorce de l'arbre à pain que lorsque les 
tiges sont beaucoup plus longues et plus épaisses que celles du figuier, qu'on 
emploie quand elles sont plus jeunes. 

» Quand les Taïtiens veulent laver cette étoffe après qu'elle « été portée, 
ils la font tremper dans une eau courante, où ils la laissent pendant quelque 
temps après l'avoir fixée au fond avec une pierre ; ils la tordent ensuite légè- 
rement pour en exprimer l'eau. Quelquefois ils lui donnent alors une nou- 
velle fabrication : ils en mettent plusieurs pièces l'une sur l'autre, et ils les 
battent ensemble avec le côté le plus raboteux du maillet. Elles deviennent 
d'une épaisseur égale à nos draps d'Angleterre, et plus douces et plus unies 
que ces draps, après qu'elles ont un peu servi , quoiqu'en sortant de dessous 
le maillet elles paraissent avoir été empesées. 

» Cette étoffe se déchire quelquefois lorsqu'on la bat; mais on la raccom- 
mode aisément en y joignant un morceau avec une colle composée d'une 
certaine racine, et cette opération se fait avec tant d'adresse qu'on ne s'en 



— 237 — - 

aperçoit pas. Les femmes s'occupent aussi à enlever les taches, comme nos 
aames a faire de la broderie ou des nœuds. 

son là fr f Che !!f, Gt ^ d ° UCeUr S ° nt lGS P rinci P al <* qualités de cette étoffe : 

ssïï etre spongieuse comme ie papier et de se déchirer ^ 

» Les Taïtiens la teignent surtout en rouge et en jaune. Leur rouge est très 
beau et j'oserai dire plus brillant et plus fin qu'aucun de ceux que 1 
avons en Europe. Notre véritable écarlate est celui qui en approche davan- 
tage, et le peintre d'histoire naturelle qu'avait amené M. Banks ne put l'imi 
ter qu'imparfaitement en mêlant ensemble du vermillon et du carmin Le 
jaune est encore très brillant ; mais nous en avons d'aussi beaux 

» La fabrication des nattes est une autre manufacture considérable des 
rait,ens ; ,1s en ont qui sont plus belles et meilleures que celles que nous fai- 
sons en Europe : les plus grossières leur servent de lits ; ils portent les plus 
mes dans les temps humides. Ils prennent bien des peines et emploi 
beaucoup de soins à faire ces dernières, dont il y a deux espèces. Les un 
se font avec l'ecorçe du poërou; quelques unes sont aussi fines qu'un drap 
grosse Ils appellent ouonné l'autre espèce, qui est encore plus belle - le 

t blanche, lustrée et brillante; ils la fabriquent avec des feuilles de 1 
ouharrou espèce de pandanus dont nous n'avons pas eu occasion de voiries 
fleurs m le frm, Ils ont d'autres nattes, ou, comme ils les nomment d 
inoes qm leur servent de sièges et de lits : elles sont composées de joncs et 
û herbes , et ds les fabriquent, ainsi que tous leurs ouvrages tressés, avec une 
iacihte et une promptitude étonnantes. 

. Ils sont aussi très adroits à faire des paniers et des ouvrages d'osier 
Leurs paniers sont de mille formes différentes et quelques uns très an te 
ment travaillés. Ils s'occupent tous , hommes et femmes', à ce trava "s „" 
briquent avec des feuilles de cocotier dans l'espace de quelques minutes Les 
« mmes qu, nous venaient voir de très grand matin, avaient coutume ' dès 
jue le soleil était levé sur l'horizon , d'envoyer chercher quelques feuilles 
"ont elles formaient de petits chapeaux pour mettre leur visa«e h l'abri Cette 
ovation leur coûtait si peu de travail et de temps que, le soi°r, lorsque le so- 

* baissait, elles les jetaient. Ces chapeaux cependant ne leur couvrent pas 

* tête; ils ne consistent qu'en une bande qui en fait le tour et une corne 
avancée qm ombrage le front. 

» Ils font avec l'écorce du poërou des cordes et des lignes , dont les plus 

(l'u! ° nt T pouced '< i P aisse » r > et ,e * Plus minces sont de la grosseur 
une pente hcelle; ils forment avec ces dernières des filets pour la pèche 
^posent avec les fibres de coco un cordage pour joindre ensemble les 






— 238 — 

différentes parties de leurs pirogues et d'autres courroies tordues ou tressées, 
et ils fabriquent avec l'écorce de l'éroua , espèce d'ortie qui croît dans les 
montagnes, et qui, par cette raison, est un peu rare, les meilleures lignes 
pour la pêche qu'il soit possible de trouver. Ils attrapent avec ces lignes les 
poissons les plus forts et les plus frétillants, tels que les bonites et les thons , 
qui rompraient en un instant nos lignes de soie les plus fortes, quoiqu'elles 
soient deux fois aussi épaisses que celles des Taïtiens. 

» Ils font aussi une espèce de seine d'une herbe qui a les feuilles larges 
et grossières, et dont la tige ressemble au glaïeul. Ils entortillent et joignent 
ensemble ces herbes jusqu'à ce que le filet, qui est à peu près aussi large 
qu'un grand sac , ait soixante à quatre-vingts brasses de long. Ils la tirent 
dans les bas-fonds, et le propre poids de la seine la tient si bien au fond de 
la mer, qu'un poisson peut difficilement échapper. 

» Les Taïtiens montrent une sagacité et une industrie extrêmes dans tous 
les expédients qu'ils emploient pour prendre des poissons. Ils ont des har- 
pons de bambou dont la pointe est d'un bois dur, et ils frappent le poisson 
plus sûrement avec cet instrument que nous ne le pouvons faire avec nos 
harpons de fer, quoique les nôtres aient d'ailleurs l'avantage d'être attachés 
à une ligne, de manière que, si le croc atteint le poisson , nous sommes sûrs 
de l'attraper, quand même il ne serait pas mortellement blessé. 

» Ils ont deux sortes d'hameçons , construits avec un art admirable, et qui 
répondent très bien au but qu'ils se proposent dans ces ouvrages. L'un d'eux 
est appelé ouitti-ouitli. La tige est faite de nacre de perles , la plus brillante 
qu'ils peuvent trouver, et l'intérieur, qui est ordinairement la partie la plus 
éclatante , se met par derrière. Ils attachent à ces hameçons une touffe blan- 
che de poil de chien ou de soie de cochon , de manière qu'elle ressemble un 
peu à la queue d'un poisson. L'hameçon et l'amorce sont mis au bout d'une 
ligne d'éroua, que porte une baguette de bambou. Le pêcheur, afin de réussir 
dans son entreprise , fait attention au vol des oiseaux, qui suivent toujours les 
bonites lorsqu'elles nagent dans les bas-fonds; il dirige sa pirogue sur leur 
marche, et lorsqu'il a l'avantage d'être conduit par ces guides, il revient ra- 
rement sans avoir fait une bonne pêche. 

» La seconde espèce d'hameçon est aussi faite de nacre de perles ou de 
quelque autre coquillage dur. Ils ne peuvent pas les barbeler comme les nô - 
très; mais pour suppléer à ce défaut ils recourbent la pointe en dedans. Ces 
hameçons sont de différentes grandeurs, et ils s'en servent avec beaucoup 
de succès pour attraper toutes sortes de poissons. La manière de les fabri- 
quer est très simple. Chaque pêcheur les travaille lui-même. Ils coupent d'a- 
bord la coquille en morceaux carrés avec le taillant d'un autre coquillage et 



— 239 — 

toZZZt <1UI CSU f ^ rab0teUX P ° Ur Servir de lime ; ils ^ ornent. la 

la pli r eÇ ° n \? f ° nt enSUUe m tr ° U 3U miHeu - Le « r ^requin est 

ZoTZ 7 q T ment ^ U " e ***"*&$* attachent cette 

ZsZsZ\ , n r tMl ° nde bamb ° U ' eUIS t0Urnent -t instrument 

cola ZZl t -n eme ""^ qUe n ° US t0Urn °" s » *»«* à cho- 
oia. Lorsque la coqu.lle est percée et que le trou est assez large, on v in- 

Ï eu U a : CL C 'r C ° raiI 3U m ° yen ^ ,aqUdle rhameÇ °" GSt S dà s 
ce Lavai. " ' ^ l ° U ™' n ' empl ° ie gUÙre P kis d ' u » W« d'heure à 

» Le lecteur a déjà pris quelque idée de la maçonnerie, de la sculpture et 

Plu lortni 7T G " rS m ° rtS - LeS Pir ° gues SOnt les a *«* objets les 
Z Z ÏÏ "nsM 9rt G • 0nStrU1 ' re Gt de SCU,pter e " b0is ï c ' es < P- 1 - 

■SîïïliÎîv. qU1 ' aVeCdUSaWedeco ^^eur sert de lime ou de 

Pierre aba^ fr f ma,S ° nS ' COnSfruisent des P^«<*, taillent des 
1 enes, abattent, fendent, sculptent et polissent des bois. 

balahe ÎZ J2 & *T" t ,e **** de leurS haches est "» espèce de 

cell,T P , P faciI e m ent. Ces haches sont de différentes grandeurs • 

celle qui leur servent a abattre des bois pèsent de six à huit livres: dlle ' 
q Us emploient poursculpter, sontdu poids de sept ou huit onces Comlii 
^«™ de les aigmser presqu'à chaque instant, ,'ouvrier a to^ r 
P^es de lui pour cela une écale de coco remplie d'eau wujours 

*l* travail le plus difficile pour les Taïtiens , c'est d'abattre un arbre • c'est 
*, celui ou Us ressentent davantage le défaut de leurs instruments Ce te 
PWstr L " Tï " 0mbre d '° U ™' ^ le travail cotLt de 
l «u t sa f" SqUG l ^^ CSt ' ^ ' Î,S lG fendem P ar te veines , dans 

«W H? 1 " l ° Ute Sa Iarg6Ur ' Gn PlanChes de lrois a q-^tre pouces 
Piedïr r rema rquer que le tronc de la plupart de ces arbres a huit 

sa 1 aecirconlerenc e, et que l'épaisseur est à peu près la même dans toute 
appcllo eUr '. q " ,es tde crante pieds jusqu'à la naissance des branches. Ils 
"ent aviéî arbre qui leur sert communément de bois de construction - 









— 240 — 

a lige en est élevée et droite/Quelques unes cependant des plus petites piro- 
gues sont faites d'arbres à pain, qui est un bois léger , spongieux, et qui se 
travaille aisément. Ils aplanissent très promptement les planches avec leurs 
haches , et ils sont si adroits qu'ils peuvent enlever une légère écorce sans 
donner un seul coup mal à propos. Comme ils ne connaissent point la ma- 
nière de plier une planche , toutes les parties de la pirogue, creuses ou plates , 
sont taillées à la main. 

» On peut diviser en deux classes les pirogues dont se servent les Taïtiens 
et les habitants des îles voisines : ils appellent les unes ivahahs, et les autres 
paldés. 

» L'ivahah , qu'ils emploient dans les petites excursions, a les côtés perpen- 
diculaires et le fond plat, et le pahié, qu'ils montent dans les voyages plus 
longs , a les côtes bombés et le fond en forme de quille. Les ivahahs sont tous 
de la même forme, mais d'une grandeur différente, et servent à divers usa- 
ges. Leur longueur est de dix à soixante-douze pieds; mais la largeur ne suit 
pas cette proportion. Les ivahahs longs de dix pieds ont à peu près un pied 
de large, et ceux qui ont plus de soixante-dix pieds de longueur n'en ont guère 
que deux de largeur. Ils distinguent l'ivahah du combat , l'ivahah de pêche 
et l'ivahah de voyage , car quelques uns de ces derniers vont d'une île à l'au- 
tre. L'ivahah de combat est le plus long de tous; la poupe et la proue sont 
fort élevées au dessus du corps de bâtiment dans la forme d'un demi-cercle ; 
la poupe en particulier a quelquefois dix-sept à dix-huit pieds de haut , quoi- 
que la pirogue en elle-même n'en ait guère que trois. Ces derniers ivahahs ne 
vont jamais à la mer. On les attache ensemble par les côtés, à la distance d'en- 
viron trois pieds , avec de grosses cordes d'écorce , qu'on passe à travers le 
bâtiment , et qu'on amarre sur les plats-bords. Ils dressent sur le devant de 
ces ivahahs un échafaud ou plate-forme d'environ dix ou douze pieds de long» 
un peu plus large que les pirogues, et qui est soutenu par des poteaux de six 
pieds d'élévation. Les combattants , qui ont pour armes de trait les frondes et 
les javelines, se placent sur cette plate-forme ; ils ne se servent de leurs arcs 
et de leurs flèches que pour se divertir , comme on s'amuse chez nous au 
disque et au palet , ce qui doit être rangé au nombre des singularités qu'on 
remarque dans les mœurs de ce peuple. Les rameurs sont assis au dessous 
de ces plates-formes ; ils reçoivent les blessés et font monter de nouveaux 
hommes à leur place. Quelques unes de ces pirogues ont dans toute leur 
longueur une plate-forme de bambou ou d'autres bois légers , beaucoup pl« s 
large que tout le bâtiment, qui porte alors un bien plus grand nombre de 
combattants ; mais nous n'en avons vu qu'une seule qui fût équipée decciw 
manière. 



— 241 — 
» Les ivahahs de pèche ont de dix à quarante pieds de longueur ; tous ceux 
qui ont vingt-cinq pieds de long et plus, de quelque espèce qu'ils soient, 
Portent^ des voiles dans l'occasion. L'ivahah de voyage est toujours double, et 
garni d'un petit pavillon propre d'environ cinq ou six pieds de large et de six 
ou sept pieds de long, attaché sur l'avant du bâtiment, pour la commodité 
es principaux personnages, qui s'y asseyent pendant le jour et y dorment 
Pendant la nuit. Les ivahahs de pêche sont quelquefois joints ensemble, et 
ont une cabane à bord; mais cela n'est pas commun. 

» Les ivahahs qui ont moins de vingt-cinq pieds de long ne portent que 
arement ou presque jamais de voiles. Quoique la poupe s'élève de quatre ou 
cinq p,eds, l'avant du bâtiment est plat, et une planche s'avance d'environ 
quatre pieds en saillie sur le bord. 

» La longueur du pahié varie aussi de trente à soixante pieds ; mais ce bâti- 
ment, comme l'ivahah , est très étroit. J'en ai mesuré un qui avait cinquante 
et un pieds de long, et seulement un pied et demi de largeur à l'un des bouts- 
B n'a qu'environ trois pieds dans sa plus grande largeur. Telle est la propor- 
tion générale qu'ils suivent dans leur construction. Le pahié ne s'élargit pour- 
tant pas par degrés ; mais ses côtés , étant droits et parallèles pendant un petit 
espace au dessus du plat-bord, s'élargissent tout à coup et se terminent en 
angles vers le fond , de sorte qu'en coupant transversalement cette partie du 
bâtiment , elle présente à peu près la forme d'un as de pique , et l'ensemble 
est beaucoup trop large pour sa longueur. Les Taïtiens emploient ces palliés 
dans les combats, ainsi que les plus grands ivahahs, mais particulièrement 
Pour les longs voyages. Le pahié de combat, qui est le plus grand de tous , 
est garni d'une plate-forme, qui est proportionnellement plus large que celle 
de l'ivahah , parce que sa forme le met en état de soutenir un beaucoup plus 
grand poids. Les palliés de voyages sont ordinairement doubles, et leur gran- 
deur moyenne est celle de nos gros bateaux de mer ; ils font quelquefois 
d'une île à l'autre des voyages d'un mois , et nous avons de bonnes preuves 
qu'ils sont quinze ou vingt jours en mer, et qu'ils pourraient y rester plus 
'ong-temps s'ils avaient plus de moyens d'y garder des provisions et de l'eau 
douce. 

» Lorsque ces pirogues portent une seule voile, elles font usage d'un morcea u 

°- e bois attaché au bout de deux perches mises en travers du bâtiment, et qui 

s °nt saillantes de six pieds à dix pieds, suivant la grandeur de la pirogue ; 

en quoi elles ressemblent aux prowollans des îles des Larrons, et c'est ce que 

a relation du voyage d'Anson nomme balancier. Les haubans sont attachés à 

e balancier, qui est absolument nécessaire pour orienter le bateau lorsqu'il 

s oulH e un vent frais. 

, IV. 3l 



"-■ 




— 242 — 

» Quelques uns de ces pahiés ont un seul niât , et d'autres deux. Ces mâts 
sont composés d'une seule perche , et quand la longueur de la pirogue est de 
trente pieds , celle du mât est d'un peu moins de vingt-cinq ; il est fixé à un 
châssis sur la pirogue, et porte une voile de natte dont la longueur surpasse 
d'un tiers la sienne. La voile est aiguë au sommet, carrée à la base , et échan- 
gée sur les côtés ; elle ressemble un peu à celles dont on se sert sur les canots 
des vaisseaux de guerre ; elle est placée dans un châssis de bois qui l'entoure 
de chaque côté, de manière qu'on ne peut ni la riser ni la ferler, et si l'une 
ou l'autre de ces deux manœuvres devient nécessaire, il faut la couper; ce qui 
pourtant arrive rarement dans ces climats où le temps est si uniforme. Les In- 
diens attachent au sommet du mât, pour l'orner, des plumes qui ont une in- 
clinaison oblique en avant. Les rames ou pagaies dont on se sert dans ces 
pirogues ont un long manche et une pale plate, et sont assez ressemblantes à 
la pelle d'un boulanger. Chaque personne à bord de la pirogue , excepté 
celles qui sont assises sous le pavillon, manie une de ces rames, qui font 
marcher le bâtiment assez vite. Ces pirogues cependant font tant d'eau par 
les coutures , qu'un Indien , au moins , est sans cesse occupé a la vider. Ces 
bâtiments sont très propres pour le débarquement et pour s'éloigner de la 
côte , lorsqu'il y a de la houle ; au moyen de leur grande longueur et de 
leur poupe élevée, ils débarquent à sec quand nos bateaux pourraient à 
peine venir à bout d'aborder, et l'élévation de l'avant leur donne le même 
avantage pour s'éloigner du rivage. 

» Les ivahahs sont les seules pirogues employées par les Taïtiens; mais 
nous vîmes plusieurs pahiés qui venaient des autres îles. 

» Ils conservent ces pahiés avec beaucoup de soins sous une espèce de 
hangar construit de poteaux fichés en terre , dont les sommets sont rappro- 
chés les uns des autres, et attachés ensemble avec de très forts cordages : ils 
forment ainsi une espèce d'arc gothique, recouvert partout de chaume jus- 
qu'à terre , excepté aux deux extrémités, qui sont ouvertes -, quelques uns de 
ces hangars ont cinquante à soixante pas de longueur. 

v A l'occasion de la navigation de ces peuples , je parlerai de leur sagacité 
étonnante à prévoir le temps qui arrivera, ou du moins le côté d'où soufflera 
lèvent. Ils ont plusieurs manières de pronostiquer ces événements ; mais je 
n'en connais qu'une : ils disent que la voie lactée est toujours courbée laté- 
ralement, mais tantôt dans une direction et tantôt dans une autre , et que 
cette courbure est un effet de l'action que le vent exerce sur elle j de manière 
que, si la même courbure continue pendant la nuit, le vent correspondant 
soufflera sûrement le lendemain. Je ne prétonds pas juger de l'exactitude des 
règles qu'ils suivent ; je sais seulement que, quelque méthode qu'ils emploient 




Pour prédire le ten^s, ou au moins le vent ,juj soufijera, ils se trompent 
beaucoup plus rarement que nous. 

» Dans leurs plus grands voyages, ils se dirigent sur le soleil pendant îe 
J > r, et sur les etodes pendant la nuit. Us distinguent toutes les étoiles par des 

(l i in ?' llS C ° nnaissent da,1S ( I" dIe Partie du ciel elles paraîtront 

uran chacun des mo 1S où elles sont visibles sur l'horizon ; ils savent aussi , 

temns i!f. T™Z ^ "' ,C Cr ° h ' a ^^ " n aslronomc d ' E «rope, le 
wmps de 1 année ou elles commencent à paraître ou à disparaître 



Sciences. Religion. Gouvernement. 

dont^slï.lr î PaS n aCq,,6rir " ne C011iiaissance ^faite * ^ manière 

ÎSl ZlnZ °- temPS 5 " 0llS aVOm Ce P enda - nt obse "é que, iors- 

q un parlent du temps passe ou à venir, ils n'emploient jamais d'autres termes 
que mafa™ , qm signifie lune. Uscomptent treize de ces lunes, e econn en 
cent ensuite par la première de cette révolution ce aui dénTnnl • 
une notion de l'année solaire. I, nous a été ^IZe^ZlZ 

^^ 

Jg - Jy. la L n'est pastSr ^TT^ Z 

po 7 S 7 a ' entdeSaiS0 »' «"«temps qu'il feraitdanschacundec 

Pour lesquels ils ont des noms particuliers. Us donnent un nom général TZl 

• Le jour est divisée,, douze partie*, six pour le jour et six pour le nuit- 

dW, P T"° "r r de '" th0UreS ' " S *«*■« divisions a eess; 
« a , ode par Pe,eva.,„„ du solei], lo rsq „i, est au dessus de H orizou 

*»■«. ieurs doigts „„ par un , e, passeut ^2fe* 

ï îïïïïïïrî au n °: brequ ' i,s ve, " e,,t exprimw - »w*i5 

'<* Z ZTT e ' T c . onïcrsent e ""' e em - i,sioi s' K "' * bJ p»™- 

1»'*d£ut P '' œS ' fS ' qUU " élra " gW PeU1 Mem ™< comprendre ee 

ils v ai"„ a f m COmP " i " t "" de,i ''" '""' * répètent '« "»'» *f «e nombre , et 
«fen£T """ ' " S : dk °' "" * pluS si S ni,ic,lt »" z « • «^ «t deux de nl„ s 
uent douze, et ainsi du reste, comme nous disons vingt-un, vingWeu,; 



I 



— 244 — 

S'ils arrivent à dix et dix de plus , ils ont une nouvelle dénomination pour ce 
nombre, et lorsqu'ils ont compté dix de ces vingtaines , ils ont un mot pour 
exprimer deux cents. Nous n'avons pas pu découvrir s'ils ont d'autres termes 
pour signifier un plus grand nombre; il ne paraît pas qu'ils en aient besoin , 
car ces deux cents répétés dix fois montent à deux mille ; quantité si forte po ur 
eux , qu'elle ne se rencontre presque jamais dans leurs calculs. 

» Ils sont moins avancés dans l'art de mesurer les dislances que dans celui 
de compter les nombres; ils n'ont qu'un terme, qui répond à notre brasse. 
Lorsqu'ils parlent de la distance d'un lieu à un autre, ils l'expriment, comme 
les Asiatiques, par le temps qu'il faut pour la parcourir. 

» La langue des Taïliens est douce et mélodieuse ; elle abonde en voyelles, 
et nous apprîmes aisément à la prononcer ; mais nous trouvâmes qu'il était 
très difficile de leur enseigner à prononcer un seul mot de la nôtre. Cette dif- 
ficulté provenait peut-être non seulement de ce que l'anglais est rempli de 
consonnes, mais encore de quelque particularité dans sa forme, car ils pro- 
nonçaient avec beaucoup de facilité les mots espagnols et italiens , lorsqu'ils 
finissaient par des voyelles. 

» Nous ne connaissons pas assez leur langue pour savoir si elle est abon- 
dante ou stérile ; elle est sûrement très imparfaite , car les noms et les verbes 
n'y ont presque aucune inflexion. Elle a peu de noms qui aient plus d'un cas , 
et peu de verbes qui aient plus d'un temps. Nous ne trouvâmes pourtant pas 
beaucoup de difficulté à nous entendre mutuellement ; ce qu'on aura peut- 
être de la peine à croire. 

» Il n'est pas besoin de dire qu'il y a peu de maladies parmi des hommes 
dont la nourriture est si simple, et qui ne s'enivrent presque jamais; si 
l'on en excepte quelques accès de colique , qui leur arrivent môme rare- 
ment , nous n'avons point vu de maladies aiguës pendant notre séjour dans 
l'île. Les naturels cependant sont sujets aux érysipèles et à une éruption cuta- 
née qui approche beaucoup de la lèpre. Ceux en qui cette maladie a fait de 
grands progrès vivent entièrement séparés de la société , chacun dans une 
petite cabane construite sur un terrain qui n'est fréquenté par personne, et 
où on leur fournit des provisions. Nous n'avons pas pu connaître si ces mal- 
heureux avaient quelque espérance de guérison et de soulagement, ou si on 
les y laissait languir et mourir dans la solitude et le désespoir. Nous remar- 
quâmes aussi un petit nombre d'insulaires qui avaient sur différentes parties 
du corps des ulcères qui paraissaient très virulents; mais ceux qui en étaient 
affligés ne semblaient pas y faire beaucoup d'attention; ils les portaient entiè- 
rement à découvert , et sans rien appliquer dessus qui pût en écarter les 
mouches. 



HBr, 



— 243 — 
» H ne doit pas y avoir de médecin de profession dans un pays où l'intem 
Perance ne produit pas de maladies. Cependant partout où l'homme souffre il 
'ait des efforts pour se soulager, et lorsqu'il ignore également le remède et la 
cause de la maladie, il a recours à la superstition : ainsi, à Taïti, et dans 
tous les autres pays qui ne sont pas ravagés par le luxe, ou polis par les con- 
naissances, le soin des malades est confié aux prêtres. La méthode que sui- 
vent les prêtres de cette île pour opérer la guérison consiste principalement 
en prières et en cérémonies. Lorsqu'ils visitent les malades, ils prononcent 
Plusieurs fois certaines phrases qui paraissent être des formules établies pour 
ces occasions. Ils tressent en même temps très proprement les feuilles d'un 
cocotier en différentes formes; ils attachent quelques unes de ces figures aux 
doigts et aux orteils du malade, et ils laissent souvent derrière lui un petit 
nombre de branches d'émidho. Les prêtres répètent ces cérémonies jusqu'à ce 
que le malade meure ou recouvre la santé. S'il revient en santé, ils disent 
que les remèdes l'ont guéri, et s'il meurt, ils déclarent que la maladie était 
incurable , en quoi peut-être ces médecins ne diffèrent pas beaucoup de ceux 
des autres pays. 

» Si nous jugeons de leurs connaissances en chirurgie par les larges cica 
ir.ces que nous leur avons vues quelquefois, nous devons supposer qu'ils ont 
ait plus de progrès dans cet art que dans la médecine , et que nos chirurgiens 
a fcurope auraient à peine l'avantage sur les leurs. Nous avons vu un homme 
«ont le visage était entièrement défiguré par les suites de ses blessures. Son 
nez , y compris l'os et le cartilage, était absolument ras ; l'une de ses joues 
et un de ses yeux avaient reçu de si terribles coups, qu'il y avait un creux 
« le poing pouvait presque entrer, et où il ne restait pourtant point d'ulcères 
opia, qu. s'embarqua avec nous, avait été percé de part en part par une 
Javehne armée à sa pointe de l'os d'une espèce de raie. L'arme était entrée 
Par le dos, et sortie au dessous de la poitrine. Excepté le traitement des frac 
r es et des luxations , le plus habile chirurgien contribue très peu à la gué- 
son d ' une blessure . L e san g est le meilleur de tous les baumes vulnéraires - 
or S q ue ie S humeurs du corps sont pures et que le malade est tempérant il 

JT t ,' P r r gUérir ,a WeSSUre la P,US considérabl e > q»'aider à la nature 'en 
tn ant la plaie propre. 

«Dès qu'un ïaïtien est mort , sa maison se remplit de parents , qui déplo- 

nioi n r r PCrle ' lGS " nS Par de grandeS Iamentations > et d'autres par des cris 
plus i ' ma ' S qU ' S0,U deS ex P ressions p,us naïves de la douleur. Les 
estent CS | ^^ UU dèfUnt ' quisont réellement aff ectés par cet accident, 
l, e ten ^ CG " Lcs aulres insulaire s qui composent l'assemblée profèrent 
Ps en temps , en chœur, des exclamations passionnées, et le moment 



cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 11 



— 246 - 

d'après ils rient et parlent ensemble sans la moindre apparence de chagrin. 
Ils passent de cette manière le reste du jour de la mort et toute la nuit sui- 
vante. Le lendemain au matin , le cadavre, enveloppé d'étoffes, est conduit 
au bord de la mer sur une bière que les hommes portent sur leurs épaules, 
et il est accompagné d'un prêtre, qui, après avoir prié sur le corps, répète 
ses oraisons pendant la marche du convoi. Lorsqu'ils sont arrivés près de 
l'eau, ils déposent le défunt sur le rivage; le prêtre réitère ses prières, et, 
prenant un peu d'eau dans ses mains , il la jette non pas sur le corps , mais à 
côté. Ils remportent ensuite le cadavre à cent ou cent cinquante pieds de là , 
et bientôt après on le rapporte une seconde fois sur le rivage , où l'on renou- 
velle les prières et les aspersions. Ils le portent et reportent ainsi plusieurs 
fois , et, tandis qu'ils font ces cérémonies , d'autres insulaires construisent un 
hangar et environnent de palisades un petit espace de terrain. Au centre de 
ce hangar, ou tépépaou , ils dressent des poteaux sur lesquels la bière est pla- 
cée; on y laisse pourrir le cadavre, jusqu'à ce que la chair soit entièrement 
détachée des os. 

» Ces hangars sont d'une grandeur proportionnée au rang de la personne 
dont ils doivent contenir le cadavre. Ceux qui sont destinés aux Taïtiens de 
la dernière classe n'ont que la longueur de la bière, et ne sont point entourés 
de palissades. Le plus grand que nous ayons jamais vu avait trente pieds de 
long. Les plus beaux tépépaou sont ornés suivant les facultés et l'inclination 
des parents du défunt, qui ne manquent jamais de mettre autour du mort 
une grande quantité de pièces d'étoffe, et qui quelquefois en couvrent pres- 
que entièrement l'extérieur du hangar. On dépose autour de ce lieu des guir- 
landes de noix de palmier ou pandanus , et des feuilles de cocotier, que les 
prêtres entrelacent en nœuds mystérieux, avec une plante qu'ils appellent 
éihé no môrài, et qui est particulièrement consacrée aux solennités funé- 
raires. Ils laissent aussi , à peu de distance du cadavre, des aliments et do 
l'eau; mais on en a déjà parlé ailleurs, ainsi que des autres décorations. 

» Dès que le corps est déposé dans le tépépaou , le deuil se renouvelle ; les 
femmes s'assemblent, et sont conduites à la porte par la plus proche pa- 
rente, qui s'enfonce à plusieurs reprises la dent d'un requin dans le sommet 
de la tête : le sang, qui coule en abondance, est reçu soigneusement sur des 
morceaux de toile, qu'ils jettent sous la bière. Les autres femmes suivent cet 
exemple , et réitèrent la même cérémonie pendant deux ou trois jours, tant 
que le zèle et la douleur peuvent la soutenir. Ils reçoivent de même sur des 
pièces d'étoffe les larmes qu'ils versent dans ces occasions, et ils les présen- 
tent comme des oblations au défunt. Quelques uns des plus jeunes person- 
nages du deuil se coupent les cheveux , et les jettent sur la bière avec les au- 




très offrandes. Cette coutume est fondée sur ce que les Taïtiens , qui croient 

que I âme subsiste après la mort , imaginent d'ailleurs qu'elle erre autour du 

'eu ou l'on a déposé le corps auquel elle était unie ; qu'elle observe les action, 

es avants et goûte du plaisir à voir ces témoignages de leur affection ei 

C| e leur douleur. 

» Deux ou trois jours après que les femmes ont commencé ces cérémonies 
es hommes prennent aussi le deuil ; mais avant ce temps , ils ne paraisse» [ 
senbr en aucune manière la perte du défunt. Les plus proches parents se re- 
stent chacun a leur tour de l'habillement, et exercent l'office dont nous 
■vonsdeja donné une description en rapportant les funérailles d'une vieille 
«crame : qui mourut pendant notre séjour dans l'île , et auxquelles Toubounï 
tamaide, son parent, faisait les fonctions de principal personnage du deuil 
nous n avons pourtant pas encore expliqué pourquoi les Taïtiens s'enfuient 
a a vue du çonvo,. Le principal personnage du deuil porte un grand bâton 
Plat, arme de la dent d'un requin ; dans un transport frénétique que sa 2 
leur est supposee M ^^ ., court . ^ tout ^ I sa clou 

d'attraper un Indien, il le frappe impitoyablement avec son bâton a m 

ne peut pas manquer de causer une blessure dangereuse ' 

j * Ces convois continuent, à certains intervalles, pendant cinq lunes- mais 

£ deviennent mon» fréquents par degrés , à mesure que ce terme a^ochT 

Wsqu',1 est expiré, le reste du cadavre est tiré de la bière; ils â ! n e " 

J!" , trCS Pr ° Prement lGS 0S > et les e »^rent ensuite au dedans o" 

on I r T m ' S " iVant le rang <I u ' 0CCU P ait Ie »nort. Si le défunt étai „„ eri 

cnel , ils n'enterrent pas son crâne avec le reste des os : ils l'enveloimem 

ne belle étoffe, et le mettent dans une espèce de boîte faite e ££ S 

PI entauss, danslemoraï : ce coffre est appelé e, are no te £*£ u 
J«u«m d'un docteur Apr , s ceia ^ ^ ccs§ 7 ^c Ja 

ju femmes ne commuent à être réellement affligées de la mort du défit 
*»■ ce cas, el.es se font quelquefois toutà coup des blessures av£ la S 
n requm , que lque part qu'elles se rencontrent. Ce que nous venons! 
bleL n qUG Pei,t " ÔLre P ° UrqUOi Térap °' dans un acc ^ de chagrin se 

«*2 m n T\ S ° UVen,r d m ami ° U d ' Un P3r0nt ^ dlG »«* perdu, 

« rénZ , ?" C reSSG ^ Sa Ur a " P ° im de U,i faire ré P Mdrc *■ larmes, 

«epeter le rite funéraire. 

^t\t? Cérém ° nieSnefiniSSentp0Urtant Pas avecle dc »il; le prêtre, qui 

temps t Par lGS ParCntS dU défl ' nt Gt lGS 0ffrandes <I ui sc dé P° se!!t de 

ôffrand S a " m ° raï ' récitet0l, J 0l,rs des P'^ères. Quelques unes de ces 

«es sont emblématiques, par exemple un jeune bananier représente 






— 248 — 
Je défunt, et la touffe de plumes la divinité qu'ils invoquent. Le prêtre 
accompagné de quelques uns des parents, qui portent une petite offrande se 
place vis-à-vis le symbole du dieu ; il répète ses oraisons , d'après une formule 
établie , qui est composée de phrases détachées ; il entrelace en même temns 
des feuilles de cocotier en différentes formes ; il les dépose ensuite sur la terre 
dans 1 endroit où les os ont été enterrés, et s'adresse à la divinité par un cri 
1res aigu, dont ils ne se servent que dans cette occasion. Lorsque le prêtre se 
relire , ils emportent la touffe de plumes , et laissent les provisions tomber 
en pourriture , ou devenir la pâture des rats. 

» Il ne nous a pas été possible d'acquérir une connaissance claire et nré 
cise de la religion des Taïtiens ; nous la trouvâmes , ainsi que celle de la olu 
part des autres pays, enveloppée de mystères, et défigurée par des contra 
d.ctions apparentes. Leur langage religieux est différent, comme à la Chine 
du langage ordinaire; de manière queTopia, qui prit beaucoup de peine pour 
nous instruire, n'ayant pas , pour exprimer ses pensées, des mots que nous 
entendissions , nous parla assez inutilement. Je rapporterai cependant , avec 
le plus de clarté que je pourrai, ce que nous en avons appris 

» Un être raisonnable, quelque ignorant ou stupide qu'on le suppose, 
aperçoit d abord que l'univers et ses différentes parties qu'il connaît son 
1 ouvrage de quelque agent infiniment plus puissant que lui-même- mais 
la production de l'univers tiré du néant, que nous exprimons par te mot 
création, est ce qu'il y a de plus difficile à concevoir, même pour les hom- 
mes les plus pénétrants et les plus éclairés. Comme on ne voit point d'ê- 
tre capable en apparence de produire ce grand ouvrage, il est donc natu- 
re do supposer qu'il réside dans quelque partie éloigné; de 1 Wers u 
qu il est invisiblepar sa nature , et qu'il doit avoir originairement donné l'êtr" 
a tout ce qui existe par une méthode semblable à & cell que 8U Ma tu " 
dans la succession d'une génération à l'autre; mais l'idée d procréa Tcom- 
prendre ded^^^ 

dans univers provient originairement de l'union de deux êtres 

àet^^^X^ dGCe VT ****** ,G ^ 
. . , "«'«ou, eius appellent Tepapa l'autre, qu'ils rrnipnt avoir 

été un rocher Ces deux êtres engendrèrent une fille, Teltolma I 'an- 
née , ou les treize mo ls collectivement , qu'ils ne nomment jamais qu dans 
cette occasion. Tettooumatatayo , unie avec le père commun, produisit les 
mois en particulier, et les mois , par leur conjonction les uns avec les autres, 
donnèrent naissance aux jours. Ils supposent que les étoiles ont été engen- 
drées en partie par le premier couple, et qu'elles se sont ensuite multipliées 
par elles-mêmes. Ils ont le même système par rapport aux différentes espèces 



; 





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Vov autour du II. ..nie. 



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2 3 4 5 6 7 



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15 


16 


17 


18 





ss 249 — 
de plantes. Parmi les autres enfants de Taroataihetoumou et de Tepapa, 
ils croient qu'il y a une race inférieure de dieux , qu'ils appellent éatouas. 
Us disent que deux de ces éatouas habitaient la terre il y a fort long-temps, 
et engendrèrent le premier homme. Ils imaginent que cet homme, leur père 
commun, était, en naissant, rond comme une boule; mais que sa mère 
prit beaucoup de soin pour lui étendre les membres, et que, leur ayant 
enfin donné la forme que nous avons à présent, elle l'appela Eothe , qui si- 
gnifie fini. Ils croient encore que ce premier père, entraîné par l'instinct uni- 
versel à propager son espèce et n'ayant pas d'autre femelle que sa mère, en 
eut une fille , et qu'en s' unissant avec cette fille , il donna naissance à plu- 
sieurs autres avant de procréer un garçon ; que cependant à la fin il en mit 
un au monde, et que celui-ci, conjointement avec ses sœurs, peupla le 
monde. 

» Outre leur fille Tettooumatatayo , les premiers parents de la nature 
eurent un fils, qu'ils appelaient Tané. Ils donnent à Taroataihetoumou, la 
Divinité suprême, le nom emphatique de Producteur des tremblements de 
terre ; mais ils adressent plus ordinairement leurs prières et leurs offrandes 
à Tané, qui, à ce qu'ils imaginent, prend une plus grande part aux affaires 
du genre humain. 

» Leurs éatouas ou dieux subalternes, en très grand nombre, sont des deux 
sexes ; les hommes adorent les dieux mâles, et les femmes les dieux femelles. 
Ils ont chacun des moraïs, auxquels des personnes d'un sexe différent ne sont 
pas admises, quoiqu'il y en ait d'autres où les hommes et les femmes peu- 
vent entrer. Les hommes font les fonctions de prêtres pour les deux sexes; 
mais chaque sexe a les siens, et ceux qui officient pour les hommes n'offi- 
cient pas ordinairement pour les femmes, et réciproquement. 

» Les Taïtiens croient que l'âme est immortelle, ou au moins qu'elle sub- 
siste après la mort, et qu'il y a pour elle deux états de différents degrés de 
bonheur. Il appellent Taviroua Érdi le séjour le plus heureux , et ils donnent 
à l'autre le nom de Tiahobou. Ils ne les regardent pourtant pas comme des lieux 
où ils seront récompensés ou punis, suivant la conduite qu'ils auront tenue 
sur la terre, mais commedes asy les destinés aux différentes classes d'hommes 
qui se trouvent parmi eux. Ils imaginent que les chefs et les principaux person- 
nages de l'Ile entreront dans le premier, et les Taïtiens d'un rang inférieur 
dans le second : car ils ne pensent pas que leurs actions ici-bas puissent avoir 
la moindre influence sur l'état futur, ni même qu'elles soient connues de leurs 
dieux en aucune manière. Si donc leur religion n'influe pas sur leurs mœurs, 
elle est au moins désintéressée, et les témoignages d'adoration et de respect 
qu'ils rendent aux dieux par des paroles ou des actions proviennent seule- 
lv - 32 










— 250 — 

ment du sentiment de leur propre faiblesse, et de l'excellence ineffable des 
perfections divines. 

» Le caractère de prêtre ou tahooua est héréditaire dans les familles. Cette 
classe d'hommes est nombreuse, et composée de Taïtiens de tous les rangs. 
Le chef dos prêtres est ordinairement le fils cadet d'une famille distinguée, et 
ils le respectent presque autant que leurs rois. Les prêtres ont la plus grande 
partie du peu de connaissances qui sont répandues dans l'île; mais ces con- 
naissances se bornent à savoir les noms et les rangs des différents éatouas ou 
dieux subalternes, et les opinions sur l'origine des êtres, que la tradition a 
transmises dans leur ordre. Ces opinions sont exprimées en phrases détachées ; 
quelques prêtres en répètent un nombre incroyable, quoiqu'il s'y trouve très 
peu de mots dont ils se servent dans leur langage ordinaire. 

» Les prêtres cependant ont plus de lumières sur la navigation et l'astrono- 
mie que le reste du peuple , et le nom de tahooua ne signifie rien autre qu'un 
homme éclairé. Comme il y a des prêtres pour toutes les classes, ils n'officient 
que dans celle à laquelle ils sont attachés. Le tahooua d'une classe inférieure 
n'est jamais appelé, pour faire ses fonctions , par des insulaires qui sont mem- 
bres d'une classe plus distinguée , et le prêtre d'une classe supérieure n'exerce 
jamais les siennes pour des hommes d'un rang plus bas. 

» Il nous paraît que le mariage, à Taïti, n'est qu'une convention entre 
l'homme et la femme, dont les prêtres ne se mêlent point. Dès qu'il est con- 
tracté, il semble qu'ils en tiennent les conditions. Mais les parties se sépa- 
rent quelquefois d'un commun accord , et , dans ce cas , le divorce se fait avec 
aussi peu d'appareil que le mariage. 

» Quoique les prêtres n'aient point imposé de taxe sur les Taïtiens pour 
une bénédiction nuptiale, ils se sont approprié deux cérémonies dont ils re- 
tirent des avantages considérables : l'une est le tatouage (ou l'usage de se 
piquer la peau), et l'autre la circoncision, qui n'ont aucun rapport avec la 
religion. Nous avons déjà décrit le tatouage. Ce peuple a adopté la circon- 
cision sans autres motifs que ceux de la propreté. Cette opération , à propre- 
ment parler, ne doit pas être appelée circoncision , parce qu'ils ne font pas au 
prépuce une amputation circulaire. Ils le fendent seulement à travers la par- 
tie supérieure, pour empêcher qu'il ne recouvre le gland. Comme les prêtres 
peuvent seuls faire les opérations du tatouage et de la circoncision y et qu fi 
c'est le plus grand de tous les déshonneurs que de ne pas porter les marques 
de l'une et de l'autre, on peut les regarder comme des cérémonies qui rap- 
portent des honoraires au clergé , ainsi que nos mariages et nos baptêmes. Les 
insulaires paient ces rétributions libéralement et de bon cœur, non d'après 
un tari ffixé , niais suivant le rang et les facultés des parties ou de leurs amis- 



— 281 — 
» Les moraïs, ainsi que nous l'avons déjà observé, sont tout à la fois des 
cimetières et des lieux de culte, et en cela nos églises n'y ressemblent que 
trop. Le Taïtien approche de son moraï avec un respect et une dévotion qui 
feraient honte au chrétien. Il ne croit cependant pas que ce lieu renferme 
rien de sacré; mais il y va adorer une divinité invisible, et quoiqu'il n'en 
attende point de récompense et n'en craigne point de châtiments, il ex- 
prime toujours ses adorations et ses hommages de la manière la plus respec- 
tueuse et la plus humble. Nous avons donné ailleurs une description détaillée 
des moraïs et des autels qui sont placés dans les environs. Lorsqu'un Taïtien 
approche d'un moraï pour y rendre un culte religieux , ou qu'il porte son 
offrande à l'autel, il se découvre toujours le corps jusqu'à la ceinture, et ses 
regards et son attitude montrent assez que la disposition de l'âme répond à 
son extérieur. 

^ » Nous n'avons pas reconnu que ces peuples soient idolâtres; du moins ils 
n'adorent rien de ce qui est l'ouvrage de leurs mains, ni aucune partie visi- 
ble de la création. Il est vrai que les Taïtiens, ainsi que les habitants des îles 
voisines, ont chacun un oiseau particulier, les uns un héron, et d'autres 
un martin-pccheur, auxquels ils font une attention particulière. Ils ont à leur 
égard des idées superstitieuses relativement à la bonne ou à la mauvaise for- 
tune, ainsi que la populace parmi nous en a sur l'hirondelle et le rouge-gorge. 
ils leur donnent le nom d'éatowu; ils ne les tuent point, et ne leur font au- 
cun mal ; cependant ils ne leur rendent aucune espèce de culte. 

» Je n'ose pas assurer que ce peuple , qui ignore entièrement l'art d'écrire, 
et qui par conséquent ne peut avoir des lois fixées par un titre permanent, 
vive sous une forme régulière de gouvernement. Il règne cependant parmi 
eux une subordination qui ressemble beaucoup au premier état de tou.es 
es nauons de l'Europe, ,ors du gouvernement féodal, qui accordait une 
berte hcenc.eusea un petit nombre d'hommes, et soumettait le reste au plus 
vu esclavage. ' 

» Voici les différents ordres qu'il y a dans l'île : Y cri rahié, ou roi ; Y cri ou 

baron ; le manahouni, ou vassal , et le icoutéou, ou paysan. L'île de Taïll est 

Otvisée en deux péninsules. Chacune a un éri rahié , qui en a la souveraineté. 

es deux espèces de rois sont traités avec beaucoup de respect par les Taïtiens 

toutes les classes; mais ils ne paraissent pas exercer autant d'autorité que 

ens dans leurs districts. Pendant notre séjour dans l'île, nous n'avons pas 

«■«une seule fois le souverain d'Obereonou. Taïti est divisée en différents 

^ nets, qui sontà peu près au nombre de cent. Les éris sont seigneurs d'un 

■ i e plusieurs de ces cantons. Ils partagent leurs territoires entre les mana- 

■ «nw, qui cultivent le terrain qu'ils tiennent sous le baron. Les Taïtiens de 






— 252 — 
la dernière classe, appelés têoutéou, semblent être dans une situation appro- 
chante de celle des vilains dans les gouvernements féodaux ; ils font tous les 
travaux pénibles , ils cultivent la terre sous les manahounis , qui ne sont que 
des cultivateurs de nom. Ils vont chercher le bois et l'eau , et, sous l'inspection 
de la maîtresse de la famille , ils apprêtent les aliments ; ce sont aussi eux qui 
pèchent le poisson. 

» Chacun des éris tient une espèce de cour, et a une suite nombreuse, com- 
posée principalement des fds cadets de sa tribu. Quelques uns de ceux-ci 
exercent dans la maison de l'éri des emplois particuliers; mais nous ne pou- 
vons pas dire exactement de quelle nature ils sont. Les uns étaient appelés 
eooua no éri , et d'autres ouhanno no éri. Les barons nous envoyaient souvent 
leurs messages par ces officiers. De toutes les cours des éris, celle de Tou- 
tahah était la plus brillante, et il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il admini- 
strait le gouvernement au nom d'Outou, son neveu, qui était éri rahié d'Obe- 
reonou, et vivait sur ses terres. L'enfant du baron ou éri, ainsi que celui 
du souverain ou éri rahié, succède dès le moment de sa naissance au titre 
et aux honneurs de son père. Un baron , qui était un jour appelé éri , et dont 
on n'approchait qu'en faisant la cérémonie d'ôter une partie de ses vêtements 
et de découvrir la partie supérieure de son corps , est réduit le lendemain à 
l'état de simple particulier, si sa femme est accouchée d'un fils la nuit précé- 
dente. Tous les témoignages de respect qu'on rendait à son autorité passent à 
son enfant, s'il ne le massacre pas en naissant; mais le père reste toujours 
possesseur et administrateur des biens. Parmi les raisons qui ont contribué 
à former les sociétés appelées arreoi, celte coutume peut y avoir eu quelque 
part. 

» S'il arrive que les insulaires voisins forment une attaque générale contre 
l'île, chaque district, sous le commandement d'un éri, est obligé de fournir 
son contingent de soldats pour la défense commune. J'ai remarqué plus haut 
que Topia faisait monter à près de sept mille le nombre des combattants que 
tous les districts pouvaient mettre en campagne. 

» Dans ces occasions, les forces réunies de toute l'île sont commandées en 
chef par l'éri rahié. Les démêlés particuliers qui naissent entre deux éris se 
décident par leurs propres sujets, sans troubler la tranquillité générale. 

» Ils ont pour armes des frondes, qu'ils manient avec beaucoup de dextérité» 
des piques pointues et garnies d'un os de raie , et de gros bâtons d'un boit> 
très dur, de six ou sept pieds de long. On dit qu'ainsi armés, ils combatten 
avec beaucoup d'opiniâtreté ; cela est d'autant plus probable , qu'il est sur 
qu'ils ne font point de quartier aux hommes, femmes ou enfants, qm t° m * 
bent malheureusement dans leurs mains pendant la bataille, ou queiq ue 






— 233 ~ 

l'eures après, c'est-à-dire avant que leur colère, qui est toujours violente sans 
we durable, soit calmée. 

J Pendant que nous étions à Taïti , l'éri rahié d'Obereonou vivait en bonne 
«te bgence avec l'éri rahié de Tiarreba, l'autre péninsule. Quoique celui-ci 

IZ S tltre G r0i dG rîle ' rautre SOUverain n ' élait P™ Pl«s jaloux de 

e«e prétention chimérique que ne l'est Sa Majesté très chrétienne de voir 

"Otre souverain prendre le litre de roi de France. 

» On ne peut pas espérer que, sous un gouvernement si imparfait et si çros- 
<er, la justice distribuée soit administrée fort équitablement; mais il nedoit y 

SMt« Tt T CrimeS danS U " PayS Q " U GSt Si facile de satisfair « tous ses 
jute et toutes ses passions, et où par conséquent les intérêts des hommes 

e ont pas souvent opposés les uns aux autres. Dans nos contrées d'Europe 

, ! ITï ' qUl f ^ • d ' argGnt V0U qU ' H IJ ° Urrait avec ce métal satisfa ^« 
tous ses des r s ; les TaU.ens n'ont ni monnaie ni aucun signe fictif qui lu 

S' ! i n ? a ' à Ce *?* V»™« > ^ns l'île , aucun bien permanent dont 
a f, aude ou la violence puissent s'emparer ; et effectivement , si on retranche 
ous les crimes que la cupidité fait commettre aux peuples civilisés , il n'en 
estera pas beaucoup. Nous devons ajouterque, partout où les lois ne mettent 

point de restrictions au commerce des femmes, les hommes sont rarement 

^*^ 9à ***'-*V m * Ê qu ' une femmedoit ^ ™ 

no" s H PreferenC î ;Partieuhèresur les autres , dans un pays où elles sont 
no ins d.stinguees par des ornements extérieurs et par les circonstances acci- 
dentelles qui résultent des raffinements de l'art et du sentiment. Il est vrai 

rrndTdonf * S ° nt V ° IeUrS 5 C ° mme ChGZ eUX perS0Me " e P eut ™"1<* 

ZZZ 1 SïïT • °i l : rer de grands profits par ,e vo1 > a n ' a p as été ■*- 

ont bsolumen 7Z " T* ** CMtimentS ( ' ui ' da - Vautres nations, 
sont absolument indispensables pour maintenir l'existence de la société 

op,a nous a d,t pourtant que l'adultère et le vol se punissent quelquefois 
dn tous les cas d injure ou de délit, , a punition du coupable" dépend d 

Offense. Le mari, dans un premier transport de ressentiment, punit quelctue 
^l'adultère de mort, lorsqu'il surprend les coupables en flagrant dlhV 

nais il n'y a point de circonstances qui provoquent sa colère, la femme en 
t ordinairement quitte pour quelques coups. Comme la punition n'est auto- 

** par aucune loi , et qu'il n'y a point de magistrats chargés de la vindicte 
jj ni,q ue) les coupables échappent souvent au châtiment, à moins que l'offensé 

imm-'-r f ° rt; copemlant un <*ef Punit de temps en temps ses sujets 

médiats pour les fautes qu'ils commettent les uns envers les autres, et 
me u châtie des insulaires qui ne dépendent point de lui, lorsqu'ils sont 
I Poses s'être rendus coupables do quelque délit dans son propre district. » 



B! -■*-,■„.;.. 



~ 254 



Reconnaissance de différentes îles. 



« Après nous êlre séparés de nos amis de Taïti, nous fîmes petites voiles. 
Le vent était favorable, et le temps très beau. Topia nous dit que quatre 
des îles voisines, qu'il désignait par les noms d'Houaheiné, Oulietea, O-Talm 
et Bolabola , étaient à une journée ou deux de navigation de Taïti ; il ajouta 
que nous y trouverions en abondance des cochons , de la volaille et d'autres 
rafraîchissements qui nous avaient un peu manqué sur la fin de notre séjour 
dans son île. Mais comme du haut des montagnes de Taïti nous avions dé- 
couvert au nord une île nommée Thétouroa , je dirigeai d'abord ma route de 
ce côté. Elle est à huit lieues au nord-ouest de l'extrémité septentrionale de 
Taïti. Je trouvai que c'était une petite île basse. Topia nous dit qu'elle n'avait 
pas de population fixe ; que ses compatriotes la visitaient par occasion , et y 
allaient quelquefois passer deux ou trois jours pour pêcher. 

»Je fis route pour Houaheiné. Le 16, nous étions devant cette île. Quelques 
pirogues se détachèrent bientôt de la côte. Les insulaires parurent effrayés, 
ils n'osaient s'approcher ; mais ayant aperçu Topia , ils nous accostèrent. Le 
roi et sa femme , qui étaient sur une de ces pirogues , montèrent à bord après 
que nous leur eûmes donné à plusieurs reprises des assurances d'amitié. Ils 
furent d'abord frappés d'étonnement de tout ce qu'ils voyaient , sans cepen- 
dant faire des questions sur tant d'objets si nouveaux pour eux. Ils ne tardè- 
rent pas à se familiariser. Le roi , qui se nommait Ori, me proposa de chan- 
ger de nom avec lui, et j'y consentis volontiers. Ces insulaires ressemblaient 
beaucoup aux Taïtens par la figure , le langage et l'habillement. Topia m'as- 
sura qu'ils n'étaient pas voleurs. 

» Après avoir laissé tomber l'ancre dans un petit havre très sûr, j'allai à terre 
avec MM. Banks , Solander, Monkhouse et Topia. Au moment où nous mîmes 
pied à terre, Topia se déshabilla jusqu'à la ceinture, et pria M. Monkhouse 
d'en faire autant; il s'assit ensuite devant un grand nombre d'insulaires ras- 
semblés dans un grand hangar , et nous dit de nous tenir par derrière. 
Alors il commença un discours qui dura un quart d'heure. Le roi , placé vis- 
à-vis de lui, proférait de temps en temps des mots qui semblaient être des 
formules de réponse. Notre orateur, pendant le cours de sa harangue , offrit 
en présent à leur éatoua deux mouchoirs, une cravate de soie noire, de la 
verroterie , deux petites touffes de plumes et des bananes; il reçut en retour 
pour notre éatoua un cochon, de jeunes plantes et deux petites touffes de 
plumes , qu'il fit porter à bord du vaisseau. Après ces cérémonies , que r<> uS 



— 255 — 
Pouvions regarder comme la ratification d'un traité avec ces insulaires on 
Permit à chacun d'aller où il lui plairait, et Topia courut sur-le-champ dépo- 
b er ses offrandes dans un moraï. 

» Nous allâmes encore à terre le 18. Nous aurions voulu profiter de la 

compagnie de Topia dans notre promenade; mais il était trop occupé avec 

ses amis. Nous prîmes cependant son valet Tayeto, et M. Banks se mit en 

oute pour examiner de plus près un objet qui avait auparavant fort excité sa 

curiosité : c'eUut une espèce de coffre ou d'arche , dont le couvercle était cousu 

^vec deheatesse et revêtu proprement de feuilles de palmier. Cette arche était 

osée sur deux bâtons, et soutenue par de petites consoles de bois très bien 

availlees. Les bâtons semblaient servir à transporter l'arche d'un endroit à 

autre , a la manière de nos chaises à porteurs. Il y avait à l'un des bouts un 

Z .Hi ', ? ^ *?**? dU CaPré " n anneau qui t0uchait ,es ■**■ en quatre 
points et Iaissa.t les angles ouverts, ce qui formait un trou rond dans un 

carre. La première fois que M. Banks vit ce coffre, l'ouverture de I'exlré- 
m.te eta.t bouchée avec un morceau d'étoffe , à laquelle il ne voulut pas tou- 
cher Probablement il renfermait alors quelque chose; mais il trouv 1 
seconde fois que l'étoffe était enlevée , et en examinant l'intérieur , il le trou a 
vide. La ressemblance générale de ce coffreavec l'arche d'alliance parm" 
Juifs est remarquable ; mais ce qui est encore plus singulier, c'est que, lo s 
que nous en demandâmes le nom au valet de Topia , il nous dit qu'il 'appe L 

men rZ"r at : Ua ' " *** * «• ' » m ** *» "«■ expliquera 
ment sa signification et son usage. 

** -uxr^rt'rtr p,us vieourcux et d, "" esiai,ire p, " s « rai * 

demi de haut» r.' cépenn™, ITT- "" *" "* * ** 1 ™ S fWIX * « 

ger à monter avee SÏÏÏiïfil" ? ~~ ""'" " Pl " ** "* -» 

s'ils entreprenaient ceUe^Zlt^Tlr K"** "" UK " k 
««. i / , «"»»«• i-cs icmmes sont très io hes. et pn wnnni 

ous les trouvons plus belles que celles de Taïti, quoique ^ ">Z%X 
jucuneen particulier qu, égalât en beauté quelques Taïtiennes. Ces inlu la res 
on moins timides et moins curieux que les habitants de l'î,e que "o b 

" n: Lrrau^r avon ! déjà h dit , que ' iorsqu ' iis vi — à ^rcir;:^::, 

ils étaiW etfrir 0D ! ' mreCherCheS i 1 uand W» tirions nos armes à feu , 
^meîiS 63 ' ? ^ Wai ' maiSÎ1S ^ t0mbaiGnt P as ^ ^rre de crainte 
PolTai faci rVr qU ^ Gntendirent P ° Ur h Premié - ^ nos fusils. On 
d'Houahe né T > '* **■** raiS ° nS de Cette **"»•» : le peuple 
d'un canon nL a r PaS ' COmme Celui de W. vu le Dauphin, l'explosion 
<* l'autre ' "" *™ m ^ '° SCCOnd ridée tVimo destruction subite, 
e, qui n en avait jamais éprouvé les effets , ne regardait ces instru- 






— 256 — 

ments comme terribles que par le son qu'ils produisaient. Quoique Topia nous 
eût dit que ces insulaires n'étaient pas voleurs, cependant nous en surprîmes 
un en flagrant délit. Sur les plaintes que nous en fîmes à ses compatriotes, ils 
le punirent de la bastonnade » 

Cook s'approcha ensuite de Bolabola. Il vit peu d'insulaires sur a côte; 
Topia lui dit que la plupart étaient allés à Ouliatéa. Comme, le 31 août, YEndea- 
vour se trouvait le long de la côte méridionale de cette dernière île, il voulut 
visiter cette partie. Les détails de son séjour font voir quel est l'empire que 
prennent partout la modération et l'humanité. 

« MM. Banks et Solander passèrent le 1 er août à terre , et ils furent fort con- 
tents des naturels du pays , qui semblaient tous les craindre et les respecter, 
et avoir cependant pour eux la plus grande confiance. Les insulaires se com- 
portaient comme s'ils eussent senti que ces deux étrangers avaient en môme 
temps les moyens de leur causer du mal et l'intention de ne pas en faire usage. 
Les hommes, les femmes et les enfants se rassemblaient autour d'eux et les 
suivaient partout où ils allaient. Loin que personne leur fît des malhonnêtetés, 
lorsqu'ils rencontraient dans leur chemin des mares d'eau ou de boue, ces in- 
sulaires se disputaient à qui les porterait sur leur dos. On les conduisit dans 
les maisons des principaux personnages , et ils furent reçus d'une manière tout 
à fait nouvelle. Le peuple qui les suivait courait en avant dès qu'ils appro- 
chaient de l'habitation, en laissant cependant un espace suffisant pour leur 
passage. Quand ils entraient , ils trouvaient les insulaires qui les avaient pré- 
cédés rangés en haie de chaque côté d'une longue natte étendue sur la terre , 
et sur l'extrémité de laquelle était assise la famille. Ils rencontrèrent dans là 
première maison qu'ils visitèrent des petites filles et des petits garçons habil- 
lés avec la plus grande propreté, et qui restaient à leurs places en attendant 
que les étrangers s'approchassent d'eux et leur donnassent quelque chose. 
MM. Banks et Solander eurent bien du plaisir à leur faire des présents, car ils 
n'avaient jamais vu des enfants plus jolis et mieux vôtus. L'un d'eux était une 
petite fille d'environ six ans; elle avait une espèce de robe rouge, et autour 
de sa tête une grande quantité de cheveux tressés, ornements qu'ils appellent 
tamou , et qu'ils estiment plus que tout le reste de ce qu'ils possèdent. Elle 
était assise au bout d'une natte de trente pieds de long , sur laquelle aucun des 
spectateurs, malgré la grande foule, n'osait mettre le pied; elle s'appuyait sur 
le bras d'une femme d'environ trente ans, d'une figure agréable, et qui était 
probablement sa nourrice. Nos messieurs allèrent à elle ; dès qu'ils en furent 
près, ils lui offrirent quelques verroteries , et elle tendit la main pour les rece- 
voir avec autant de grâce qu'aurait pu le faire la femme la mieux élevée d'Eu- 
rope. » 



— 257 — 
On leur donna le spectacle d'une danse bouffonne. Ailleurs ils virent une 
troupe de danseurs, parmi lesquels étaient quelques uns des principaux habi- 
tants de l'île. Les danseuses portaient sur leur tête des cheveux tressés , ornés 
ae fleurs de jasmin arrangées avec goût. Elles avaient le cou , la gorge, les 
épaules et les bras nus ; la gorge était parée de deux touffes de plumes noires. 
Ules dansaient avec grâce; leurs pas mesurés s'accordaient avec le son des 
tambours. Pendant que les femmes dansaient , les hommes exécutaient une 
espèce de pantomime dialoguée. 

Le roi de Bolabola, qui se trouvait à Oulictea, envoya à Cook un présent de 
Plusieurs pièces d'étoffe très longues et divers rafraîchissements. Il avait an- 
nonce sa visite pour le lendemain. Il ne vint pas , et envoya à sa place trois 
jolies filles demander quelque chose en retour de son présent; il espérait 
obtenir davantage par l'intermédiaire de ces aimables messagères : il ne se 
trompait pas. Les Anglais altèrent ensuite lui faire visite. La conquête d'Ou- 
hetea, la terreur que ses sujets avaient inspirée, faisaient croire qu'on allait 
trouver un homme jeune , vigoureux, à l'air fier et hardi ; Cook fut surpris de 
voir un vieillard faible, décrépit, presque aveugle , et à peu près imbécille ; 
.1 se nommait Opouny. 11 reçut les Anglais assis et sans cérémonie ; Cook le 
conduisit dans sa chaloupe à O-Taha , où ce monarque avait fixé sa résidence, 
et ou 1 on acheta quelques provisions. 

Cook appela îles de la Société le groupe formé par Oulictea, O-Taha, Bola- 
nola, Ilouahciné, Toubaï et Maourona. 

Cook partit le 9 août d'Oulielea, et fit roule au sud. Le 13, il eut connais- 
sance d'une île que Topia nomma O-Hétéroa. Lorsque la chaloupe envoyée 
pour essayer d'y débarquer s'approcha de la côte , les insulaires , rassemblés 
au nombred une soixantaine , s'assirent surlerivage, excepté deux qui furent 
charges d aller en avant pour observer les mouvements du bateau étranger. 
Ceux-c, marchèrent quelque temps vis-à-vis de la chaloupe, puis sautèrent 
dans 1 eau pour la joindre a la nage. Elle les eut bientôt laissés en arrière 
«eux autres msulaires se mirent à la nage dans le même dessein , sans pou- 
voir en venir à bout, non plus qu'un cinquième et un sixième qui s'étaient 
avancés beaucoup plus foin le long de la côte, avant de se jeter à la mer. La 
Ç laloupe , entrée dans une grande baie, découvrit au fond une troupe d'însu- 
aircs armés de grandes lances comme les premiers. Elle se préparait à dé- 
barquer quand une pirogue se détacha du rivage pour venir à sa rencontre. 
es que les Indiens se furent approchés, Topia leur dit que ces étrangers 
ejaient des amis, et que, s'ils voulaient venir à bord , on leur donnerait des 
us- On leur en montra pour les attirer. Ils hésitèrent quelque temps, puis 
avancèrent, et reçurent les clous avec un air de satisfaction. Trois d'entre 









— 2o8 — 

eux gaulèrent dans la chaloupe 5 le premier de ceux-là s'empara de la poire à 
poudre de M. Banks, qui eut beaucoup de peine à la rattraper. Comme on 
craignait qu'ils ne devinssent plus entreprenants, on leur tira des coups de 
fusil par-dessus la tète. Us sautèrent à la mer, et défièrent les Anglais au com- 
bat. On finit cependant par s'entendre : les insulaires promirent de mettre 
bas leurs lances et leurs massues 5 mais les Anglais étaient en trop petit nom- 
bre pour souscrire à la condition proposée par les Indiens' qu'ils descen- 
draient sans armes. La négociation semblait terminée, lorsque les insulaires 
se hasardèrent à s'approcher de la chaloupe. Us vendirent tranquillement une 
petite quantité de leurs effets et quelques armes, et reçurent des clous en 
échange. Ils dirent que, si l'on voulait avoir des provisions, il fallait entrer en 
dedans du récif. On ne jugea pas qu'il fût prudent d'accepter la proposition, 
et l'on revint au vaisseau. 



Recherche d'un continent austral. — Nouvelle-Zélande. 

En quittant O-Hétéroa , le 15 août, Cook résolut de faire roule au sud pour 
découvrir s'il existait un continent austral, et de ne plus perdre son temps à 
chercher et à visiter des îles, à moins qu'il n'en trouvât dans son chemin. Le 
1 er septembre, étant par 40° 22' de latitude sud, ne voyant aucune apparence 
déterre, éprouvant des raffales très fortes et une grosse mer de l'ouest, il vi- 
ra de bord et fit route au nord, dans la crainte que sa voilure et son gréement 
n'éprouvassent des avaries qui l'eussent empêché de poursuivre son voyage; 
ensuite il gouverna vers l'ouest. 

Depuis plusieurs jours il rencontrait des indices de terre; le 6 octobre, ïi 
en eut connaissance dans l'ouest-nord-ouest. Elle paraissait considérable ; elle 
était située par 180° 85' de longitude occidentale. On crut avoir découvert la 
terre australe. On vit des maisons, des hommes, des pirogues, des espaces 
enclos. Le 7, Cook mouilla dans une baie près d'une côte si stérile qu'il la 
nomma baie de la Pauvreté. Ensuite, en rangeant la côte, il fit plusieurs ten- 
tatives pour lier commerce avec les Indiens qu'il rencontrait dans des pirogues ; 
mais il trouvait partout de la résistance , et les sauvages commençaient toujours 
par quelques hostilités, jusqu'à ce que les Anglais leur eussent faiteonnaître leur 

force , ce qui n'arrivait qu'à la dernière extrémité, avec les plus grands ména- 
gements possibles, et de manière à leur faire plus de peur que de mal. Cepen- 
dant ayant pris terre, ils commencèrent à être traités amicalement. Les In- 
diens entendaient parfaitement la langue de Topia. 




— 259 — 
Cook fit d'abord roule au sud en quittant la baie de la Pauvreté. Arrivé à 
»n cap qu'il nomma Turn-Again, il retourna au nord. Il descendit à un en- 
«oit de la côte, au nord de la baie delà Pauvreté, et y vit des plantations soi- 
gnées. Il fut surtout frappé d'un usage de ces peuples dont il n'y a peut-être 
Pas d'exemple chez aucune autre nation d'Indiens. 

Chaque maison ou hameau de trois ou quatre habitations avait des lieux 
prives, de sorte qu'on ne voyait pas d'ordures sur la terre ; les restes de leurs 
repas et les autres immondices étaient mis en tas de fumier régulièrement 
jsposes, dont ils se servent probablement comme d'engrais. Ils étaient alors 
Plus avancés sur cet article de police qu'une des nations les plus considé- 
rât) es de l'Europe : car, jusqu'en 1760, il n'y avait point de lieux privésà Ma- 
na, la capitale de l'Espagne, quoique celte ville fût abondamment fourni* 
Q eau Tous les habitants étaient dans l'usage de jeter, la nuit, de leurs fenêtres 
«ans la rue, leurs ordures, qu'un certain nombre d'hommes étaient chargés 
de transporter de l'extrémité supérieure à la partie basse de la ville, où elles 
restaient jusqu'à ce qu'elles fussent sèches, et alors elles étaient chargées sur 
des voitures, et déposées hors des portes. Charles III ordonna, par un édil, 
que chaque propriétaire de maison bâtirait des lieux privés , et qu'on ferait des 
cloaques , des égouts et des canaux entretenus aux frais du public. Les Espa- 
gnols , quoique accoutumés depuis long-temps à un gouvernement absolu , re- 
gardèrent cet édit comme une infraction aux droits communs du genre hu- 
main , et ils s'opposèrent long-temps à son exécution. 

Le 23 octobre, on mouilla dans la baie Tolaga. Banks et Solander descen- 
« nent à terre pour cueillir des plantes pendant qu'on coupait du bois et qu'on 
emplissait les pièces à l'eau. En avançant dans les vallées, bordées de chaque 
oie par des colhnes très escarpées , ils aperçurent tout à coup une curiosité 
naturelle et très extraordinaire : c'était un rocher troué dans toute sa pro- 
ondeur, de manière qu'il formait une arcade ou caverne , d'où l'on découvrait 
a mer. Cette ouverture, qui avait soixante-quinze pieds de long , vingt-sept 
e large et quarante-cinq de haut , présentait une partie de la baie et des col- 
les d c l'autre côléqu'on voyait au travers. Ce coup d'œil inattendu produisait 
" ellet bien supérieur à toutes les inventions de l'art. 
En retournant le soir au lieu de I'aiguade, ils trouvèrent un vieillard, qui 
^ s retint pendant quelque temps pour leur montrer les exercices militaires 
1 Pays, avec les lances elles palou-patous, qui sont les seules armes en 
^ ge chez les Indiens. La lance, faite d'un bois très dur et pointue aux deux 
. M»i a dix à quatorze pieds de long. Nous avons déjà donné la description 
patou-patou. Il a environ un pied de long; il est fait de talc ou d'os, et a 
rauchanl aigu; ils s'en servent comme d'une hache de bataille. L'Indien 





— 260 — 
' s'avançait avec un visage plein de fureur contre un poteau ou pieu qui repré- 
sentait l'ennemi ; il agitait ensuite sa lance , qu'il serrait avec beaucoup de 
force. Quand son fantôme d'adversaire était censé avoir été percé de sa lance, 
il courait sur lui avec son patou-patou , et, fondant sur l'extrémité supérieure 
du poteau , qui figurait la tête de son rival , il y frappait un grand nombre de 
coups, avec tant de force, que chaque coup aurait probablement suffi pour 
fendre le crâne d'un bœuf. Comme ce champion assaillit encore son ennemi 
avec le patou-patou après l'avoir percé de sa lance, nos officiers conclurent 
que dans les batailles ces peuples ne font point de quartier. 

Le 3 novembre, Cook mouilla dans la baie qu'il appela baie de Mercure , 
parce qu'il y observa le passage de cette planète dans le disque du soleil. H 
eut occasion de prendre une idée des connaissances des Indiens de ces con- 
trées dans l'art des fortifications. Sur une pointe élevée ou péninsule qui 
s'avance dans la rivière, l'on aperçoit les restes d'un fort qu'ils appellent 
Eppah ou Heppah. Le plus habile ingénieur de l'Europe n'aurait pas pu choi- 
sir une meilleure situation pour mettre un petit nombre d'hommes en état de 
se défendre contre un plus grand. Les rochers sont si escarpés que l'eau qui 
entoure ce fort de trois côtés le rend entièrement inaccessible, et du côté de 
la terre il est fortifié par un fossé et un parapet élevé en dedans. Du sommet 
du parapet jusqu'au fond du fossé il y a vingt-deux pieds. Le fossé en de- 
hors a quatorze pieds de profondeur et une largeur proportionnée. Toute la 
construction de cette forteresse annonçait beaucoup de jugement. Une rangée 
de piquets ou palissades descendait depuis le sommet du parapet et le long 
du bord du fossé en dehors. Ces derniers étaient enfoncés en terre à une très 
grande profondeur, et inclinés en saillie vers le fossé ; il n'y restait que les 
plus épais, qui portaient des marques évidentes de feu , de sorte que la place 
avait probablement été prise et détruite par un ennemi. Si un vaisseau était 
jamais obligé d'hiverner ou de séjourner pendant quelque temps dans cette 
baie , il pourrait dresser des tentes en cet endroit , qui est assez vaste et fort 
commode 5 on le défendrait aisément contre les forces de tout le pays. 

« Le 11, après déjeuner, j'allai avec la pinasse, accompagné de MM. Banks 
et Solander, au côté septentrional de la baie , afin d'examiner le pays et deux 
villages fortifiés que nous avions aperçus de loin. Nous débarquâmes près du 
plus petit, dont la situation était la plus pittorespue qu'on puisse imaginer. 
11 était construit sur un rocher détaché de la grande terre, environné d'eau a 
la haute marée, et était percé dans toute son épaisseur par une arche qui en 
occupait la plus grande partie; le sommet de l'arche avait plus de soixante 
pieds d'élévation perpendiculaire au dessus de la surface de la mer, qui , l° rS ' 
qu'elle était pleine, passait par cette ouverture. Le haut du rocher au dessus 






— 261 — 
de l'arche était fortifié de palissades à la manière du pays ; mais l'espace 
auisi renfermé ne pouvait contenir que cinq ou six maisons ; il n'était accès- 
sible que par un sentier escarpé et étroit par où les habitants descendirent à 
notre approche et nous invitèrent à monter. Nous refusâmes cette ofTre, parce 
que nous avions envie d'examiner un fort beaucoup plus considérable de la 
même espèce, situé à peu près à un mille de là. Nous fîmes quelques pré- 
sents aux femmes, et sur ces entrefaites, nous vîmes les Indiens du bourg 
vers lequel nous allions s'avancer vers nous en corps au nombre d'environ 
cent, y compris les hommes, les femmes et les enfants. Quand ils furent assez 
Près de nous pour se faire entendre , ils firent un geste de leurs mains , en 
nous criant : Horomdi! Ils s'assirent ensuite parmi les buissons près de la grève 
Un nous d.t que ces cérémonies étaient des signes certains de leurs disposi- 
tions amicales à notre égard. 

» Nous marchâmes vers le lieu où ils étaient assis, et quand nous les abor- 
dâmes nous leur fîmes quelques présents, en demandant permission de visi- 
ter leur heppah. Ils y consentirent avec la joie peinte sur leur visage et sur 
le-champ ils nous y conduisirent. Ils le nomment Ouarretaoua, et il est situé 
sur un promontoire, du côté septentrional, et près du fond de la baie Deux 
des côtés, lavés par les flots de la mer, sont entièrement inaccessibles': deux 
autres cotes sont contigus à la terre ; une avenue conduit de la grève à un de 
ces côtes , qui est très escarpé ; l'autre est plat. On voit sur la colline une pa- 
ssade d'environ dix pieds de haut, composée de gros pieux, joints forte- 
ment ensemble avec des baguettes d'osier, qui entoure toute cette fortification 
Le côté faible, près de la terre, était défendu par un double fossé; l'intérieur 
était entouré d'un parapet et d'une seconde palissade. Les palissades du de- 
ns étaient élevées sur le parapet près du bourg, mais à une assez grande 
««tance du bord et du fossé intérieur pour que les Indiens pussent s'y pro- 
ener et s'y servir de leurs armes. Les premières palissades du dehors, pla- 
ces entre les deux fossés , étaient enfoncées obliquement en terre , de manière 
*»e leurs extrémités supérieures s'inclinaient vers le second fossé, qui avait 
^ngt-quatre pieds de profondeur depuis le pied jusqu'au haut du parapet. 
°ut près et en dedans de la palissade intérieure, une plate-forme de vingt 
tle G «'élévation , de quarante de long et de six de large , était soutenue par 
venf ? POtCauX et deslin ée à porter ceux qui défendent la place et qui peu- 
do la accabler les assaillants par des dards et des pierres , dont il y a tou- 
rs des tas pour les cas de besoin. Une autre plate-forme, placée également 
dedans de la palissade, commandait l'avenue escarpée qui aboutissait à la 
po^ D ° PetUS ° Uvragcs de fortification et des huttes servant non pas de 
s es avancés , mais d'habitations à ceux qui , ne pouvant pas se loger, faute 



















— 262 — 

de place, dans l'intérieur du fort , voulaient cependant se mettre à portée d'en 
être protégés, se trouvaient de ce côté de la colline. 

» Les palissades , ainsi qu'on l'a déjà observé , environnaient tout le som- 
met de la colline, tant du côté de la mer que du côté de la terre. Le terrain , 
qui originairement était une montagne, n'avait pas été réduit à un seul ni- 
veau; il formait plusieurs plans différents qui s'élevaient en amphithéâtre 
les uns au dessus des autres; chacun était entouré d'une palissade séparée ; 
ils communiquaient entre eux par des sentiers étroits qu'on pouvait fermer 
facilement ; de sorte que, si un ennemi forçait la palissade extérieure, il devait 
en emporter d'autres avant que la place fût entièrement réduite, en suppo- 
sant que les Indiens défendissent opiniâtrement chacun de ces postes. Un 
passage étroit , d'environ douze pieds de long, et aboutissant à l'avenue es- 
carpée qui vient du rivage, en forme la seule entrée; elle passe sous une des 
plates-formes. Quoique nous n'ayons rien vu qui ressemblât à une porte ou à 
un pont, elle pourrait aisément être barricadée , de manière que ce serait 
une entreprise très dangereuse et très difficile que d'essayer de la forcer. En 
un mot , on doit regarder comme très forte une place dans laquelle un petit 
nombre de combattants déterminés se défend aisément contre les attaques que 
pourrait former, avec ses armes, tout le peuple de ce pays. En cas de siège , 
elle paraissait être bien fournie de toutes sortes de provisions , excepté d'eau: 
nous aperçûmes une grande quantité de racines de fougère , qui leur sert de 
pain , et de poissons secs amoncelés en tas ; mais nous ne remarquâmes pas 
qu'ils eussent d'autre eau douce que celle d'un ruisseau qui coidait tout près 
et au dessous du pied de la colline. Nous n'avons pas pu savoir s'ils ont quel- 
que moyen d'en tirer de cet endroit pendant un siège, ou s'ils connaissent la 
manière de la conserver dans des calebasses ou d'autres vases : ils ont sûre- 
rement quelque ressource pour se la procurer, car autrement il leur serait 
inutile de faire des amas de provisions. 

» Nous leur témoignâmes le désir que nous avions de voir leurs exercices 
d'attaque et de défense. Vn jeune Indien monta sur des plates-formes de ba- 
taille, qu'ils appellent porava, et un autre descendit dans le fossé; les deux 
combattants entonnèrent leur chanson de guerre , et dansèrent avec les mê- 
mes gestes effrayants que nous leur avions vu employer dans des circonstan- 
ces plus sérieuses, afin de monter leur imagination à ce degré de fureur ar- 
tificielle qui , chez toutes les nations sauvages, est le prélude nécessaire du 
combat. En effet, la force d'esprit qui peut surmonter la crainte du danger 
sans le secours de cette espèce d'ivresse semble être une qualité particulière 
à des hommes occupés de projets d'une importance plus réelle, etanimés d'un 
sentiment plus vif de l'honneur et de la lionte, que ne peuvent l'être des 






OHM 



11 



— 2G3 — 
hommes qui, n'ayant guère d'autres plaisirs ou d'autres peines que ceux de la 
simple vie animale, pensent uniquement à pourvoir à leur subsistance jour- 
nalière , à faire du pillage, ou à venger une insulte. II est vrai cependant 
qu'ils s'attaquent avec intrépidité les uns les autres, quoiqu'ils aient besoin 
«e se passionner avant de commencer le combat, ainsi qu'on voit parmi nous 
des hommes qui s'enivrent afin de pouvoir exécuter un projet formé de sang- 
froid , et qu'ils n'auraient pas osé accomplir tant qu'ils seraient restés dans 
cet état. 

^ » Nous aperçûmes sur le penchant de la colline, près du fort, un espace, 
d'environ un demi-acre de terrain, planté de citrouilles et de patates douces : 
c'était le seul endroit cultivé de la baie. On voit deux rochers au pied de la 
Pointe sur laquelle est construite cette fortification , l'un entièrement détaché 
de la grande terre, et l'autre qui ne l'est pas tout à fait : ils sont petits tous 
les deux , et ils paraissent plus propres à servir de retraite aux oiseaux qu'aux 
hommes ; cependant il y a des maisons et des places de défense sur chacun 
d'eux. Nous aperçûmes plusieurs autres ouvrages de même nature sur de pe- 
tites îles, des rochers et des sommets de collines en différentes parties de la 
côte, outre quelques autres bourgs fortifiés qui semblaient être plus considé- 
rables que celui-ci. 

» Les hostilités continuelles dans lesquelles doivent vivre nécessairement 
ces pauvres sauvages, qui ont fait un fort de chaque village, expliqueront 
Pourquoi ils ont si peu de terres cultivées; et comme les malheurs s'engen- 
jrent souvent les uns les autres, on en conclura peut-être qu'ils sont d'ail- 
eurs perpétuellement en guerre, parce qu'ils n'ont qu'une petite quantité de 
errain mis en culture. Ils est néanmoins très surprenant que l'industrie et 
« so.n qu'ils ont employés à bâtir presque sans outils des places si propres à 
« défense ne leur aient pas fait inventer, par la même raison, une seule 
-rme de trait , à l'exception de la lance , qu'ils jettent avec la main. Ifs ne con- 
fissent point l'arc pour les aider à décocher un dard , ni la fronde pour lan- 
*r «ne pierre; ce qui est d'autant plus étonnant, que l'invention des fron- 
ts, des arcs et des flèches , est beaucoup plus simple que celle des ouvrages 
H e construisent ces peuples, et qu'on trouve d'ailleurs ces deux armes dans 
t re S , qUe t0Utcs ,es P arties du monde ' chez ,cs nations les plus sauvages. Ou- 
d'en 8ramle ' anCe Ct l0 P atou -P atou ' dont J' ai 4«jà parlé, ils ont un bâton 
gen ! V,r0n , CmfI piocls do lon S » quelquefois pointu comme une hallebarde de ser- 
l'aut' Î l a ' Ul ° S fo ' S terminù cn une seuIe P° inte a l'un des bouts, ct ayant 
aiit r gG f <l " n ° fonri0 approchantde la pale d'une rame. Ils ûntoncore une 
m f{? an "' ! d Vn vimn un Pied plus courte que celle-ci , pointue à une des extré- 
■ t et faite comme une hache à l'autre. Leurs grandes lances ont des poin- 















■ 






— 264 — 
tes barbelées, et ils les manient avec tant de force et d'agilité , que nous n'au- 
rions pu leur opposer avec avantage d'autres armes que des fusils. 

» Après avoir examiné légèrement le pays, et chargé les deux canots de 
céleri, que nous trouvâmes en grande abondance près du rivage , nous revîn- 
mes de notre expédition , et sur les cinq heures du soir nous arrivâmes à 
bord du vaisseau. » 

En continuant à faire route au nord , Cook arriva le 26 novembre devant le 
cap Bret. Le 29 il laissa tomber l'ancre à peu de distance , dans une eau peu 
profonde. Pour donner un exemple du système d'humanité et de justice con- 
stamment suivi par les Anglais, nous rapporterons ce qui leur arriva près de 
ce cap. 

u Les naturels du pays, au nombre de quatre cents, nous entourèrent en 
foule dans leurs pirogues , et quelques uns montèrent à bord ; je donnai un 
morceau de drap à un d'eux, qui me semblait être un chef, et je lis présent 
aux autres de quelques bagatelles. Je m'aperçus que plusieurs de ces Indiens 
nous avaient déjà vus, et qu'ils connaissaient le pouvoir de nos armes à feu, 
car la seule inspection d'un canon les jeta dans un trouble qui se manifestait 
sur leurs visages. Cette impression les empêcha de se comporter malhonnête- 
ment ; mais quelques uns de ceux qui étaient restés dans les pirogues profitè- 
rent du moment où nous étions à dîner pour enlever notre bouée. Nous tirâ- 
mes un coup de fusil à petit plomb par dessus leurs têtes ; ils étaient trop loin 
pour que nous pussions les atteindre. Ils avaient déjà mis la bouée dans leur 
pirogue, et nous fûmes obligés de tirera balle; le coup porta , et sur-le-champ 
ils la jetèrent à la mer. Enfin nous lâchâmes par dessus leurs têtes un boulet, 
qui effleura la surface de l'eau et alla tomber à terre. Deux ou trois des piro- 
gues débarquèrent à l'instant les hommes qu'elles portaient ; ils coururent sur 
la grève pour chercher, à ce que nous pensâmes, le boulet. Topia, les rappe- 
lant, les assura qu'ils seraient en sûreté tant qu'ils ne voleraient pas. Plu- 
sieurs revinrent au vaisseau sans beaucoup de sollicitations de notre part, et 
ils se comportèrent de manière à ne nous laisser aucun lieu de soupçonner 
qu'ils pensassent désormais à nous offenser. 

» Lorsque le vaisseau fut dans une eau plus profonde et en sûreté, je fi s 
mettre en mer la pinasse et la yole, équipées et armées. Je m'embarquai avec 
MM. Banks et Solander , et j'allai à terre sur une île qui était éloignée d'envi- 
ron trois quarts de mille. Nous remarquâmes que les pirogues qui entouraient 
le vaisseau ne nous suivirent pas quand nous le quittâmes, ce que nous regar- 
dâmes comme un augure favorable; mais nous n'eûmes pas plus tôt débar- 
qué, qu'elles accoururent vers différentes parties de l'île, et descendirent a 
terre. 




t hv//v//r - À r'/f///s/s . 



Voy. autour du Monde. 



T. Il : tes. 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 















cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



% — 265 — 

» Nous étions entrés dans une anse depuis quelques minutes, quand 
nous fûmes environnés par environ trois cents insulaires; quelques uns sor- 
taient du fond de l'anse, d'autres venaient du sommet des collines. Us étaient 
tous armés, mais ils s'approchèrent avec tant de désordre et de confusion , 
que nous ne les soupçonnâmes guère de vouloir nous faire du mal, et nous 
résolûmes de ne pas commencer les hostilités les premiers. Marchant à leur 
rencontre, nous traçâmes sur le sable entre eux et nous une ligne que nous 
leur dîmes par signes de ne pas passer. Ils restèrent d'abord paisibles; cepen- 
dant leurs armes étaient toutes prêtes à frapper, et ils semblaient plutôt irréso- 
lus que pacifiques. Pendant que nous étions en suspens, une autre troupe 
d'Indiens s'avança , et alors leur hardiesse s'accroissant avec leur nombre , 
ils commencèrent les danses et les chansons qui sont les préludes de leurs 
batailles. Toutefois ils différaient toujours l'attaque ; mais deux détachements 
coururent vers chacun de nos bateaux, et entreprirent de les traîner sur la 
côte. Cette tentative parut être le signal du combat, car ceux qui étaient au- 
tour de nous s'avancèrent en même temps sur notre ligne. 

» Notre situation était trop critique alors pour rester plus long-temps oisifs • 
je tirai donc un coup de fusil chargé à petit plomb contre un des Indiens les 
plus proches, et M. Banks et deux des nôtres firent feu immédiatement après. 
Nos ennemis reculèrent alors un peu en désordre ; mais un des chefs, qui était 
à environ trente pieds de distance, les rallia. Il s'avança en agitant son patou- 
patou , et , appelant à grands cris ses compagnons, il les conduisit à la charge. 
Le docteur Solander, qui n'avait pas encore tiré son coup de fusil, le lâcha 
sur ce champion, qui s'arrêta brusquement en sentant qu'il était blessé et 
s'enfuit ensuite avec les autres. Cependant , loin de se disperser, ils se rassem- 
blèrent sur un monticule, où ils semblaient attendre un chef assez déterminé 
pour les conduire à une nouvelle attaque. Comme ils se trouvaient hors de la 
portée de notre plomb, nous tirâmes à balle, mais sans les atteindre; ils res- 
tèrent toujours attroupés, et nous demeurâmes à peu près un quart d'heure 
dans cette situation. 

» Sur ces entrefaites, le vaisseau , d'où l'on apercevait un beaucoup plus 
grand nombre d'Indiens qu'on ne pouvait en découvrir de l'endroit où nous 
étions, se plaça de manière que son artillerie pût porter; quelques boulets 
tirés par dessus leurs têtes les dispersèrent entièrement. Dans cette escarmou- 
che deux Indiens seulement furent blessés avec du petit plomb; pas un seul 
ne fut tué. Ce combat aurait été plus meurtrier, si je n'avais contenu mon 
jnonde, qui, par la crainte des accidents, ou par le plaisir d'exercer leurs 
'orces , montraient à massacrer ces insulaires le même empressement qu'un 
chasseur à détruire du gibier. Devenus paisibles possesseurs de notre anse, 
IV - SU 





— 266 -- 

nous mîmes lias les armes, et nous cueillîmes du céleri, qui y croît en 
abondance. 

» Peu de temps après, nous nous rappelâmes que quelques Indiens s'étaient 
cachés dans la caverne d'un des rochers; nous marchâmes vers cet endroit. 
Alors un vieillard, le même chef à qui j'avais donné le matin un morceau de 
drap , s'avança suivi de sa femme et de son frère , et , prenant une posture de 
suppliant, ils se mirent sous notre protection. Nous leur parlâmes amicale- 
ment. Le vieillard nous dit qu'un de ceux qui avaient été blessés par le petit 
plomb était son frère, et nous demanda avec beaucoup d'inquiétude s'il en 
mourrait. Nous l'assurâmes que non, et, mettant dans sa main une balle et du 
petit plomb, nous lui fîmes entendre que pour mourir il fallait être blessé 
avec la balle, et que ceux qui l'étaient de l'autre manière en guériraient; nous 
ajoutâmes que, si l'on nous attaquait encore, nous nous défendrions avec des 
balles qui les blesseraient mortellement. Ces gens reprirent un peu de courage, 
s'approchèrent et s'assirent près de nous, et, pour les rassurer davantage, 
nous leur finies présent de quelques bagatelles que nous avions par hasard 
avec nous. 

» Bientôt après nous nous rembarquâmes , et quand nous fûmes arrivés à 
une autre anse de la même île, nous montâmes sur une colline voisine qui 
dominait sur le pays jusqu'à une distance considérable. La vue était très singu- 
lière et très pittoresque ; on apercevait une quantité innombrable d'îles, qui 
formaient autant de havres où l'eau était aussi unie que dans un étang; nous 
découvrîmes en outre plusieurs bourgades, des maisons dispersées et des 
plantations ; ce canton était beaucoup plus peuplé qu'aucun de ceux que nous 
avions vus auparavant. Plusieurs Indiens sortirent d'une des bourgades qui 
étaient près de nous ; ils s'efforcèrent de nous montrer qu'ils étaientsans armes; 
leurs gestes et leur contenance annonçaient la plus grande soumission. Sur ces 
entrefaites, quelques uns de nos gens , qui , lorsqu'il s'agissait de punir une 
fraude des Indiens, affectaient une justice inexorable, enfoncèrent les palis- 
sades d'une de leur plantation, et prirent des pommes de terre. Je fis donner 
à chacun des coupables douze coups de fouet. L'un d'eux soutenant avec opi- 
niâtreté que ce n'était pas un crime pour un Anglais de piller une plantation 
indienne , quoique c'en fût un pour l'Indien de voler un clou à un Anglais , j e 
le fis mettre en prison , d'où il ne sortit qu'après avoir reçu douze nouveaux 
coups de fouet. » 

Au nord du cap Bret commence la baie des Iles , dans laquelle Surville était 
mouillé lorsque Cook en reconnut les parties extérieures. Le 27 décem- 
bre, il ressentit la tempête dans laquelle le canot du navigateur français fil* 



jeté à la côte dans lo fond de la baie. Le 15, il mouilla dans une anse près 



de 




— 267 — 

ta baie des Assassins, et acquit la preuve la plus complète que plusieurs des 
dations de la Nouvelle-Zélande sont anthropophages. 

« Je m'embarquai sur la pinasse avec MM. Banks et Solander, Topia et 
quelques autres personnes, et nous allâmes dans une anse éloignée d'envi- 
ron deux milles de celle où mouillait le vaisseau. Dans notre route nous vî- 
mes flotter sur l'eau quelque chose que nous prîmes pour un phoque mort ; 
mais après nous en être approchés, nous reconnûmes que c'était le corps 
«une femme, qui , suivant toute apparence, était morte depuis peu de jours. 
Quand nous fûmes arrivés à l'anse, nous y mîmes à terre, et nous trouvâ- 
mes une petite famille d'Indiens, auxquels notre approche inspira vraisem- 
blablement beaucoup d'effroi , car ils s'enfuirent tous, à l'exception d'un seul. 
One conversation entre celui-ci et Topia ramena bientôt les autres, hormis 
un vieillard et un enfant qui s'étaient retirés dans le bois, d'où ils nous épiaient 
secrètement. La curiosité nous porta naturellement à faire à ces sauvages dos 
questions sur le corps delà femme que nous avions vue flotter sur l'eau. Us nous 
repondirent, par l'entremise de Topia, que c'était une de leurs parentes, mor- 
te de sa mort naturelle; qu'après avoir attaché, suivant leur coutume une 
pierre au cadavre, ils l'avaient jeté dans la mer, et que probablement le corps 
s était séparé de la pierre. 

' Lorsque nous allâmes à terre, ces Indiens étaient occupés à apprêter leurs 
aliments , et ils faisaient cuire alors un chien dans leur four. Il y avait près de 

a plusieurs paniers de provisions. En jetant par hasard les yeux sur un de ces 
Paniers, à mesure que nous passions, nous aperçûmes deux os entièrement 
songes, qui ne nous parurent pas être des os de chiens, et que nous reconnû- 
mes pour des os humains après les avoir examinés de plus près. Ce spectacle 

«us frappa d'horreur, quoiqu'il ne fît que confirmer ce que nous avions ouï 

e plusieurs fois depuis notre arrivée sur la côte. Comme il était sur que 

( °>is venions de voir des os humains, il ne nous fut pas possible de douter que 

Chair qui les couvrait n'eût été mangée. On les avait trouvés dans un panier 

e Provisions ; la chair qui restait semblait manifestement avoir été apprêtée 

*J feu, et l'on voyait sur les cartilages les marques des dents qui avaient 
mordu. 

^"Cependant, pour confirmer des conjectures que tout rendait si vraisem- 

fod' eS ' n0 " S dlar S eames T °P ia de demander ce que celait que ces os. Les 

<%' enS repondimî *> sans hésiter en aucune manière, que c'étaient des os 

ommes. On leur demanda ensuite ce qu'était devenue la chair, et ils ré- 

querent qu'ils l'avaient mangée. « Mais, dit Topia, pourquoi n'avez-vous 

ange le corps de la femme que nous avons vue flotter sur l'eau ? — Celle 

me, répondirent-ils, est morte de maladie; d'ailleurs elle ("tait noire pa- 



— 268 — 

renie , et nous ne mangeons que les corps de nos ennemis qui sont tués dans 
une bataille. » En nous informant qui était l'homme dont nous avions trouvé 
les os, ils nous dirent qu'environ cinq jours auparavant, une pirogue montée 
par sept de leurs ennemis était venue dans la baie, et que cet homme était un 
des sept , qu'ils avaient tués. 

» Quoiqu'il soit difficile d'exiger de plus fortes preuves que cette horrible 
coutume est établie parmi les habitants de cette côte, cependant nous allons 
en donner qui sont encore plus frappantes. L'un de nous leur demanda s'ils 
avaient quelques os humains où il y eût encore de la chair ; ils nous répondi- 
rent qu'ils l'avaient toute mangée. Comme nous feignîmes de ne pas croire que 
ce fussent des os d'hommes , et prétendîmes que c'étaient des os de chiens , 
un des Indiens saisit son avant-bras avec une sorte de vivacité , et en l'avan- 
çant vers nous, il dit que l'os que tenait M. Banks dans sa main avait appar- 
tenu à cette partie du corps , et, pour nous convaincre en même temps qu'ils 
en avaient mangé la chair, il mordit son propre bras, et fit semblant de man- 
ger. Il mordit aussi et rongea l'os qu'avait pris M. Banks, en le passant à tra- 
vers sa bouche, et montrant par signes qu'il en avait mangé la chair avec un 
très grand plaisir ; il rendit ensuite l'os à M. Banks, qui l'emporta avec lui. Par- 
mi les personnes de cette famille , nous vîmes une femme dont les bras , les 
jambes et les cuisses avaient été déchirés en plusieurs endroits d'une manière 
effrayante. On nous dit qu'elle s'était fait elle-même ces blessures, comme un 
témoignage de la douleur que lui causait la mort de son mari, tué et mangé 
depuis peu par d'autres habitants , qui étaient venus les attaquer d'un canton 
de l'île situé à l'est, et que nos Indiens montraient avec le doigt. 

» Le vaisseau mouillait à un peu moins d'un quart de mille de la côte, et 
le matin du 17 janvier nous fûmes éveillés par le chant des oiseaux. Leur 
nombre était incroyable. Ils semblaient se disputer à qui ferait entendre les 
sons les plus agréables. Celte mélodie sauvage était infiniment supérieure à tou- 
tes celles du même genre que nous avions entendues jusque alors ; elle ressem- 
Iait à celle que produiraient de petites cloches parfaitement d'accord, et peut- 
être que la distance et l'eau qui se trouvait entre nous et le lieu du concert ajou- 
taient à l'agrémentdu ramage. En faisant quelques recherches, nous apprîmes 
que, dans ce pays, les oiseaux commencent toujours à chanter à environ 
deux heures après minuit , qu'ils continuent leur musique jusqu'au lever du 
soleil, et qu'ils demeurent en silence pendant le reste du jour, comme nos 
rossignols. L'après-midi , une petite pirogue arriva d'un village indien au 
vaisseau. Parmi les naturels qui la montaient se trouva un vieillard qui était 
venu à bord de notre vaisseau pour la première fois lors de notre arrivée 
dans la baie. Dès qu'il fut près de nous, Topia reprit de nouveau la conver- 



— '269 — 
*«an de la veille sur l'usage de manger la chair humaine , et les Indiens répè- 
tent ce qu'ils nous avaient déjà dit. « Mais, ajouta Topia, où sont les têtes» 
es mangez-vous aussi ? - Nous ne mangeons que la cervelle , répondit le vieil- 

a, et demain je vous apporterai quelques têtes pour vous convaincre que 
ous vous avons dit ]a Yérhé f Apr . s avdr conyers , ^^^^ ^^^ ^ ec ^^^ 

auien , ils lui dirent qu'ils s'attendaient à voir dans peu arriver leurs ennc- 
"s pour venger la mort des sept qui avaient été tués et mangés. 
» Le 18 , les Indiens furent plus tranquilles qu'à l'ordinaire ; aucune piro- 
bcne s approcha du vaisseau, nous n'aperçûmes personne sur la côte: leurs 
Pecùes et leurs autres occupations journalières étaient entièrement supendues 
us pensâmes qu'ils se préparaient à se défendre contre une attaque : nous 
mes en conséquence plus d'attention à ce qui se passait à terre ; mais nous 
ne vîmes rien qui pût satisfaire notre curiosité. 

mi L?H v aVOirdé ^ Uné ' n ° USnOUS embarquâmes dans la pinasse pour exa- 
mner ,aba,e, q U1 était d'une vaste étendue, et composée d'une infinité de 
petits havres et d'anses dans toutes les directions. Nous bornâmes notre Z 

urs.onaucoteocc.dental.Lecantonoùnousdébarquâmesétaitcouvertd'u.e 
oret impénétrable; nous ne pûmes rien voir de remarquable. Nous tuâmel 
pendant un grand nombre de cormorans que nous vîmes perchés urtu 

m ts En S 1 S f S ' ^ qUi ' T rÔt, ' S ° U CUUS à «*"*■ tat «» —lien 
2 s En revenant nous aperçûmes un seul Indien péchant dans une pirogue. 

ous ra marnes vers lui , et , à notre grande surprise, il ne fit pas la moindre 

cniion à nous. Lors même que nous fûmes près de lui , il continua son oc- 

pation , s embarrassant aussi peu de nous que si nous eussions été invisi- 

PriL" "? ParaiSSaU cependant ni stu P ide "i de mauvaise humeur. Nous le 

et fi S de ,F T S ° n lGt h ° rS de reau ' afin que no » s P» ssi0 "s laminer, 
lai fU t SU ^ ,e - cha 7 ce ^ n0u * demandions. Ce filet était de forme circu^ 

haut', . Par X CerCGaUX ' Gt aVait Sept ou huit P ieds de di «™èlre. Le 

d'ann u ° -IT \ " '" ?"? f^ ■"***" deS ffi0,IuS< l ues ^ ™™ 
et Ta. r CG da ' 1S k mer ' comme S ' U reût étendu à terre 

^ quand il croyait avoir attiré assez de poisson, il tirait doucement son filet,' 

étaient f T fÛt PrèS dG h SUrfaCG dG rCaU ' de m anièreque les poissons 
ont soulevés sans s'en apercevoir ; alors il donnait tout à coup une secousse 

unell T" PPa,t danS le fiIeL Par Cette méthode ^ simple il avait pris 

baie* 6 quanllte de Poissons ; il est vrai qu'ils sont si abondants dans celte 

, ' c qUe a pcche n ' v ex 'ge ni beaucoup de travail , ni beaucoup d'adresse. 

Près # J ° U même ' ( î ucl( l ucs uns de nos 8 en s trouvèrent au bord du bois, 

* bord"" CrGU n ° U f ° Ur ' tr ° iS ° S d ° hanches d'hommes, qu'ils rapportèrent 
, nouvelle preuve que ces peuples mangent la chair humaine. M. Monk- 



■^■^■i 



— 270 — 
liouse, notre chirurgien, rapporta aussi, d'un endroit où il avait vu plusieurs 
maisons désertes , les cheveux d'un homme , qu'il avait trouvés parmi plu- 
sieurs autres choses suspendues à des branches d'arbres. 

» Notre vieillard tint sa promesse : le 20 au matin , il nous apporta à bord 
quatre têtes d'hommes. Les cheveux et la chair y étaient encore en entier; 
mais on en avait tiré la cervelle 5 la chair était molle , et on l'avait préservée 
de la putréfaction , car elle n'avait point d'odeur désagréable. M. Banks acheta 
une de ces têtes , mais le vieillard la lui vendit avec beaucoup de répugnance , 
et nous ne pûmes pas venir à bout de l'engager à nous en céder une seconde. 
Ces peuples les conservent probablement comme des trophées, ainsi que les 
Américains montrent en triomphe les chevelures, et les insulaires du Grand- 
Océan équatorial les mâchoires de leurs ennemis. En examinant la tête qu'a- 
cheta M. Banks, nous remarquâmes qu'elle avait reçu sur les tempes un coup 
qui lui avait fracturé le crâne. » 

Quand le vaisseau fut radoubé, Cook quitta l'anse dans laquelle il avait 
mouillé, et qui appartenait à une grande baie qu'il nomma canal delà reine 
Charlotte. Ensuite , faisant route au sud , il reconnut que l'ouverture que Tas- 
man avait prise pour celle d'une grande baie était l'entrée du canal qui par- 
tage la Nouvelle-Zélande en deux grandes îles. Ce canal porte avec raison le 
nom de détroit de Cook. Cook se dirigea ensuite au nord , vers le cap Turn- 
again, pour constater qu'aucune terre ne tenailde ce côté à la Nouvelle-Zélande; 
puis , retournant au sud , il doubla le cap le plus méridional de Pocnammou , 
en s'écartant quelquefois de la côte pour reconnaître les îles qui pourraient 
être situées à quelque distance. Le 28 mars, il se trouva à l'entrée du canal 
dans une baie où il avait mouillé précédemment. Le 30 mars, sa provision de 
bois et d'eau étant achevée, « je résolus, dit-il, de quitter ce pays et de re- 
tourner en Angleterre, en suivant la route dans laquelle je pourrais le mieux 
remplir l'objet de mon voyage, et je pris sur cette matière l'avis de mes offi- 
ciers. J'avais grande envie de prendre ma route par le cap Horn , parce que 
j'aurais pu décider enfin s'il existait ou s'il n'existait pas de continent méri- 
dional. Ce projet fut combattu par une difficulté assez forte pour me le faire 
abandonner : c'est que, dans ce cas, nous aurions été obligés de nous tenir, au 
milieu de l'hiver, dans une latitude fort avancée au sud , avec un bâtiment qui 
n'était pas en état d'achever cette entreprise. En cinglant directement vers le 
cap de Bonne-Espérance , la même raison se présentait avec encore plus de for- 
ce, parce qu'en prenant ce parti, nous ne pouvions espérer de faire aucune 
découverte intéressante. Nous résolûmes donc de retourner en Europe par les 
Indes Orientales, et, dans cette vue, après avoir quitté la côte de la Nouvelle- 
Zélande , de gouverner à l'ouest jusqu'à ce que nous rencontrassions la côte 



— 271 — 

orientale do la Nouvelle-Hollanae, et de suivre ensuite la direction de cotte 

mh Tt ' iUSq "' a CG qUG n ° US fuSsi0nS arrivës à son extrémité septentrio- 

c1.pL 1 cepr °J etdevenait impraticable, nous résolûmes en outre de lâ- 

de trouver la terre ou les îles qu'on dit avoir été découvertes par Ouiros. 



Détails sur les habitants de la Nouvelle-Zélande. 

» ta taille des habitants de la Nouvelle-Zélande est en général égale à celles des 

lionne" PUlS grandS - I,S 0,U lGS membreS f0rts ' charnus et bie » P™Por- 

îles d 68 r ma, V IS " eSOnt PaSaUSS ' graS qUC leS 0isifs et voluptueuxnaturels des 

anpr /f and " 0cean - Ils sont extraordinairement alertes et vigoureux, et on 

perçoudans tout ce qu'ils font une adresse et unedextérité peucommunes. J'ai 

et cenZlt ^f ieS " ager d ' Un CÔté d ' Une P ir °8 ue avec une vit ^se incroyable , 
b as a "il ÏÏ rameUrS 8ardaiem aUSSi exacte ment ' a mesure que si tous les 
b en peu lolt n? n r S f,™ "^ ^ LeW ^ en ^ énéral ' est ^ 
la Znar If ■*"? ^ "" ESP3gn01 qUi S ' eXp ° Se co «^amment au soleil 
atP f m ° inS baSanéSl LeS femmeS n ' 0ffrent P as apparence de déli' 

^ZZe e TT aleUrSGXe; P ° UrtantleUr VOix GStd '- e *■— *■ 
^ L q ! ' ^ r SUn0Ut ' lGS dlStingUer ' car J'h^iliement des deux sexes 
2 ZTZ Q t ■ T lGUr ViSage ' C ° mme Cdui des ferames dcsa ^cs pays, a 
ont l 8 , ' em0uement etde ^vacité que celui des hommes. Les Zélandais 
les cheveux et la barbe noirs, les dents bien rangées et aussi blanches 

âgés T 011 " 6 ' jOU,SSent d ' une santé robuste 5 Plusieurs nous parurent fort 

blem - T' 18 dGS deuxsexes sont beaux. Les hommes et les femmes sem- 

etre d un caractère doux et affable. Ils se traitent les uns les autres de la 

à n„i P affectueuse 5 mais ^ sont implacables envers leurs ennemis , 

4«i, comme je l'ai déjà remarqué, ils ne font point de quartier. 
p avs f rG P 3 ™^ 11 étran § e q«e '«s guerres soient fréquentes dans un 
ton ri y a S1 PCU d ' avanla 8 es a obtenir P a <" 'a victoire , et que chaque can- 
^ une contrée habitée par un peuple si pacifique et si doux soit l'ennemi 

Vai n ° UtCe qUl renvironne - Mais U est P° ssible <P ie P ar mi ces insulaires les 
Prem UeUrS retirent de Ieurs succès P lus d ' ava ntages qu'on ne l'imagine au 

motifs C ° UP dœiI ' Gt qUilS S ° ient P ° rtéS U dCS hostiIil6s réciproques par des 
» ]\ que A laUach ement et l'amitié ne sont pas capables de surmonter. 

v ent s T^ 1 qUG leUF principa l e nourriture est le poisson, et qu'ils ne peu- 
tilé sff Pr ° CUrer que sur la cotc de la mer, qui ne leur en fournit une quan- 
rieur i nteqU<3danS U " e cerlaine saison ' Les tribus qui vivent dans l'inlé- 
Vem ! CS leire&i si l s 'y en trouve , et même celles qui bal itent la côte , doi- 
eounr souvent le risque de mourir de faim. Leur pays no produit ni 



^^^ 



- 2Î2 — 

moutons, ni chèvres, ni cochons, ni bétail; ils n'ont point de volailles appri- 
voisées, et ils ne connaissent pas l'art de prendre des oiseaux sauvages en 
assez grand nombre pour fournir à leur nourriture. Si des voisins les empê- 
chent de pêcher du poisson , qui supplée à presque toutes les autres nourri- 
tures animales, ils n'ont, à l'exception des chiens, pour leur subsistance, que 
les végétaux dont nous avons parlé , et dont les principaux sont la racine de 
fougère, les ignames et les patates. Par conséquent, si ces ressources viennen t 
à leur manquer, leur détresse doit être terrible. Parmi les habitants de la côte 
eux-mêmes, plusieurs tribus doivent se trouver fréquemment dans une pareille 
disette , soit que leurs plantations n'aient pas réussi, soit qu'elles n'aient pas 
assez de provisions sèches dans la saison où elles ne peuvent prendre que peu 
de poissons. 

» Ces réflexions nous mettent en état de rendre raison non seulement de 
l'état d'alarme continuel qui paraît inhérent à l'existence des habitants de ce 
pays par le soin qu'ils prennent de fortifier tous leurs villages , mais aussi de 
l'horrible usage de manger ceux d'entre eux qui sont tués dans les combats : 
car le besoin de l'homme que la faim pousse au combat absorbe toute autre 
sensation et étouffe tous les sentiments qui l'empêcheraient d'apaiser ce be- 
soin en dévorant le corps de son adversaire. Il faut remarquer néanmoins 
que , si cette explication de l'origine d'une coutume si barbare est juste, les 
maux dont elle est suivie ne finissent point avec la nécessité qui lui donna 
naissance. Dès que la faim eut introduit d'un côté cet usage, il fut nécessai- 
rement adopté de l'autre par la vengeance. On sait que certains esprits spé- 
culatifs et de soi-disant philosophes prétendent que c'est une chose très indif- 
férente que de manger ou d'enterrer le corps mort d'un ennemi, ainsi que 
de couvrir ou de laisser nues la gorge et les cuisses d'une femme, et que c'est 
uniquement par préjugé et par habitude que la transgression de l'usage nous 
fait frissonner dans le premier cas et rougir dans le second. Cependant, met- 
tant a part la discussion de ce point de controverse, on peut aflirmer que 
Yusage de manger de la chair humaine est très pernicieux dans ses consé- 
quences; û tend manifestement à extirper un principe qui fait la principale 
sûreté de la vie humaine, et qui arrête plus souvent la main de l'assassin qi> c 
ne peut le faire le sentiment du devoir ou la crainte de l'échafaud. 

» Cependant la position et le caractère de ces pauvres insulaires sont favo- 
rables à quiconque voudra établir une colonie chez eux. Par leur situation 
ils ont besoin de secours, et leur caractère les rend susceptibles d'amitié' 
Quoique puissent dire en faveur de la vie sauvage des hommes qui jouissent 
des dons de la nature dans une oisiveté voluptueuse, la civilisation serait 
certainement un bonheur pour des êtres à qui la nature ingrate fournit à 



'!"':, ;. 





— 273 — 

Peine leur subsistance, et qui sont obligés de s'entre-delruirc contmuellc 
u, ent , ahn de ne pas mourir de faim. 

Rardani ^Tf- ' f C0Utumésà la 8 uerre ' ««*» qu'en soit la cause, et re- 
gardant par habitude tous les étrangers comme des ennemis , étaient toujours ' 

S T. 5 T^ l0rSqi, ' iIS " e ^P^evaient pas de notre supério-" 

avamf " .T'/Ï ?" C ° nnaissaient d ' aulre *™ celle du nombre; quand cet 
an g etait de eup cole> iIs ne douta . ent pag que tous nog 

1 2 anCC ne SGnt deS ai>tiflCeS qUe Ia Cralnle ° U la féerie nous M- 
■« mettre en usage pour les séduire et nous conserver. Mais lorsqu'ils furent 

se vi d?r COnVaU1Ci r de " 0S '° rCeS ' apréS n ° US aVOir COntrai » ts à nous 
£ 3rmeSa fGU ' 1"°'^ chargées seulement à petit plomb, et 

^aedô,r ren , treCOnnU n ° tre démenCe e " ^ <* ue »°" s «etoi»» 
rievtr t 2Tr t8 SI terrib,eS qUep ° Ur "«us défendre nous-mêmes, 

bornes ÏÏTt . ? C ° UP "^ ^ * eMt m nous U " e «"*»"» sa « 

lanll'. 1 CG qm P ° UVait n ° US engager a en user dc «*»» à leur 

égard II es encore remarquable que , lorsqu'une fois il y eut un commerce 

« rr;,:r nous > nous ies surprîmcs très ™ *« ^s 

malhonnête. I. est vrai que, tant qu'ils nous avaient regardés commentant 

e ^Z M T^ ttW ^^^^ m ^™^^ 

s Te r ,PU n ^^ S ° r,eS ^ m ° yenS C0 " tre nous - C ' est P- <*«* 
1 2 J e, lorsqu ils avaient reçu le prix de quelque chose qu'ils offraient 

nous vendre, ils retenaient tranquillement la marchandise et la valeur 
t rès ?° USaV10nsdonnée en échange, bien persuadés que c'était une action 

le, ! e , gll,me q ue de PMer des hommes qui n'avaient d'autre dessein que de 
lts Pdler eux-mêmes. 

> J'ai remarqué plus haut que les insulaires du Grand-Océan n'avaient pas 

tion! de 1 indécence, soit par rapport aux objets, soit par rapport aux ao 

ns II n en était pas de même des habitants de la Nouvelle-Zélande : nous 

ns aperçu dans leur commerce et leur maintien autant de réserve de dé- 

nce et de modestie , relativement à des actions qu'ils ne croient pourtant 

crumnelles , qu'on en trouve parmi les peuples les plus civilisés de l'Eu- 

renl ^'^ n ' élaiGnt PaS inaccessibles ï mais ,a manière dont elles se 

désirsT Ctait aUSSi déCente qUe Cd,e d ° nt " ne fGmme parmi nous ^de a " x 

faveu S ° n nian ' Ct ' SUiVant le " rS ideGS ' la sti P uIation du prix de leurs 

Posif^ GS - aUSS1 innocente - Lors q ue quelqu'un de l'équipage faisait des pro- 

avaitT 8 U " nC dG Ie " rS JeUneS femmes ' elle lui donnait à entendre qu'elle 

•besoin du consentement de sa famille, et on l'obtenait ordinairement 

allait * 611 dUn Prcsent conv enablc. Ces préliminaires une fois établis, il 
encore traiter la femme d'une nuit avec la même délicatesse que l'on 

r oh 





— 274 — ■ 
a en Europe pour l'épouse à vie, et l'amant qui s'avisait de prendr» avec 
elle des libertés contraires à ces égards était bien sûr de ne pas réussir dans 
son projet. 

i Un de nos officiers, s'étant adressé pour avoir une femme à une des meil- 
leures familles du pays, en reçut une réponse qui, traduite en notre langue , 
répond exactement à ces termes : Toutes ces jeunes femmes se trouveront 
fort honorées de vos déclarations; mais vous devez d'abord me faire un pré- 
sent convenable , et venir ensuite coucher une nuit à terre avec nous , car la 
lumière du jour ne doit point être témoin de ce qui se passera entre vous. 

» Us ne sont pas aussi propres sur leurs personnes que les Taïtiens, parce que, 
ne vivant pas dans un climat aussi chaud, ils ne se baignent pas si souvent. 
Mais l'huile dont ils oignent leur cheveux , comme les Islandais, est ce qu'ils ont 
de plus dégoûtant. Cette huile est une graisse de poisson ou d'oiseaux fondue. 
Les habitants les plus distingués l'emploient fraîche; mais ceux d'une classe 
inférieure se servent de cellequi est rance, ce qui les rend presque aussi désa- 
gréables à l'odorat que des Hottentots. Leurs têtes ne sont pas exemptes de 
vermine, quoique nous ayons observé qu'ils connaissent l'usage des pei- 
gnes d'os et de bois. Us portent quelquefois ces peignes dressés sur leurs che- 
veux comme un ornement, mode qui règne aujourd'hui chez les dames 
d'Europe. Les hommes ont ordinairement la barbe courte et les cheveux atta- 
chés au dessus de la tête, et formant une touffe où ils placent les plumes d'oi- 
seau de différentes manières et suivant leur caprice. Les uns les font avancer en 
pointe de chaque côté des joues, ce qui rendait à nos yeux leur figure diffor- 
me. Quelques unes des femmes portent leurs cheveux courts , et d'autres les 
laissent flotter sur leurs épaules. 

» Les deux sexes ont le corps marqué de taches noires nommées amoco; ils 
emploient pour les y imprimer la même méthode dont on se sert à Taïli pour 
se tatouer. Les hommes ont un plus grand nombre de ces marques que les 
femmes. Celles-ci ne peignent en général que leurs lèvres ; cependant quel- 
ques unes avaient ailleurs de petites taches noires. Les hommes au contraire 
semblent ajouter quelque chose toutes les années à ces bizarres ornements; 
de sorte que plusieurs d'entre eux qui paraissaient d'un âge avancé étaient 
presque couverts de ces taches de la tête aux pieds. Outre l'amoco , ils s'impri- 
ment sur le corps d'autres marques extraordinaires , par un moyen que nous 
ne connaissons pas. Ce sont des sillons d'environ une ligne de profondeur et 
d'une largeur égale, tels qu'on en aperçoit sur un jeune arbre auquel l'on a 
fait une incision. Les bords de ces sillons sont dentelés , toujours en suivant 
a même méthode; devenus parfaitement noirs, ils présentent un aspect 
effrayant. Le visage des vieillards est presque entièrement couvert de ces 



— 273 — 
marques» Les jeunes gens ne noircissent que leurs lèvres , comme les fem- 
»es. Ils ont communément une tacho noire sur une joue et sur un œil, et 
^•cèdent ainsi par degrés , jusqu'à ce qu'ils deviennent vieux, et par là plus 
J fv spec(ables. Quoique nous fussions dégoûtés de l'horrible difformité que ces 
^ches cl ces sillons impriment au visage de l'homme, nous ne pouvions nous 
^ «pécher d'admirer l'art et la dextérité avec lesquels ils les impriment sur 
°ur peau. Les marques du visage sont ordinairement en spirale ; elles sont tra- 
ces avec beaucoup de précision et môme d'élégance, celles d'un côté corres- 
pondant exactement à celles de l'autre. Les marques du corps ressemblent un 
Peu aux circonvolutions des ouvrages à filigrane; mais on aperçoit dans ces 
«arques une telle fécondité d'imagination , que , de cent hommes qui sem- 
aient au premier coup d'œil porter exactement les mêmes figures, nous 
en trouvâmes pas deux qui en eussent de semblables, lorsque nous les exa- 
minâmes de près. La quantité et la forme de ces marques étaient différentes 
dans les d. verses parties de la côte, et comme les Taïtiens les placent princi- 
palement sur les fesses, dans la Nouvelle-Zélande c'était quelquefois la seule 
partie du corps où il n'y en eût point, et en général elle était moins marquée 
que les autres. 

» Ces peuples ne teignent pas seulement leur peau , ils la barbouillent aussi 
avec de 1 ocre rouge; quelques uns la frottent avec cette matière sèche; 
'autres 1 appliquent en larges taches, mêlée avec de l'huile qui reste lou- 
eurs humide : aussi n'était-il pas possible de les toucher sans remporter des 
parques de peinture; de sorte que les hommes de notre équipage qui don- 
nent des baisers aux femmes du pays en portaient les traces empreintes 
su r le visage. 

» L'habillement d'un habitantdela Nouvelle-Zélande est , au premier coup 

œil d'un étranger , le plus bizarre et le plus grossier qu'on puisse imaginer. 

esteomposé de feuillesdu végétal précédemment cité : ils coupent ces feuilles 

trois ou quatre bandes , et lorsqu'elles sont sèches, ils les entrelacent les 

«es dans les autres, et en forment une espèce d'étoffe qui tient le milieu 

mre le roseau et le drap ; les bouts des feuilles, qui ont huit ou neuf pouces 

^ ongueur, s'élèvent en saillie à la surface de l'étoffe, comme la peluche 

s . u es nattes qu'on étend sur nos escaliers. Il faut deux pièces de celte étoffe, 

tach" PeUl ' Ui d ° nner C6 n ° m ' P ° Ur Un habil,ement complet : l'une est at- 
t^ch SUI leS épaules avec un cordon ' et P end Jusqu'aux genoux ; ils al- 
lés T* a " b ° Ut de ° e cordon unc ai S uil,e d ' os i qui passe aisément à travers 
piécfi 6 * 1 * parlios do ce vêtement de dessus et les joint ensemble; l'autre 
PPrt GSl 10Ul(: ° ailLo,u ' fa 'a ceinture et pend presqu'à terre. Les hommes ne 
ent pourtant que dans des occasions particulières cet habit de dessous : 





■III l ^ 

■ 
■ 

1 

■ 


1 






— 276 — 
mais ils ont une ceinture a laquelle pend une petite corde destinée à un usage 
très singulier. Les insulaires du Grand-Océan se fendent le prépuce, afin de 
l'empêcher de couvrir le gland. Les habitants de la Nouvelle-Zélande ramè- 
nent au contraire le prépuce sur le gland , et afin do l'empêcher de se retirer 
par la contraction naturelle de celte partie , ils en nouent l'extrémité avec 
le cordon attaché à leur ceinture. Le gland paraissait être la seule partie de 
leur corps qu'ils fussent soigneux de cacher ; ils se dépouillaient sans le 
moindre scrupule de tous leurs vêtements, excepté de la ceinture et du cor- 
don ; mais ils étaient très confus lorsque, pour satisfaire notre curiosité , 
nous les invitions à délier le cordon ; ils n'y consentirent jamais qu'avec des 
marques de répugnance et de honte extrêmes. Quand ils n'ont que leurs vê- 
tements de dessus et qu'ils s'accroupissent, ils ressemblent un peu aune 
maison couverte de chaume. Quoique celte couverture soit désagréable, elle 
est bien adaptée à la manière de vivre d'hommes qui couchent souvent en 
plein air , sans avoir autre chose pour se mettre à l'abri de la pluie. 

» Outre l'espèce d'étoffe grossière dont nous venons de parler, ils en ont 
deux autres, qui ont la surface unie , et qui sont faites avec beaucoup d'art, 
de la même manière que celles qui sont fabriquées par les habitants de l'Amé- 
rique méridionale, et dont nous avions acheté quelques pièces à Rio-Janeiro. 
L'une de celles-ci est aussi grossière, mais dix fois plus forte que nos serpil- 
lières les plus mauvaises ; pour la manufacturer, ils en arrangent les fils à peu 
près comme nous. La seconde se fait en étendant plusieurs fils près les uns 
des autres dans la même direction , ce qui compose la chaîne , et d'autres 
fds en travers qui servent de trame; ces fils sont éloignés d'environ un demi- 
pouce les uns des autres , et ressemblent un peu aux morceaux de rotin dont 
on fait de petites nattes rondes qu'on place quelquefois sur les tables, sous 
les plats. Cette étoffe est souvent rayée, et elle a toujours une assez belle 
apparence , car elle est fabriquée avec des fibres de la même plante , qui est 
luisante comme la soie. Ils la manufacturent dans une espèce de châssis de la 
grandeur de l'étoffe, qui a ordinairement cinq pieds de long et quatre de 
large; les fils de la chaîne sont attachés au bout du châssis. La trame se fait 
à la main , ce qui doit être un travail très ennuyeux. 

» Ils font à l'extrémité de ces deux espèces d'étoffe des bordures ou franges 
de différentes couleurs, comme celles de nos tapis. Ces bordures sont faites 
sur différents modèles , et travaillées avec une propreté et même une élégance 
qui doivent paraître surprenantes , si l'on considère qu'ils n'ont point d'ai- 
guilles. Le vêtement dont ils tirent le plus de vanité est une fourrure de chien ; 
ils l'emploient avec tant d'économie, qu'ils la coupent par bandes, qu'ils cou- 
sent sur leur habit à quelque distance l'une de l'autre; ce qui prouve qud 



— 277 — 
les chiens ne sont pas communs dans leur pays. Ces bandes sont aussi de 
diverses couleurs, et disposées de manière à produire un effet agréable. Nous 
avons vu , mais rarement , des habillements ornés de plumes au lieu de four- 
rures , et un seul qui était entièrement couvert de plumes rouges de per- 
roquet. 

» Les femmes, contre la coutume générale de leur sexe, semblent donner 
moins d'attention à leur habillement que les hommes. Elles portent ordinai- 
rement leurs cheveux courts , comme je l'ai déjà dit, et lorsqu'elles les laissent 
croître , elles ne les attachent jamais sur le sommet de la tête ; elles n'y met- 
tent pas non plus des plumes pour ornements. Leurs vêtements sont faits de 
h même manière et dans la même forme que ceux de l'autre sexe ; mais celui 
d'en bas enveloppe toujours le corps, excepté quand elles entrent dans l'eau 
pour prendre des homards ; elles l'ôtent alors, mais elles ont grand soin de 
n'être pas vues par les hommes. Ayant débarqué un jour sur une petite île , 
dans la baie de Tolaga, nous en surprîmes plusieurs dans cette occupation] 
La chaste Diane et ses nymphes ne peuvent pas avoir donné de plus grandes 
marques de confusion et de regret à la vue d'Actéon, que ces femmes en té- 
moignèrent à notre approche. Les unes se cachèrent parmi des rochers , et 
le reste se tapit dans la mer jusqu'à ce qu'elles eussent fait une ceinture et un 
tablier des herbes marines qu'elles purent trouver , et lorsqu'elles en sortirent, 
nous remarquâmes que même avec ce voile leur modestie souffrit beaucoup 
de notre présence. 

» Les deux sexes percent leurs oreilles , et en agrandissent les trous de 
manière qu'on peut y faire entrer au moins un doigt. Ils passent dans ces 
trous des ornements de différente espèce, de l'étoffe, des plumes, des os, 
de grands oiseaux , et quelquefois un petit morceau de bois. Us y mettaient 
ordinairement les clous que nous leur donnions, ainsi que toutes les autres 
Choses qu'ils pouvaient y porter. Quelques femmes y mettent le duvet de l'al- 
)a tros, qui est aussi blanc que la neige , et qui , étant relevé par devant et 
Par derrière le trou , en une touffe presque aussi grosse que le poing, forme 
°n coup d'œil très singulier, et qui , quoique étrange , n'est pas désagréable. 

ulre les parures qu'ils font entrer dans les trous des oreilles , ils y suspen- 
dent avec des cordons plusieurs autres objets , tels que des ciseaux ou des 
'■guilles de tète de talc vert, auxquels ils mettent un très haut prix, des on- 
gles et des dents de leurs parents défunts, des dents de chien, et toutes les 
' utres choses qu'ils peuvent se procurer, et qu'ils regardent comme étant de 
| l| elque valeur. Les femmes portent aussi des bracelets et des colliers composés 

°s d'oiseaux, de coquillages ou d'autres substances qu'elles prennent et qu'el- 
- s enfilent en chapelet. Les hommes suspendent quelquefois à un cordon qui 



. 



— 278 — 
tourne autour de leur cou un morceau de talc vert ou d'os de baleine, à peu 
près de la forme d'une langue, et sur lequel on a grossièrement sculpté la figure 
d'un homme; ils estiment fort cet ornement. Nous avons vu un Zélandais dont 
le cartilage du nez était percé; il y avait passé une plume qui s'avançait en 
saillie sur chaque joue. Il est probable qu'il avait adopté cette singularité bi- 
zarre comme un ornement; mais parmi tous les Indiens que nous avons ren- 
contrés, aucun n'en portait de semblable; nous n'avons pas môme remarqué 
à leur nez de trou qui pût servir à un pareil usage. 

» Leurs maisons sont les plus grossiers de leurs ouvrages ; à l'exception de 
la grandeur , elles égalent à peine les chenils d'Angleterre. Elles ont rarement 
plus de dix-huit ou vingt pieds de long , huit ou dix de large , et cinq ou six 
de haut, depuis la perche qui se prolonge d'une extrémité à l'autre, et qui 
forme le faîte, jusqu'à terre. La charpente est en bois, et ordinairement de 
perches minces. Les parois et le toit sont composés d'herbes sèches et de foin, et 
le tout est joint ensemble avec bien peu de solidité. Quelques unes sont garnies 
en dedans d'écorces d'arbre; de sorte que dans un temps froid elles doivent 
procurer un très bon abri. Le toit est incliné comme celui de nos granges. 
La porte est à une des extrémités, et n'a que la hauteur suffisante pour ad- 
mettre un homme qui se traîne sur ses mains et ses genoux pour y entrer. 
Prés de la porte est un trou carré qui sert à la fois de fenêtre et de cheminée : 
car le foyer est à cette extrémité, à peu près au milieu de l'habitation , et en- 
ire les deux côtés. Dans quelque partie visible , et ordinairement près de la 
porte , ils attachent une planche couverte de sculptures à leur manière. Celte 
planche a pour eux autant de prix qu'un tableau en a pour nous. Les parois 
et le toit s'étendent à environ deux pieds au delà de chaque extrémité, de ma- 
mière qu'ils forment une espèce de porche garni de bancs pour l'usage de la 
famille. La partie du sol destinée pour le foyer est enfermée dans un carré 
creux , par de petites cloisons de bois ou de pierre : c'est au milieu qu'on 
allume le feu. Le long des parois, ils étendent à terre un peu de paille sur 
laquelle ils se couchent. 

» Leurs meubles et ustensiles sont en petit nombre; un coffre les contient 
ordinairement tous, si l'on en excepte leurs paniers de provisions, les ca- 
lebasses où ils conservent de l'eau douce, et les maillets dont ils battent leur 
racine de fougère; ceux-ci sont déposés communément en dehors de la porte. 
Quelques outils grossiers, leurs habits, leurs armes, et les plumes qu'ils 
mettent dans leurs cheveux, composent le reste de leurs trésors. Ceux qui 
sont d'une classe distinguée, et dont la famille est nombreuse, ont trois ou 
quatre habitations renfermées dans une cour; les cloisons en sont faites avec 
des perches et du foin , et ont environ dix ou douze pieds de hauteur. 



— 279 — 
» Lorsque nous étions à terre, dans le canton de Tolaga, nous vîmes Jes 
ruines , ou plutôt la charpente d'une maison qui n'avait jamais été achevée , 
e * qui était beaucoup plus grande qu'aucune de celles que nous avions reu- 
contrées ailleurs; les parois en étaient ornées de plusieurs planches sculp- 
tes, et beaucoup mieux travaillées que nous n'en avions encore vu; mais 
nous n'avons pas pu savoir à quel usage elle avait été commencée, et pour- 
quoi on l'avait laissée dans cet état. 

» Quoique ces peuples soient assez bien défendus de l'inclémence du temps 
dans leurs habitations , lorsqu'ils font des excursions pour chercher dse ra- 
cines de fougère ou pêcher du poisson , ils paraissent ne s'embarrasser en 
aucune manière d'avoir un abri. Ils s'en font quelquefois un contre le vent; 
«autres fois ils ne prennent pas môme cette précaution; ils couchent sous 
des buissons avec leurs femmes et leurs enfants, leurs armes rangées autour 
d'eux. La troupe de quarante ou cinquante Indiens que nous vîmes à la baie 
de Mercure, dans le canton d'Opouredj, ne construisit jamais le moindre abri 
pendant que nous y étions, quoique la pluie tombât quelquefois pendant vingt- 
quatre heures sans discontinuer. 

» Nous avons déjà fait l'énumération de ce qui compose leurs aliments. La 
racine de fougère est le principal : elle leur sert de pain ; elle croît sur les col- 
lines, et c'est à peu près la même que celle qui croît dans les bruyères d'Eu- 
rope. Les oiseaux qu'ils mangent les jours de régal consistent surtout en 
jnanchots , albatros , et un petit nombre d'autres espèces dont on a parlé dans 
'e cours de cette relation. 

» Comme ils n'ont point de vase pour faire bouillir de l'eau, ils n'ont d'au- 
tres manières d'apprêter les aliments que de les cuire dans une espèce de four 
on do les rôtir. Ils font des fours semblables à ceux des insulaires du Grand- 
c ean, et ainsi nous n'avons rien à ajouter à la description qui a déjà été 
jonnée de leur manière de rôtir les aliments, sinon que la longue broche à 
Quelle ils attachent la viande est placée obliquement vers le feu : à cet effet 
1 s engagent l'extrémité de la broche sous une pierre, et ils la soutiennent à 
P°u près dans le milieu avec une autre; selon qu'ils approchent plus ou moins 
e l'extrémité cette seconde pierre, ils augmentent ou diminuent, comme il 
ei, r plaît, le degré d'obliquité de la broche. 
" Dans l'île du nord de la Nouvelle-Zélande , nous avons aperçu des planta- 
is d'ignames, de patates et de cocos ; mais nous n'en avons point vu dens l'ils 
sud. Les habitants decetle partie du pays doivent donc vivre uniquement de 
peines de fougère et de poisson , si l'on en excepte les ressources accideulel- 
et rares qu'ils peuvent trouver dans les oiseaux de mer et les chiens. Il est 
•un qu ils ne peuvent pas se procurer de la fougère et du poisson dans 





— 280 — 

toutes les saisons de l'année , puisque nous en avons vu des provisions sèches 
mises en tas, et que quelques uns d'entre eux témoignèrent de la répugnance 
a nous en vendre, surtout du poisson , lorsque nous avions envie d'en acheter 
pour l'embarquer. 

» Cette circonstance paraît confirmer le sentiment où je suis que ce triste 
pays fournit à peine à la subsistance de ses habitants, que la faim porte en 
conséquence à des hostilités continuelles, et excite naturellement à mander 
les cadavres de ceux qui ont été tués dans les combats. 

» Nous n'avons pas découvert qu'ils aient d'autre boisson que l'eau. Si 
réellement ils ne font point usage de liqueurs enivrantes, ils sont en ce point 
plus heureux que tous les autres peuples que nous avions visités jusque là, 
et dont nous ayons jamais entendu parler. 

» Comme l'intempérance et le défaut d'exercice sont peut-être l'unique 
principe des maladies aiguës ou chroniques, il ne paraîtra pas surprenant 
que ces [peuples jouissent sans interruption d'une santé parfaite. Toutes les 
fois que nous sommes allés dans leurs bourgs, les enfants et les vieillards, 
les hommes et les femmes, se rassemblaient autour de nous, excités par la 
même curiosité qui nous portait à les regarder. Nous n'en avons jamais 
aperçu un seul qui parût affecté de maladie, et, parmi ceux que nous avons 
vus entièrement nus, nous n'avons jamais remarqué la plus légère éruption 
sur la peau , ni aucune trace de pustules ou de boutons. Lorsqu'ils vinrent 
près de nous dans les premières visites, et que nous observâmes sur diffé- 
rentes parties de leur corps des taches blanches qui semblaient former une 
croûte, nous crûmes qu'ils étaient lépreux ou au moins attaqués violemment 
du scorbut; mais en examinant ces marques de plus près, nous trouvâmes 
qu'elles provenaient de l'écume de la mer, qui , dans le passage , les avait 
mouilles, et qui, s'étant desséchée, avait laissé sur la peau le sel en poudre 
blenche très fine. 

» Nous avons vu une autre preuve de la santé de ces peuples dans la facilité 
avec laquelle des blessures très récentes se guérirent et se cicatrisèrent. Ayant 
examine un homme qui avait reçu une balle de fusil à travers la partie char- 
mie du bras , sa blessure paraissait en si bon état et si près d'être guérie que , 
si je n'avais pas été sûr qu'on n'y avait rien mis, j'aurais , pour l'intérêt de 
l'humanité, pris des informations sur les plantes vulnéraires et sur les pra- 
tiques chirurgicales du pays. 

»Ce qui prouve encore que les habitants dece pays sont exempts de maladie, 
c'est le grand nombre de vieillards que nous avons vus, et dont plusieurs, 
à en juger par la perte de leurs cheveux et de leurs dents, semblaient être 
très âgés. Cependant aucun d'eux n'était décrépit, et, quoiqu'ils n'eussent 



— 281 — 

plus dans les muscles autant de force que les jeunes insulaires , ils n'étaient 
li moins gras ni moins vifs. 

» L'industrie de ces peuples se montre principalement dans leurs pirogues. 
Elles sont longues et étroites et d'une forme très ressemblante aux canots 
dont on se sert pour la pêche de la baleine dans la Nouvelle-Angleterre. Les 
plus grandes de ces pirogues semblent être destinées principalement à la 
guerre, et portent de quarante à quatre-vingts ou cent hommes armés. Nous 
en mesurâmes une qui était à terre à Tolaga : elle avait soixante-huit pieds et 
demi de long, cinq de large et trois et demi de profondeur. Le fond était 
a 'gu , avec les côtés droits en forme de coins. Il était composé de trois lon- 
gueurs creusées d'environ deux pouces , d'un pouce et demi d'épaisseur, et 
bien attachées ensemble par un fort cordage. Chaque côté était fait d'une 
seule planche, de soixante-trois pieds de long, de dix ou douze pouces de 
large , d'environ un pouce et un quart d'épaisseur ; elles étaient toutes jointes 
fortement au fond, et avec beaucoup d'adresse. Ils avaient placé de cha- 
que côté un nombre considérable de traverses d'un plat-bord à l'autre , afin 
de renforcer le bateau. L'ornement de l'avant de la pirogue s'avançait de 
cinq ou six pieds au delà du corps du petit bâtiment , et il avait environ qua- 
tre pieds et demi de haut. Celui de la poupe était attaché sur l'extrémité de 
l'arrière , comme l'étambord d'un vaisseau l'est sur sa quille, et il avait envi- 
ron quatorze pieds de haut, deux de large, et un pouce et demi d'épaisseur, 
«s étaient composés tous deux de planches sculptées , dont le dessin était 
beaucoup meilleur que l'exécution. 

» Toutes les pirogues sont construites d'après ce plan, si l'on en excepte 
Un petit nombre d'autres que nous avons vues à Opouredj ou dans la baie de 
Mercure, et qui étaient d'une seule pièce, creusée au feu. Il y en a peu qui 
n 'aient vingt pieds de long. Quelques unes des plus petites ont des balan- 
ciers. Ils en joignent quelquefois deux ensemble. La sculpture des ornements 
de la poupe et de la proue des petites pirogues , qui semblent destinées unique- 
ment à la pêche, consiste dans la figure d'un homme , dont le visage est aussi 
hideux qu'on puisse l'imaginer; il sort de la bouche une langue monstrueuse, 
et des coquillages blancs lui servent d'yeux. Les plus grandes pirogues, qui 
s emblent être leurs bâtiments de guerre , sont magnifiquement ornées d'ouvra- 
ges à jour, et couvertes de franges flottantes de plumes noires qui forment un 
c °up d'œil agréable ; souvent aussi les planches du plat-bord sont sculptées 
dans un goût grotesque, et décorées de touffes de plumes blanches placées sur 
u « fond noir. 

» Les pagaies des pirogues sont petites, légères et très proprement faites; 
la Pale est de forme ovale , ou plutôt elle ressemble à une large feuille. Elle est 
IV. 3 








— 282 — 
pointue au bout, plus large au milieu , et elle diminue par degrés jusqu'à la 
tige. La pagaie a environ six pieds dans toute sa longueur; la tige, y compris 
la poignée, en comprend quatre, et la pale deux. Au moyen de ces rames, ils 
font aller leurs pirogues avec une vitesse surprenante. 

» Ils ne sont pas fort habiles dans la navigation, ne sachant aller que vent 
arrière. La voile, qui est de natte ou de réseau , est étendue entre deux per- 
ches élevées sur chaque plat-bord , et qui servent â la fois de mats et de vergues. 
Deux cordes correspondent à nos écoutes, et sont par conséquent attachées au 
dessus du sommet de chaque perche. Quelque grossier et quelque incommode 
que soit cet appareil , les pirogues marchent fort vite vent arrière; elles sont 
gouvernées par deux hommes assis sur la poupe , et tenant chacun une pagaie 
dans leur main. 

» Après avoir détaillé les produits de leur industrie, je vais décrire sommai- 
rement leurs outils. Us ont deux sortes de haches, et des ciseaux qui leur ser- 
vent aussi de tarrières pour faire des trous. Comme ils n'ont point de métaux, 
leurs haches sont faites d'une pierre noire et dure, ou d'un talc vert com- 
pacte et qui ne casse pas. Leurs ciseaux sont composés d'ossements humains, 
ou de morceaux de jaspe qu'ils coupent dans un bloc en petites parties angu- 
laires et pointues comme nos pierres à fusil. Ils estiment leurs haches plus que 
tout ce qu'ils possèdent, et ils ne voulurent jamais nous en céder une seule, 
quelque chose qu'on leur offrît en échange. Une de nos meilleures haches 
et beaucoup d'autres choses ne purent engager un insulaire à vendre la 
sienne ; d'où je conclus que les bonnes haches sont rares parmi eux. Us em- 
ploient leurs petits outils de jaspe pour finir leurs ouvrages les plus délicats. 
Comme ils ne savent pas les aiguiser, ils s'en servent jusqu'à ce qu'ils soient 
entièrement émoussés: alors ils les laissent de côté. Nous avions donné aux 
habitants de ïolaga un morceau de verre, et en peu de temps ils trouvèrent 
moyen de le trouer, afin de le suspendre avec Un fil autour de leur cou comme 
un ornement ; nous imaginons que l'instrument dont ils se servirent pour 
cela était de jaspe. Nous n'avons pas pu apprendre avec certitude comment 
ils fabriquent le taillant de leurs outils, et de quelle manière ils aiguisent Ynf 
hiequlte appellent patoU*piitùu; mais c'est probablement en réduisant en 
poudre un morceau de la même matière, et en émoulant, au moyen de celte 
poudre, deux pièces l'une contre l'autre. 

| » j'ai déjà fait mention de leurs filets , et surtout de leur seine, qui est d'une 
grandeur énorme; nous en avons tu une q;ii semblait être l'ouvrage des 
habitants de tout le village; je crois aussi qu'elle leur appartenait en commun. 
Un autre filet est circulaire, et s'étend au moyen de deux ou trois cerceaux. 
Leurs hameçons sont d'os ou de coquilles, et en général ils sont mal faits, 



— 283 — 
Us ont des paniers d'osier ne différentes espèces et de différente grandeur, 
«ans lesquels ils mettent le poisson qu'ils prennent, et où ils serrent leurs 
Provisions. 

» Leur culture est aussi parfaite qu'on a lieu de l'attendre d'un pays où un 
'omme ne sème que pour lui, et où la terre donne à peine autant de fruits 
1« il en faut pour la subsistance des habitants. Lorsque nous étions pour la 
Première fois à Tegadou , canton situé entre la baie de la Pauvreté et le cap 
s t , ils venaient de confier leur récolte future à la terre ; les graines n'avaient 
Pas encore commencé à germer. Le terrain était aussi uni que celui de nos 
jardins. Chaque plante avait sa petite butte, le tout rangé en quinconce régu- 
ler, au moyen de cordeaux qui, avec les chevilles de bois dont on avait fait 
usage pour les tendre, étaient encore sur le champ. Nous n'avons pas eu 
occas.on de voir travailler les laboureurs; mais nous avons examiné l'instru- 
ment qui leur sert à la fois de bêche et de charrue. Ce n'est qu'un long pieu 
étroit et aiguisé en tranchant à un des bouts , avec un petit morceau de bois 
attache transversalement à peu de distance au dessus du tranchant , afin que 
le pied puisse commodément le faire entrer dans la terre. Us retournent des 
pièces de terre de six ou sept acres d'étendue avec cet instrument , quoiqu'il 
n au pas plus de trois pouces de large ; mais le sol , étant léger et sablonneux, 
oïlre peu de résistance. 

» C'est dans la partie septentrionale de la Nouvelle-Zélande que l'agricul- 
»'re, l'art de fabriquer des étoffes, et les autres arts de la paix, semblent 
! re mieux connus et plus pratiqués; on en trouve peu de vestiges dans la 
Partie méridionale. Mais les arts qui appartiennent à la guerre sont égale- 
ment florissants sur toute la côte. 

» Leurs armes, peu nombreuses, sont très propres à détruire leurs enne- 

us; Us ont des lances, des dards, des haches de bataille et le palou-patou 

a lance a quatorze ou quinze pieds de long ; elle est pointue aux deux bouts, 

^ l quelquefois garnie d'un os ; on l'empoigne par le milieu , de sorte que , la 

Partie de derrière balançant celle du devant , elle porte un coup pl„s difficile 

Parer que celui d'une arme qu'on tient par un des bouts. Ces peuples n'ont 

1 "'ondes, ni arcs. Ils lancent le dard, ainsi que les pierres, avec la main ; 

j^s ils s'en servent rarement, si ce n'est pour la défense'de leurs forts! 

jurs combats dans les pirogues ou à terre se font ordinairement de corps à 

^rps; le massacre doit par conséquent être fort grand, puisque, si le premier 

J>up de quelques unes de leurs armes porte, ils n'ont pas besoin d'en donner 

second pour tuer leur ennemi. Ils paraissent mettre leur principale con- 

nce dans le palou-patou, qui est attaché à leur poignet avec une forte cour- 

16 s de peur cju'on ne le leur arrache par force; les principaux personnages 



' 



— 284 — 

du pays le pendent ordinairement à leur ceinture , comme un ornement mili- 
taire , et il fait partie de leur habillement comme le poignard chez les Asia- 
tiques et l'épée chez les Européens. Ils n'ont point d'armure défensive. 
Outre leurs armes , les chefs portent un bâton de distinction , comme nos of- 
ficiers portent un sponton. C'était communément une côte de baleine, aussi 
blanche que la neige , et décorée de sculptures, de poils de chien et de plu- 
mes ; d'autres fois un bâlon d'environ six pieds de long , orné de la même 
manière, et incrusté de coquillages ressemblants à la nacre de perle. Ceux 
qui portent ces marques de distinction sont ordinairement vieux , ou au 
moins ils ont passé le moyen âge-, ils ont aussi sur le corps plus de taches d'a- 
moco que les autres. 

» Toutes les pirogues qui vinrent nous attaquer avaient chacune à bord un 
ou plusieurs Indiens ainsi distingués, suivant la grandeur du bâtiment. Lors- 
qu'elles s'étaient approchées à environ une encablure du vaisseau, elles avaient 
coutume de s'arrêter, et les chefs, se levant de leur siège, endossaient un 
vêtement qui semblait destiné pour cette occasion , et qui était ordinairement 
une peau de chien. Ils prenaient en main leur bâton de distinction ou une 
arme , et ils montraient aux autres habitants ce qu'ils devaient faire. Quand 
ils se trouvaient à une trop grande distance pour nous atteindre avec la lance 
ou avec une pierre , ils croyaient aussi qu'ils n'étaient pas à la portée de nos 
armes ; alors ils nous adressaient leur défi, dont les mots étaient presque tou- 
jours les mêmes : Heromdi, heromai harré outa é patou-patou oglii , Venez 
à nous, venez à terre, et nous vous tuerons tous avec nos patou-patous. 
Pendant qu'ils proféraient ces menaces , ils s'approchaient insensiblement 
jusqu'à ce qu'ils fussent tout près du vaisseau. Ils parlaient par intervalles 
d'un ton tranquille , et répondaient à toutes les questions que nous leur fai- 
sions 5 d'autres fois ils renouvelaient leur défi et leurs menaces , jusqu'à ce 
qu'enfin encouragés par la timidité qu'ils nous supposaient , ils commençaient 
leur chanson et leur danse de guerre: c'était le prélude de l'attaque, qui du- 
rait quelquefois si long-temps, que, pour la faire finir, nous étions obligés de 
tirer deux ou trois coups de fusil. D'autres fois ils se reliraient après avoir jeté 
quelques pierres à bord, comme s'ils eussent été contents de nous avoir fait 
une insulte dont nous n'osions pas nous venger. 

» La danse de guerre consiste en un grand nombre de mouvements vio- 
lents et de contorsions hideuses. Le visage y joue un grand rôle; souvent ils 
font sortir de leur bouche une langue d'une longueur incroyable, et relèvent 
leurs paupières avec tant de force , qu'on aperçoit tout le blanc de l'œil en haut 
et en bas , de manière qu'il forme un cercle autour de l'iris. Ils ne néglige' 11 
rien de tout ce qui peut rendre la figure de l'homme difforme et effroyable- 




— 285 — 
Pendant cette danse, ilsagilent leurs lances, ils ébranlent leurs dards, et frap. 
Pent l'air de leurs palou-patous. Cette horrible danse est accompagnée d'une 
chanson sauvage , il est vrai , mais qui n'est point désagréable , et dont chaque 
refrain se termine par un soupir élevé et profond qu'ils poussent de concert. 
Nous vîmes dans les mouvements des danseurs une force , une fermeté et une 
adresse que nous ne pûmes pas nous empêcher d'admirer. Dans leurs chan- 
sons ils gardent la mesure avec la plus grande exactitude ; j'ai entendu plus de 
ce 'it pagaies frapper à la fois avec tant de précision contre les côtés de leurs pi- 
rogues, qu'elles ne produisaient qu'un seul son à chaque temps de leur musique. 
» Ils chantent quelquefois pour s'amuser, et sans s'accompagner de danse, 
"ne chanson qui n'est pas fort différente de celle-là; nous en avons entendu 
aussi de temps en temps d'autres chantées par les femmes, dont les voix sont 
d une douceur et d'une mélodie remarquables , et ont un accent agréable et ten- 
dre. La mesure en est lente et la cadence triste. Toute celte musique, autant 
que nous en pûmes juger sans avoir une grande connaissance de l'art, nous 
parut exécutée avec plus de goût qu'on n'a lieu de l'attendre de sauvages pau- 
vres et errants dans un pays à moitié désert. Nous crûmes que leurs airs 
étaient à plusieurs parties; du moins est-il certain qu'ils étaient chantés par 
plusieurs voix ensemble. 

i Ils ont des instruments sonores; mais l'on peut à peine leur donner le 
Jjom d'instruments de musique : l'un est la coquille appelée la trompette de 
Tr iton, avec laquelle ils font un bruit qui n'est pas différent de celui que nos 
bergers tirent de la corne d'un bœuf. L'autre est une petite flûte de bois, res- 
semblant à une quille d'enfant, mais beaucoup plus petite, et aussi peu har- 
onieuse qu'un petit sifflet. Ils ne paraissent pas regarder ces instruments 
c °mme fort propres à la musique, car nous ne les avons jamais entendus y 
joindre leurs voix ni en tirer des sons mesurés qui eussent la moindre ressem- 
blance avec un air. 

» Après ce que j'ai déjà dit sur l'usage où sont ces insulaires de manger de 
a c hair humaine, j'ajouterai seulement que dans presque toutes les anses où 
°us débarquâmes nous avons trouvé des os humains encore couverts de 
la ir, près des endroits où l'on avait fait du feu, et que parmi les têtes qui fo- 
e,1 | apportées à bord parle vieillard quelques unes semblaient avoir des yeux 
cl 'ces et des ornements dans les oreilles, comme si elles eussent été vivantes 
e le que M. Banks acheta lui fut vendue avec beaucoup de répugnance. Elle 
raissait avoir été celle d'un jeune homme d'environ quatorze ou quinze ans, 
Par les contusions que nous aperçûmes à l'un des côtés, nous jugeâmes 
elle avait été frappée de plusieurs coups violents; il lui manquait même 
s de l'œil une partie de l'os. Ceci nous confirma dans l'opinion que ces in 






— 286 — 
sulaires ne font point de quartier, et qu'ils ne gardent aucun prisonnier pour 
les tuer et les manger dans la suite , comme les habitants de la Floride : car 
s'ils avaient conservé des prisonniers , ce pauvre jeune homme, qui n'était pas 
en état de faire beaucoup de résistance , aurait probablement été du nombre ; 
nous savons d'ailleurs qu'il fut tué avec les autres , puisque le combat s'était 
passé peu de jours avant notre arrivée. 

» Nous avons donné ailleurs une description assez détaillée des bourgs ou 
hippahs de ces peuples, qui sont tous fortifiés. Depuis la baie Plenty (d'Abon- 
dance) en faisant le tour par le nord jusqu'au canal de la reine Charlotte , 
les habitants semblent y résider habituellement ; mais dans les environs delà 
baie de la Pauvreté et d'autres baies de la côte orientale, au sud de la baie 
Plenty, nous n'avons point vu de hippahs. Les maisons y étaient isolées et 
dispersées à une certaine distance l'une de l'autre ; cependant la pente des col- 
lines offrait des plates-formes fort longues, pourvues de pierres et de dards : 
elles servent probablement de retraites à ces peuples quand ils sont réduits à 
la dernière extrémité. Effectivement les hommes qui sont en haut peuvent 
combattre avec beaucoup d'avantage contre ceux qui sont au dessous, en fai- 
sant pleuvoir sur eux des dards et des pierres , tandis qu'il est impossible à 
ceux-ci de lancer ces armes avec une égale force. Il est probable que les forts 
ne servent à ceux qui en sont les maîtres que pour réprimer une attaque 
subite, car, comme les défenseurs de la place n'ont point d'eau, il leur serait 
impossible de soutenir un siège. Cependant ils y amassent des quantités 
considérables déracines de fougère et de poissons secs; mais ce sont pro- 
bablement des provisions de réserve pour les disettes qui surviennent de 
temps en temps , comme nos observations ne laissent aucun lieu d'en douter. 
D'ailleurs, pendant que l'ennemi rôde dans le voisinage , il peut être aisé 
aux habitants du fort de se procurer de l'eau sur le penchant de la colline, 
au lieu qu'ils ne pourraient pas recueillir de même de la racine de fougère, 
ni prendre du poisson. 

» Les peuples de ces cantons paraissent sentir tous les avantages de leur 
situation ; ils avaient l'air de vivre dans la plus grande sécurité; leurs plan- 
tations étaient plus nombreuses, leurs pirogues mieux décorées; ils avaient 
de plus belles sculptures et des étoffes plus fines. Cette partie de la côte 
était aussi la plus peuplée. Peut-être devaient-ils l'abondance et la pat* 
dont ils jouissaient en apparence à l'avantage d'être réunis sous un chef 
ou roi, car tous les habitants de ce district nous dirent qu'ils étaient sujets 
de Térêtou. Quand ils nous indiquèrent de la main la résidence de ce prince., 
nous jugeâmes que celait dans l'intérieur des terres; mais lorsque nous 
connûmes mieux le pays, nous trouvâmes que c'était dans la baie Plenty. 






— 287 — 

» Je regrette beaucoup d'avoir été obligé de quitter la Nouvelle-Zélande 
sans voir Térêtou. Son territoire est certainement très vaste, car il était 
reconnu pour souverain depuis le cap Kidnappers jusqu'à la baie Plenly, 
au nord , par conséquent sur une étendue de côtes de plus de quatre-vingts 
«eues ; nous ignorons jusqu'où ses domaines pouvaient s'étendre à l'ouest. 
Les villes que nous avons vues dans la baie Plenty étaient peut-être les 
barrières de ses états-, d'autant qu'à la baie de Mercure, les habitants 
11 étaient point soumis à son autorité ni à celle d'aucun autre chef, car 
Partout où nous débarquions, et toutes les fois que nous parlions aux habi- 
tants de cette côte , ils nous dirent que nous n'étions qu'à peu de distance 
de leurs ennemis. 

» Nous avons rencontré dans les domaines de Térêtou plusieurs chefs sub- 
alternes, pour lesquels on avait beaucoup de respect, et qui administraient 
probablement la justice. Ayant porté des plaintes à l'un d'eux sur un vol 
commis à bord du vaisseau par un insulaire, il donna au voleur plusieurs 
coups de pied et de poing , que celui-ci reçut comme un châtiment infligé 
par une autorité à laquelle il ne devait point faire de résistance, et dont il 
n'avait pas droit de marquer du ressentiment. Nous n'avons pas pu ap- 
prendre si cette autorité se transmettait par héritage ou par élection; mais 
nous avons remarqué que dans cette partie de la Nouvelle-Zélande, ainsi 
( iue dans d'autres, les chefs étaient des hommes âgés. Nous avons appris 
Ce Pendant que dans quelques cantons l'autorité des chefs était héréditaire. 
» Nous avons trouvé dans les parties méridionales de la Nouvelle-Zélande 
Petites sociétés qui semblaient avoir plusieurs choses en commun, et en 
Particulier leurs belles étoffes et leurs filets de pêche. Elles conservaient 
e «rs étoffes , qui étaient peut-être des dépouilles de guerre, dans une petite 
Ut . te construite pour cet effet au milieu du bourg. Dans presque toutes les 
ai sons , nous vîmes des hommes travailler aux filets , dont ils rassemblaient 
^nsuite les différentes parties pour les joindre ensemble. Les habitants de la 
ouvelle-Zélande semblent faire moins de cas des femmes que les insulaires 
u Grand -Océan; telle était l'opinion deTopia, qui s'en plaignait comme 
Un a ""ront fait au sexe. Nous remarquâmes que les deux sexes mangeaient 
semble, mais nous ne savons pas avec certitude la manière dont ils par- 
Sent entre eux les travaux. Je suis porté à croire que les hommes labourent 
erre, font des filets, attrapent des oiseaux, vont à la pêche, et que les 
^ "les recueillent la racine de fougère, rassemblent près de la grève les 
tell ai> ? S Gt JeS C0( l m " a g es > apprêtent les aliments et fabriquent l'étoffe : 
s étaient du moins leurs occupations lorsque nous avons eu occasion 
es observer; ce qui nous est arrive rarement, car , en général, partout 



































— 288 — 

o« nous allions, noire visite faisait un jour de fètc; les hommes, les femmes 
el les enfants s'attroupaient autour de nous, ou pour satisfaire leur curiosité, 
ou pour acheter quelques unes des précieuses marchandises que nous portions 
avec nous , et qui consistaient principalement en clous , papier et morceaux 
de verre. 

» On ne peut pas supposer que nous ayons pu acquérir des connaissances 
très étendues sur la religion de ces peuples. Ils reconnaissent l'influence de 
plusieurs êtres supérieurs , dont l'un est suprême et les autres 'subordonnés ; 
ils expliquent à peu près de la même manière que les Taïtiens l'origine du 
monde et la production du genre humain. Topia semblait avoir sur ces ma- 
tières de plus grandes lumières qu'aucun des habitants de la Nouvelle-Zélande, 
et lorsqu'il était disposé à les instruire, ce qu'il faisait quelquefois par de 
longs discours, il était sûr d'avoir un nombreux auditoire qui l'écoutaitavec 
un silence si profond, avec tant de respect et d'attention , que nous ne pou- 
vions pas nous empêcher de leur souhaiter un meilleur prédicateur. 

» Nous n'avons pas pu savoir quels hommages ils rendent aux divinités 
qu'ils reconnaissent; mais nous n'avons point vu de lieux destinés au culte 
public, comme les moraïs des insulaires du Grand-Océan. Cependant nous 
avons aperçu près d'une plantation de patates douces une petite place car- 
rée environnée de pierres, au milieu de laquelle on avait dressé un des pieux 
pointus qui leur servent de bêche , et auquel était suspendu un panier rem- 
pli de racines de fougère. En questionnant les naturels sur cet objet, ils 
nous dirent que c'était une offrande adressée à leurs dieux , par laquelle on 
espérait les rendre plus propices, et obtenir d'eux une récolte abondante. 

» Nous ne pouvons pas nous former une idée précise de la manière dont ils 
disposent de leurs morts. Les rapports qu'on nous a faits sur cet objet ne sont 
point d'accord. Dans les parties septentrionales de la Nouvelle-Zélande , ils 
nous dirent qu'ils les enterraient, et dans la partie méridionale nous apprî- 
mes qu'on les jetait dans la mer. Il est sûr que nous n'avons point vu de tom- 
beaux dans le pays, et qu'ils affectaient de nous cacher, avec une espèce de se- 
cret mystérieux, toutee qui est relatif à leurs morts. Mais quels que soient leurs 
cimetières, les vivants sont eux-mêmes des espèces de monuments de deuil- 
A peine avons-nous vu une seule personne de l'un ou de l'autre sexe dont le 
corps n'eût pas quelques cicatrices des blessures qu'elle s'était faites comme 
un témoignage de sa douleur pour la perte d'un parent ou d'un ami. Quel- 
ques unes de ces blessures étaient si récentes , que le sang n'était pas encore 
entièrement étanché-, ce qui prouve que la mort avait frappé quelqu'un sur 
la côte pendant que nous y étions. Cette circonstance était d'autant plus ex- 
traordinaire que nous n'avions point appris qu'on eût fait aucune cérémonie 



_ 289 — 

funéraire. Quelques unes de ces cicatrices étaient très larges et très profon- 
des, et nous avons vu plusieurs habitants dont elles défiguraient le visage. 
Nous avons encore observé dans ce pays un monument d'une autre espèce: 
c était une croix dressée près du canal de la reine Charlotte. 

» Après avoir décrit le mieux qu'il m'a été possible les usages et les opi- 
nons des habitants de la Nouvelle-Zélande , ainsi que leurs pirogues , leurs 
"ets, leurs meubles, leurs outils, leur habillement, je remarquerai que les 
ressemblances que nous avons trouvées entre ce pays et les îles du Grand- 
Ucéan, relativement à ces différents objets, sont une forte preuve que tous 
ees insulaires ont la même origine, et que leurs ancêtres communs étaient 
natifs de la môme contrée. Suivant la tradition de chacun de ces peuples , ses 
pères vinrent, il y a très long-temps, d'un autre pays. D'après celle même 
tradition, ce pays s'appelait Hiouidja. Au reste, la conformité des langages pa- 
rait établir ce fait d'une manière incontestable. » 



Traversée ce u Nouvelle-Zélande a u Nouvelle-Hollande. 



Difficultés de la navigation. Affreuse détresse. 



Cook était parti le 31 mars 1770 d'un cap situé à l'entrée occidentale du 

détroit qui porte son nom , et qu'il appela cap Farewell. 11 fit voile à l'ouest, 

et le 18 avril il vit la terre de Van Diemen. Il se détermina alors à suivre son 

.Projet de remonter le long de la côte de la Nouvelle-Hollande jusqu'à la Nou- 

Ve "e-Guinée. 

Le 23 avril, ayant aperçu, pour la première fois, des habitants sur la côle, 
11 voulut descendre à terre avec MM. Banks et Solander ; mais quand il s'ap- 
P/ocha du rivage, les Indiens s'enfuirent, et la mer brisait avec tant de 
0r ce qu'il ne p U t aborder. Le 28 , il découvrit une baie qui lui parut à l'abri 
de tous les vents , et il y mouilla. 

On avait de loin distingué des sauvages : à l'approche de la pinasse , ils 

b and onnerent le feu autour duquel ils étaient assis, et se retirèrent sur une 
^inence, d'où ils pouvaient observer ce qui se passait. Bientôt d'autres In- 

«ens arrivèrent, et agitèrent leurs lances en faisant des gestes menaçants. 

eurs visages semblaient être couverts d'une poudre blanche; leurs corps 

a, ent peints de larges raies de la même couleur ; ils en avaient aussi aux 
Jambes et aux cuisses. 

"es femmes et des enfants arrivèrent dans l'après-midi à un netit village 
IV -<-> 



— 290 — 

vis-à-vis duquel les Anglais étaient mouillés, et quatre pirogues revenant de la 
pêche débarquèrent plusieurs hommes. Quand ces embarcations eurent été 
balées à terre, la troupe se mit à apprêter le dîner sans faire la moindre at- 
tention aux Anglais ; tous étaient absolument nus. 

Cependant, lorsque le canot dans lequel Cook s'était embarqué voulut 
aborder à l'endroit où ces Indiens se trouvaient, ils se levèrent pour lui dis- 
puter le terrain ; ils brandissaient leurs lances et parlaient très haut. Topia 
n'entendait pas un mot de leur langage, qui était très rude et désagréable. 
Cook admirait leur courage; il lui répugnait d'employer la force contre ces 
sauvages , qui n'étaient que deux , et voulaient se défendre contre quarante 
hommes. On parlementa avec eux pendant un quart d'heure; pouf gagner 
leur bonne volonté, on leur jeta des clous, de la verroterie et d'autres ba- 
gatelles; ils semblèrent les regarder avec plaisir. II leur fit signe qu'il avait 
besoin d'eau ; il eut recours à tous les moyens qu'il put imaginer pour les 
convaincre qu'on ne voulait pas leur faire de mal. Il ne put leur inspirer des 
sentiments plus pacifiques. Obligé d'employer la force , il fit tirer un coup de 
fusil à poudre par dessus leur tête ; ils répondirent par une pierre qui fut 
lancée contre les Anglais. Un autre coup tiré à plomb les mit en fuite. Bientôt 
ils revinrent et décochèrent leurs lances; un troisième coup de fusil les força 
de s'éloigner, après avoir encore jeté une lance. Alors on débarqua. On visita 
les huttes de ces sauvages, et on y laissa des présents. 

On ne put.avoir aucune communication avec ces Indiens. Quand le vaisseau 
eut rempli ses pièces à eau , il quitta cette baie , à laquelle le grand nombre 
de plantes nouvelles que MM. Banks et Solander y trouvèrent fit donner le 
nom de Botany-Bay (baie de Botanique). 

Trois lieues au nord, il vit une baie ou havre dans lequel il lui sembla 
que le mouillage était fort bon ; il le nomma port Jackson. Il continua ainsi à 
ranger la côte , sur laquelle il apercevait souvent de la fumée , et distinguait, 
à l'aide des lunettes d'approche, des troupes d'Indiens. Une seule fois on en 
vit qui regardaient le vaisseau avec beaucoup d'attention. C'était le premier 
exemple de curiosité que l'on eût observé parmi eux. 

On ne saurait qu'imparfaitement les obligations que nous avons à ces 
hommes intrépides qui ont tant augmenté la sphère de nos connaissances» 
si l'on ne se formait pas en même temps une idée de tout ce qu'il leur en a 
coûté pour nous les donner. Écoutons le capitaine Cook : il y a de quoi sa' 
mirer et frémir. 

« Depuis notre arrivée sur la cote de la Nouvelle-Hollande , nous avion 9 
navigue sans accident le long de cette côte dangereuse , où la mer, dans une 
•'•tendue de vingt-deux degrés de latitude, c'est-à-dire de plus de treize cents 



— 291 — 
milles > cache partout des bancs qui se projettent brusquement du pied de la 
c °le, et des rochers qui s'élèvent tout à coup du fond de la mer en forme de 
Pyramide. Jusque là aucun des noms que nous avions donnés aux différentes 
Parties du pays n'étaient des monuments de détresse; mais le 10 juin nous 
commençâmes à connaître le malheur, et c'est pour cela que nous avons ap- 
pelé cap de Tribulation la pointe la plus éloignée qu'en dernier lieu nous 
a vions aperçue au nord. 

» Nous étions à la distance de trois à quatre lieues de la cote , ayant de qua- 
°rze à douze et dix brasses d'eau. Nous découvrîmes au large deux îles, à 
environ six ou sept lieues de la grande terre. A six heures du soir, nous avions 
au nord-ouest deux îles basses et couvertes de bois , que quelques uns de nous 
Prirent pour des rochers qui s'élevaient au dessus de l'eau. Nous diminuâmes 
a ors de voiles, et nous serrâmes le vent au plus près; mon dessein était de 
enir le large toute la nuit, non seulement pour éviter le danger que nous 
apercevions à l'avant , mais encore pour voir s'il y avait quelques îles dans la 
haute mer, d'autant plus que nous étions très près de la latitude assignée aux 
îles découvertes par Quiros, et que des géographes, pour des raisons que je 
ne connais pas, ont cru devoir joindre à cette terre. Nous avions l'avantage 
d un bon vent et d'un clair de lune pendant la nuit. En portant au large de- 
puis six jusqu'à près de neuf heures, l'eau augmenta de quatorze à vingt et 
«ne brasses de profondeur; mais pendant que nous étions à souper, elle dimi- 
nua tout à coup, et retomba à douze, dix et huit brasses dans l'espace efc 
Quelques minutes. Sur-le-champ j'ordonnai à chacun de se rendre à son 
P°ste, et tout était prêt pour virer de bord et mettre à l'ancre; mais la sonde 
yant ensuite marqué une eau profonde, nous conclûmes que nous avions 
Passé sur l'extrémité des bas-fonds que nous avions vus au coucher du soleil, 
® ' qu'il n'y avait plus de danger. Avant dix heures nous eûmes vingt et vingt 
"ne brasses. Comme cette profondeur continuait, les officiers furent tran- 
quilles et allèrent se coucher. A onze heures et quelques minutes, l'eau baissa 
outd'un coup de vingt à dix-sept brasses , et avant qu'on pût de nouveau 
jeter la sonde, le vaisseau toucha. Il resta immobile, si l'on en excepte le sou- 
•'vement que lui donnait la lame en le battant contre le rocher sur lequel il 
a 't. En peu de moments tout l'équipage fut sur le pont; tous les visages cx- 
r nnaicnt avec énergie l'horreur de notre situation. 
^ * Comme nous avions gouverné au large, avec une bonne brise, l'espace 
^ rois heures et demie, nous savions que nous ne pouvions pas être très 
s de la côte. Nous n'avions que trop de raisons de craindre que nous ne 
s sio lls sur un rocher de corail, rochers plus dangereux que les autres, 
dr <HJ que les pointes en sont aiguës cl que chaque partie de la surface est 




— 292 — 

si raboteuse et si dure, qu'elle brise et rompt tout ce qui s'y frotte, même 
légèrement. Dans cet état, nous amenâmes sur-le-champ toutes les voiles, et 
les canots furent mis en mer pour sonder autour du vaisseau. Nous découvrî- 
mes bientôt que nos craintes n'avaient point exagéré notre malheur, et que le 
bâtiment ayant été porté sur une ceinture de rochers, il était échoué dans un 
trou qui se trouvait au milieu. Dans quelques endroits, il y avait de trois à 
quatre brasses d'eau ; dans d'autres il n'y en avait pas quatre pieds, et à envi- 
ron soixante pieds à tribord l'eau avait une profondeur de huit , de dix et de 
douze brasses. Je pris toutes les mesures requises pour remettre à flot le vais- 
seau ; mais, à notre grand regret, nous ne pûmes jamais le mouvoir. Il conti- 
nuait à battre contre le rocher avec beaucoup de violence, de sorte que nous 
avions de la peine à nous tenir sur nos jambes. 

» Pour accroître notre malheur, nous vîmes à la lueur de la lune flotter 
autour de nous les planches du doublage de la quille, et enlin la fausse quille. 
Chaque instant préparait le passage à la vague qui devait nous engloutir. Nous 
n'avions d'autre ressource que d'alléger le vaisseau , et nous avions perdu 
l'occasion de tirer de cet expédient le plus grand avantage, car malheureuse- 
ment nous échouâmes à la marée haute. Elle était alors considérablement 
diminuée: ainsi, en allégeant le bâtiment de manière qu'il tirât autant de 
pieds d'eau de moins que la marée en avait déjà perdu , nous ne nous serions 
trouvés que dans le même état où nous étions au premier instant de l'accident. 
Le seul avantage que nous procurait cette circonstance, c'est qu'à mesure que 
la marée descendait , le bâtiment se fixait sur les rochers et ne battait pas avec 
autant de violence. Nous avions quelque espoir sur la marée suivante, mais 
il était incertain que le bâtiment pût tenir jusque là; d'autant plus que le 
rocher raclait sa quille sous l'avant à tribord avec une si grande force , qu'on 
entendait le bruit de la soute de l'avant. Notre situation ne nous permettait 
pas de perdre de temps à des conjectures; nous fîmes donc tous nos efforts 
pour opérer une délivrance que nous n'osions espérer. Les pompes travaillè- 
rent sur-le-champ; nous n'avions que six canons sur le pont, nous les jetâ- 
mes tout de suite à la mer, ainsi que notre lest en fer et en pierres , des futail- 
les , des douves et des cerceaux , des jarres d'huile , de vieilles provisions , et 
plusieurs autres des objets les plus pesants. Chacun se mit au travail avec un 
empressement qui approchait presque de la gaîté , et sans la moindre marq«° 
de murmure ou de mécontentement. Nos matelots étaient si fort pénétrés du 
sentiment de leur situation, qu'on n'entendit pas un seul jurement; la crainte 
de se rendre coupable de cette faute dans un moment où la mort semblait si 
prochaine réprima cette habitude, quelque empire qu'elle eût. 
» Enfin le 11 , au point du jour, nous vîmes la terre à environ huit lieue* 






^293 — 
de distance, sans apercevoir dans l'espace intermédiaire une seule île sur 
«quelle les canots eussent pu nous conduire , pour nous transporter ensuite 
s «r la grande terre , en cas que le vaisseau fût mis en pièces. Le vent tomba 
Pourtant par degrés , et nous eûmes calme tout plat d'assez bonne heure dans 
'a matinée; s'il avait été fort, notre bâtiment aurait infailliblement péri. Nous 
attendions la marée haute à onze heures du matin; nous portâmes les ancres 
eu dehors , et nous fîmes tous les autres préparatifs pour tâcher de nouveau 
«e remettre le vaisseau â flot. Nous ressentîmes une douleur et une surprise 
qu'il n'est pas possible d'exprimer, lorsque nous vîmes qu'il ne flottait pas de 
P'us d'un pied et demi , quoique nous l'eussions allégé de près de cinquante 
onneaux, car la marée du jour n'était pas parvenue à une aussi grande hau- 
teur que celle de la nuit. Nous nous mîmes à l'alléger encore davantage, 
et nous jetâmes à la mer tout ce qui ne nous était point absolument nécessaire! 
» Jusqu'ici le vaisseau n'avait pas fait beaucoup d'eau ; mais à mesure que 
la marée baissait, l'eau y entrait avec tant de rapidité, que deux pompes 
travaillant continuellement pouvaient à peine nous empêcher de couler à fond. 
A deux heures , deux ou trois voies d'eau s'ouvrirent à tribord, et la pinasse 
qui était mouillée de l'avant, toucha fond. Nous n'avions plus d'espoir que 
dans la marée de minuit, et afin de nous y préparer, nous plaçâmes deux 
ancres d'aftburche, l'une à tribord, et l'autre directement à l'arrière; nous 
«Jtmes en ordre tous les appareils dont nous devions nous servir pour tirer 
es câbles peu à peu ; nous amarrâmes une des extrémités des câbles à l'arrière, 
et nous les roidîmes, afin que l'effort suivant pût produire quelque effet sur 
e vaisseau, et qu'en raccourcissant la longueur du câble qui était entre lui et 
es ancres, on pût le remettre au large en le détachant du banc de rocher. 
r Ur les cinq heures de l'après-midi la marée commença à monter; mais nous 
parquâmes en même temps que la voie d'eau faisait des progrès alar- 
a nts, de sorte qu'on monta deux nouvelles pompes. Malheureusement il n'y 
en eut qu'une qui fût en étal de travailler. Trois pompes manœuvraient con- 
| n uellement. A neuf heures le vaisseau se redressa; mais la voie d'eau avait 
1 fo rt augmenté, que nous imaginions qu'il allait couler à fond dès qu'il ces- 
f ait d'être soutenu par le rocher. 

* Cette situation était effrayante, et nous regardions l'instantoùle bâtiment 

r ait remis à flot, non pas comme le moment de notre délivrance, maiscom- 

eelui de notre destruction : nous savions que nos canots ne pourraient pal 

^ Us porter tous à terre, et que quand la crise fatale arriverait, comme is 

esterait plus ni commandement ni subordination, il s'ensuivrait probable. 

, nt Une contestation pour la préférence, qui augmenterait les horreurs du 

lra ge même, et nous ferait périr parles mains les uns des autres. Cepen- 






— ai- 
dant nous savions très bien que, si on laissait quelques uns de nous abord, ils 
auraient vraisemblablement moins à souffrir en périssant dans les flots, que 
ceux qui gagneraient terre, sans aucune défense contre les habitants, dans 
un pays où des fdets et des armes à feu suffiraient à peine pour leur procu- 
rer la nourriture; et que, quand même ceux-ci trouveraient des moyens do 
subsister, ils seraient condamnés à languir le reste de leurs jours dans un dé- 
sert horrible, sans espoir de goûter jamais les consolations de la vie domesti- 
que, séparés de tout commerce avec les hommes, si on en excepte des sau- 
jvages nus qui passaient leur vie à chercher quelque proie dans cette solitude, 
et qui étaient peut-être les hommes les plus grossiers et les moins civilisés de 
la terre. 

» La mort ne s'est jamais montrée dans toutes ses horreurs qu'à ceux qui 
l'ont attendue dans un pareil état; et comme le moment affreux qui devait dé- 
cider de notre sort approchait, chacun vit ses propres sentiments peints sur le 
visage de ses compagnons. Cependant tous les hommes qu'on put épargner 
sur le service de la pompe se préparèrent à travailler au cabestan, et le 
vaisseau flottant sur les dix heures dix minutes, nous fîmes le dernier effort, 
et nous le remîmes en pleine eau. Nous eûmes quelque satisfaction à voir 
qu'il ne faisait pas alors plus d'eau que quand il était sur le rocher; et quoi- 
qu'il n'y eût pas moins de trois pieds neuf pouces d'eau dans la cale, parce- 
qu'elle avait gagné sur les pompes, cependant nos gens n'abandonnèrent point 
leur travail , et ils parvinrent de l'empêcher à faire de nouveaux progrès. Mais 
ayant enduré pendant plus de vingt-quatre heures une fatigue de corps et une 
agitation d'esprit excessives, et perdant toute espérance, ils commencèrent à 
tomber dans l'abattement : ils ne pouvaient plus travailler à la pompe plus de 
cinq ou six minutes de suite; après quoi chacun d'eux, entièrement épuisé, 
s'étendait sur le pont, quoique l'eau des pompes l'inondât. Lorsque ceux qui 
les remplaçaient avaient un peu travaillé, et qu'ils étaient épuisés à leur tour, 
ils se jetaient sur le pont comme les premiers-, qui se relevaient pour recom- 
mencer leurs efforts, se soulageant ainsi les uns les autres , jusqu'à la ca- 
tastrophe qui devait bientôt mettre un terme à tous leurs efforts à la fois. 

x Lebordagequi garnit l'intérieur du fond d'un navire est appelé la carlingue, 
et entre celui-ci et le bordage de l'extérieur il y a un espace d'environ dix-huit 
pouces. L'homme qui jusque alors avait mesuré la hauteur de l'eau ne l'avait 
prise que sur la carlingue, et avait fait son rapport en conséquence; mais 
celui qui le remplaça pour le môme service la mesura sur le bordage exté- 
rieur , par où il jugea que l'eau avait gagné en peu de minutes dix-huit pouces 
sur les pompes, différence qui était entre le bordage du dehors et celui de 
l'intérieur. A cette nouvelle, le plus intrépide fut sur le point de renoncer à 



1 ~ 29S —, 

son travail ainsi qu'à ses espérances , ce qui aurait bientôt jeté tout l'équi- 
Page dans la confusion et le désespoir. Quelque terrible que fût d'abord pour 
n ous cet incident, il devint par occasion la cause de notre salut : l'erreur fut 
bientôt découverte, et la joie subite que ressentit chacun de nous en trouvant 
Que sa situation n'était pas aussi dangereuse qu'il l'avait craint produisit 
juie espèce d'enchantement qui fit croire à tout l'équipage qu'à peine restait- 
U" encore quelque péril réel. 

» Celte confiance et cet espoir mal fondés inspirèrent une nouvelle vigueur, 
et quoique notre état fiït le même que lorsque la fatigue et le découragement 
firent rebuter le travail, cependant les efforts se succédèrent avec tant de 
courage et d'activité, qu'avant huit heures du matin les pompes avaient 
gagné considérablement sur la voie d'eau. Chacun parlait alors de conduire 
le vaisseau dans quelque havre, comme d'un projet sur lequel il n'y avait 
pas à balancer; tous ceux qui n'étaient pas occupés aux pompes travaillèrent 
à relever les ancres. Nous avions pris à bord l'ancre de toue et la seconde 
ancre; mais il nous fut impossible de sauver la petite ancre d'affourche, et 
nous fûmes obligés d'en couper le câble ; nous perdîmes aussi le câble de 
l'ancre de loue parmi les rochers. Dans notre situation ces pertes étaient des 
bagatelles auxquelles nous ne faisions pas grande attention. Nous travaillâmes 
ensuite à guinder le mât de hune et la vergue de misaine ; à onze heures 
nous remîmes enfin à la voile, et à la faveur d'une brise de mer nous por- 
tâmes vers la terre. 

» II était cependant impossible de continuer long-temps le travail par 
lequel on avait fait franchir la voie d'eau par les pompes , et comme on ne 
Pouvait pas découvrir exactement où elle se trouvait, nous n'avions point 
d ' espoir de l'arrêter en dedans. Sur ces entrefaites M. Monkhouse , un des 
ttùdshipman , me proposa un expédient dont il s'élait servi à bord d'un vais- 
Se au marchand , qui , faisant plus de quatre pieds d'eau à l'heure , fut pourtant 
^vnené sain et sauf de la Virginie à Londres. Le maître du vaisseau avait eu 
la ntde confiance dans cet expédient, qu'il avait remis en mer son bâtiment, 
Quoiqu'il connût son élat, ne croyant pas qu'il fût nécessaire de boucher autre- 
ment sa voie d'eau. Je n'hésitai point à laisser à M. Monkhouse le soin d'enl- 
ever le même expédient. Voici comment il exécuta cette opération : il prit 
u «e des voiles appelées bonnettes basses , et après avoir mêlé ensemble une 
Solide quantité d'éloupe et de laine hachées très menu, il appliqua le mé- 
an ge par poignées sur la voile, aussi légèrement qu'il lui fut possible, h il 
Rendit par dessus le fumier de notre bélail et d'autres ordures. Si nous 
' ^'ions eu du fumier de cheval, il aurait élé meilleur. Lorsque la voile fui. 
' " ls 'i préparée, on la plaça par dessous la quille, au moyen de cordes qui la 



— 296 — 

tenaient étendue; le trou, en aspirant l'eau, aspira en même temps, de la 
surface de la voile, la laine et Pétoupe, que la mer ne pouvait pas entraîner, 
parce qu'elle n'était pas assez agitée. Cet expédient réussit si bien que notre voia 
d'eau fut fort diminuée , et qu'au lieu de gagner sur trois pompes , une seule 
suffit pour l'empêcher de faire des progrès. 

i Cet événement fut pour nous une nouvelle source de confiance et de con- 
solation ; les gens de l'équipage témoignèrent presque autant de joie que s'ils 
eussent déjà été dans un port. Loin de borner dès lors leurs vues à faire 
échouer le vaisseau dans le havre d'une île ou d'un continent, et à construire 
de ses débris un petit bâtiment qui pût nous porter aux Indes orientales , ce 
qui avait été quelques moments auparavant le dernier objet de notre espoir, 
ils ne pensèrent plus qu'à ranger la côte de la Nouvelle-Hollande , afin de 
chercher un lieu convenable pour radouber le bâtiment , et poursuivre en- 
suite notre voyage comme si rien ne fût arrivé. Je dois à cette occasion rendre 
justice et témoigner ma reconnaissance à l'équipage , ainsi qu'aux personnes 
qui étaient à bord , de ce qu'au milieu de notre détresse on n'entendit point 
d'exclamations de fureur, et de ce qu'on ne vit point de gestes de désespoir; 
quoique tout le monde parût sentir vivement le danger qui nous menaçait , 
chacun , maître de soi , faisait tous ses efforts avec une patience paisible et 
constante, également éloignée de la violence tumultueuse de la terreur et de 
la sombre léthargie du désespoir. 

» Sur ces entrefaites, nous profitâmes d'un petit vent d'est-sud-est pour 
guinder le grand mât de hune et la grande vergue , et portâmes vers la terre 
jusqu'à environ six heures du soir (du 12), que nous jetâmes l'ancre, par 
dix-sept brasses , à sept lieues de distance de la côte, et à une lieue du banc 
du rocher sur lequel nous avions touché. 

9 Tandis que nous étions à l'ancre pendant la nuit , le vaisseau faisait en- 
viron quinze pouces d'eau par heure, ce qui n'annonçait pas un danger pro- 
chain. Le 13, à six heures du matin, nous appareillâmes pour continuer à 
faire route vers la terre.- A neuf heures, nous passâmes tout près et en dehors 
de deux petites îles situées à environ quatre lieues de la côte; je les appela» 
îles de l'Espérance , parce que , dans notre danger, le dernier objet de notre 
espoir ou plutôt de nos désirs aurait été d'y aborder. A midi nous étions à 
environ trois lieues de la terre. La sonde rapportait alors douze brasses , et 
nous avions plusieurs bancs de sable en dehors de nous. La voie d'eau n'avait 
pas augmenté ; mais afin d'être prêts à tout événement , nous fîmes des pré- 
paratifs pour larder une autre bonnette. L'après-midi , j'envoyai le maître 
avec deux canots pour sonder à l'avant du vaisseau , et pour chercher un ha- 
vre où nous pussions nous radouber, A trois heures nous vîmes une ouver- 






— 297 -» ! 

ture qui avait l'apparence d'un havre ; mais les canots trouvèrent que l'eau 
n'était pas assez profonde pour le vaisseau. Quand le soleil fut près de se 
coucher, comme plusieurs bas-fonds nous entouraient, nous mîmes à l'ancre 
à environ deux milles de la côte. La pinasse était toujours en mer avec un des 
contre-maîtres, qui revint à neuf heures, et rapporta qu'à environ deux 
lieues sous le vent il venait de découvrir un havre où l'eau était profonde , 
et qui offrait d'ailleurs toutes les commodités qu'on pouvait désirer pour dé- 
barquer sur la côte , ou pour mettre le vaisseau à la bande. 

» En conséquence de cette découverte , je levai l'ancre le 14 , à six heures 
du matin. Malgré toutes les précautions que je pris, nous n'eûmes un mo- 
ment que trois brasses d'eau. Le vent commença à souffler. Heureusement 
nous avions un endroit pour nous réfugier, car nous reconnûmes bientôt 
que le vaisseau ne voulait plus manoeuvrer. Notre situation n'était pas sans 
danger. Je mouillai donc par quatre brasses , à environ un mille de la côte , 
et je fis signal aux canots de revenir. J'allai ensuite moi-même dans le canal , 
que je trouvai très étroit , et je le balisai. Le havre était aussi plus petit que je 
ne comptais ; mais il convenait parfaitement à l'usage que j'en voulais faire. 
Il était très remarquable que dans tout notre voyage nous n'avions trouvé 
aucun mouillage qui pût nous procurer les mêmes avantages dans les circon- 
stances où nous étions. Le reste du jour et toute la nuit le vent fut trop frais 
pour nous hasarder à lever l'ancre et à entrer dans le havre. Afin de nous 
mettre encore plus en sûreté, nous amenâmes sur le pont les mâts de hune 
et de perroquet, ainsi que les voiles et une partie des vergues, dans la vue 
d'alléger l'avant du vaisseau autant qu'il serait possible , afin de pouvoir par- 
venir à sa voie d'eau , que nous supposions être dans cette partie. Au milieu 
de la joie d'une délivrance inespérée , nous n'avions pas oublié que notre 
Conservation ne tenait qu'à un bouchon de laine. Le vent continuant, nous 
gardâmes notre poste toute la journée du 15 ; le 16 , il se modéra , et , sur les 
six heures du matin , je voulus mettre à la voile; mais il fallut abandonner 
l'entreprise et filer de nouveau le câble. La veille, au soir, nous avions aperçu 
u & feu près du rivage, vis-à-vis de nous; et comme nous étions forcés de 
rester quelque temps dans cet endroit , nous ne désespérions pas de faire con- 
naissance avec les naturels du pays. Nous vîmes le jour un plus grand nom- 
bre de feux sur les collines, et nous découvrîmes avec nos lunettes quatre 
Indiens qui marchaient le long de la côte. Ils s'arrêtèrent et allumèrent deux 
f eux ; mais il nous fut impossible de deviner quelle était leur intention. 

» Le scorbut commença alors à se manifester parmi nous avec des symp- 
tômes très effrayants. Notre pauvre Taïtien Topia,qui se plaignait, depuis 
Quelque temps , que ses gencives étaient malades et enflées , et qui , suivant 
IV. 38 




p 








zz 298 _: 

l'avis du chirurgien , prenait une grande quantité de jus de citron, avait alors 
les boutons livides sur les jambes , et d'autres marques infaillibles que la 
maladie avait fait des progrès rapides , malgré tous nos remèdes , parmi les- 
quels on lui avait administré surtout le quinquina. La santé de M. Green , 
notre astronome , s'affaiblissait , et ces circonstances , entre plusieurs autres, 
nous faisaient désirer impatiemment d'aller à terre. 

« Le matin du 17 , quoique le vent soufflât toujours grand frais , je me ha- 
sardai à lever l'ancre et à m'avancer vers le havre ; mais dans la route , le 
vaisseau toucha deux fois. Nous le remîmes à flot la première sans peine, mais 
la seconde il tint fortement. Nous mîmes à la mer plusieurs objets dont nous 
fîmes un radeau le long du vaisseau. Heureusement la marée montait, et à une 
heure de l'après-midi le bâtiment flotta. Nous le remorquâmes bientôt dans le 
havre, et après l'avoir amarré le long d'une grève escarpée , nous portâmes à 
terre , avant la nuit, les ancres , les câbles et toutes les haussières. 

» Bientôt l'on s'occupa de radouber le vaisseau. Les rochers avaient fait 
une ouverture à travers quatre bordages, et même dans les couples; trois 
autres bordages étaient fort endommagés, et ces trous offraient un coup d'œil 
très extraordinaire : on ne voyait pas un seul éclat de bois; le tout était aussi 
uni que s'il avait été coupé avec un instrument. Heureusement les couples 
étaient très bien joints dans cette partie du vaisseau : sans cela il aurait été 
absolument impossible de le sauver. Sa conservation dépendit d'une autre 
circonstance qui est encore plus remarquable : l'un des trous était assez large 
pour nous couler à fond , quand môme nous aurions fait aller continuelle- 
ment huit pompes au lieu de quatre ; mais par bonheur il se trouva en grande 
partie bouché par un morceau de rocher qui , après avoir fait l'ouverture , y 
était resté engagé. L'on peut juger de ce qui serait arrivé si ce trou n'avait 
pas été rempli d'une manière si singulière. 

» Le 17, j'allai avec MM. Banks et Solander dans les bois. Topia, qui y avait 
déjà été, nous dit avoir vu trois Indiens, qui lui avaient donné quelques ra- 
cines à peu près aussi grosses que le doigt, d'une forme assez ressemblante à 
celle du radis , et d'un goût très agréable. Cette raison nous engagea à entre- 
prendre la même course , dans l'espérance de faire connaissance avec les na- 
turels du pays. A peine fûmes-nous arrivés au rivage que nous en aperçûmes 
quatre dans une pirogue. Dès qu'ils nous virent descendre à terre, ils s'avan- 
cèrent vers nous sans aucune marque de soupçon ou de crainte. Deux de ces 
sauvages avaient des colliers de coquillages, qu'ils ne voulurent jamais nous 
vendre, malgré tout ce que nous leur en offrîmes; nous leur présentâmes 
cependant de la verroterie. Après être restés très peu de temps avec nous, ils 
partirent. Nous entreprîmes de les suivre, espérant qu'ils nous conduiraient 



— 299 — 

dans un endroit où nous trouverions un plus grand nombre de leurs compa- 
triotes, et où nous aurions occasion de voir leurs femmes ; mais ils nous firent 
entendre par signes qu'ils ne se souciaient pas de notre compagnie. 

» Le lendemain 18, à huit heures du matin , nous reçûmes la visite de plu- 
sieurs naturels, qui étaient devenus extrêmement familiers. L'un d'eux, à no- 
tre prière, lança sa javeline, qui avait environ huit pieds de long : elle fendit 
•air avec une promptitude et une roideur qui nous surprirent, quoique dans 
sa direction elle ne s'élevât pas au dessus de quatre pieds de terre ; elle entra 
Profondément dans un arbre situé à cinquante pieds de distance. Us se hasar- 
dèrent ensuite à venir à bord. Je les y laissai fort contents, suivant ce que je 
Puis juger, et je m'embarquai avec M. Bancks , pour jeter un coup d'œil sur 
le pays, et surtout pour satisfaire une curiosité qui nous tourmentait, en exa- 
minant si la mer, autour de nous, était aussi dangereuse que nous l'imagi- 
nions. Après avoir fait environ sept ou huit milles au nord , le long de la côte, 
nous gravîmes une très haute colline, et nous fûmes bientôt convaincus que 
nos craintes ne nous exagéraient pas le danger de notre situation. De quel- 
ques côtés que nous tournassions les yeux, nous n'apercevions que des ro- 
chers et des bancs de sable sans nombre , et nul autre passage qu'à travers les 
détours tortueux des canaux qui se trouvaient dans les intervalles de ces 
écueils, et où l'on ne pouvait naviguer sans s'exposer à des périls et à des 
difficultés extrêmes, Nous retournâmes donc au vaisseau aussi inquiets qu'au 
moment de notre départ. Plusieurs Indiens y étaient encore -, douze tortues 
que nous avions sur le pont avaient attiré leur attention plus fortement que 
tous les autres objets qu'ils avaient vus dans le vaisseau. 

» Le 19, dans la matinée, dix autres naturels vinrent nous voir. Nous en 
a Perçûmcs encore sur le bord d'une rivière voisine, six ou sept, parmi les- 
quels il y avait des femmes entièrement nues, comme le reste des Indiens 
que nous avons rencontrés dans ce pays. Us apportaient avec eux un plus 
grand nombre de javelines qu'ils n'avaient encore fait auparavant, et, après 
wS avoir placées sur un arbre, ils chargèrent un homme et un enfant de 
' es garder. Les autres arrivèrent à bord. Nous remarquâmes bientôt qu'ils 
Paient résolu de se procurer une de nos tortues, qui était probablement une 
aussi grande friandise pour eux que pour nous. Us nous la demandèrent d'a- 
bord par signes , et , sur notre refus , ils témoignèrent par leurs regards et 
P Q r leurs gestes beaucoup de ressentiment et de colère. Nous n'avions alors 
au cuns mets apprêtés ; mais j'offris à l'un d'eux du biscuit, qu'il m'arracha de 
,a main, et qu'il jeta dans la mer avec un dédain très marqué. Un autre réi- 
téra la première demande à M. Banks, et, sur un second refus, il frappa du 
P'od le tillac, et le repoussa dans un transport d'indignation. Après s'être 












> — 300 — 

adressés inutilement tour à tour à presque toutes les personnes qui semblaient 
avoir quelque autorité sur le vaisseau, ces Indiens saisirent tout à coup deux 
tortues , et les traînèrent vers le côté du bâtiment où était leur pirogue. Nos 
gens les leur reprirent bientôt de force, et les replacèrent avec les autres. Ils 
ne voulurent cependant pas abandonner leur entreprise; ils firent plusieurs 
nouvelles tentatives, et, voyant que c'était toujours avec si peu de succès, ils 
sautèrent de rage dans leur pirogue, et rainèrent vers la côte. Je m'embar- 
quai en même temps dans le canot, avec M. Banks et six matelots, et j'ar- 
rivai avant eux à terre , où plusieurs de nos gens étaient occupés à divers 
travaux. 

» Dès que les Indiens furent débarqués, ils saisirent leurs armes, et afin 
que nous pussions nous apercevoir de ce qu'ils allaient faire , ils prirent un 
tison de dessous une chaudière où nos gens faisaient bouillir du goudron, et, 
embrassant l'espace qui renfermait du côté du vent le peu de choses que nous 
avions à terre , ils enflammèrent avec une promptitude et une dextérité sur- 
prenantes l'herbe qui se trouva sur leur chemin. Cette herbe, qui avait cinq 
ou six pieds de hauteur, et qui était aussi sèche que du chaume, s'alluma ra- 
pidement, et le feu s'étendit avec violence vers une tente de M. Banks, qu'on 
avait dressée pour Topia. Une truie et ses petits se trouvant sur le chemin du 
feu, un de ces animaux fut tellement brûlé, qu'il en mourut. M. Banks sauta 
dans un canot , et , prenant quelques hommes avec lui , il arriva assez à temps 
pour sauver sa tente, en la tirant sur la grève; mais tout ce qu'il y avait de 
combustible dans l'atelier du forgeron fut consumé. 

» Sur ces entrefaites, les Indiens allèrent à un endroit peu éloigné, où plu- 
sieurs de nos gens lavaient du linge, et où ils en avaient mis à sécher une gran- 
de quantité avec des filets, parmi lesquels était la seine. Ils mirent encore le 
feu à l'herbe , sans s'embarrasser des menaces et des prières que nous leur fî- 
mes. Nous fûmes donc obligés de tirer un fusil chargé à petit plomb. Le coup 
atteignit et mit en fuite l'un d'eux , qui était éloigné d'environ cent pieds. 
Nous éteignîmes alors ce second feu avant qu'il eût fait beaucoup de progrès; 
mais, du point où ils avaient allumé l'herbe pour la première fois, il se répan- 
dit dans les bois à une grande distance. Comme nous apercevions toujours 
les Indiens, je fis tirer au milieu des palétuviers, vis-à-vis d'eux, un fusil 
chargé à balle , pour les convaincre qu'ils n'étaient pas encore hors de notre 
portée. Dès qu'ils entendirent le sifflement de la balle , ils doublèrent le pas , 
et nous les perdîmes bientôt de vue. Nous crûmes qu'ils ne nous causeraient 
plus d'inquiétude; mais nous fûmes frappés' bientôt après du son de leurs 
voix, qui sortaient des bois, et nous nous aperçûmes qu'ils se rapprochaient 
peu à peu de nous. J'allai à leur rencontre accompagné de M. Banks et de 



— 301 — 
quatre autres personnes. Lorsque nous fûmes en vue les uns des autres ils 
Urent halte, excepté un vieillard, qui s'avança vers nous, et, après avoir 
Prononce des mots que nous fûmes très fâchés de ne pas entendre, il retour- 
na vers ses compagnons, et ils firent retraite à pas lents. Cependant nous 
couvâmes moyen de nous emparer de quelques uns de leurs dards, et nous 
continuâmes à les suivre l'espace d'un mille. 

» Nous nous assîmes alors sur des rochers d'où nous pouvions observer leurs 
mouvements, et ils s'assirent aussi, à environ trois cents pieds de distance. 
Un instant après, le vieillard s'avança de nouveau vers nous, portant dans 
a main une javeline sans pointe ; il s'arrêta à plusieurs reprises et à diffé- 
rentes distances, et parla. Nous lui répondîmes par tous les signes d'amitié 

un TZl P T imaghier : SUr qUOi Ce VieiI,ard ' <I ue nous supposions être 
un messager de paix, se retourna et dit quelques paroles d'un ton de voix 
élevé a ses compatriotes , qui dressèrent leurs javelines contre un arbre et 
qui s'approchèrent de nous d'un air pacifique. Quand ils nous eurent abordés 
nous leur rendîmes les dards et les javelines que nous leur avions pris et 
nous remarquâmes avec beaucoup de satisfaction que la réconciliation é'tait 
achevée. Il y ava.t dans cette troupe d'Indiens quatre hommes que nous 
«avions pas encore vus, et qu'on introduisit auprès de nous, comme à IV- 
Z ' e ", 6S annon * ant P ar Ieur nom. L'homme qui fut blessé dans l'en- 
^eprise quds formèrent pour brûler nos filets et nos toiles n'était point 
^rmi eux; nous savions cependant qu'à raison de l'éloignement, sa blessure 

e pouvait pas être dangereuse. Nous leurs donnâmes en présent toutes les 

agatelles que nous avions, et ils s'en revinrent avec nous vers le vaisseau. 

nemm faisant, ils dirent par signes qu'ils ne mettraient plus le feu à l'herbe • 
nous leur distribuâmes des balles de fusil , en tâchant de leur faire comprend 
je quels en étaient l'usage et les effets. Lorsqu'ils furent vis-à-vis du vais- 

au, ,i s s'assirent et nous ne pûmes pas les engager à monter à bord. Nous 

* quittâmes donc ; ils s'en allèrent environ deux heures après, et nous aper- 
vu "ies bientôt les bois en feu à environ deux milles de distance. 

» Si cet accident était arrivé un peu plus tôt, les suites auraient pu en être 
Cibles, car il n'y avait pas long-temps qu'on avait rapporté au vaisseau 

Poudre, la tente qui contenait l'équipement de notre bâtiment, et plusieurs 

^ l r es choses très précieuses dans notre situation. Nous n'avions pas l'idée 

* la violence avec laquelle l'herbe brûlait dans un climat chaud, ni par 

sequent de la difficulté qu'il y avait d'éteindre le feu. Nous résolûmes de 

nunencer par dépouiller le terrain autour de nous, si jamais nous étions 

J ges de dresser nos tentes à terre en pareille situation. 

après-midi nous embarquâmes toutes nos provisions, nous changeâmes 















II! j 






— 302 — 

le vaisseau de place et nous le laissâmes flotter avec la marée. Le maître revint 
le soir avec la fâcheuse nouvelle qu'il n'y avait point de passage au nord où 
le bâtiment pût débouquer. 

» On parvint cependant à en sortir le 4 août, et on donna le nom de rivière 
Endeavour au havre qu'on venait de quitter. 

» Le changement de notre situation se manifesta sur tous les visages , parce 
qu'il était vivement senti par tout le monde : nous avions été environ trois 
mois embarrassés dans des bancs et des rochers qui nous menaçaient à chaque 
instant du naufrage ; passant souvent la nuit à l'ancre , et entendant la houle 
briser sur nous; chassant quelquefois sur nos ancres, et sachant que , si le 
câble rompait par quelques uns des accidents auxquels une tempête conti- 
nuelle nous exposait, nous péririons inévitablement en quelques minutes. 
Enfin, après avoir navigué trois cent soixante lieues, obligés d'avoir dans 
tous les instants un homme qui eût partout la sonde à la main , ce qui n'est 
peut-être jamais arrivé à aucun autre vaisseau , nous nous voyions dans une 
mer ouverte et dans une eau profonde. Le souvenir du danger passé , et la 
sécurité dont nous jouissions alors, nous rendient notre gaîté. Cependant les 
longues lames , en nous faisant voir que nous n'avions plus de rochers ni de 
bancs à craindre , nous apprirent aussi que nous ne pouvions plus avoir 
dans notre vaisseau autant de confiance qu'avant qu'il eût touché ; les coups 
de mer élargissaient tellement les coutures, qu'il ne faisait pas moins de neuf 
pouces d'eau par heure; ce qui , vu l'état de nos pompes et la distance qui 
nous restait à parcourir , aurait été l'objet d'une sérieuse réflexion pour u» 
équipage qui ne serait pas sorti si récemment d'un péril aussi imminent 
que celui auquel nous venions d'échapper. 

» Nous avions sondé plusieurs fois pendant la nuit du 15 au 16 sans trouver 
de fond , par cent quarante brasses ; nous n'en trouvâmes pas non plus alors 
avec une ligne de la même longueur. Cependant, le 16, sur les quatre heures 
du matin , nous entendîmes distinctement le bruit des brisants , et à la pointe 
du jour nous les vîmes à environ un mille de distance, écumant à une hau- 
teur considérable. Les dangers se renouvelèrent alors ; les vagues qui bri' 
saient sur le récif nous en approchaient très promptement; nous n'aviou- 
point de fond pour jeter l'ancre, et pas un souffle de vent pour naviguer. Dafl s 
cette situation terrible, les canots étaient toute notre ressource. Pour ag' 
graver nos malheurs, la pinasse était en radoub ; cependant on mit dehors w 
chaloupe et la yole, et je les envoyai en avant pour nous remorquer. Au moyen 
de cet expédient nous parvînmes à mettre le cap du vaisseau au nord, ce q l " 
pouvait au moins différer notre perte si nous ne pouvions pas l'éviter. Il s e* 
coula six heures avant que celle opération fût achevée , et nous n'étions p» s 



— 303 — 
alors à plus de trois cents pieds du rocher sur lequel la même lamé qui 
Mtfàit le côté du vaisseau brisait à une hauteur effrayante , de sorte qu'entre 
n °us et le naufrage il n'y avait qu'une épouvantable vallée d'eau qui n'était 
Pas plus large que la base d'une vague ; et même la mer sur laquelle nous 
«lions n'avait point de fond , du moins nous n'en trouvâmes pas avec une 
"gne de cent vingt brasses. 

» Pendant cette scène de détresse, le charpentier vint à bout de raccom- 
moder la pinasse, qu'on mit dehors sur-le-champ, et que j'envoyai en avant 
Pour aider les autres bateaux à nous touer. Tous nos efforts auraient été in- 
u »les, si , au moment de la crise qui devait décider de notre sort, il ne s'était 
pas élevé un petit vent, si faible que dans un autre temps nous ne nous en se- 
rions pas aperçus; il fut cependant suffisant pour qu'à l'aide des bateaux, 
nous pussions donner au vaisseau un petit mouvement oblique et nous 
éloigner Un peu du récif". Notre espérance se ranima alors ; mais en moins de 
dix minutes nous eûmes calme tout plat, et le vaisseau dériva de nouveau 
vers les brisants, qui n'étaient pas éloignés de six cents pieds. La même brise 
légère revint pourtant avant que nous eussions perdu l'espace qu'elle nous 
avait fait gagner, et dura cette seconde fois dix minutes. 

» Sur ces entrefaites, nous découvrîmes une petite ouverture dans le récif à 
environ un quart de mille. Je dépêchai sur-le-champ un des contre-maîtres 
Pour l'examiner. Il rapporta qu'elle n'était pas plus large que la longueur 
c, u vaisseau, mais qu'en dedans l'eau était calme. Cette découverte nous lit 
Penser qu'en conduisant le vaisseau à travers cette coupure, notre salut était 
en core possible , et sur-le-champ nous tentâmes celte entreprise. Il n'était 
P g s sûr que nous pussions en atteindre l'entrée ; mais si nous venions à 
0u tde surmonter cette première difficulté, nous ne doutions pas qu'il ne 
n °"s fût aisé dépasser dans l'ouverture. Cependant nous nous trompâmes, 
^ v après y être arrivés par le secours de notre canot et de la brise, nous vîmes 
( I u c pendant cet intervalle la marée était devenue haute , et , à notre grande 
Sllr Prisc, nous trouvâmes le jusant qui sortait avec beaucoup de force par 
la coupure. 
" Cet incident nous procura pourtant quelque avantage , quoique dans un 

fis directement contraire à ce que nous attendions : il nous fut impossible 

(le -- 



Pocha 
étroit 



Passer à travers l'ouverture ; mais le courant du reflux qui nous en em- 



nous porta à environ un quart de mille en dehors. Le canal était trop 
Pour que nous pussions nous y tenir plus long-temps ; mais enfin ce 



ar >t aida tellement les canots, qu'à midi nous avions avancé deux milles 
arge. Nous avions toujours lieu de désespérer de notre délivrance , en 
°.ue lu brise, qui s'était calmée alors, vînt à se relever, car nous étions en- 



^ 




— 304 — 
core trop près du récif. A la fin du jusant, le flot , malgré tous nos efforts, fit 
dériver de nouveau le vaisseau. Sur ces entrefaites, nous aperçûmes une autre 
ouverture près d'un mille à l'ouest, et j'envoyai à l'instant M. Hiks, mon premier 
lieutenant, dans le petit canot, pour l'examiner. En attendant, nous combattions 
avec le flot, gagnant quelquefois un peu d'espace pour le reperdre bientôt ; 
tout le monde fit son service avec autant d'ordre et de calme que si nous n'a- 
vions point couru de danger. M. Hiks revint sur les deux heures, et nous 
rapporta que la coupure était étroite et dangereuse, mais qu'on pouvait y 
passer. Cette seule possibilité fut suffisante pour nous encourager à tenter 
l'entreprise, car il n'y avait point de danger aussi redoutable que celui de 
notre situation actuelle. Une brise légère s'éleva alors à l'est-nord-est; avec 
ce secours et celui de nos canots et du flot, qui, sans l'ouverture, aurait causé 
notre destruction, nous y entrâmes, et nous fûmes entraînés avec une rapi- 
dité étonnante par un courant qui nous empêcha de dériver contre l'un ou 
l'autre côté du canal , lequel n'avait pas plus d'un quart de mille de large. 
Tandis que nous passions ce gouffre, nos sondes furent très irrégulières, de 
trente à sept brasses sur un fond rempli de roches. 

» Dès que nous fûmes entrés en dedans du récif, nous mîmes à l'ancre 
par dix-neuf brasses. Telles sont les vicissitudes delà vie, que nous nous 
crûmes heureux alors d'avoir regagné une situation que deux jours aupa- 
ravant nous étions impatients de quitter. Les rochers et les bancs sont tou- 
jours dangereux pour les navigateurs , même lorsque leur gisement est 
déterminé ; ils le sont bien davantage dans des mers qu'on n'a pas encore 
parcourues. Ils sont plus périlleux dans la partie du globe où nous étions 
que dans toute autre, car il s'y trouve des rochers de corail qui s'élèvent com- 
me une muraille, presque perpendiculairement, d'une profondeur qu'on ne 
saurait mesurer, qui sont toujours couverts à la marée haute, et secs à la 
marée basse. D ailleurs les lames énormes du vaste Océan méridional, ren- 
contrant un si grand obstacle , se brisent avec une violence inconcevable, et 
lorment un ressac que les rochers et les tempêtes de l'hémisphère septen- 
trional ne peuvent pas produire. Notre vaisseau était mauvais voilier, et 
nous manquions de provisions de toute espèce, ce qui augmentait encore le 
danger que nous courions en naviguant dans les parties inconnues de cette 
nier. Animes cependant par l'espérance de la gloire qui couronne les dé- 
couvertes des navigateurs, nous affrontions gaîment tous les périls, et nous 
nous soumettions de bon cœur à toutes les peines et à toutes les'fatigues. 
Nous aimions mieux nous exposer aux reproches d'imprudence et de témérité, 
que les hommes oisifs et voluptueux prodiguent si libéralement au courage 
et à l'intrépidité , lorsque leurs efforts ont été sans succès , que d'abandonner 



— 305 — 

une terre que nous savions être entièrement inconnue , et d'autoriser par 
,a le reproche qu'on pourrait nous faire de timidité et de faiblesse. 

" Après nous être félicités d'avoir gagné le dedans du récif, quoique peu 
w« temps auparavant nous eussions été fort satisfaits d'en être dehors , je 
•'«solus de ranger de près la côte dans la route que j'allais faire au nord, quoi 
qu'il en pût arriver : car, si nous sortions encore une fois du récif, nous se- 
rons peut être portés si loin de la côte, qu'il me serait impossible de déter- 
miner si la Nouvelle-Hollande est jointe à la Nouvelle-Guinée; question que 
Je formai le projet de décider depuis le premier moment où j'aperçus cette 
terre. Cependant, comme j'avais éprouvé le désagrément d'avoir un canot en 
radoub lorsqu'on en a besoin, je restai à l'ancre jusqu'à ce que la pinasse 
»ût parfaitement en état. J'envoyai, le 17 au matin, les autres canots sur le 
r ecif , pour voir quels rafraîchissements ils pourraient nous procurer , et M. 
Banks, accompagné du docteur Solander, partit avec eux dans sa yole. J'ap- 
pelai canal de la Providence l'ouverture à travers laquelle nous avions passé. 
» Le lendemain 18 , nous mîmes à la voile; deux canots allaient en avant 
pour nous indiquer la route. Nous évitâmes ainsi les bancs qui s'étendent 
tout le long de la côte. II était nécessaire de prendre les plus grandes précau- 
tions , car souvent le vent nous manquait, et le courant nous aurait infailli- 
blement jetés sur les bancs, les îles basses, les écueils et les rochers, au 
niilieu desquels il était difficile de trouver un passage. 

» Le 20, nous reconnûmes qu'une grande terre que nous avions vue la 
'Veille au nord , et que nous regardions comme la continuation de celle dont 
nous avions jusque alors suivi les côtes , en était séparée par un détroit que 
nous pouvions traverser ; nous nous y engageâmes , mais toujours en nous 
faisant précéder par des canots pour éviter les écueils. Le canal entre les deux 
terres avait deux milles de large. Nous y parvînmes , et nous vîmes que la 
terre au nord était composée de plusieurs îles voisines les unes des autres. La 
pointe la plus septentrionale du pays que nous venions de parcourir reçut le 
nom de cap York. Après avoir dépassé de petites îles qui sont à l'est de ce 
c ap, nous découvrîmes la terre devant nous, et nous crûmes d'abord qu'il 
faudrait retourner en arrière ; mais en avançant, nous reconnûmes que diffé- 
r ents canaux séparaient celte nouvelle terre de celle que nous suivions ; bien- 
tôt nous n'eûmes plus devant nous qu'une mer ouverte. Voulant nous assurer 
s i nous avions enfin trouvé un passage pour la mer des Indes , nous débar- 
quâmes sur une île , et nous y gravîmes une colline d'une stérilité affreuse. 
Alors nous ne vîmes point de terre entre le sud et l'ouest ; vers le nord on dé- 
couvrait un grand nombre d'îles élevées et rangées les unes derrière les au- ' 
très. Tout nous persuada que nous étions parvenus à la mer des Indes. 
IV. 39 









— 306 — 

» Le 22, après nous être rembarques , nous aperçûmes de noire vaisseau 
de la fumée s'élever de la terre et des lies voisines, et des femmes nues cher- 
chant des coquillages. Nous passâmes un grand nombre d'écueils et d'îles. Le 
vent s'éleva , la houle qui venait du sud-ouest nous assura plus encore que 
nous avions devant nous une mer ouverte. Il était donc prouvé que le pays 
appelé la Nouvelle-Hollande était séparé de la Nouvelle-Guinée. Nous avions 
au nord-ouest un groupe d'îles qui paraissaient habitées , et qui sans doute 
s'étendent jusqu'à la Nouvelle-Guinée. Je donnai au détroit le nom de l'En- 
deavour, d'après celui du navire que je montais. 

Mœurs et usages des habitants de la Nouvelle - Hollande. 

» Le nombre des habitants de la Nouvelle-Hollande paraît être très petit, 
en proportion de son étendue. Nous n'en avons vu trente ensemble qu'une 
seule fois : ce fut à la baie de Botanique, quand les hommes, les femmes et 
les enfants s'attroupèrent sur un roclier pour regarder le vaisseau qui passait. 
Lorsqu'ils formèrent le projet de nous attaquer , ils ne purent pas rassembler 
plus de quatorze ou quinze combattants, et nous n'avons jamais découvert 
assez de hangars ou de maisons réunis en village pour en former des troupes 
plus grandes. Il est vrai que nous n'avons parcouru que la côte orientale de 
ce continent , et qu'entre cette côte et la côte occidentale s'étend un pays im- 
mense, entièrement inconnu ; cependant on a de fortes raisons de croire 
que ce vaste espace est entièrement désert , ou au moins que la population y 
est plus faible que dans les cantons que nous avons examinés. Il est impos- 
sible que l'intérieur du pays donne dans toutes les saisons de la subsistance 
à ses habitants , à moins qu'il ne soit cultivé, et il est de même impossible 
que les insulaires de la côte ignorent entièrement l'art de la culture, si elle 
est pratiquée plus avant dans les terres. Il n'est pas non plus vraisemblable 
que, s'ils connaissaient cet art, on n'en retrouvât aucune trace parmi eux. Or, 
comme nous n'avons pas vu dans tout le pays un pied de terrain qui fût cul- 
tivé , l'on peut en conclure que cette partie de la contrée n'est habitée qi' e 
dans les endroits où la mer fournit des aliments aux hommes. 

» La seule tribu avec laquelle nous ayons eu quelque commerce habita 1 ' 
le canton où le vaisseau fut radoubé. Elle était composée de vingt et une pei" 
sonnes , douze hommes , sept femmes , un petit garçon et une lille. Nous a a " 
vons jamais vu les femmes que de loin, car lorsque les hommes venaient sur 
les bords de la rivière, ils les laissaient toujours derrière. Les hommes so» 1 
d'une taille moyenne, et en général bien faits , svclles , et d'une vigueur, <T une 








2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 lï 









cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 



— 307 — 

activité et d'une agffité remarquables; leur visage n'est pas sans expression ; 
Us ont la voix extrêmement douce et efféminée. 

» Leur peau était tellement couverte de boue et d'ordures, qu'il était très 
difficile d'en connaître la véritable couleur. Nous avons essayé plusieurs foi. 
<le la frotter avec les doigts mouillés pour en ôter la croûte, mais toujours mû- 
rement. Ces ordures les font paraître presque aussi noirs que des nègres, et 
suivant que nous pouvons en juger, leur peau est couleur de suie, ou couleur 
de chocolat. Leurs traits sont bien loin d'être désagréables : ils n'ont ni le nez 
Plat, ni les lèvres grosses ; leurs dents sont blanches et égales, leurs cheveux 
naturellement longs et noirs; ils les portent très courts; en général, ils sont 
lisses, quelquefois ils bouclent légèrement. Nous n'en avons point aperçu qui ne 
fussent fort mêlés et sales, quoiqu'ils n'y mettent ni huile, ni graisse. A notre 
grande surprise ils étaient exempts de vermine. Leur barbe est de la même 
couleur que leurs cheveux, touffue et épaisse. lis ne la laissent cependant pas 
croître très longue. Nous rencontrâmes un jour un homme qui avait la barbe 
plus grande que ses compatriotes; nous observâmes le lendemain qu'elle 
était un peu plus courte , et en l'examinant nous reconnûmes que l'extrémité 
des poils avait été brûlée. Ce fait, joint à ce que nous n'avons jamais décou- 
vert parmi eux aucun instrument à couper, nous lit conclure qu'ils tiennent 
leur barbe et leurs cheveux courts en les brûlant. 

» Les deux sexes , comme je l'ai déjà remarqué , vont entièrement nus ; ils 
ne semblent pas plus regarder comme une indécence de découvrir tout leur 
corps , que nous d'exposer à la vue d'aulrui nos mains et notre visage. Leur 
principale parure consiste dans l'os qu'ils enfoncent à travers la° cloison 
du nez. 

» Toute la sagacité humaine ne peut pas expliquer par quel renverse- 
ment de goût ds ont pensé que c'était un ornement , et ce qui a pu les porter 
a souffrir la douleur et les incommodités qu'entraîne nécessairement cet 
usage, en supposant qu'ils ne l'aient pas adopté de quelque autre nation. Cet 
os est aussi gros que le doigt , et comme il a cinq ou six pouces de lon<r , il 
croise entièrement le visage, et bouche si bien les narines, qu'ils sont obïigés 
de tenir la bouche fort ouverte pour respirer : aussi nasillent-ils tellement 
torsqu'ils veulent parler, qu'ils se font à peine entendre les uns des autres. 
Nos matelots appelaient cet os, en plaisantant, la verrjuc de civadière, et 
véritablement il formait un coup d'œil si bizarre, qu'avant d'y être accoutu- 
mes, il nous fut très difficile de ne pas en rire. Outre ce bijou, ils ont des colliers 
ails de coquillages, taillés et attachés ensemble très proprement; des bracc- 
'ets de petites cordes qui forment deux ou trois tours sur la partie supérieure 
du bras, cl autour des reins un cordon de cheveux tressés. Quelques uns por- 



W* 



■■ 



■ 






— 308 — 

taient en outre des espèces de hausse-cols faits de coquillages, et tombant sur 
la poitrine. 

» Quoique ces peuples n'aient pas d'habillements, leurs corps, outre l'ordure 
et la boue, ont encore un autre enduit : car ils le peignent de blanc et de rouge. 
Ils mettent ordinairement le rouge en larges taches sur les épaules et sur la 
poitrine, et le blanc en raies, les unes étroites , les autres larges : les étroites 
sont placées sur les bras, les cuisses et les jambes, et les larges sur le reste du 
corps. Ce dessin ne manque pas absolument de goût. Ils appliquent aussi de 
petites taches de blanc sur le visage, et en forment un cercle autour de cha- 
que œil. Le rouge semblait être de l'ocre ; mais nous n'avons pas pu décou- 
vrir quelle substance composait leur blanc. Il était en petits grains, fermes, ScV 
vonneux au toucher, et presque aussi pesant que du blanc de plomb : c'était 
peut-être une pièce de sléatite ; mais , à notre grand regret , nous n'avons pas 
pu nous en procurer un seul morceau pour l'examiner. Quoiqu'ils aient les 
oreilles percées, nous n'y vîmes point de pendants. Ils attachaient un si grand 
prix a tous leurs ornements, qu'ils ne voulurent nous en céder aucun, malgré 
tout ce que nous leur en offrîmes, ce qui était d'autant plus extraordinaire, 
que nos verroteries et nos rubans pouvaient également leur servir de parure, 
quds étaient d'une forme plus régulière, et que la matière en était plus 
brillante. * 

» Ils n'ont point d'idée de trafic ni de commerce, et il nous a été impossi- 
ble de leur en inspirer aucune. Ils recevaient ce que nous leur donnions; 
mais ils n'ont jamais paru entendre nos signes quand nous leur demandions 
quelque chose en retour. La même indifférence qui les empêchait d'acheter ce 
que nous avions les empêchait aussi de nous voler. S'ils avaient désiré davan- 
tage , Us auraient été moins honnêtes , car, lorsque nous refusâmes de leur 

force' 2TT' f ï V,nrent fUriGUX " i,S ^"^ de s ' en «P» P"' 
n eff t I , '?• aU<ÏUd 1,S mlrent dG ,a Va,eur * h ^ste de nos meu- 

d s net t ^f 8 ^ 1 , 865 ' n ' en ™* P-nt pour eux. Nous leur avions fait 
des présente qui furent laissés dans une de leurs cabanes; nous les avons 
retrouves abandonnés négligemment dans les bois, comme les joujoux des 
entants, qui ne leur plaisent que pendant qu'ils sont nouveaux. Nous n'avons 
aperçu sur leur corps aucune trace de maladie ou de plaie, mais seulement 
de grandes cicatrices , à lignes irréguliéres , qui semblaient être les suites des 
blessures quils s étaient faites eux-mêmes avec un instrument obtus. Nous 
comprîmes par leurs signes que c'étaient des monuments de la douleur 
qu ils avaient ressentie a la mort de quelques uns de leurs parents ou amis. 

> Ils ne paraissent pas avoir d'habitations fixes, car dans tout le pays nous 
n avons rien vu qu. ressemblât à une ville ou à un village. Leurs maisons, si 




cm 



2 3 4 5 6 7 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 li 



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\'dv Autour a u M . ,1,1,- /.'//: 3fy. 



— 309 — 

toutefois on peut leur donner ce nom , semblent être faites avec moins d'art et 
d'industrie qu'aucune de celles que nous avions vues, si l'on en excepte les 
m isérables huttes de la Terre duFeu , et môme elles leur sont inférieures à cer- 
tains égards. Celles de la baie de Botanique sont les moins chétives : elles 
11 ont que la hauteur nécessaire pour qu'un homme puisse s'y tenir debout; 
n ' a is elles ne sont pas assez larges pour qu'il puisse s'y étendre dans toute sa 
10 ngueur en aucun sens. Elles sont construites en forme de four, avec des ba- 
guettes flexibles, à peu près aussi grosses que le pouce; ils enfoncent les deux 
extrémités de ces baguettes dans la terre , et ils les recouvrent ensuite avec des 
feuilles de palmieret de grands morceaux d'écorce. La porte n'estqu'une grande 
ouverture pratiquée au bout opposé à celui où l'on fait du feu , ainsi que 
flous le reconnûmes par les cendres. Ils se couchent sous ces huttes ou han- 
gars en se repliant le corps en rond, de manière que les talons de l'un tou- 
chent à la tête de l'autre; dans cette position forcée, une des huttes contient 
trois ou quatre personnes. 

» En avançant au nord, le climat devient plus chaud, les cabanes sont 
encore plus minces. Elles sont faites comme les autres avec des branches d'ar- 
bre et couvertes d'écorce ; mais aucune n'a plus de quatre pieds de largeur, et 
fn des côtés en est entièrement ouvert. Le côté fermé est toujours opposé à la 
direction du vent qui souffle le plus ordinairement. Ils font leur feu vis-à-vis 
du côté ouvert , sans doute pour se défendre des moustiques plutôt que du 
froid. Il est probable qu'ils ne passent sous ces trous que la tête et la moitié 
de leur corps, et qu'ils étendent leurs pieds vers le feu. Une horde errante 
instruit au besoin ces huttes dans les endroits qui lui fournissent de la sub- 
sistance pour un temps, et elle les abandonne lorsqu'elle quitte ce canton qui 
«e peut plus lui donner d'aliments. Dans les lieux où ils ne passent qu'une 
nuit ou deux, ils se couchent sans autre abri que les buissons, ou l'herbe, qui 
a Près de deux pieds de hauteur. Nous remarquâmes cependant que, quoique 
le s huttes à coucher fussent toujours tournées, dans la Nouvelle-Hollande, 
du côlé opposé au vent dominant, celles des îles étaient en face du vent; ce 
Çui semble prouver qu'il y règne une saison douce pendant laquelle la mer 
^t calme, et que le même temps qui leur permet de visiter les îles adoucit 
a ir froid pendant la nuiU 

» Le seul meuble que nous ayons aperçu dans ces cabanes est une espèce 

e vase oblong ; ils le font tout simplement d'écorce, en liant les deux extré- 

' !tes avec une baguette d'osier, qui , n'étant pas coupée , sert d'anse. Nous 

la ginâmes que ces vases étaient des baquets dans lesquels ils vont puiser de 

au à une source, qu'on peut supposer être quelquefois à une distance con- 
"flerable, Us ont cependant un sac à mailles d'une médiocre grandeur : pour 



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— 310 — 

lé façonner , ils suivent à peu près la môme méthode qu'emploient nos fem- 
mes en faisant du filet. L'homme porte ce sac attaché sur son clos avec un 
petit cordon qui passe sur sa tête; en général, il renferme un morceau ou 
deux de résine ou autre matière dont ils se peignent, quelques hameçons et 
des lignes, une ou deux des coquilles dont ils forment leurs hameçons, quel- 
ques pointes de dards et leurs ornements ordinaires; ce qui comprend tous 
les trésors de l'homme le plus riche qui soit parmi eux. 

» Leurs hameçons sont faits avec beaucoup d'art, et quelques uns d'une 
petitesse extrême. Pour harponner la tortue, ils ont un petit bâton bien pointu 
et barbelé, d'environ un pied de long, qu'ils font entrer par le côté opposé 
à la pointe dans une entaille creusée au bout d'un bâton léger qui est à peu 
près de la grosseur du poignet, et qui a sept ou huit pieds de longueur; ils 
attachent au bâton l'extrémité d'une corde, et ils lient l'autre au bout du 
bâton pointu. En fappant la tortue, le bâton pointu s'enfonce dans l'entaille; 
mais lorsqu'il est entré dans le corps de l'animal , et qu'il y est retenu par les 
barbes , ils en détachent le grand bâton , qui , en flottant sur l'eau , sert de 
trace pour retrouver la proie ; il leur sert aussi à la tirer, jusqu'à ce qu'ils 
puissent la prendre dans leurs pirogues et la conduire à terre. Nous avons 
trouvé un de ces bâtons pointus dans le corps d'une tortue, dont les blessu- 
res s'étaient guéries. Leurs lignes sont de différentes épaisseurs, depuis la 
grosseur d'une corde d'un demi-pouce, jusqu'à celle d'un crin; elles sont 
composées d'une substance végétale, mais nous n'avons pas eu occasion d'ap- 
prendre quelle est en particulier celle qu'ils emploient à cet usage. 

» Les habitants de la Nouvelle-Hollande se nourrissent principalement de 
poisson ; mais ils viennent quelquefois à bout de tuer des kangarous, et même 
des oiseaux de différentes espèces, quoiqu'ils soient si sauvages , qu'il nous 
était très difficile d'en approcher à une portée de fusil. L'igname est le seul 
végétal dont nous les ayons vus se nourrir ; il est cependant hors de doute 
qu'ils mangent plusieurs des fruits du pays, car nous en avons aperçu des res- 
tes autour des endroits où ils avaient allumé leurs feux. 

» Il paraît qu'ils ne mangent aucun animal cru; comme ils n'ont point de 
vase pour les faire bouillir dans l'eau , ils les grillent sur les charbons , ou 
bien ils les font cuire dans un trou avec des pierres chaudes, de la même ma- 
nière que les insulaires du Grand-Océan. 

» Nous ne savons pas s'ils connaissent quelque plante narcotique; mais 
nous avons remarqué que plusieurs d'entre eux tenaient continuellement 
dans leur bouche des feuilles d'une plante quelconque, ainsi que quelques 
Européens mâchent du tabac , et les Asiatiques du bétel. Nous n'avons jamais 
vu la plante que, lorsqu'à notre demande, ils la tirèrent de leur bouche : c'est 



— 311 — 

Peut-être une espèce de bétel ; mais , quelle qu'elle soit , elle ne produisait au- 
cun mauvais effet sur les dents ni sur les lèvres. 

» Comme ils n'ont point de fdets , ils n'attrapent le poisson qu'en le har- 
ponnant, ou avec une ligne et un hameçon ; il faut en excepter seulemen t 
ceux qu'ils prennent dans les creux des rochers et des bancs qui assèchent do 
nier basse. 

» Nous n'avons pas eu occasion de connaître leur manière de chasser ; 
mais , d'après les entailles qu'ils avaient faites partout sur les grands arbres 
pour y grimper , nous conjecturâmes qu'ils prenaient leur poste au sommet, 
et que de là ils guettaient les animaux au passage, pour les atteindre avec leurs 
lances ; il est possible aussi que, dans ccllte situation, ils attrapent les oiseaux 
qui vont s'y percher. 

» J'ai observé que, lorsqu'ils quittaient nos tentes sur les bords de la rivière 
Endeavour, nous pouvions suivre leurs traces au moyen des feux qu'ils allu- 
maient dans leur chemin. Nous imaginâmes que ces feux leur servaient de 
quelque manière à prendre les kangarous. Nous avons remarqué que ces ani- 
maux craignent tellement le feu , que nos chiens ne pouvaient les faire passer 
près des endroits où il y en avait eu récemment, quoiqu'il fût éteint. 

» Les habitants de la Nouvelle-Hollande produisent du feu avec beaucoup 
de facilité , et ils le répandent d'une manière surprenante. Pour rallumer, ils 
prennent deux morceaux de bois sec: l'un est un petit bâton d'environ huit 
ou neuf pouces de long ; l'autre morceau est plat. Us rendent obtuse la 
pointe du petit bâton , et , en le pressant sur l'autre , ils le tournent avec vi- 
vacité entre leurs deux mains , comme nous tournons un moussoir de choco- 
lat; élevant souvent les mains, ensuite les redescendant pour augmenter la 
pression autant qu'il est possible : par cette méthode ils font du feu en moins 
de deux minutes. La plus petite étincelle leur suffit pour l'augmenter avec 
beaucoup de promptitude et de dextérité. Nous avons vu souvent un Indien 
courir le long de la côte, et ne portant rien en apparence dans sa main, s'ar- 
r êter pour un instant à cent cinquante ou trois cents pieds de distance , et 
laisser du feu derrière lui; nous apercevions d'abord la fumée, et ensuite la 
flamme qui se communiquait tout de suite au bois et à l'herbe qui se trou- 
vent clans les environs. Nous avons eu la curiosité d'examiner un de ces se- 
meurs de feu. Nous vîmes qu'il mettait une étincelle dans de l'herbe sèche: 
après l'avoir agitée pendant quelque temps, l'étincelle jeta de la flamme; il 
etl mit ensuite une autre à un endroit différent dans de l'herbe, qui s'en- 
fomma de mémo, et ainsi dans toute sa route. 

» L'histoire du genre humain présente peu de faits aussi extraordinaires 
H'ie la découverte et l'application du feu. Le basard dut apprendre la manière 














































— 312 — 
de le produire par collision ou par frottement; mais ses premiers effets du- 
rent frapper naturellement de consternation et de terreur des hommes pour 
qui cet élément était un objet nouveau ; il parut alors être un ennemi de la 
vie et de la nature, détruisant tous les êtres susceptibles de sensation ou 
de dissolution , et par conséquent il n'est pas aisé de concevoir ce qui put 
engager les premiers qui le virent recevoir du hasard une existence passagère 
à le reproduire à dessein. Il n'est pas possible que des hommes qui ont vu du 
feu pour la première fois s'en soient approchés avec autant de précautions 
que ceux qui en connaissent les effets , c'est-à-dire d'assez près pour en 
recevoir de la chaleur sans être blessés. Il serait naturel de penser que l'ex- 
cessive douleur qu'éprouva le sauvage curieux qui fut le premier brûlé par 
le feu dut faire naître entre cet élément et l'espèce humaine une aversion 
éternelle , et que le même principe qui l'a porté à écraser un serpent dut 
l'engager à détruire le feu, et à se bien garder de le reproduire, quand les 
moyens en furent connus. Il est donc très difficile d'expliquer comment les 
hommes se familiarisèrent avec cet élément au point de le rendre utile, et 
comment on s'en servit la première fois pour cuire les aliments , puisqu'on 
avait contracté l'habitude de manger crues les nourritures animales et vé- 
gétales , avant qu'il y eût du feu pour les apprêter.. Ceux qui ont pesé la 
force de l'habitude croiront d'abord que des hommes accoutumés à prendre 
des aliments crus durent trouver aussi désagréables ceux qui étaient cuits 
que le seraient des plantes ou des viandes crues pour des personnes qui au- 
raient toujours mangé cuites les unes et les autres. 

» Il est remarquable que les habitants de la Terre du Feu produisent le feu 
par collision , et que les habitants plus heureux de la Nouvelle-Hollande, de 
la Nouvelle-Zélande et de Taïti , l'allument en frottant une substance combus- 
tible contre une autre. Ne peut-on pas supposer que ces différentes opérations 
répondent à la manière suivant laquelle le hasard a fait connaître cet élément 
dans la zone torride et dans la zone glaciale ? On ne peut pas supposer que, 
chez les habitants sauvages d'un pays froid , aucune opération de l'art, au- 
cun accident ait pu produire le feu aussi aisément par frottement que dans un 
climat chaud, où tons les corps sont chauds, secs et combustibles , et dans 
lesquels circule un feu caché que le plus léger mouvement suffit pour faire 
paraître au dehors. On peut donc imaginer que dans un pays froid le feu a 
été produit par la collision accidentelle de deux substances métalliques, et 
que, par cette raison , les habitants de cette contrée ont employé le même ex- 
pédient pour le reproduire. Dans un pays chaud, au contraire, où deux 
corps inflammables s'allument aisément par le frottement, il est probable que 
le frottement de deux substances semblables fit connaître le feu pour la pre- 



— > 313 — 
Mère fois , et que l'art adopta ensuite la même opération pour produire le 
même effet. Il est possible qu'aujourd'hui on fasse du feu par frottement dans 
la plupart des pays froids , et qu'on en allume par collision dans plusieurs 
P a ys chauds; mais peut-être que de nouvelles recherches montreront que 

un des deux climats tient cet usage de l'autre , et que, par rapport à la pro- 
duction primitive du feu dans les pays chauds et les pays froids, la distinction 
Que nous venons d'établir est bien fondée. Beaucoup de raisons peuvent 
la ire conjecturer que l'existence permanente des volcans , dont on retrouve 
des restes ou des vestiges dans toutes les parties du monde, fit connaître gra- 
duellement aux hommes la nature et les effets du feu ; cependant un volcan 
n a pu enseigner d'autre méthode de produire du feu que celle du contact , 
et les curieux qui voudront rechercher l'origine primitive de l'usage de cet 
élément parmi les hommes auront encore un champ vaste à leurs spécu- 
lations, 

» Les peuples de la Nouvelle-Hollande ont pour armes des javelines ou des 
lances. Ces dernières sont de différentes espèces. Nous en avons vu sur la partie 
méridionale de la côte quelques unes qui avaient quatre branches garnies d'un 
os pointu , et qui étaient barbelées ; les pointes sont aussi enduites d'une résine 
dure, qui leur donne du poli, et les fait entrer plus profondément dans le 
corps contre lequel on les pousse. Dans la partie septentrionale, la lance n'a 
qu'une pointe; la hampe de la lance est faite d'une espèce de roseau-canne ou 
de la tige d'une plante qui ressemble un peu au jonc et qui est très droite et 
ires légère. La lance a huit à quatorze pieds de long ; elle est composée de plu- 
sieurs parties ou pièces qui entrent les unes dans les autres, et sont liées ensem- 
ble. On adapte cette hampe à diverses pointes; quelques unes sont d'un bois 
dur et pesant, et d'autres d'os de poisson. Nous en avons remarqué plusieurs 
qui avaient pour pointe l'aiguillon d'une raie, le plus grand qu'on avait pu 
Couver, et qui était barbelé de beaucoup d'autres plus petits attachés dans une 
direction contraire. Les pointes de bois sont aussi armées quelquefois de mor- 
aux aigus de coquilles brisées; on les enfonce dans le bois, et on recouvre 
,es jointures avec de la résine. 

» Les lances ainsi barbelées sont des armes terribles, car lorsqu'elles sont 

tt »e fois entrées dans le corps, on ne peut pas les en retirer sans déchirer la 

c 'air, ou sans laisser dans la blessure des échardes pointues de l'os ou de la 

c °quille qui formait les barbes. Ils lancent ces armes avec beaucoup de force 

de dextérité. La main seule suffit pour celte opération, s'ils veulent seu- 

uient atteindre à peu de distance, par exemple de trente à soixante pieds; 

a »s si leur but est éloigné de cent Yingt ou cent cinquante pieds , ils se servent 

11 n instrument que nous appelâmes bâton à jeter. C'est un morceau de bois 




— 314 — 

dur et rougeAtre, uni et très bien poli, d'environ deux pouces de large, d'un 
demi-pouce d'épaisseur et de trois pieds de long , ayant un petit bouton ou 
crochet à une extrémité, et à l'autre une pièce qui le traverse en angles droits. 
Le bouton entredans un petit trou pratiqué exprès dans la hampe de la lance, 
près de la pointe, mais de laquelle il s'échappe aisément lorsqu'on pousse 
l'arme en avant. Quand la lance est placée sur cette machine , et assurée dans 
sa position par le bouton, l'homme qui doit la jeter la lient sur son épaule, et, 
après l'avoir agitée, il pousse en avant le bâton à jeter, et le lance de toute sa 
force; mais le bâton étant arrêté par la pièce de travers, qui vient frapper 
et s'arrêter entre l'épaule, la lance fend l'air avec une rapidité incroyable, et 
avec tant de justesse, que ces Indiens sont plus sûrs d'atteindre leur but à 
cent cinquante pieds de distance, que nous en tirant à balle seule. Ces lances 
sont les seules armes offensives que nous ayons vues étant à terre. 

» Lorsque nous étions près de quitter la côte, nous crûmes apercevoir avec 
uos lunettes d'approche un homme portant un arc et des flèches; mais il est 
possible que nous nous soyons trompés. Nous avons trouvé cependant dans 
la baie de Botanique un bouclier de forme oblongue , d'environ trois pieds 
de long et dix-huit pouces de large, et qui était fait d'écorces d'arbres. Un 
des hommes qui s'opposèrent à notre débarquement le prit dans une hutte , 
et lorsqu'il s'enfuit , il le laissa derrière lui. En le ramassant , nous reconnûmes 
qu'il avait été transpercé près du centre par une lance pointue, L'usage de 
ces boucliers est sûrement très fréquent parmi ces peuples , car , quoique 
nous ne leur en ayons jamais vu d'autre que celui-là, nous avons souvent 
rencontré des arbres d'où ils semblaient manifestement avoir été pris , et ces 
marques se distinguaient aisément de celles qu'ils avaient faites en enlevant 
l'écorce pour les espèces de seaux dont nous avons parlé. Quelquefois aussi 
nous trouvâmes des formes de boucliers découpées sur l'écorce, qui n'était 
pas encore enlevée; cette écorce était un peu élevée sur les bords, à l'endroit 
de l'enlaillure , de sorte que ces peuples semblent avoir découvert que l'é* 
corce d'un arbre devient plus épaisse et plus forte quand on la laisse sur I e 
tronc, après l'avoir découpée en rond. 

» Les pirogues de la Nouvelle-Hollande sont aussi grossières et aussi m^ 
faites que les cabanes. Celles de la partie méridionale de la côte ne sont qu'i" 1 
morceau d'écorce d'environ douze pieds de long , dont les extrémités so»' 
liées ensemble , tandis que de petits cerceaux de bois tiennent les parties du 
milieu séparées. Nous avons vu une fois trois personnes sur un bâtiment do 
cette espèce. Dans une eau basse, ils les poussent en avant avec une perclicî 
dans une eau profonde, ils les font marcher avec des rames d'environ di# 
huit pouces de long, et le conducteur du bateau en tient une à chaque mai' 1. 



- 315 - 

» Les pirogues que nous vîmes en avançant plus au nord étaient faites non 
pas d'écorce, mais d'un tronc d'arbre creusé peut-être par le feu. Elles avaient 
environ quatorze pieds de long , et comme elles étaient très étroites , elles 
avaient un balancier afin de les empêcher de chavirer. Celles-ci marchent au 
moyen de pagaies qui sont si grandes qu'il faut employer les deux mains pour 
e » manier une. L'intérieur de la pirogue ne paraît pas avoir été travaillé à 
l'aide d'un instrument; mais à chaque extrémité le bois est plus long sur le 
Plat-bord qu'au fond , de sorte qu'un morceau ressemblant au bout d'une 
planche s'avance en saillie au delà de la partie creuse. Les côtés sont assez 
épais , mais nous n'avons pas eu occasion de connaître commentées sauvages 
battent et taillent ensuite leur arbre. Nous n'avons découvert parmi eux d'au- 
tres instruments qu'une hache de pierre fort mal faite , quelques petits mor- 
ceaux de la même matière en forme de coins , un maillet de bois et des 
coquillages ou des fragments de corail. Pour polir leurs bâtons à jeter et les 
pointes de leurs lances , ils se servent des feuilles d'une espèce de figuier, qui 
mordent sur le bois presque aussi fortement que la prêle dont nos menuisiers 
font usage. Ce doit être un travail bien long que de construire avec de pareils 
instruments même une de leurs pirogues telles que je viens de les décrire. 
Cette opération paraîtra absolument impraticable à ceux qui sont accoutumés 
à l'usage des métaux; mais le courage persévérant surmonte presque toutes 
les difficultés. 

» Les pirogues ne portent jamais plus de quatre hommes. Si un plus grand 
nombre a besoin de traverser une rivière, l'un de ceux qui sont venus les 
premiers est obligé de retourner chercher les autres. Cette circonstance 
nous fit conjecturer que le bateau que nous vîmes pendant que nous étions 
mouillés dans la rivière Endeavour était le seul du voisinage. Nous avons 
quelques raisons de croire qu'ils se servent aussi de pirogues d'écorce dans 
les endroits où ils en construisent de bois, car nous trouvâmes sur une 
des îles sur lesquelles ils avaient péché de la tortue une petite rame qui 
avait appartenu à une pirogue d'écorce , et qui aurait été inutile à bord de 
toute autre. 

» Il n'est peut-être pas aisé de deviner comment les habitants de la Nou- 
velle-Hollande ont été réduits au petit nombre qui subsiste dans ce pays. C'est 
aux navigateurs qui nous suivront à déterminer si , comme les insulaires de la 
Nouvelle-Zélande, ils se détruisent les uns les autres dans les combats qu'ils 
s e livrent pour leur subsistance, ou si une famine accidentelle a diminué la 
Population , ou enfin si quelque autre cause empêche leur accroissement. Il 
e st évident par leurs armes qu'ils ont entre eux des guerres. En supposant 
qu'ils ne se servent de leurs lances que pour harponner le poisson, ils ne 



— 316 — 

peuvent employer le bouclier à d'autre usage que pour se défendre contre les 
hommes. Cependant nous n'y avons découvert d'autre marque d'hostilité que 
le trou fait par une javeline dans le bouclier dont j'ai parlé plus haut. Nous 
n'avons aperçu aucun Indien qui parût avoir été blessé par un ennemi. 
Nous ne pouvons pas décider s'ils sont courageux ou lâches. L'intrépidité 
avec laquelle deux d'entre eux s'efforcèrent de s'opposer à notre débarque- 
ment dans la baie de Botanique, quand nous avions deux bateaux armés, et 
même après qu'un d'entre eux eut été blessé avec du petit plomb , nous 
donne lieu de conclure que non seulement ils sont naturellement braves, 
mais encore familiarisés avec les dangers des combats , et qu'ils sont, par ha- 
bitude aussi bien que par la nature, belliqueux et audacieux. Cependant 
leur fui le précipitée de tous les autres endroits dont nous approchâmes, sans 
que nous leur fissions aucune menace, et lors môme qu'ils étaient au delà de 
notre portée, semblerait prouver que leur caractère est d'une timidité et 
d'une pusillanimité extraordinaires, et que ceux-là seuls qui se sont battus 
par occasion ont subjugué cette disposition naturelle. J'ai seulement rapporté 
les faits ; c'est au lecteur à juger par lui-même. » 

Cook ayant doublé le cap York, qui forme la pointe la plus septentrionale 
delà Nouvelle-Hollande, et débarqué sur une île qui fut appelée île Bouby, 
de laquelle il aperçut la mer ouverte à l'ouest, il fit route dans cette direction. 
Il visita encore plusieurs terres , et , le 9 octobre, il mouilla sur la rade de Ba- 
tavia , et fit faire à ÏEndeavour les réparations dont le vaisseau avait un pres- 
sant besoin. Topia et son compagnon ne pouvaient revenir de leur étonne- 
ment à la vue de toutes les choses nouvelles qui se présentaient à leurs re- 
gards. Ils étaient débarqués languissants; on crut un instant que le séjour à 
terre les guérirait, mais les funestes effets du climat de Batavia ne tardèrent 
pas à se faire sentir. Presque tout l'équipage tomba malade; plusieurs per- 
sonnes succombèrent, entre autres M. Monkhouse, le chirurgien. Le jeune 
Taïtien mourut ensuite ; Topia le suivit de près. Le 27 décembre, Cook partit 
pour l'Angleterre, atterrit le 15 mars 1771 au cap de Bonne-Espérance, et, 
le 12 juin , laissa tomber l'ancre sur la rade des Dunes, apr.es un voyage de 
deux ans cinq mois et un jour. 



e». 



317 — 



COOK. 



►®©o< 



DEUXIÈME VOYAGE. 



TRAVERSÉE DE PLYMOUTH A LA NOUVELLE-ZÉLANDE. 



Teropéle. Pénible navigation au milieu des glaces. Séparation des deux vaisseaux. 

C'est un beau spectacle de voir cet intrépide navigateur tenter l'approche 
«u pôle austral dans toute la circonférence du globe , et , après avoir été re- 
çusse de tous côtés par les glaces, parcourir tous les parages du Grand- 
Jean, revenir plusieurs fois sur ses traces, pour reconnaître toutes les 
rres , sans se lasser jamais des obstacles , sans croire jamais avoir assez fait. 
secon P d e,nederelOUr e " Ang,eterre > Cook recut l'ordre de se préparer à un 
il e an ^ 8 A ' d ° n i ,e Pla " éLait encore P lus étendu 1 ue ceIui du P^mier : 
mnf Vt? e JTf er reXiStenCe deS terres austraIes > ^> ^puis long- 
e«e ,' ! ° J u n ° mbreUSeS " StériIes discussions. Dire que pendant 

hZt 8m f, Pen ^ G eXPédUi0n C °° k " e P erdit P ar Ia maIadie °/™ «* 
omme , c est le meilleur éloge que l'on puisse faire de l'habileté , de la solli- 
M mae qui présida aux préparatifs. 

q uSï eW ° Mr ' SUr IeqUd C °° k aVaU faU S ° n Premier x °y^ '^ toutes les 
s em 'i r q T S P ° Ur UnG Parei,le entre P rise > on fit choix de deux bâtiments 
demi 7 mit SUr ChaCUn ^ prOYisions ordi naires pour deux ans et 

toem . n , avigatlon - Mais en P Iace de 8 ruau d'avoine, on substitua du fro- 

c rout' à SUCre ^ PlaCe dhuHe ' °" Y j ° ignit de la dréche > de ,a chou * 
du ; u e ', C !'° UX snI(is ' des tablettes de bouillon , du salep , de la moutarde, 

ou d e S î% , d ° bi( ' re éP aissie » etc - > et r ° n chargea le capitaine d'essayer 

«les fil t 7 propriélés anti-scorbutiques de ces substances. On lui donna 

eis, des hameçons, des instruments de pêche de toute espèce, avec 



■ -- ■ - '• -- 






— 318 — 

des vêtements d'hiver pour les matelots. On embarqua les meilleurs instru- 
ments pour faire les expériences astronomiques et nautiques ; MM. Wales et 
Bayley furent chargés de la direction de cette partie, l'une des plus essentiel- 
les de l'entreprise ; MM. Forster, père et fils , de tout ce qui concerne l'his- 
toire naturelle. On verra dans les détails de ce voyage avec combien de zèle 
et d'intelligence ces deux derniers ont su remplir leur objet. 

Cook commandait la Résolution , et le capitaine Furneaux l'Aventure. Le 
premier avait en tout cent douze hommes à bord, et l'Aventure quatre-vingt-un. 

Les instructions données à Cook par l'amirauté lui enjoignaient de se ren- 
dre à l'île de Madère, d'y embarquer du vin> puis d'aller au cap de Bonne- 
Espérance; il devait s'y ravitailler, ensuite s'avancer au sud, et tâcher de 
retrouver le cap de la Circoncision , qu'on disait avoir été découvert par Bou- 
vet ; s'il rencontrait ce cap , s'assurer s'il fait partie du continent , ou si c'est 
une île: dans le premier cas, ne rien négliger pour en parcourir la plus grande 
étendue possible, y faire les remarques et observations de toute espèce qui 
seraient de quelque utilité à la navigation et au commerce, et qui tendraient 
au progrès des sciences naturelles. On lui recommandait aussi d'observer le 
génie et le caractère des habitants , s'il y en avait , et d'employer tous les 
moyens honnêtes afin de former avec eux des liaisons d'amitié ; de leur of- 
frir des choses auxquelles ils attacheraient du prix, de les inviter au trafic ) 
et de se conduire humainement à leur égard. Il devait ensuite tenter de faire 
des découvertes à l'est ou à l'ouest , suivant la position dans laquelle il se 
trouverait ; tenir la latitude la plus élevée, et s'approcher du pôle austral I e 
plus qu'il lui serait possible , et aussi long-temps que l'état des vaisseaux , l a 
santé des équipages et les provisions le permettraient; enfin avoir soin d fi 
toujours réserver assez de provisions pour atteindre quelques ports connus» 
où il en chargerait de nouvelles pour revenir en Angleterre par le cap d e 
Bonne-Espérance. 

Cook désigna au capitaine Furneaux , en cas de séparation , l'île de Maclèr" 
pour premier rendez-vous, l'île de San-îago pour second, le cap deBon» e ' 
Espérance pour troisième, et la Nouvelle-Zélande pour quatrième. 

Le 13 juillet 1772, à six heures du malin , les deux vaisseaux sortirent d 
Plymouth ; le 29 , on mouilla à l'île de Madère , et trois mois après au cap * 
Bonne-Espérance. 

Le 22 novembre on remit à la voile, et Cook disposa sa route de manière 
reconnaître le cap de la Circoncision. Jugeant qu'on arriverait bientôt dâ» 
un climat froid, il fit distribuer des vêtements d'hiver aux matelots. Comme o ^ 
entrait dans une mer qu'aucun navigateur n'avait encore parcourue, cl q» 
ignorait où l'on pourrait se rafraichir , le capitaine donna les ordres les V 



lu* 



— 319 — 
Positifs pour qu'on" n'employât pas l'eau douce mal à propos. Une sentinelle 
■ut mise à côté du réservoir. Le chef donnait lui-même l'exemple de se laver 
av ec de l'eau de mer, et l'on employa sans relâche la machine de distillation 
Perfectionnée par Irving. 

Une tempête s'éleva le 29, et dura jusqu'au 6 décembre. Forster en parle 
' "isi : « La mer, prodigieusement grosse, brisait avec violence sur le bâtiment. 

°us n'avions eu aucune tempête pendant la traversée d'Angleterre au Cap, 

1 ceux de nous qui n'étaient pas accoutumés à la mer ne savaient comment 

Se tenir dans des moments semblables. Le prodigieux roulis du bâtiment fai- 

a 't de grands ravages parmi les tasses, les verres, les bouteilles, les plats, 

tout ce qui était mobile. Des circonstances plaisantes suivaient quelquefois 
a confusion générale , et nous supportions tous nos accidents avec beaucoup 
P'Us de tranquillité que l'on n'aurait dû s'y attendre. Les ponts etles planchers 
de chaque cabane étaient continuellement humides ; le hurlement de la tem- 
pête et le mugissement des vagues, ajoutés à l'agitation violente du vaisseau , 
qui nous interdisait toute espèce de travail , formait pour nous des scènes 
Nouvelles et imposantes, mais aussi très pénibles et fort désagréables. 

» Ces petits malheurs manquèrent d'être suivis d'un grand. Un volon- 
taire logé à l'avant du vaisseau s'éveilla tout à coup au milieu de la nuit, et 
étendit le bruit de l'eau qui courait dans son poste, et qui brisait contre son 
c °ftïe et ceux de ses camarades. Après avoir sauté hors de son lit, il se trouva 
"ans l'eau jusqu'à mi-jambe. lien avertit l'officier de quart, et dans un mo- 
ment tout l'équipage fut sur pied. On fit jouer les pompes; les officiers en- 
courageaient les matelots, avec une douceur alarmante, à travailler vive- 
ment. Cependant l'eau semblait l'emporter sur nos efforts; tout le monde 
° tait rempli d'une terreur qu'accroissait encore l'obscurité de la nuit. On se 
servit en outre des pompes à chapelets. Enfin un des matelots découvrit heu- 
reusement que l'eau entrait dans la soute du maître d'équipage par un hublot 
<lui avait été enfoncé par la force des lames. On le répara sur-le-champ, et 
J|°us sortîmes de danger; mais les habits, les meubles et les effets de tout 
équipage furent trempés. Il aurait, été plus difficile, pour ne pas dire impos- 
able, de vider l'eau du vaisseau , si le volontaire s'était éveillé un peu plus 
ar d ; le courage des officiers et des matelots devenait inutile, et nous aurions 
Peut-être été engloutis par les flots au milieu d'une nuit très sombre. 

* Le vent, accompagné de pluie et de grêle, soufflait quelquefois avec tant 

(e violence, qu'on fut chassé fort loin à l'est de la route projetée, et qu'on 

Perdait l'espérance de gagner le cap de la Circoncision. Mais le plus sensible 

tous ces malheurs fut la perte d'une grande partie des animaux d'approvi- 

s °nuemcnt qu'on avait embarqués au Cap. Ce passage brusque d'un temps 



■■■nPi 









— 320 - 

doux et chaud à un climat extrêmement froid et humide affecta tout le monde 
sans distinction. Le mercure , dans le thermomètre, était tombé à 38°. tandis 
qu'au Cap il se tenait communément à 67 et plus. 

» Chaque jour, à chaque instant, tout le monde s'attendait à voir terre; la 
plus petite circonstance relative à cet objet fixait l'attention ; on examinait avec 
curiosité les brouillards que l'on voyait à l'avant du navire : chacun désirait 
d'anoncer le premier la côte. La forme trompeuse de ces brouillards , et celle 
des îles de glace à moitié cachées dans la neige qui tombait , avait déjà occa- 
sionné plusieurs fausses alarmes. L'Aventure avait aussi fait signal qu'elle voyait 
terre. Un de ses lieutenants monta plusieurs fois au haut des mâts, et avertit le 
capitaine qu'il la voyait distinctement. Cette nouvelle amena tout le monde sur 
le pont ; mais on n'aperçut qu'une immense plaine déglaces , brisée aux bords 
en plusieurs petites pièces. Un grand nombre d'îles de toutes les formes et de 
toutes les grandeurs se montraient par derrière, aussi loin que pouvait s'éten- 
dre la vue. Quelques unes des plus éloignées , élevées considérablement par 
les vapeurs brumeuses qui couvraient l'horizon , ressemblaient en effet à des 
montagnes. Plusieurs officiers persistèrent à croire qu'ils avaient vu la terre 
de ce côté. 

» Bientôt on fut arrêté par une immense plaine de glace basse, dont on ne 
voyait point l'extrémité, ni à l'est, ni à l'ouest , ni au sud. Dans le nord , o» 
aperçut des baleines et différentes autres espèces de cétacés, qui lançaient 
l'eau de la mer autour des vaisseaux. 

» Des glaçons pendaient de tous côtés aux voiles et aux agrès. La brunie 
était si forte quelquefois, qu'on ne voyait pas la longueur entière du vaisseau» 
et qu'on eut beaucoup de peine à éviter le grand nombre d'îles de glace qu' 
l'environnaient. On en mesura une qui avait deux mille pieds de long , quatr" 
cents de large, et au moins deux cents d'élévation. Suivant les expériences 
de Boyle et de Mairan , le volume de la glace est à celui de la mer à peu pré* 
comme dix est à neuf, par conséquent, selon les règles reconnues de l'hf 
drostatique, un volume de glace qui s'élève au dessus de la surface de I'** 
est à celui qui plonge au dessous comme un est à neuf. En supposant que I e 
glaçon dont il s'agit fût d'une forme régulière, sa profondeur au dessous d e 
l'eau devait être de dix-huit cents pieds , sa hauteur entière de deux mille , et 
la masse totale de seize cent millions de pieds cubes 

» Le 14 décembre on avait mis en mer un canot pour essayer la directio 11 
du courant. Forster père et Wales y descendirent, afin de répéter des exp é ' 
riences sur la température de la mer à une certaine profondeur. La bruin 6 
s'accrut tellement qu'ils perdirent de vue les deux vaisseaux. Leur situati° n 
dans un petit canot, sur une mer immense, loin de toute espèce de côte*» 



.»*, 



— 321 — 

gourés de glaces et absolument privés de provisions, était effrayante et terri- 

e. lis voguèrent quelque temps , faisant de vains efforts pour être entendus • 

mais tout était en silence et dans les ténèbres autour d'eux. Ils étaient d'au- 

ant plus malheureux, qu'ils n'avaient que deux avirons, et point de mâts ni 

voiles. Dans cette situation épouvantable, ils résolurent de se tenir en 

jwnne, espérant qu'en ne changeant pas de place, ils apercevraient de nou- 

eau les vaisseaux, parce qu'il faisait calme. Enfin, le son d'une cloche 

appa leurs oreilles. Ils ramèrent à l'instant de ce côté. L'Aventure répondit à 

«eurs cris continuels , et les prit à bord. 

J J* ' s P ectacle de ces îles de glace qui entouraient de tous côtés le buti- 
nent devint peu à peu aussi familier que celui des brouillards et de la mer. 
*eur multitude conduisit à de nouvelles observations. On était sûr de ren- 
contrer de la glace dans tous les endroits où on apercevait une forte réflexion 
de blanc sur les bords du firmament , près de l'horizon. La glace n'est pour- 
tant pas entièrement blanche; elle est souvent teinte , surtout près de la sur- 
face de la mer, d'un beau bleu de saphir, ou plutôt de béryl, et réfléchi de 
dessus 1 eau. Cette couleur bleue paraissait quelquefois vingt ou trente pieds 
au dessus de la surface, et provenait, suivant toute apparence, de diverses 
Particules d eau de la mer qui s'étaient brisées contre la masse dans un temps 
orageux, et qui avaient pénétré dans ses interstices. Nous apercevions aussi 
sur les grandes des de glace différents traits ou couches de blanc de six pou- 
ces ou un p.ed de haut, posés les uns par dessus les autres; ce qui semble 
onurmer 1 op.mon de l'accroissement et l'accumulation ultérieure de ces mas. 
TJ72 e < PSr - la ChUle dC Ia " eige à différenls intervalles: car la neige 
ZLIcZZTT * gr ° S grainS ' en fl0C0nS ,é S ers ou P esants > ^le pro- 
ImpacteT * *" C ° UCheS ' Suivant ^' elle est *■ °« «ta 

Quelque périlleux qu'il soit de naviguer parmi ces rochers flottants durant 
^e brume epa.sse Cook observe que cela vaut encore mieux que d'être en 
^me dans les mêmes circonstances, par d'immenses plaines de glace Le 
§ and danger de ce dernier cas est de rester attaché à la glace situaL ta 
Plus dangereuse de toutes. Deux matelots de son éauioai n w 
au (îrnSnio^^ i • a „ - • équipage avaient navigue 

«tait re ,■ d 5 ! naV ' re , de l Un T rGSlé tr ° iS SGmaineS ' et celui de B** « 
9tuc e !! Tf é ' laVeee dG 8l3Ce qUG lGS habitants du nord appellent 

la ni,;? ', qU ' i,S " 0mment pkinede V tace e ^ Plus épaisse, et toute 
Cooknr, / 6 ^ IargeUr ' CSt com P° see d'une seule pièce. Celle que 

«ontra" P 6 ° laCe ' U raiS ° n dG S ° n imme nse étendue, consiste au 

f ace d ire , ^ U " 8fand n ° mbre de morceaux différents d'épaisseur et de sur- 
, ae trois ou quatre à trente ou quarante pieds carrés ; ces morceaux sont 



I 



— 322 — 

étroitement joints et en quelques endroits empilés les uns sur les autres. 11 la 
croit trop dure pour être divisée par les flancs d'un vaisseau qui n'est pas 
convenablement armé. 

Les deux vaisseaux se perdirent de vue le 8 février. Cook fit tirer le canon 
à toutes les demi-heures du jour suivant ; il fit allumer des feux pendant la 
nuit. On ne répondit point à ses signaux. Tous les gens de l'équipage furent 
vivement affligés de la séparation d'un vaisseau qui partageait avec le leur , 
sur ces plages inconnues , leurs fatigues , leurs périls et leurs espérances. 

Cook dirigea de nouveau sa route vers le pôle, et tenta plusieurs fois de 
s'en approcher davantage dans une étendue de plus de 80 degrés de lon- 
gitude orientale ; mais les vents , la neige , la brume , les montagnes et les 
plaines de glaces ne lui permirent plus de franchir au delà du 62*. Alors il 
fit route vers la Nouvelle-Zélande, et entra dans la baie Dusky le 26 mars 
1773, ayant parcouru dans l'intervalle de cent dix-sept jours de navigation 
trois mille six cents lieues, sans voir terre une seule fois. 





Baie de Dusky. 



Relations avec les naturels. Détails sur le pays et les habitant*. 



« Ainsi finit (c'est Forster qui parle) notre première campagne à la recher' 
che des terres australes. Depuis notre départ du cap de Bonne-Espérance 
jusqu'à notre arrivée à la Nouvelle-Zélande , nous essuyâmes toutes sortes 
de maux ; les voiles et les manœuvres avaient été mises en pièces, la violence 
des lames avait emporté une partie des hauts du bâtiment. Contraints dç 
combattre sans cesse l'âpreté d'un élément rigoureux, nous étions exposés a 
la pluie , au verglas , à la grêle et à la neige ; nos manœuvres étaient toujours 
couvertes d'une glace qui coupait les mains de ceux qui étaient obligés de le 
toucher. Il nous fallut faire de l'eau avec des glaces flottantes, dont les pa f ' 
licules gelées et acres engourdissaient et scarifiaient tour à tour les membre 
des matelots ; nous courions le danger perpétuel de nous briser contre c e ^ 
masses énormes de glace qui remplissent l'immense océan Austral. L'apP l1 ' 
rition fréquente et subite de ces périls tenait continuellement l'équipage e 
haleine pour manœuvrer le vaisseau avec promptitude et avec précision- 
long intervalle que nous passâmes au milieu des flots, et le manque de p r 
visions fraîches, ne furent pas moins pénibles. Les hameçons et les l>g n 



— 323 — 

qu'on avait distribués aux équipages avaient jusque alors été inutiles, car 
ans ces latitudes élevées on ne trouve d'autres poissons que des baleines • ce 
est que sous la zone torride que l'on peut pêcher, lorsque la profondeur de 
'a mer est incommensurable. 

» Le soleil se montrait très rarement; l'obscurité du ciel, et des brumes 

•npenelrables, qui duraient quelquefois plusieurs semaines, inspiraient la 

istesse et éteignaient la gaîté des matelots les plus joyeux. 

» Mais tout changea à l'aspect de la Nouvelle-Zélande. Le temps était su- 

Perûe et chaud en comparaison de ce que nous venions d'éprouver. Poussés 

lap un léger souffle de vent, nous passions devant un grand nombre d'îles 

uvertes de bois; des arbres toujours verts offraient un contraste agréable 

ec ia teinte jaune que l'automne répand sur les campagnes. Des troupes 

îZèZ ar ,r r anima !T lGS ° ÔteS ' t0UUe W retentîSSait d'^e musique 

senTent Tvl T" " ***** ApréS aV ° ir SOuhaité avcc *»* *«£»■ 
Sèment de v mr terre , nos yeux ne pouvaient se rassasier de la contempler 

et le visage de tout le monde annonçait la joie et la satisfaction. ? ' 

. De superbes points de vue, des forêts antédiluviennes, de nombreuses 

^cades qm seprecpitaient de toutes parts, concouraient d'ailleurs àcom 

pte notre bonheur. Les navigateurs , à la suite d'une longue campagne 

ces v!', lt V ° y f g r rS ' ^^ ^ grande détresse • ont tous ™ idées, et 
Juan 2JT r d ' ima S ination W'Jb ont vu les rochers escarpés de 

uan Fernande* , et les forêts impénétrables de Tinian. 

hi™nS&^ danS Une petUe crique si voisine de la CÔte ' ^ 

« tatÏ^STÏÏSÏ 1 *^ ° n tr ° UVa ta,U ^ b ° iS à "* 

f^res ; à environ & SsS^' *»** da " S ,es >««*• 

'eau douce. Dans cette position , on î mm S ^ M '-T '" 

les S; ^ teme d ? V ° i,ierS « des ton ^ : car les ferrures 'Cvo L^ 

•^ÏÏLZ? ft * ré T ion - 0n se mit a b — * îK 

no 're ;S 9 °; feUlUeS d im arbre «* ressem We beaucoup à la sapinette 
Ses Cr^nlT T «MOTT qu'en mêlant à la décoction de 

biè re très lin JU$ m ° Ûl d ' bièrG Ct de méIasse ' on en composerait une 
l 'événement n qm Sl ' Pp,éerait aux vé S étaux ^ manquent en cet endroit. 
, Le Gment P rouva qu'on ne se trompait point. 

^nUaTw™!? dG ChèVreS Gt d6 m ° Ut0ns <I ui étaient à bord ne pou- 
, cuvant toute apparence, être aussi bien nourris que les hommes, 




— 



— 324 — 

car l'iicrbc était peu abondante, grossière et âpre. Quelque mauvaise qu'elle 
fût, on croyait qu'ils la dévoreraient avec avidité; mais ils ne voulurent pas 
en goûter; ils n'aimaient pas mieux les feuilles des plantes plus tendres. En 
les examinant , on reconnut que leurs dents étaient ébranlées , et que plusieurs 
avaient tous les symptômes d'un scorbut invétéré. De quatre brebis et deux 
béliers pris au Cap, dans le dessein de les laisser à la Nouvelle-Zélande, on 
n'avait pu conserver qu'un mâle et une femelle. 

» Quelques officiers remontèrent la baie sur un petit bateau , dans le des- 
sein de chasser ; ils découvrirent, à deux ou trois milles du vaisseau , des Zélan- 
dais qui lançaient à l'eau une pirogue. A peine nous en eurent-ils avertis , 
qu'il en parut une près d'une pointe éloignée d'un mille. Un grain la fît ren- 
trer ; mais bientôt elle reparut. Elle était montée de sept à huit hommes , qui 
nous regardèrent fixement , mais ne répondirent pas à nos signes d'amitié, et 
s en retournèrent. Après midi , le capitaine alla dans l'anse avec deux canots, 
dans l'espérance de revoir les Zélandais. On ne trouva que leur pirogue 
échouée près de deux petites huttes, dans lesquelles on vit des traces de feu et 
de poissons. Sans doute les habitants s'étaient sauvés dans les bois voisins- 
On laissa dans la pirogue des médailles, des miroirs, de la verroterie; mais 
on enfonça dans une branche d'arbre une hache pour leur en indiquer l'usage, 
après quoi l'on revint au vaisseau. 

» L'anse est si spacieuse que toute une flotte pourrait y mouiller ; elle est 
environnée au sud-ouest par les collines les plus élevées de toute la baie, et 
entièrement revêtues de bois depuis le sommet jusqu'au. bord de l'eau. Les di- 
verses pointes qui s'avancent, et les différentes îles répandues dans la baie, 
forment un coup d'œil pittoresque. La mer tranquille est éclairée par le soleil 
couchant ; les nuances variées de la verdure , et le chant des oiseaux qui résoii' 
nait de toutes parts, adoucissaient la dureté qu'offrait d'ailleurs ce paysage. » 

Il plut presque continuellement, et plusieurs jours s'écoulèrent avant qu'o 11 
eût aucune entrevue avec les sauvages. Un homme et deux femmes se présente' 
rent enfin le 6 avril , appelant par des cris les Européens. Debout sur un f°' 
cher , l'homme était armé de sa massue , et derrière lui , au bord du bois , 
étaient les deux femmes, ayant chacune une pique à la main. 

Ils avaient le teint couleur d'olive ou d'un brun foncé ; leurs cheveu* 
étaient noirs et bouclés, remplis d'huile et de poussière d'ocre rouge. L'h° lir 
me les portait attachés sur le haut de la tête , et les femmes courts. Lei" 
corps étaient très bien proportionnés dans la partie supérieure; mais le l,r 
jambes étaient minces , tournées en dehors et mal faites. On leur cria , da" 
la langue de Taïti : Tayo harré, ami , viens ici. 

« L'homme ne put s'empêcher de montrer beaucoup de crainte lorsque not r 



— 325 — 
°anot s'approcha du rocher ( c'est Cook qui parle); cependant il garda son 
Poste avec intrépidité , et il ne se remua pas même pour ramasser les petits 
Présents que nous lui jetions à terre. Enfin je débarquai, tenant à la main 
«es feuilles de papier blanc; j'allai à lui et je l'embrassai ; je lui offris les ba- 
gatelles que j'avais sur moi, et je dissipai sur-le-champ sa frayeur. Bientôt 
a Près, les deux femmes, les officiers qui s'étaient embarqués avec moi, et 
quelques uns des matelots , vinrent nous joindre. Nous passâmes ensuite en- 
J'ron une demi-heure à parler sans nous entendre. La plus jeune des deux 
emmes , qui babillait continuellement , eut la plus grande part dans cette 
conversation. Nous leur offrîmes du poisson et de la volaille que nous avions 
«ans noire canot; mais ils rejetèrent ces dons, et ils nous firent entendre 
Qu'ils n'en avaient pas besoin. Le soir il fallut les quitter ; alors la plus jeune 
des femmes , qui , par la volubilité de sa langue, surpassait toutes les parleu- 
ses que j'aie jamais rencontrées, dansa devant nous; l'homme nous examina 
avec beaucoup d'attention. 

» Le lendemain au matin , je fis avec MM. Forster et Hodges, le peintre, une 
autre visîte-aux naturels du pays. Je leur portai diverses choses, qu'ils reçu- 
rent avec beaucoup-d'indifférence , si l'on en excepte les haches et les clous, 
qu'ils estimaient plus que tout le reste. Cette entrevue se passa au même en- 
droit que celle de la veille. Nous vîmes alors toute la famille, composée de 
deux femmes ( que nous prîmes pour les épouses du Zélandais) , d'une troi- 
sième, très jeune, d'un garçon d'environ quatorze ans, et de trois petits en- 
fants, dont le plus jeune était à la mamelle. Ils étaient tous de bonne mine, 
excepté l'une des femmes, qui avait une grosse loupe sur la lèvre supérieure, 
et qui paraissait fort négligée par l'homme à cause de cette difformité. Ils nous 
menèrent dans leur habitation , placée à peu de distance des bords du bois. 
Nous trouvâmes deux petites huttes d'écorces d'arbres, et sur la grève 
dune crique, près des huttes, une petite pirogue double, assez grande pour 
transporter toute la famille de place en place. Tandis que nous fûmes parmi 
°«x, M. Hodges fit leur portrait, et ils lui donnèrent le nom de toe-toe, mot 
q«« signifie sans doute marquer ou peindre. En les quittant , le chef me pré- 
Ser Ua une pièce d'étoffe ou un vêtement de leur fabrique, un ceinturon d*al- 
8 «es , des colliers d'os, de petits oiseaux et des peaux d'albatros. Je crus d'à- 
°rdque c'était en retour de nos présents ; mais il me détrompa bientôt, en me 
enjoignant qu'il désirait un de nos manteaux de mer. Je compris ce qu'il 
°ulait, et je lui en fis faire un de drap rouge dès que je fus à bord , où la 
Piuie me retint le lendemain. 
» Le 9, nous allâmes revoir nos Zélandais, et je les avertis de notre ap- 
0c ieen poussant des cris à leur manière; mais ils ne nous répondirent 






— 326 — 

point , et ils ne vinrent pas à notre rencontre sur la côle comme à l'ordinaire. 
J'en appris bientôt la raison , car nous les trouvâmes dans leurs habitations, 
qui s'habillaient et se paraient avec soin; leurs cheveux étaient peignés et 
huilés, rattachés au haut de la tête et ornés de plumes blanches. Quelques 
uns portaient une tresse de plumes autour de leur tête; tous avaient des bou- 
quets de plumes blanches fichés dans leurs oreilles. Ajustés ainsi , et tous 
debout, ils nous reçurent avec beaucoup de courtoisie. J'avais sur mes épau- 
les le manteau ou la couverture destinée au chef, et je la lui présentai. Il en 
fut si charmé, qu'il détacha de sa ceinture son patou-patou ( il était d'un os 
de gros poisson ) pour me le donner. Gibson , le caporal des soldats de ma- 
rine, que j'avais pris avec moi, était l'homme de l'équipage qui savait le 
mieux la langue zélandaise ; cependant il ne put pas venir à bout de se faire 
entendre : la prononciation de cette famille semblait avoir une dureté parti- 
culière. Nous ne fûmes que peu de temps auprès d'eux , et après avoir em- 
ployé le reste du jour à reconnaître la baie, la nuit nous renvoya à bord. 

» Le temps avait été à terre très nébuleux , sans pluie , dit Forster ; mais 
en arrivant au vaisseau , on nous dit qu'il avait plu sans relâche. Nous fîmes 
souvent la même remarque durant notre séjour dans la baie Dusky. Les hau- 
tes montagnes situées le long de la côte sud de la baie, et dont la pente di- 
minue par degrés vers le cap ouest, occasionnent probablement cette diffé- 
rence dans l'atmosphère. Ces montagnes étant presque toujouss couvertes de 
nuages, et le vaisseau se trouvant au dessous, il était exposé aux vapeurs 
qu'on voyait se mouvoir avec divers degrés de vitesse sur les flancs des col- 
lines, et qui, enveloppant d'un brouillard blanc et à demi opaque les arbres 
sur lesquels elles passaient, se convertissaient enfin en pluie ou en brumes, 
qui nous mouillaient jusqu'aux os. Les îles, dans la partie septentrionale, 
n'ayant pas de ces collines élevées qui attirent les brouillards, ils passent li- 
brement jusqu'aux Alpes couvertes de neige. Le brouillard continuel qui nous 
entourait causait dans tout le vaisseau une humidité malsaine , et gâtait 
notre collection de plantes. Le bâtiment, mouillé si près de la côte, était 
couvert par des bois , comme on l'a dit : même dans le beau temps , nous vi- 
vions dans l'obscurité ; il fallait allumer des flambeaux à midi. Mais le pois- 
son frais, la bière de myrte et de sapin, nous maintenaient en bonne santé, 
malgré les inconvénients de notre position. 

» Le ciel ne fut clair et serein que le 12 avril; nous pûmes sécher nos voi- 
les et notre linge. M. Forster et son détachement profilèrent du beau temps 
pour aller à terre faire une course de botanique. 

» Sur les dix heures, les Zélandais vinrent en famille nous rendre une vi- 
site. Comme ils approchaient de notre bâtiment avec beaucoup de précaution» 



~ 327 — 
J allai dans un canot à leur rencontre , et , dès que je fus près d'eux, j'entrai 
a ns leur pirogue ; mais ne pouvant les engager à venir le long du bâtiment , 
Je fus obligé de les laisser suivre leur inclination. Ils débarquèrent dans une 
Petite anse tout près de nous , et ensuite ils vinrent s'asseoir sur le rivage , 
Vis-à-vis de la Résolution, et de là ils nous parlèrent. Je fis alors jouer les corne- 
nil 'ses et les fifres , et battre du tambour. Ils ne montrèrent aucune attention 
P°ur les deux premiers instruments; mais ils parurent attentifs au son du 
ambour. Malgré nos invitations et nos caresses, ils refusèrent constamment 
1 e monter à bord ; ils conversèrent très familièrement ( sans se faire enten- 
r e ) avec les officiers et lés matelots qui allaient près d'eux. Ils avaient beau- 
coup plus d'égards pour quelques uns de nos gens que pour d'autres , et nous 
avions lieu de croire qu'ils prenaient ceux-là pour des femmes. La jeune Zé- 
andaise témoigna particulièrement un attachement extraordinaire à un 
homme , jusqu'à ce qu'elle eut découvert son sexe ; dès lors elle ne voulut plus 
le souffrir près d'elle. Je ne sais si cette réserve venait de ce qu'elle l'avait 
pris auparavant pour une personne de son sexe , ou de ce que le matelot , 
Pour se découvrir, avait pris quelque liberté qui lui avait déplu. 

» L'après-midi je conduisis M. Hodges à une grande cascade qui tombe 
a une haute montagne située à la côte méridionale de la baie, à environ une 
"eue au dessus de l'endroit où nous étions mouillés. 

^ » Cette cascade, observe Forster, semble peu considérable quand on la 
egarde d'en bas, à cause de sa grande élévation ; mais après avoir monté six 
Ce nts pieds plus haut, nous la vîmes à découvert. Ce spectacle est d'une ex- 
terne beauté. Une colonne transparente et argentée, de vingt à trente pieds 
e circonférence, qui se précipite avec beaucoup d'impétuosité d'un rocher 
Perpendiculaire élevé de six cents pieds, frappe d'abord les regards. Au quart 
e la hauteur, la colonne, rencontrant une portion de roc un peu inclinée, 
^me une nappe limpide d'environ soixante-quinze pieds de largeur. Sa sur- 
ace courbée se brise dans sa course rapide sur toutes les petites érninences 

'es eaux se réunissent enfin au milieu d'un beau bassin, d'environ trois 

^nts pieds de tour, enfermé de trois côtés par les flancs des rochers et en 

ce par des masses énormes de pierres irrégulièrement entassées les unes 

les autres. Le courant s'ouvre un passage entre ces pierres, et s'enfuit 

ecumant le long de la pente de la colline jusqu'à la mer. 

g » Tous les environs de celte cascade , à la distance de trois cents pieds, 

1 >rou-î| emP,iS dG Vapeurs ac P ,euses q ue P roduit ta violence de la chute. Ce 

quel 1 ' ard eSt S ' épa ' S ' q " U P énétrait comme de la pluie nos vêtements en 

taJ? -8 minntes ' Je montai sur la pierre la plus élevée devant le bassin, t 

ant au dess o«s, je remarquai un superbe arc-en-ciel, d'une forme par- 








— 328 — 

faitement circulaire, causé par les rayons du soleil réfractés dans la vapeur de 
la cascade. Au delà de ce cercle, le reste du brouillard était teint de couleurs 
prismatiques réfractées dans un ordre inverse. A gauche , on voit des rochers 
escarpés et bruns, dont le sommet est couronné d'arbrisseaux pendants, et 
à droite un tas prodigieux de grosses pierres , que la force du torrent avait 
probablement arrachées de la montagne. De là s'élève un banc incliné, haut 
d'environ deux cents pieds , sur lequel est placé un rempart perpendiculaire 
de soixante-quinze pieds , surmonté de verdure et de feuillages. Plus loin , à 
droite , les rochers brisés sont revêtus de mousses, de fougères , d'herbes et 
de fleurs ; les deux côtés du ruisseau sont couverts d'arbrisseaux et d'arbres 
qui s'élèvent jusqu'à quarante pieds. Le bruit de la cascade est si fort, et 
les échos voisins le répètent si constamment , qu'il étouffe presque tout 
autre son. Les oiseaux paraissaient s'en écarter un peu ; dans le lointain , le 
chant aigu des uns , les accents plus graves ou la mélodie enchanteresse des 
autres , résonnaient de toutes parts , et ajoutaient encore aux charmes de 
cette scène pittoresque. 

» En jetant les regards autour de soi , on découvre une vaste baie jonchée 
de petites îles , embellies par de grands arbres. Au delà , on aperçoit d'un 
côté des montagnes majestueuses qui portent vers le ciel leurs têtes revêtues 
de nuages et de neiges ; de l'autre , l'immense pleine de l'Océan termine 
l'horizon. Il est impossible d'exprimer avec des mots la magnificence de ce 
tableau. Après avoir bien joui d'un coup d'oeil si ravissant , nous contem- 
plâmes les fleurs qui animaient le terrain , et les petits oiseaux qui chantaient 
et voltigeaient de toutes parts. Les productions végétales et animales étaient 
plus belles et plus abondantes dans cette baie que partout ailleurs où nous 
avions débarqué , peut-être parce que , les côtés perpendiculaires du rocher 
réfléchissant les rayons du soleil et mettant cet espace à l'abri des tempêtes, 
le climat y est plus doux. 

«Cette cascade est à la pointe orientale d'une anse qui court sud-ouest l'espace 
de deux milles , et que Cook nomma l'anse de la Cascade. On y trouve u° 
bon mouillage et tout ce qui est nécessaire à des navigateurs. C'est dans cette 
anse que nous vîmes pour la première fois les naturels du pays. Le 18 avril 
ils nous promirent de venir nous voir le lendemain. Dans l'intervalle, >' s 
surent une querelle : l'homme battit les deux femmes ; la jeune fille lui rend» 1 
Des coups, et se mit à pleurer. Nous ne sûmes pas quelle fut la cause de cette 
dispute; mais si la jeune femme était fille du Zélandais, il paraît qu'ils » e 
respectent pas beaucoup le droit paternel. On peut dire aussi que cette f a ' 
mille solitaire, méprisant les règles de la société civile, agissait d'api* 
l'impulsion de la nature, qui se révolte contre toute espèce d'oppression 



** 



— 329 — 

» Le chef se présenta avec sa fille à nos avant-postes à terre, tandis que le 
reste de la famille allait à la pêche sur une pirogue. Il commença par frotter 
son nez contre le mien et contre celui de M. Forster , ce qui est la manière 
de saluer. Je leur montrai d'abord nos chèvres et nos moutons. Ils les regar- 
dèrent quelque temps avec une insensibilité stupide ; mais ensuite ils les de- 
mandèrent. Nous ne leur en donnâmes pas, parce qu'ils les auraient laissés 
Courir de faim. L'homme, avant d'entrer dans le vaisseau , se tourna de côté, 
Plaça une peau d'oiseau et des plumes blanches dans le trou d'une de ses 
oreilles , et rompit une branche verte d'un arbrisseau. Il prit à sa main cette 
Manche, et il en frappa plusieurs fois les flancs du vaisseau, en répétant une 
harangue ou prière qui semblait avoir des cadences régulières et un mètre, 
comme un poème. Dès qu'il eut fini, il jeta la branche dans les grandes chaî- 
nes de haubans , et il entra à bord. Quoique la jeune femme ne fit d'ailleurs 
que rire et danser , elle parut très sérieuse, et elle se tint durant la harangue 
aux côtés de l'homme qui parlait. Cette manière de prononcer un discours 
avec solennité et de faire la paix est universelle parmi les insulaires du Grand- 
Océan. 

» Je conduisis les deux Zélandais dans ma chambre, où nous déjeunions. 
Us s'assirent à table; mais ils ne voulurent tâter d'aucun de nos mets. L'hom- 
me cherchait à savoir où nous dormions, et il furetait dans tous les coins de 
la pièce, dont chaque partie lui causait de la surprise. Mais il ne pouvait pas 
fixer un moment son attention sur un objet en particulier. Les ouvrages de 
l'art lui apparaissaient sous le même point de vue que ceux de la nature, et 
U était aussi éloigné de concevoir les uns que les autres. Le nombre et la 
force de nos ponts , ainsi que d'autres parties du bâtiment , semblaient cepen- 
dant le frapper davantage. Avant d'entrer, il m'avait présenté une pièce d'é- 
toffe et une hache de talc vert. Il donna une seconde pièce d'étoffe à M. For- 
ster, et la fille, reconnaissant M. Hodges, dont elle avait tant admiré le 
Pinceau , lui en offrit amicalement une troisième. Cette coutume de faire des 
Présents est répandue chez les naturels des îles du Grand-Océan ; mais je ne 
savais pas encore qu'elle s'observât à la Nouvelle-Zélande. De tout ce que 
mon hôte reçut de moi, les haches et les clous avaient le plus de prix à ses 
ïeux. Dès qu'une fois il les avait touchés, il ne voulait plus les laisser sortir 
J e ses mains; au lieu qu'il portait négligemment partout, et à la fin oubliait 
de reprendre la plupart des autres présents. 

«Nos oies parurent les amuser beaucoup. Ils caressèrent aussi à diverses 
e Prises un joli chat; mais ils lui rebroussaient toujours le poil, quoique 
n °us leur montrassions à le toucher de l'autre côté. Ils admiraient probable- 
ment la richesse de sa fourrure. 




— 330 — 

» Us n'entrèrent dans nos chambres qu'après un long débat; ils furent 
surtout charmes d'apprendre l'usage des chaises, et de voir qu'on les portait de 
place en place. 

» Parmi les différentes caresses qu'ils nous firent, l'homme tira de des- 
sous son vêtement un petit sac de peau de phoque , et après y avoir mis avec 
beaucoup de cérémonie ses doigts, qui en sortirent couverts d'huile, il voulut 
oindre les cheveux du capitaine; mais celui-ci n'accepta pas cet honneur, 
parce que l'onguent, qui était peut-être pour les Zélandais un parfum délicieux, 
sentait mauvais pour nous, et la saleté du sac qui le contenait achevait de 
nous dégoûter. M. Hodges fut contraint de subir l'opération : car la jeune fille, 
ayant plongé une touffe déplumes dans cette huile, voulut absolument en 
orner le cou de notre dessinateur, qui, par complaisance, garda ce présent de 
mauvaise odeur. 

» Dès que je me fus débarrassé d'eux , on les conduisit dans la sainte- 
barbe , et l'on équipa deux canots pour aller examiner le fond de la baie ; 
l'un fut monté par M. Forster, M. Hodges et moi , et l'autre par le lieutenant 
Cooper. Je remontai le côté méridional , et nous arrivâmes au fond de la baie 
au coucher du soleil. En nous éloignant de la mer, nous trouvâmes les 
montagnes plus élevées, plus escarpées et plus stériles; la hauteur et la 
grosseur des arbres diminuaient insensiblement , on ne voyait plus que des 
buissons; ce qui ne s'observe pas dans les autres parties du monde, où 
l'intérieur d'un pays renferme de plus belles forêts et de plus beaux bois que 
les côtes de la mer. Nous apercevions très distinctement la rangée inférieure 
des montagnes appelées les Alpes méridionales , dont les sommets élevés 
étaient couverts de neige. 

» Nous passâmes près de plusieurs îles boisées ; on y voyait des petites anses 
et des petits ruisseaux. Sur une des pointes avancées vis-à-vis la dernière île, 
nous découvrîmes une belle cascade se précipitant par-dessus un grand ro- 
cher revêtu d'arbres et de buissons ; l'eau était au bas parfaitement calme, 
unie et transparente; on y apercevait comme dans une glace le paysage des 
environs ; une foule de points de vue pittoresques , réunis par des masses 
de lumière et d'ombre, produisaient un effet admirable. 

» Nous crûmes remarquer de la fumée au fond de la baie; mais comme i' 
ne parut aucun feu la nuit suivante, nous crûmes que nous nous trompions- 
Nous fîmes alors nos préparatifs pour nous coucher : ayant choisi une grève 
près d'un ruisseau et d'un bois, on déharqua les avirons, les voiles, ' eS 
manteaux, les fusils, les haches, sans oublier les bouteilles de bière et e 
liqueurs fortes. Les uns rassemblèrent du bois sec (il est quelquefois diffic' ,e 
d'en trouver dans un pays aussi humide que la Nouvelle-Zélande); les arttreB 



— 331 — 

firent du feu. Ceux-ci dressèrent une petite tente, ceux-là nettoyèrent et 
^chèrent le terrain aux environs. Quelques matelots préparèrent le poisson , 
Plumèrent et rôtirent les oiseaux aquatiques, mirent la table et firent le ser- 
V| ce. Nous soupâmes avec beaucoup d'appétit , discourant sur la délicatesse 
Scr upuleuse des nations civilisées. Nous écoutâmes ensuite les plaisanteries 
" e nos matelots , qui , en mangeant autour du feu , racontaient des histoires 
v éritablement comiques, entremêlées de jurements, d'imprécations et d'ex- 
Passions grossières. Après avoir calfeutré notre tente avec des feuilles de 
lougère , nous nous étendîmes sur nos manteaux ; nos fusils et nos havresacs 
" e chasse nous servirent de traversins. 

» Le lendemain, je débarquai sur une des côtes de la baie, en ordonnant à 
,a chaloupe d'aller à noire rencontre de l'autre. A peine fûmes-nous à terre , 
*Pie nous vîmes quelques canards. En me glissant doucement à travers les buis- 
sons , je vins à bout d'en tuer un. Au moment où je le tirais , les naturels, que 
nous n'avions pas découverts, poussèrent un cri horrible en deux ou trois en- 
droits près de nous. Nous leur répondîmes par d'autres cris, et nous nous re- 
tirâmes à notre chaloupe, qui était à un demi-mille au large. Les Zélandais 
continuèrent leurs cris, mais sans nous suivre. Je reconnus ensuite qu'ils ne 
le pouvaient pas, parce qu'un bras de rivière les séparait de nous, et que 
leur nombre n'était pas proportionné au bruit qu'ils faisaient. Dès que j'eus 
a Perçu cette rivière, j'y entrai avec la chaloupe, et je fus bientôt joint par 
"• Cooper; avec ce renfort je la remontai, tuant des canards sauvages. Nous 
entendions de temps en temps les naturels du pays dans les bois. Enfin un 
lomme et une femme se montrèrent sur le bord de la rivière. La femme agi- 
tait dans sa main quelque chose de blanc en signe d'amitié. 11 est étonnant que 
Presque toutes les nations de la terre aient choisi la couleur blanche ou les 
branches vertes pour annoncer leurs dispositions pacifiques, et qu'avec ces 
^blêmes dans leurs mains, ils se confient à la bonté des étrangers : car enfin 
c ette couleur blanche et ces branches vertes n'ont aucune liaison intrinsèque 
av ec l'idée d'amitié et de paix. Comme M. Cooper était près d'eux , je lui dis de 
débarquer. Sur ces entrefaites , je profilai de la marée pour remonter la rivière 
^ Ussi haut qu'il me serait possible. A peine eus-je fait un demi-mille, que je 



fus 



arrêté par la force du courant, et par de grosses pierres qui étaient au milieu 



du lit. 

* M. Forster père monta de son côté sur une colline , au travers des fougères , 

es arbres pourris et des forêts épaisses, et il arriva au bord d'un joli lac 

aviron un demi-mille de diamètre. L'eau était Humide, douce et d'un bon 

*j i; mais les feuilles des arbres qui s'y plongeaient de tous côlés lui avaient 

0n néune couleur brunâtre. 11 n'y vit qu'une espèce de poisson sans écailles, 




— 332 — 

brun et tacheté de jaune, ressemblant à la truite. Une forêt sombre, composée 
de grands arbres, enfermait le lac, et des montagnes de différentes formes 
s'élevaient tout autour. Les environs étaient déserts et silencieux, on n'en- 
tendait pas le gazouillement d'un seul oiseau, tant il faisait froid à cette hau- 
teur. Pas une seule plante ne poussait des fleurs ; ce lieu tranquille inspirait 
une douce mélancolie. 

» J'appris à mon retour que, M. Cooper n'ayant pas débarqué au moment 
où les Zélandais l'attendaient, ils s'étaient retirés dans les bois; mais deux 
autres parurent alors sur le bord opposé. J'essayai inutilement d'en obtenir 
une entrevue : car, à mesure que j'approchais de la côte, ils s'enfoncèrent 
plus avant dans la forêt, qui était si épaisse qu'elle les dérobait à notre vue. 
Le jusant m'obligea de quitter la rivière et de me réfugier à l'endroit où nous 
avions passé la nuit. Après y avoir déjeuné , je m'embarquai pour retourner 
à bord. Au moment où je me mettais en route, nous aperçûmes sur la côte 
opposée deux hommes qui nous appelèrent par des cris, ce qui me détermina 
à faire ramer vers eux. Je débarquai sans armes avec deux de nos messieurs^ 
Les deux Zélandais, à environ trois cents pieds du bord de l'eau, tenaient 
chacun une pique à la main ; ils se retirèrent quand j'avançai avec mes deux 
camarades, mais ils m'attendirent quand je m'approchai seul. 

» Il me fallut un peu de temps pour les engagera quitter leurs piques. Enfin 
l'un d'eux la quitta , et vint à ma rencontre ayant à sa main une plante , dont 
il me donna à tenir une extrémité, tandis qu'il tenait l'autre, et, dans cette po- 
sition , il commença une harangue dont je ne compris pas un mot; il fit de 
longues poses pour me laisser, à ce que je crus, le temps de répondre, car, 
dès que j'avais prononcé quelques mots, il continuait. Quand celte cérémonie 
fut finie, nous nous saluâmes l'un l'autre. Il ôta ensuite son hahou ou vête- 
ment ; il me le mit sur le dos, et la paix sembla alors fermement établie- 
Mes camarades vinrent auprès de moi sans causer aucune alarme aux deux 
Zélandais, qui au contraire saluèrent chacun d'eux à mesure qu'il arrivait. 

» Leurs traits étaient un peu sauvages, mais assez réguliers; leur teint 
brun ressemblait d'ailleurs à celui des autres insulaires que nous- avions déjà 
vus; ils avaient les cheveux touffus , la barbe frisée et noire. Leur stature, 
quoique moyenne, annonçait la force; leurs jambes et leurs cuisses étaient 
très minces, et leurs genoux trop gros. On doit être frappé de leur courage : 
car , malgré leur infériorité, ils ne se cachèrent point, quoiqu'ils ne connus- 
sent ni nos dispositions ni notre caractère. Parmi tant d'îles, de havres et 
de forêts , il nous aurait été impossible de découvrir la première famille q l,e 
nous vîmes , si elle ne s'était pas montrée elle-même la première. Ils n' 06 ' 
sayèrent point de tomber sur nous à l'improviste ; jamais ils ne nous attaq 110 " 



Wk 



— 333 — 
r ent, et cependant ils en eurent souvent l'occasion , quand nous nous disper- 
sons en petites troupes au milieu des bois. Ils nous donnèrent des exemples 
remarquables de courage. Le Zélandais qui vint près de nous avec la jeune 
emme, ayant vu tirer plusieurs coups de fusil, désira de tirer aussi , et nous 
v consentîmes volontiers. La jeune femme, que nous regardions comme sa 
f,I| e, se jeta à terre devant lui, et le supplia , tout effrayée, de renoncer à 
ce lte entreprise; mais il fut inexorable : il tira un premier coup de fusil, et 
ensuite plusieurs autres, avec beaucoup de fermeté. 

» Comme je n'avais rien autre chose, je donnai un couteau et une hache à 
chacun de ces deux Indiens : c'était peut-être ce que je pouvais leur offrir de 
Plus précieux ; c'était du moins ce qu'il y avait pour eux de plus utile. Ils 
desiraient nous conduire à leur habitation, et ils nous dirent qu'ils nous pré- 
senteraient quelques aliments ; je fus fâché que la marée et d'autres circon- 
stances ne me permissent pas d'accepter leur invitation. Nous aperçûmes 
d'autres insulaires sur les bords du bois , mais ils se tinrent éloignés de nous; 
c'étaient probablement leurs femmes et leurs enfants. Quand je les quittai, ils 
nous suivirent à notre chaloupe. Voyant les fusils couchés sur l'arrière ' ils 
firent signe de les ôter. On leur accorda ce qu'ils désiraient : ils s'approchè- 
rent alors , et nous aidèrent à mettre en mer. Ils ne cherchèrent point à les 
toucher : ils les avaient vus tuer des canards , et ils les regardaient comme des 
instruments de mort. Nous avions soin de les guetter, car ils désiraient la 
Possession de tout ce qui frappait leurs yeux. 

» Nous ne leur vîmes ni pirogues ni bateaux ; deux ou trois morceaux de 
bois attachés ensemble servaient à les transporter sur la rivière au bord de 
laquelle ils vivaient. Le poisson et les oiseaux y sont en si grande abondance, 
qu'ils ne vont pas chercher fort loin leur nourriture ; ils n'ont pas à craindre 
être inquiétés par leurs voisins , qui sont en petit nombre. Tous les Zélan- 
dais de ce canton n'excédaient pas , je crois , trois familles. 

» Il était midi lorsque nous quittâmes ces deux hommes ; nous descendîmes 
le Iong du côté septentrional de la baie, que j'examinai pendant la route, 
Jwsique les îles qui gisent au milieu. Cependant la nuit nous surprit, et je 
l <s obligé de partir sans avoir reconnu les deux bras de la baie , et de 'm'en 
tourner à la hâte au vaisseau , où nous arrivâmes à huit heures. J'appris 
que le Zélandais et sa fille étaient restés à bord la veille jusqu'à midi, et que, 
n °s gens lui ayant dit que j'avais laissé des présents dans sa double pirogue, 
a «s l'anse de la Cascade, où je le trouvai pour la première fois, il les envoya 
Prendre. Cette petite famille nous quitta le 20 avril , et nous ne la revîmes 
P°int; ce qui est d'autant plus extraordinaire que nous l'avions toujours char- 
ge de présents. Nous leur donnâmes neuf ou dix haches, trois ou quatre fois 






— 334 — 
autant de grands clous, et plusieurs autres choses. Avec autant de meubles 
précieux, il n'y avait pas de Zélandais aussi riches, et ils avaient eux seuls 
plus de haches que tout le reste du pays. 

«L'après-midi du 21 je menai un détachement sur les îles, pour chasser 
au phoque. Le ressac était si fort, que nous ne pûmes débarquer qu'à un seul 
endroit, où nous en tuâmes dix. Ces animaux nous étaientd'une grande utilité: 
les peaux servaient à garnir les agrès; la graisse donnait de l'huile à brûler, 
et nous mangions la chair. La fressure en est aussi bonne que celle des co- 
chons , et la saveur de la chair de quelques uns égale presque celle des tran- 
ches de bœuf connues sous le nom de beefs-stakes. 

» Le matin du 23 , M. Pickersgill , M. Gilbert et le docteur Sparrman , al- 
lèrent à l'anse de la Cascade, dans le dessein de monter au sommet d'une 
montagne : ils l'atteignirent à deux heures de l'après-midi , ainsi que je le 
reconnus par les feux qu'ils allumèrent. De retour à bord, le soir, ils m'ap- 
prirent que dans l'intérieur du pays on n'apercevait que des montagnes 
stériles , couvertes de neige , des rochers escarpés , et d'affreux précipices 
séparés par des abymes effrayants. 

» Ils trouvèrent au sommet de l'une de ces montagnes de petits buissons 
et diverses plantes alpines que nous n'avions vus nulle part ; un peu plus 
bas , des touffes d'arbrisseaux plus grands , et au dessous un espace couvert 
d'arbres secs ou morts ; les forêts commençaient ensuite , et les arbres aug- 
mentaient en grosseur à mesure que l'on descendait la montagne. L'entre- 
lacement des ronces et des lianes avait rendu la montée assez fatigante ; mai s 
la descente fut dangereuse , parce qu'ils ne purent marcher sur le bord des 
précipices qu'à l'aide des arbres et des buissons. A une élévation conside' 
rable, ils rencontrèrent trois ou quatre arbres , qu'ils prirent pour des pa'' 
miers ; ils en coupèrent un dont la pousse centrale leur fournit des rafraî' 
chissements : ce n'était point de véritables choux palmistes, ils n'apparie' 
liaient pas même à la classe des palmiers , confinés ordinairement dans de s 
climats plus tempérés; c'était, à proprement parler, une nouvelle espe c0 
de dragonier à feuilles larges , dont la pousse centrale , lorsqu'elle est tendra 
a le goût d'un noyau d'amande , et un peu de la saveur du chou. Nous e* 1 
observâmes ensuite plusieurs autres dans quelques parties de la baie. 

» Il nous restait cinq oies de celles que nous avions apportées du cap d 
Bonne-Espérance : j'allai le 24 , dit Cook, à l'anse des Oies (que j'ai ain sl 
nommée par celte raison), et je les y laissai. Deux raisons me déterminerez 
à choisir cette place: il n'y avait point d'hommes qui pussent les troubler» 
et comme ces oiseaux y trouveront une nourriture abondante , je suis V e 
suadé qu'ils su multiplieront, qu'ils se répandront sur toute la Nouvelle-Zélande 



335 



et qu'enfin ils rempliront l'intention que j'ai eue en les y déposant. Nous 
passâmes la journée à chasser clans l'anse et aux environs, et à dix heures 

L'un de nos messieurs tua un héron 
ne, qui ressemblait exactement à celui que l'on voit encore ou qu'on voyait 



"u soir nous fûmes de retour à bord 
bla 

au trefois en Angleterre 

" Depuis huit jours nous avions un beau temps continu, circonstance que 

Je crois très peu commune dans cette partie de la Nouvelle-Zélande, et sur- 

0l, t à cette saison de l'année. J'en profitai pour compléter nos provisions 

"eau et de bois, faire réparer les manœuvres, calfater le bâtiment, enfin 

l °ut disposer afin de me remettre en mer. 

» Nos tentes et nos munitions étaient à bord le 28 ; je n'attendais que du 
Ve nt pour sortir du havre par le nouveau passage dont j'ai parlé , et par où 
Je me proposais de rentrer en mer. Comme il n'y avait plus rien sur la côte, 
Je mis le feu à divers endroits du terrain que nous avions occupé ; on le bêcha 
et on y sema différentes espèces de graines potagères. Le sol ne promettait pas 
Un grand succès à la plantation , mais je n'en trouvai point de meilleur. 

» Les améliorations que nous avions faites dans cet endroit annoncent 
bien la supériorité de puissance des hommes civilisés sur les hommes barba- 
res. En peu de jours, dix Européens avaient éclairci et défriché les bois dans 
Uu espace de plus d'un acre, travail que cinquante Nouveaux - Zélandais , 
a vec leurs outils de pierre, n'auraient pas fait en trois mois. Ce canton , où 
u Ue quantité innombrable de plantes entassées sans aucun ordre offraient 
image du chaos , était devenu sous nos mains un champ où cent hommes 
exerçaient leur industrie sans relâche. Nous abattîmes de grands arbres, 
qu'on scia en planches ou qu'on fendit pour le chauffage. On plaça au bord 
f un ruisseau, à qui nous facilitâmes l'entrée dans la mer, une longue file de 
{Mailles qu'on remplissait avec aisance. Plus loin on tirait des plantes 
^digènes, dont les naturels du pays ignoraient la propriété, une boisson 
a gréable et salutaire, qui rafraîchissait les travailleurs. D'autres apprêtaient 
u » repas de poissons délicieux. Les calfats et les matelots placés sur les côtés 
jju ^ vaisseau et sur les mâts contribuaient à animer la scène, et remplissaient 
a | r de leurs chants, tandis que l'enclume, au bas de la colline voisine, réson 
a 't sous les coups du marteau. Déjà les arts commençaient à fleurir dans ce 
ouvel établissement : le crayon ou le pinceau d'un jeune artiste rendait la 
°rme des animaux et des végétaux de ces bois déserts ; cette contrée pitto- 
^que et sauvage se retrouvait sur une toile. La nature, étonnée de se voir si 
élément copiée, y conservait ses teintes et ses couleurs les plus brillantes, 
'^sciences ne dédaignaient point ce lieu solitaire : un observatoire garni des 
'leurs instruments occupait le cenirc des ouvrages, cl l'œil attentif d'un 



— 336 — 

astronome y contemplait le mouvement des corps célestes. Des philosophes 
observaient les plantes et les animaux des forêts et des mers. Enfin , on aper- 
cevait de tous côtés la naissance des arts et des sciences, au milieu d'un pays 
plongé jusque là dans une longue nuit d'ignorance et de barbarie ; mais ce 
charmant tableau ne devait pas subsister long-temps ; il s'évanouit comme un 
météore : nos outils et nos instruments furent reportés à bord ; un reste d<S 
culture attesta seul notre séjour. Les ronces étoufferont peut-être bientôt les 
plantes utiles que soignaient nos mains; bientôt on ne trouvera plus de trace 
de nos ux , et la côte rentrera dans son premier chaos. 









Traversée de la baie Dusky an canal de la Reine-Charlotte. Trombes. Réunion des deux vaisseaux. 

» Depuis le trente avril jusqu'au 4 mai, on fut occupé à tirer le vaisseau ds 
la baie Dusky. On parvint enfin au haut du passage qui mène à la mer , et les 
calmes accompagnés de pluie obligèrent l'équipage de s'arrêter à la point e 
orientale de l'île. 

» Les côtes à droite et à gauche étaient escarpées, et formaient divers pay 
sages embellis par un grand nombre de petites cascades et de dragoniers. 

» Le matin du 6 , j'envoyai le lieutenant Pickersgill , accompagné des deti* 
MM. Forster, examiner le second bras qui tourne à l'est. Un violent rhuma' 
lisme me retenait à bord. Sur ces entrefaites, je fis vider, nettoyer et aérer pa f 
le feu les entre-ponts et les ponts, soins qu'il ne faut jamais négliger de pren' 
die dans les temps humides ou pluvieux. A un ciel clair, qui avait continu" 
tout le jour, succéda une tempête du nord-ouest qui soufflait par fortes rafale 
accompagnées de pluie; ce qui m'obligea d'amener les vergues des perroqu eti! 
et les basses vergues et de porter un autre grelin sur la côte. Ce temps or*' 
geux dura tout le jour et la nuit suivante. Nous eûmes ensuite calme et U* 
bon temps. 

» En remontant le nouveau bras, observe M. Forster, nous aperçûmes d eS 
deux côtés plusieurs cascades et une foule de poissons et d'oiseaux. Les boi s 
composés principalement d'abrisseaux, semblaient très dégarnis; la plup 
des feuilles étaient tombées , et un jaune pâle déparait celles qui restaient 
Ces annonces de l'hiver ne se montraient pas encore dans les autres parties d 
la baie, et il est probable que les hautes montagnes des environs, couvert 65 
de neiges , contribuaient à cette décadence prématurée. A deux heures n° l J 
mangeâmes, au fond d'une petite anse, quelques poissons grillés, et le s °' 
nous nous établîmes sur la grève. Nous fîmes du feu ; cependant nous do f 
mîmes très peu, parce que la nuit fut très froide. Le lendemain au m 3 ' 1 
nous nous remîmes en marche pour retourner au bâtiment; mais la temP ê 



art 



— 337 — 
n ous suscita toutes sortes d'obstacles. Le vent était si fort, et les vagues si éle- 
vés, qu'en quelques minutes nous fûmes jetés à plus d'un demi-mille sous le 
Ve "t, et nous courûmes de grands risques de périr. Nous eûmes beaucoup de 
Peine à gagner le bras de mer d'où nous venions de sortir, et vers les deux 
'eures de l'après-midi nous mouillâmes à l'entrée septentrionale d'une petite 
«se étroite. Notre canot amarré le mieux qu'il nous fut possible, nous gravî- 
mes sur une colline, où nous fîmes du feu au milieu d'un rocber étroit, et 
n ous essayâmes de griller quelques poissons. 

>' Quoique nous fussions mouillés jusqu'aux os, quoique le vent fût très froid, 
°»s ne pûmes pourtant pas nous tenir près du feu: la tempête en précipitait 
es flammes en tourbillons autour de nous, et nous étions obligés à chaque 
moment de changer de place pour ne pas être brûlés. La tempête s'accrut 
tellement, qu'il était difficile de nous tenir debout sur ce terrain pelé : nous 
résolûmes donc, pour notre plus grande sûreté et celle do notre canot , de 
traverser l'anse, et de passer la nuit dans les bois, immédiatement sous le 
vent des hautes montagnes. Nous saisîmes tous un tison ardent, et nous sau- 
tâmes dans notre canot , comme si nous eussions marché à une expédition 
desespérée. Nous fûmes encore plus mal au milieu des bois que sur le rocher 
car ds étaient si humides , que le feu avait peine à y brûler ; rien ne nous met' 
*»t a abri d une grosse pluie ; l'eau qui tombait d'ailleurs des feuilles nous 
mouillait encore davantage, et la fumée que le vent empêchait de monter 
"Ous étouffait. 

» Nous nous couchâmes sans souper, sur un terain humide, enveloppés 
ans des manteaux entièrement mouillés, etaccablés de douleurs et de rhuma- 
smes. Comme nous étions épuisés de fatigue , nous dormîmes quelques mo- 

Pê e n,\ f UX " ' " n Cffra * ant C0 "P dG l0nnerre ™» éveilla: la lem- 

P e, plus furieuse, était devenue un véritable ouragan. Le mugissement 
e vagues qu'on entendait de loin i„ spirait répouv J e et ^J^™* 
cma, n intervalIes par ,, agUation tumultueusc deg 

^«yante de gros arbres qui se fracassaient en tombant autour de n us Au 

&°ut J h IS j r; un coup d ' œi , 1 sur notre canot > - «* "- 

C l0Ul Ic bras de ,a mer 5 * V1S Ies va S»<* écornantes se rouler en mon- 

VeCl Y'" 68 S " r S a,UreSÎ e " U " m ° 1 ' t0Ut SembIail P résa S er un b0l,Ie " 
que •> Um . VerseL L ' écIair fut ^compagne de l'explosion la plus éclatante 

e «viro ie Jama ' S C ' Uendue ' et ce bruit ' re P^Par les roches brisées qui nous 
mation riT*' n UUne nouvelle force - Nous Passâmes la nuit dans cette si- 
8mW e 4 p , le - A six heures du matin la tempête s'apaisa, et nous rejoi- 
b 'mes enhn le vaisseau. 

» En quittant la baie Dusky , je fis roule le long de la cote pour le canal de 



43 




— 338 — 

la Reine-Charlotte, où je m'attendais à trouver l'Aventure. Le 17 mai, à qua- 
tre heures après midi , étant alors à environ trois lieues à l'ouest du cap 
Stephens , le vent , qui était bon , s'éteignit tout à coup , et nous eûmes calme; 
des nuages épais obscurcirent subitement le ciel et semblèrent annoncer une 
tempête. Nous serrâmes toutes les voiles. La terre paraissait basse et sablon- 
neuse près du rivage, mais elle se relevait dans l'intérieur en hautes monta- 
gnes couvertes de neige. Nous vîmes de grandes troupes de petits pétrels 
voltiger ou s'asseoir sur la surface de la mer , ou plonger à une distance con- 
sidérable, avec une agilité étonnante. Bientôt après nous aperçûmes six trom- 
bes : quatre s'élevèrent et crevèrent entre nous et la terre, c'est-à-dire au 
sud-ouest à nous 5 la cinquième était à notre gauche ; la sixième parut d'abord 
dans le sud- ouest, au moins à la distance de deux ou trois milles du vais- 
seau. Son mouvement progressif fut au nord-est, non pas en ligne droite, 
mais en ligne courbe, et elle passa à cent cinquante pieds de notre arrière , 
sans produire sur nous aucun effet. Je jugeai le diamètre de la base de celte 
trombe d'environ cinquante à soixante pieds , c'est-à-dire que la mer dans 
cet espace était fort agitée , et lançait de l'écume à une grande hauteur. Sur 
cette base se formait un tube ou corps cylindrique par lequel l'air ou l'eau » 
ou tous les deux ensemble , étaient portés en jet spiral au haut des nuages. La 
trombe était brillante et jaunâtre quand le soleil l'éclairait, et son diamètre 
s'accroissait un peu vers l'extrémité supérieure. Quelques personnes de l'«f 
quipage dirent avoir vu un oiseau dans une trombe près de nous ; en mon* 
tant, il tournait comme le balancier d'un tournebroche. 

» Pendant la durée de ces trombes, nous avions de temps à autre de petite* 
bouffées de vent de tous les points du compas et quelques légers grains d'u» 
pluie qui tombait ordinairement en larges gouttes. A mesure que les nuage 9 
s'approchaient de nous, la mer était plus couverte de petites vagues brisées, a°' 
compagnées quelquefois de grêle , et les brouillards étaient extrêmement noirs- 
Le temps continua à être ainsi épais et brumeux quelques heures après, ave c 
de petites brises variables. Enfin le vent se fixa dans son ancien rumb, e 1 ' e 
ciel reprit sa première sérénité. Quelques unes de ces trombes semblaieu 
par intervalles être stalionnaires; d'autres fois elles paraissaient avoir ufl 
mouvement de progression vif, mais inégal , et toujours en ligne courbe, t an " 
tôt d'un côté, tantôt d'un autre ; de sorte que nous remarquâmes une ou deu> 
fois qu'elles se croisaient. D'après le mouvement d'ascension do l'oiseau , e 
d'après plusieurs autres circonstances, il est clair que des tourbillons produj* 
saientees trombes; que l'eau y était portée avec violence, et ne descend* 1 
pas des nuages , ainsi que le prétendent quelques personnes. Les trombes 
manifestent d'abord par la violente agitation et le mouvement d'élévation d 






— 339 — 

e »u ; un instant après on voit une colonne ronde ou un tube qui se détache 

es nuages placés au dessus, et qui en apparence descend jusqu'à ce qu'elle 

re Joigne au dessous l'eau agitée. Je dis en apparence, parce que je crois 

•jue cette descente n'est pas réelle, mais que l'eau agitée qui est au dessous a 

te Jà formé le tube, et qu'il est trop petit ou trop mince pour être aperçu 

quand il commence à monter. Quand ce tube est formé ou qu'il devient vi- 

Slb 'e, son diamètre apparent augmente, et il prend une dimension assez 

§ r ande; il diminue ensuite, et enfin il se brise ou devient invisible vers la 

Partie inférieure. Bientôt après, la mer au bas reprend son état naturel, les 

"âges attirent peu à peu le tube jusqu'à ce qu'il soit entièrement dissipé. Le 

eme tube a quelquefois une direction verticale, et d'autres fois une direc- 

•on courbe ou inclinée. Quand la dernière trombe s'évanouit , remarque 

*orster, il y eut un éclair sans explosion. 

» Notre position, pendant la durée de ce phénomène, était très alarmante; 
ces trombes, qui servaient de point de réunion à la mer et aux nuages , frap- 
paient d'admiration et de terreur, et nos marins les plus expérimentés ne sa- 
vaient que faire. La plupart d'entre eux avaient vu de loin de pareils mé- 
téores ; mais jamais ils ne s'en étaient trouvés ainsi environnés de toutes parts, 
et nous connaissions tous la description effrayante qu'on a faite de leurs effets 
Jiuand ils se brisent sur un vaisseau. Nous serrâmes les voiles ; nous pensions 
°us que nos mâts et nos voiles auraient été mis en pièces si par malheur 
n «us avions été entraînés dans le tourbillon. Il est difficile de dire si l'électri- 
. «e contribue à ce phénomène. Cependant l'éclair que nous observâmes à 
explosion de la dernière colonne semble annoncer qu'elle y a certainement 
quelque part. Ces trombes parurent pendant environ trois quarts d'heure. 
» On m'a dit, reprend Cook, qu'un coup de canon les dissipe, et je suis 
«autant plus fâché de n'avoir pas essayé, que nous en étions assez proches, 
^ que nous avions un canon tout prêt; mais dès que le danger fut passé, je 
«e pensai pas à nous en garantir, et j'étais trop occupé à contempler ces 
Météores extraordinaires. 

» Le 18, à la pointe du jour, nous fûmes vis-à-vis du canal de la Reine- 
charlotte , où nous découvrîmes l'Aventure , par les signaux qu'elle nous 
1 •* il faudrait avoir été dans une situation pareille à la nuire pour sentir 
n ° tr ejoie. 

* Un lieutenant vint à mon bord, et m'apprit que le capitaine Furneaux 

us attendait dans ce lieu depuis environ six semaines. A l'aide d'une brise 

s . ' de nos canots et des marées, nous jetâmes l'ancre à six heures du 

^ r > dans Ship-Cove, près de l'Aventure, qui, pour témoigner sa joie, lira 

ei «e coups de canon; nous en tirâmes autant. 



— 340 — 



Séjour dans le détroit de la Reine-Charlotte. 



V Aventure et la Résolution , réunis dans le canal de la Reine-Charlotte i 
continuèrent leurs observations sur la Nouvelle-Zélande. 

« Le 20 mai 1773 , nous nous rendîmes au hippa , ou fort des naturels du 
pays, où M. Bayley, l'astronome de l'Aventure, avait établi son observatoire 
Il est situé sur un rocher escarpé, absolument séparé de tous les autres ; •' 
n'est accessible que d'un côté, et par un sentier très étroit et très difficile , oU 
deux personnes ne peuvent pas marcher de front. Le sommet avait été jacli 5 
entouré de palissades; mais on les avait enlevées, et nos gens brûlaient ' e 
reste. Les cabanes des Zélandais, éparses en dedans de l'enclos, étaient coiH' 
posées d'un seul toit peu incliné, et avaient leurs côtés ouverts. Des branche 8 
d'arbres entrelacées comme des claies formaient ( si l'on peut empIoyC 
celle expression ) la charpente de ces cabanes -, de l'écorce d'arbre ou des fitèj 
ments grossiers de phormium servaient de couverture. Nous apprîmes q« e 
l'équipage de l'Aventure les avait trouvées remplies de vermine , et surtoi' 
de puces , d'où l'on peut conclure qu'elles venaient d'être abandonnées, f 
effet, il est probable que les naturels n'habitent ces forteresses que lorsqu'il 8 
se croient en danger , et qu'ils les désertent au premier moment où ils f 
trouvent en sûreté. M. Bayley vit aussi sur le rocher de l'hippa une quanta 
prodigieuse de rats : ils sont vraisemblablement indigènes de la Nouvel^' 
Zélande, ou du moins ces animaux s'y trouvaient avant la découverte de $ 
îles par les navigateurs européens. » 

Cook et MM. Forster visitèrent les différents jardins où le capitaine Fu 1 " 
neaux avait fait semer diverses sortes de légumes, qui étaient tous dans 11 " 
état prospère , et qui pourront devenir fort utiles aux naturels du pays , s '' 
en prennent soin. 

« Les productions de ces jardins se servaient déjà sur nos tables , et n oll _ 
mangions des légumes d'Europe, quoique l'hiver fût fort avancé; mais le cl , 
mat dans celte partie de la Nouvelle-Zélande est très doux , et , malgré le v °' 
sinage des montagnes couvertes de neige , je crois qu'il gèle rarement d a ^ 
le canal de la Reine-Charlotte ; du moins, pendant notre relâche , nous n 
mes point de gelée jusqu'au 6 juin. 



eu' 



» Le 23, nous reçûmes la première visite de naturels du pays, au nom 



br" 



de cinq , qui dînèrent avec nous. Le soir on les renvoya chargés de près' 



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«Ils ressemblaient aux Zélandais de la baie Dusky ; mais ils paraissaient p 
familiers et plus insouciants. Nous achetâmes leur poisson. Ils ne vouli» re 



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°'re que de l'eau , et il ne fut pas possible de leur faire avaler une goutte de 
Vl » ou d'eau-de-vie. Ils étaient si turbulents, que pendant le dîner ils cou- 
raient d'une chambre et d'une table à l'autre; ils dévoraient tout ce qu'on 
e "r offrait, et aimaient passionnément l'eau sucrée. Ils mettaient les mains sur 
°ut ce qu'ils voyaient , mais ils le rendaient au moment où on leur disait par 
§ n es que nous ne voulions ou que nous ne pouvions le leur donner. Ils es- 
saient singulièrement les bouteilles de verre, qu'ils appelaient lâha ; dès 

J u »Is en apercevaient une, ils la montraient du doigt; ils tournaient ensuite 
eu r main du côté de leur poitrine , en prononçant le mot mokh, qu'ils em- 

f oyaient toujours quand ils désiraient quelque chose. Après qu'on leur eut 

^diq U é l'usage et la dureté du fer, ils le préférèrent aux verroteries , aux 
"bans et au papier blanc. Nos matelots s'étant servis l'après-midi de leurs 

P^ogues pour aller à terre, ils vinrent s'en plaindre au capitaine, dont ils 
^naissaient l'autorité sur l'équipage ; on les leur rendit, et ils s'en allèrent 

c ontents. 

» Quelques jours après, ces Indiens revinrent à bord. Nous leur demandâmes 
,e ur nom; mais ils ne nous comprirent qu'après différents signes ; enfin, ils 
Prononcèrent des mots qui étaient un singulier mélange de gutturales et de 
Celles. Le plus vieux s'appelait Toouahànga, et les autres Koloughâ-a, 
Jghoaà , Collâkh, et Tayouuaherioua. Ce dernier, jeune homme de douze à 
J la torze ans, paraissait le plus vif et le plus intelligent de tous ; il mangea 
ec voracité d'un pâté de cormorans; et, contre noire attente, il en préférait 
^croûte. On lui offrit du vin de Madère; il en but plus d'un verre, en faisant 
abord des contorsions ; on lui présenta ensuite un verre de vin doux du Cap , 
U aimait si fort celui-ci , qu'il léchait continuellement ses lèvres, et il en de- 
manda un autre verre. Ce second coup mit ses esprits en mouvement; il 
y bUIa avec une volubilité prodigieuse, il cabriolait dans la chambre il 
"lait qu on lui donnât le manteau de mer du capitaine , et fut très affligé 
ce qu'on le lui refusa. Il demanda ensuite une bouteille vide, et comme 
«s ne jugeâmes pas à propos de la lui laisser, il sortit très mécontent 
a i ercevant sur le pont quelques uns de nos domestiques qui pliaient du 
Mus/ r iSit Une " aPPe 5 malS C ° mme °" la Iui arrachait > s a colère ne connut 
Vais, i 5 - 1 fraPPa d " Pi6d ' U 1U dGS menaces > et devint de si mau- 

Jious meUF qU '' 1 n ' 0UVrit plus Ia bouche - La condu 'te de ce jeune homme 
<lesi; m ° ntra lG Caractère im P atienl de ces Peuples, et en déplorant l'effet 
■»Uc u ! qUe K UrS f ° rleS ' " 0US P ensâmes q u ' H etait heureux qu'ils ne connussent 
clip, *? SOn enivra nte, car dans l'ivresse ils seraient encore plus farou- 
et plus indomptables. 

29 , trente insulaires nous firent visite , et nous apportèrent une 









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grande quantité de poisson, qu'ils échangèrent contre des clous, etc. Je 
menai l'un de ces Zélandaisà Motouara, et je lui montrai quelques pommes 
de terre qu'y avait semées M. Fannen, maître de l'Aventure. Il semblait 
qu'elles devaient réussir, et l'Indien en était si charmé, que de son propre gré 
il se mit à remuer la terre autour des plantes avec sa houe. On le conduisit 
ensuite aux autres jardins, et on lui fit voiries turneps, les navets, les ca- 
rottes et les panais, racines qui, avec les pommes de terre, leur seront réel- 
lement plus utiles que tout ce que nous avons semé d'ailleurs. Il nous fut 
aisé de leur donner une idée de ces racines , en les comparant à celles qu'ils 
connaissaient. 

» Parmi eux se trouvaient plusieurs femmes , dont les lèvres étaient retf' 
plies de petits trous peints en bleu noirâtre ; un rouge vif, avec un mélange 
de craie et d'huile , couvrait leurs joues. Elles avaient , comme celles de la bais 
Dusky, les jambes minces et torses, et de gros genoux, ce qui provient sûre* 
ment du peu d'exercice qu'elles font, et de l'habitude de rester les jambes 
croisées, et presque continuellement accroupies sur leurs pirogues. Elle* 
avaient le teint d'un brun clair, entre la couleur d'olive et celle d'acajou ; le s 
cheveux très noirs , le visage rond ; le nez et les lèvres un peu épais , mais non 
point aplatis; les yeux noirs, assez vifs et ne manquant pas d'expression- 
Toute la partie supérieure de leur corps était bien proportionnée, et l'ensemble 
de leurs traits assez agréable. Nos matelots, qui n'avaient pas vu de femme 5 
depuis le Cap , les trouvèrent très belles, et leurs avances ayant été accueillies» 
on ne peut pas avoir une grande opinion de la chasteté des Zélandaises. Cepefl' 
dant, avant de se livrer, elles consultaient les hommes, qui faisaient acheté'' 
leur consentement par un présent. Il ne paraît point que nos équipages aie» 1 
eu des privautés avec des femmes mariées. Tant qu'elles sont filles, elles pe«* 
vent avoir des amants; mais le mariage leur impose une fidélité rigoureuse- 
Comme ils respectent si peu la continence, l'arrivée des Européens ne semb' 8 
pas avoir dépravé leur morale en ce point. Cependant ils ne se seraient pe^ 
être jamais avilis jusqu'à vendre leur pudeur, si la vue de nos outils de f er 
n'avait créé pour eux de nouveaux besoins. 

» Nous invitâmes plusieurs de ces Zélandais à venir dans la chambre, et 
tandis que M. Hodges s'occupait à peindre les figures les plus expressives» 
nous tâchions de les retenir assis quelques moments , en les amusant avec d eS 
bagatelles que nous leur montrions, et que nous leur offrions quelquefois- Ë n 
général , ils avaient beaucoup de physionomie , surtout les vieillards , qui P° r ' 
tent une barbe et une chevelure blanche ou grise. Des cheveux extrêmemen 1 
touffus , qui tombaient en désordre sur le visage des jeunes gens , accroissaiei 1 ' 
la férocité de leurs regards. Leur stature est la même que celle des habitants & 



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a baie Dusky. Ils avaient des vêtements de phormium; mais au lieu d'être en- 
relacés de plumes, des morceaux de peau de chien pendaient aux quatre coins 
e ceux des plus riches. L'air commençant à être vif et les pluies très fréquentes, 
is avaient presque continuellement autour de leur cou le manteau de natte 
0n t il est parlé dans le premier voyage du capitaine Cook. Leurs autres vête- 
e »ts étaient ordinairement vieux et sales, et moins proprement travaillés que 
le l'assure le rédacteur. Les cheveux des femmes étaient arrangés avec soin; 
e||e s avaient une parure de tête. 
» Quelques heures après leur arrivée à bord , ces Indiens se mirent à voler 
a cacher tout ce qui tombait sous leurs mains. On en découvrit qui se pas- 
sent de l'un à l'autre une horloge de sable , une lampe, des mouchoirs et 
es couteaux; on chassa ignominieusement ces larrons, et on leur défendit 
e jamais rentrer sur notre bord. Accablés sous le poids de la honte, leur 
°ere s'alluma, et l'un d'eux fit des menaces et des gestes frénétiques dans 
» pirogue. Le soir ils débarquèrent vis-à-vis des vaisseaux; ayant dressé de 
Petites cabanes débranches d'arbres, ils mirent leur pirogue sur la grève; 
"s firent du feu, et grillèrent du poisson pour leur souper. 

» Deux ou trois familles de ces Indiens établirent leurs habitations près de 

«ous; chaque jour ils péchaient et nous apportaient ce qu'ils prenaient. Nous 

Sentîmes bientôt les heureux effets de cette proximité : car nous n'étions 

Pas, à beaucoup près, aussi habiles pêcheurs qu'eux, et nous n'avions aucune 

amere de prendre du poisson qui fût égale à celle qu'ils employaient, 
te* Le30mai > a P r ès midi, on permit à la plupart des matelots d'aller à 
*re; ils y achetèrent des curiosités du pays, et les faveurs des Zélandaises, 
a gre le dégoût qu'inspirait la malpropreté de ces femmes. Leurs joues cou- 
rtes d ocre et d'huile auraient suffi seules pour en éloigner des hommes dé- 
c ts ; mais quoique la puanteur les annonçât même de loin , quoique leurs 
Neveux et leurs vêtements fussent remplis de vermine , qu'elles mangeaient 
« temps a autre, tel est l'ascendant d'une passion brutale, que des Euro- 
péens -civilisés cherchaient avec elles les douceurs de l'amour. 
^ Durant ces ébats , une Zélandaise vola la veste d'un de nos matelots et la 
nna à un jeune homme de ses compatriotes. Le matelot, voulant la lui ar- 
er des mains , reçut plusieurs coups de poing. Il crut d'abord que l'Indien 

louir'r ma ' S C ° mme a s ' avançait vers Ie riva S e P° ur entrer dans la clia- 
rede l0 nalurel Iùi J eta de grosses pierres. Le matelot, entrant en fureur, 
)Yw> e '- Cemht a tcrre ' a]la saisir l'agresseur, et, commençant un combat à la 

''Ulllinn „„„!„•„ ., . . ... . . » 



ïftaniè 
fel. 



re anglaise, il lui eut bientôt poché un œil et ensanglanté le nez. Le 



a Jdais , probablement très effrayé, refusa le défi, et prit 
te 1er d e jùi n t des Ztl | andais q „ e nous n > avions as CJ 



la fuite, 
pas encore vus vinrent 






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nous faire visite. Leurs pirogues étaient de différentes grandeurs, et, ce qui 
est rare, trois avaient des voiles, c'est-à-dire des nattes triangulaires atta- 
chées au mât et à une vergue , et qui , formant un angle aigu avec le pied du 
mât, se pliaient très facilement. Cinq touffes déplumes brunes décoraient le 
bord supérieur ou la partie la plus large de la voile. Elles n'offraient pas cetU 
perfection de sculpture et de dessin que le capitaine Cook vit aux autres pi- 
rogues de l'île du nord dans son premier voyage; elles paraissaient vieilles et 
usées. Quant à leur forme, elles ressemblaient, en général, à celles-là; elles 
avaient aussi à l'avant et à l'arrière un visage humain difforme, des pagaies 
proprement faites et à pale pointue. Les insulaires nous vendirent plusieurs 
ornements qui étaient nouveaux pour nous , surtout des morceaux de pierre 
verte taillés de diverses manières , en forme de haches , en pendants d'oreilles 
et petits anneaux ; d'autres représentaient une petite figure humaine con- 
tournée et ramassée, dans laquelle on avait inséré des yeux monstrueux de 
nacre ou d'autres coquillages. Les personnes des deux sexes portaient sus- 
pendue sur leur poitrine une de ces figures, qu'ils appelaient tkjlû ; c'est peut- 
être pour eux une espèce de talisman. Ils échangèrent un tablier de leur natte 
la plus fine, couverte de plumes rouges , de morceaux de peau de chien blan- 
che, et ornée de coquillages. Les femmes en portent de pareils dans leurs 
danses. Nous achetâmes aussi des hameçons de bois barbelés d'os; ils nous 
dirent que ces barbes, d'une forme grossière, étaient d'os humains. Leur poi- 
trine était décorée de plusieurs colliers de dents humaines joints au lighi; i' s 
les vendirent avec empressement pour des outils de fer ou des verroteries- 
Nous remarquâmes dans leurs pirogues un grand nombre de chiens, qu'ils 
paraissaient aimer beaucoup, et qu'ils tenaient attachés par le milieu d» 
ventre. Ces chiens étaient de l'espèce à long poil; ils avaient des oreilles en 
pointe , et ils ressemblaient beaucoup au chien de berger de Buffon. I' s 
étaient de diverses couleurs : les uns tachetés, ceux-ci entièrement noirs, e 
d'autres parfaitement blancs. Ces chiens se nourrissent de poisson ou des 
mêmes aliments que leurs maîtres , qui ensuite les tuent pour manger le" 1 " 
chair et se revêtir de leurs fourrures. De plusieurs de ces animaux qu'ils nO^ 
vendirent, les vieux ne voulurent rien manger; mais les jeunes s'accoututf» e ' 
rent à nos provisions. Des Zélandais vinrent à notre bord , et entrèrent dan 
nos chambres sans montrer l'étonnement et l'attention de notre vieil ami 



de 



la baie Dusky. Des lignes spirales sillonnaient profondément leur visage; l' u ^ 
en particulier, qui était grand et fort et d'un âge mûr, avait des marqi'^ 



es 
sa 



très régulières sur le menton , les joues , le front et le